LIVRE IX. — CHAPITRE IL
n'eussent pillé à leur tour la Germanie ; heureux 69 d'abord, ils finirent par être enveloppés et défaits ; en général, dans toute cette guerre, leur fortune ne répondit pas à leur dévouement pour Rome. Plus fort par l'affaiblissement des Agrippiniens, et plus entreprenant par le succès, Civilis reprit le dessein d'attaquer de vive force Vétéra, qu'il bloquait toujours. 11 avait eu soin de doubler les gardes, afin qu'il ne se glissât dans le camp romain aucun avis secret du secours qui était déjà si proche. Pour l'assaut qu'il méditait, il chargea lesBataves de la conduite des machines et des travaux, et les Germains de l'attaque des retranchements ; quoique repoussé d'abord, il recommença le combat, ayant assez de troupes pour en sacrifier. La nuit même ne le fit point cesser.
Les soldats de Civilis avaient allumé de grands feux, autour desquels ils mangeaient tous ensemble, et à mesure que le vin les échauffait, ils se portaient au combat avec une témérité folle, car leurs traits dans l'obscurité étaient perdus ; au contraire, les Romains, qui les découvraient en plein, choisissaient, pour les frapper, ou les plus braves ou ceux qui portaient les signes distinctifs d'un haut grade. Civilis s'en aperçut, et fit éteindre les feux, afin que tout fût livré à la confusion de la nuit1. Ce ne fut dès lors qu'un tumulte confus et effrayant : on ne voyait ni à frapper, ni à parer. Là d'où partait un cri, on se tournait, on dirigeait son arc; la valeur ne servait plus, le sort mêlait tout, et souvent les plus braves périssaient par la main des lâches. Les Bataves montrèrent une fureur aveugle ; le soldat romain,
1. Restincto igné, misceri cuncta tenebris et armis jubet. Tac, Hist., iv, 29.
mieux instruit du péril, jetait des pieux ferrés, de gros quartiers de roche, et point au hasard ; lorsque le bruit des sapeurs, ou les échelles qu'on plantait, l'avertissaient de la présence de l'ennemi, il le renversait avec le bouclier, il le suivait avec le javelot : plusieurs, qui étaient parvenus sur la muraille, furent percés à coups de poignard. Ces travaux ayant ainsi rempli toute la nuit, le jour ouvrit une nouvelle scène de combats.
Les Bataves avaient élevé une tour à deux étages ; mais comme ils l'approchaient de la porte prétorienne (c'était l'endroit le plus accessible), les légionnaires firent jouer des pièces de bois énormes, et lancèrent des poutres qui la mirent en débris : tous ceux des assiégeants qui se trouvaient au haut furent écrasés ; et dans ce moment de désordre, une sortie brusque eut un plein succès. Les légions surpassaient de beaucoup les Bataves en art et en habileté ; elles leur opposaient des machines en bien plus grand nombre. Une entre autres intimida singulièrement les assiégants : c'était une bascule légèrement suspendue et très-mouvante, qui, en s'abaissant subitement, saisissait à leur vue un ou plusieurs des leurs, les enlevait en l'air, et, en retombant de l'autre côté, les renversait dans le camp. Civilis, désespérant de forcer la place, reprit le blocus, redoublant d'ailleurs les négociations et les promesses pour ébranler la foi des légions.
Tandis que Civilis couvrait ainsi du nom de Vespasien une guerre qui avait pour but la délivrance de son pays, la cause de Vespasien triomphait de l'autre côté des Alpes. Antonius Primus avait écrasé les vitelliens sous les murs de Crémone, dans deux batailles décisives ; et la haute Italie, ainsi que la Gaule narbonnaise , avait aussitôt reconnu le nouvel empereur. L'Éduen Julius