LIVRE IX. — CHAPITRE II
avec les bardes, les chants prophétiques, les immolations go humaines, et l'attirail ressuscité du vieux fanatisme. Donnant aux idées qui travaillaient la multitude l'autorité de leur parole infaillible, ils annoncèrent au nom du ciel « que l'empire romain était fini ; que Y empire gau- « lois commençait, et que l'heure était venue où la pos- « session des choses humaines devait passer aux nations «transalpines1. » En même temps que ces promesses d'en haut soutenaient la ferveur des croyants, d'autres bruits d'une autre nature venaient animer les hommes plus froids et moins crédules. On parlait d'insurrections des Sarmates et des Daces contre les légions dePannonie et deMésie : on en disait autant de la Bretagne. On assurait aussi que les généraux des troupes gauloises alors en Italie avaient tenu conseil entre eux, et déclaré qu'ils ne perdraient point de vue les intérêts de leur patrie, si les guerres domestiques et les bouleversements continuaient d'affaiblir l'empire romain2. Les motifs politiques agissaient principalement sur les cités de l'est, qui redoutaient et s'efforçaient de comprimer le fanatisme populaire; quelques-unes même, comme les Séquanes, refusèrent d'entrer dans aucune ligue contre Rome et contre l'ordre de choses créé par la conquête. En revanche, les peuples du nord et de l'ouest se précipitèrent aveuglément dans le projet d'un affranchissement politique et religieux, d'un retour complet à l'ancienne civilisation nationale; ils rêvèrent même cet empire universel dont
1. Fatali nunc igné signum cœlestis iras datum, et possessionem rerum humanarum transalpinis gentibus portendi, superstitione vana Druidae canebant. Tac, Hist., iv, 54.
2. Primores Galliarum... pepigisse, ne deessent libertati, si populum romanum continua beHorum civilium séries et interna mala fregissent. Id., iljid.
69 les prêtres berçaient leur vanité. Sans doute plusieurs des chefs belges nourrissaient une arrière-pensée, et la suite le prouva bien ; mais ils agirent d'abord dans le sens des masses, dont ils feignirent de partager les espérances et le but; aussi ce fut dans la Belgique que la cause de l'empire gaulois trouva le plus d'activité, de dévouement et de constance.
Avantquele massacre d'Hordéonius eûtjeté les légions rhénanes dans une entière anarchie, les Trévires avaient montré en apparence beaucoup d'attachement aux Romains ; il n'avait rien transpiré qui pût faire soupçonner de leur part une défection. Hordéonius mort, on vit aller et venir de fréquents courriers entre Civilis et Classicus, préfet de la cavalerie trévire auxiliaire; Classicus, en naissance et en talents, l'emportait sur la plupart des Belges : son extraction était royale, et sa race illustre dans la paix comme dans la guerre ; il se vantait d'être par ses aïeux l'ennemi du peuple romain bien plus que son allié1. Il avait pour compagnons de guerre et pour confidents de ses projets, Julius Tutor, Trévire ainsi que lui, et préposé par Vitellius à la défense d'une partie de la rive du Rhin, et le Lingon Julius Sabinus. Sabinus, naturellement vain, se repaissait encore de la chimère d'une descendance glorieuse, parce que sa bisaïeule avait plu à Jules César, au temps de la guerre gauloise, et que leur adultère avait fait du bruit2. Tous trois sondèrent en secret l'esprit des troupes auxiliaires et des peuples belges et germains des bords du Rhin; et sitôt qu'ils eurent lié à leurs projets plusieurs chefs influents, ils
1. Ipse e majoribus suis hostis populi romani, quam socius, jactabat. Tac, Hist., iv, 55.
2. Proaviam suam divo Julio, per Gallias bellanti, corpore atque adulterio placuisse. Id.. ibid.