LIVRE IX. —CHAPITRE III
remarquée par les Gallo-Germains, qui projetèrent une 70 embuscade. Ils choisissent une nuit sombre, et, s'abandonnant au fil de l'eau, ils entrent dans les retranchements sans le moindre obstacle. Dans le premier moment, ils s'aident d'un stratagème : ils coupent les cordes qui soutenaient les tentes, et les soldats romains se trouvant enveloppés sous leurs propres pavillons, ils les égorgent sans peine. Pendant ce temps, un autre détachement attaquait la flotte, jetait le grappin et emmenait les bâtiments. Tout cela s'était fait dans le plus profond silence : mais le carnage une fois commencé, afin d'inspirer plus de frayeur, ils poussent des cris affreux. Les Romains, éveillés par leurs blessures, cherchent leurs armes, courent dans les rues du camp : peu étaient habillés, la plupart n'avaient qu'un morceau d'étoffe entortillé autour du bras, et leur épée à la main. Le général, à demi endormi et presque nu, n'échappa que par une méprise des ennemis, qui, voyant son drapeau arboré sur la galère prétorienne, l'emmenèrent dans la persuasion que Cérialis s'y trouvait; mais il avait passé la nuit ailleurs, dans les bras, à ce qu'on crut généralement, d'une femme ubienne, nommée Claudia Sacrata *. Les sentinelles rejetaient la faute sur le général qui leur avait, disaient-elles, défendu de parler, de peur de troubler son repos-, en sorte que, n'ayant pas fait les appels ordinaires, le sommeil les avait gagnées. Il était grand jour quand les Germains s'en retournèrent, traînant à leur suite les bâtiments qu'ils avaient pris, entre autres la trirème prétorienne, qu'ils menèrent, par la Lippe, pour en faire présent à Véléda.
1. Cerialis alibi noctem egerat, ut plerique credidere, ob stuprum Claudiae Sacrata?, mulieris ubiœ. Tac, Hist., v, 22.
Cet avantage passager n'empêchait pas que la guerre ne fût généralement malheureuse pour les Bataves. Civilis, comme une dernière ressource, voulut tenter la fortune par eau. Il équipa tout ce qu'il avait de galères à deux et à un simple rang de rames; il y joignit nombre de barques, dont trente ou quarante étaient armées sur le modèle des liburniques; il menait de plus avec lui celles qu'il avait prises sur l'ennemi; et toute cette flotte, ayant pour voiles des saies bigarrées de mille couleurs, présentait à l'œil l'aspect le plus pittoresque l. Il choisit pour les évolutions une espèce de mer, l'embouchure de la Meuse et du Rhin dans l'Océan. L'objet de cet armement était d'intercepter les convois que les postes romains établis clans l'île attendaient du continent, Cerialjs, plus surpris qu'alarmé, lit avancer son escadre, qui était inférieure en nombre, mais fournie de rameurs plus exercés, de pilotes plus habiles, de bâtiments plus forts. Elle avait le courant pour elle; les autres avaient le vent. Les deux flottes, après avoir, en se croisant, tenté de s'envoyer quelques traits, se séparèrent. Ce fut la dernière entreprise de Civilis, qui se retira ensuite au delà du Rhin. Cérialis, portant dans l'île des Bataves tous les ravages de la guerre, affecta d'épargner, par un artifice souvent pratiqué, les terres et les maisons de Civilis. Au milieu de ces opérations, des pluies continuelles (car l'automne touchait à son déclin), ayant fait déborder le fleuve, transformèrent en un vaste étang l'île naturellement basse et marécageuse. Les Romains-, qui n'avaient point prévu cet inconvénient, s'en trouvèrent très-embarrassés : leur flotte était loin, ils n'a-
1. Sagulis versicoloribus haïul iiulccore pro vclis juvabantur. Tac. Hist., v, 23. .