LIVRE IX. — CHAPITRE II
Romains avaient encore une flotte de vingt-quatre bâtiments, qu'ils prirent soin de rassembler et qui vint se ranger près d'eux.
Civilis, fidèle à son plan, feignit une grande colère contre Brinio, et blâma aigrement les préfets d'avoir abandonné les forts. Il les exhorta à regagner chacun son campement, et à se reposer sur lui du soin de leur sûreté : « Ma cohorte, leur mandait-il, suffira pour dis- « siper cette poignée de rebelles *. » Ce conseil parut fort suspect aux préfets romains, qui d'ailleurs commençaient à s'apercevoir que Brinio n'était que l'instrument et Civilis l'âme véritable de tous ces troubles. Les preuves de sa complicité se faisaient jour insensiblement par l'indiscrétion des Germains, à qui une guerre donnait trop de joie pour qu'ils pussent la cacher longtemps. Civilis, voyant le peu de succès de son artifice, recourut à la force. Se mettant à la tête des Caninéfates, des Frises et des Bataves, distribués en corps de nation, il alla attaquer les Romains dans leur poste. Ceux-ci se préparèrent à le bien recevoir, et rangèrent en bataille leurs forces de terre et de mer: la flotte, sous voiles le long du Rhin, formait une des ailes et flanquait l'infanterie. Mais à peine en était-on venu aux mains qu'une cohorte de Tungres passa du côté de Civilis. Les Romains, consternés de cette trahison imprévue, se laissèrent égorger presque sans résistance. La flotte éprouva une semblable défection. Une partie des rameurs étaient Bataves, et d'abord, comme par maladresse, ils embarrassaient la manœuvre ; mais bientôt ils ramèrent en
1. Civilis dolo grassaudum ratus, incusavit ultro prsefectos, quod castella deseruissent. Se cum cohorte, cui prœerat, Canninefatem tumultum compressurum : illi sua quisque hiberna répétèrent. Tac, Hist., iv, 16.
69 sens oppose, et allèrent présenter les poupes au lieu des proues à la rive ennemie. Ils finirent par massacrer les pilotes et les centurions, et les vingt-quatre vaisseaux passèrent aux Bataves ou furent pris.
Cette victoire, glorieuse pour le moment, fut encore utile pour la suite : elle donna aux Bataves des armes et une flotte, et la nouvelle en fut proclamée avec éclat dans les Gaules et dans la Germanie, où Civilis fut célébré comme le fondateur de l'indépendance. La Germanie lui adressa sur-le-champ des offres de secours. Quant à la Gaule, Civilis mettait tout son art à s'en faire une alliée : il employait tour à tour auprès des chefs belges les exhortations et les présents. Comme il se trouvait un grand nombre de Gaulois dans les cohortes qu'il avait vaincues, il renvoya sans rançon les officiers prisonniers; il laissa aux soldats la liberté de rester ou de partir : à ceux qui restaient il donnait un grade honorable ; ceux qui s'en allaient emportaient quelques dépouilles des Romains *. En même temps, dans des entretiens secrets, il représentait aux chefs tout ce qu'ils avaient souffert depuis tant d'années sous cette misérable servitude déguisée du nom menteur de -paix: « Les Bataves, disait- « il, quoique exempts de tributs, ont pris les armes « contre les tyrans de l'univers, et dès la première ren- « contre, ils les ont battus et dispersés ; que serait-ce si « les Gaules secouaient le joug? quelles seraient les res- « sources de l'Italie abandonnée à elle-même? C'est avec « le sang des provinces que les provinces sont vaincues2.
1. Galliarum societatem Civilis arte donisque affectabat, captos cohortium prœfectos suas in civitates remittendo : cohortibus, abire an manere mallent, data potestate; manentibus, honorata militia; digredientibus, spolia Romanorum offerebantur. Tac, Hist., iv, 17.