LIVRE IX. -CHAPITRE II
plaine, tandis que les vaisseaux remontaient le fleuve, es Ici flottaient les enseignes romaines des vieilles cohortes bataves; là on apercevait les étendards germaniques et les simulacres d'animaux sauvages, tirés pour la guerre du fond des forets consacrées. Ce mélange de drapeaux, qui présentait aux yeux l'aspect d'une guerre à la fois civile et. étrangère, frappa douloureusement les assiégés1. Une partie du camp s'élevait sur une colline en pente douce, le reste gisait dans une plaine unie. Avec ce camp, Auguste s'était flatté autrefois d'arrêter et de bloquer les Germains, et jamais il ne se fût imaginé qu'un jour ils seraient les premiers à venir y bloquer les légions de Rome; c'est pourquoi il n'avait pris aucune peine ni pour bien choisir l'emplacement ni pour le bien fortifier. Les Bataves et les peuples d'au delà du Rhin prirent chacun un poste séparé, afin que leur valeur, se déployant, à part, en fût plus au grand jour. D'abord ils attaquèrent de loin-, puis, voyant que leurs traits allaient mourir en pure perte sur les tours. et les créneaux des murailles, tandis que d'en haut de simples pierres les blessaient, ils montèrent au rempart avec des cris et une impétuosité terribles ; la plupart sur des échelles, d'autres sur les boucliers de leurs compagnons réunis en tortue. Quelques-uns déjà atteignaient le faîte, lorsque les Romains, les heurtant avec l'épée et le bouclier, les précipitèrent en bas, où une grêle de pieux et de javelots achevèrent de les écraser; ils ne se découragèrent pourtant pas; la honte de reculer et la soif du butin les ramenèrent une seconde fois à la charge. Ils
1. Hinc veteranarum cohortium signa, inde depromptse silvis lucîsque ferarum imagines, ut cuique genti inire prselium mos e*i, nrixta bclli civilis externique fade obstupefeceraut obsessos. Tac, Hist, iv, 22.
69 voulurent aussi employer des machines, chose toute nouvelle pour eux; les déserteurs et les prisonniers romains furent leurs ingénieurs1, et leur apprirent à construire avec des poutres liées ensemble une sorte de pont auquel ils attachèrent des roues pour le faire avancer; les soldats montés dessus combattaient contre les assiégés, tandis que leurs camarades travaillaient à saper la muraille; mais les quartiers de roches lancés par les balistes romaines eurent bientôt enfoncé ces grossiers ouvrages; et, comme ils préparaient des claies et des mantelets, les machines du camp vomirent de toutes parts des javelines enflammées, et les assaillants se trouvèrent eux-mêmes enveloppés par une pluie de feu. Enfin, renonçant à la force, ils se décidèrent à attendre leur succès du temps, n'ignorant pas d'ailleurs que la place n'avait de vivres que pour peu de jours, et qu'il y avait beaucoup de bouches inutiles.
Le lieutenant Hordéonius, sur la nouvelle du siège de Vétéra, envoya de toutes parts dans les Gaules rassembler des recrues, et, détachant l'élite de ses légionnaires sous Dillius Vocula, lieutenant de la dix-huitième légion, il lui commanda de prendre le long du Rhin et de faire la plus grande diligence pour secourir Mummius. Quant à lui, toujours timide et incertain, il restait dans l'inaction, ce qui indignait ses soldats. Déjà ils ne se cachaient plus ; on les entendait dire publiquement « qu'on n'igno- « rait pas qui avait laissé échapper de Moguntiacum les « cohortes bataves, fermé les yeux sur les entreprises de « Civilis, sollicité l'invasion des Germains; qu'Antonius « Primus n'avait pas plus contribué qu'Hordéonius aux
1. Machinas etiam, insolitum sibi... perfugae captivique docebant struere. Tac, Hist. iv, 23.