LIVRE IX. -CHAPITRE II
Calénus et Le Trévife Alpinus Montanus , préfet de 69 cohorte, qui avaient assiste aux combats de Crémone dans les rangs des vaincus, turent envoyés par Priffius aux armées germaniques pour en annoncer la nouvelle et en porter au besoin témoignage. Hordéonius, d'après les dépêches des chefs victorieux, commanda à ses troupes de prêter serment à Vespasien : cet événement fit sur les esprits des impressions diverses.
Les auxiliaires gaulois, qui n'avaient dans le fond ni amour ni haine pour Vitellius, et qui servaient sans affection, enchaînés par leurs préfets, prirent aisément leur parti l : les vieux légionnaires balançaient. Toutefois, sur l'injonction d' Hordéonius, sur les instances des tribuns, ils prononcèrent le serment, mais d'un air et d'un cœur contraints ; ils répétaient bien distinctement tous les mots, excepté celui de Vespasien ; alors ils hésitaient, et le murmuraient tout bas ; la plupart même l'omirent entièrement. Hordéonius lut ensuite en pleine assemblée des lettres de Primus à Givilis , elles irritèrent les soupçons du soldat, parce qu'on semblait y traiter Givilis en allié, et les légions en ennemies. Ces nouvelles ayant passé aussitôt au camp de Gelduba, les soldats y dirent et firent les mêmes choses, et députèrent Montanus à Civilis pour lui ordonner de déposer les armes, et de ne plus couvrir les desseins d'un ennemi du masque d'un allié ; car, s'il avait eu en vue de servir Vespasien, l'objet était rempli.
Montanus se rendit près de Civilis, au blocus de Vétéra, et lui exposa l'objet de sa mission. Civilis d'abord
1. Auxilia e Gallia, quis nec amor, nec odium in partes, militia sine affectu, hortantibus prsefectis, statim a Vitellio desciscunt. Tac, Hist., iv, 31.
69 recourut à dos réponses vagues et obscures ; mais, ayant démêlé dans le député trévire une âme ferme et élevée, et un caractère fait pour les entreprises hasardeuses, il s'ouvrit à lui sans plus de détours. Après avoir commencé par des plaintes et par rénumération de tout ce qu'il avait couru de périls pendant vingt-cinq années dans les camps romains : « J'ai recueilli, dit-il, un digne fruit de « mes travaux, la mort pour mon frère, et des fers pour « moi ! Penses-tu que le droit des nations me prescrive « d'épargner ces barbares qui, tous, avec des cris affreux, u sollicitèrent mon supplice? Mais vous, Trévires, et « tous tant que vous êtes, âmes d'esclaves, quel prix « attendez-vous des flots de sang que vous avez versés, « sinon un service ingrat, des tributs éternels, des « verges, des haches, et tout ce qu'on endure avec des « maîtres1? Me voilà, moi, simple préfet d'une seule « cohorte, voilà mes Bataves, faible portion des Gaules, « qui avons bravé le vain épouvantait de ces camps « immenses, qui avons détruit les uns, qui tenons les « autres investis et pressés par le fer et par la faim. Que « risquons-nous à montrer de l'audace ? Victorieux, « nous redeviendrons libres; vaincus, nous resterons ce « que nous sommes. » Les discours de Civilis firent sur Montanus une impression profonde ; il prit congé de lui ; mais, de retour à Gelduba, il ne parla que du peu de fruit de sa mission ; le reste demeura caché dans le secret de son âme.
Civilis avait retiré de sa conférence avec Montanus un redoublement de confiance ; instruit de toutes les
\. Vos autem, Treveri, ceterœque servientium animse, quod prsemium effusi toties sanguinis exspectatis, nisi ingratam militiam, immortalia tributa, virgas, secures et dominorum ingénia? Tac, Hist., iv, 32.