LIVRE V. — CHAPITRE II
aussi un citoyen probe et recommandable , mais soup- ea çonné de quelque inimitié envers Fontéius. Toutes les formalités exigées par les lois se trouvant remplies, l'ancien proconsul fut appelé en jugement.
L'accusation portait sur deux chefs principaux : les cruautés du magistrat, et ses extorsions de toute espèce1.
Les accusateurs insistèrent peu sur ce qui concernait le caractère public du prévenu. La question en effet était épineuse : il ne s'agissait pas uniquement d'excès commis par un parti romain contre un autre parti romain dans l'exaspération des guerres civiles; c'était la souveraineté absolue de la république sur ses sujets barbares qu'on traduisait à ses propres tribunaux. On glissa donc légèrement sur les crimes que pouvait couvrir la mission légale de Fontéius. On lui reprocha bien d'avoir outré les châtiments, et prolongé à plaisir la guerre chez les Voconces, pour se ménager plus d'occasions de proscrire et de pilier; on lui reprocha aussi des fautes comme général : mais ses succès répondaient suffisamment à cette dernière inculpation; quant à la première, elle lui était commune avec Pompée, qui avait pris part à ces guerres, et que sa vanité poussait naturellement à en exagérer l'importance : or, qui eût osé mettre en cause le vainqueur de Sertorius ?
11 fallut donc se rejeter sur la question personnelle, et la matière était large encore. On prouva qu'il avait obligé plusieurs peuples de la Province à emprunter à des usuriers romains, ses complices, des sommes raon-
\. Ces détails sont extraits du plaidoyer de Cicéron pour la défense de Fontéius, plaidoyer dont nous n'avons malheureusement que des fragments, augmentés, mais non complétés par la découverte de M. Niebuhr.
co tant à trente millions de sesterces \ sommes qu'il avait confisquées à son profit. La dette étant hypothéquée suites terres de ces peuples, et les intérêts s'accumulant chaque jour avec l'impossihilité de payer, le moment approchait où des villages entiers seraient expropriés, où une partie du territoire provincial serait vendue à l'encan. On prouva de plus que, sans égard pour la misère des temps , il avait spéculé inhumainement sur les subsistances ; qu'arrivé de Rome avec des états de contributions dressés d'avance , il avait mis des impôts sur toute denrée et toute localité , au hasard et sans discernement. Le vin avait été frappé de droits exorbitants : Tolose , par exemple , payait quatre deniers pour l'entrée d'une amphore 2. A ces vexations Fontéius en avait ajouté une toute nouvelle pour le pays : les propriétaires riverains des grandes routes s'étaient vus astreints à la reconstruction de ces routes, principalement de la voie Domitienne dégradée par le passage continuel des troupes; et les lieutenants du proconsul, dont l'un son proche parent, chargés de la surveillance des travaux, en avaient fait une source de mauvais traitements et de rapines. En réparation de tant de griefs, la Province réclamait l'annulation de sa dette et le châtiment de Fontéius.
A ces charges l'accusé opposait les témoignages favorables d'un grand nombre de citoyens romains de la Province. Ces citoyens romains qui se portaient garants de l'honnêteté du proconsul et de l'intégrité de sa gestion étaient les receveurs mêmes des impôts, les ban-
i. 6,150,000 francs.
2. L'amphore contenait environ 24 pintes. — 4 deniers = 3 fr.
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quiers, les trafiquants1, instruments de ses exactions et 69 complices de sa fortune , les agriculteurs et les nourrisseurs de bestiaux, qui avaient obtenu la ferme des terres confisquées, moyennant la dime du revenu -. Ceux qui répondaient de la douceur et de l'équité de son gouvernement étaient les vétérans des colonies militaires, les officiers de l'armée de Pompée, les colons de Narbonne que Fontéius avait délivrés d'un siège, les Massaliotes qu'il avait protégés3. Tels étaient dans la Province les appuis de l'accusé; à Piome, il comptait sur un nom illustre, sur une famille puissante, une sœur vestale, des amis nombreux et actifs, enfin sur l'éloquence de son défenseur, M. Tullius Cicéron.
Au milieu de ces difficultés de tout genre, les députés gaulois, Indutiomar surtout, déployèrent une fermeté digne d'une si bonne cause. Ils ne ménagèrent point l'orgueil romain ; ils ne craignirent point d'inspirer de l'inquiétude sur la tranquillité future de la Province : « Leurs frères étaient bien résolus, disaient-ils, à ne pas « abandonner aux usuriers les terres qu'ils avaient sauce vées avec tant de peine des confiscations publiques : « Fontéius absous, personne ne pouvait répondre de la « paix4.»
Cependant, au jour marqué, Fontéius comparut devant ses juges ; une foule d'amis se pressaient autour de lui et le peuple environnait le tribunal, considérant avec une maligne curiosité le costume et l'air étranger des accusateurs.