LIVRE IX. — CHAPITRE III
l'empire des Gaules et sa défaite par les Se'quanes, se voyant en égale horreur au parti national et au parti romain, il hésita sur ce qu'il deviendrait. La fuite en Germanie lui était facile ; mais, uni depuis peu par amour à une jeune Gauloise nommée Éponine *, il préféra braver tous les périls plutôt que de se séparer de celle qu'il ne pouvait ni abandonner ni emmener avec lui. Dans une de ses maisons de campagne existaient de vastes souterrains, construits jadis pour les usages de la guerre, et propres à recevoir des vivres, des meubles, tout ce qui était nécessaire à la vie de plusieurs hommes : l'entrée en était secrète, et connue seulement de deux affranchis dévoués à Sabinus. Ce fut dans cette maison que se rendit le noble gaulois, annonçant qu'il allait terminer sa vie parle poison, et il congédia ses serviteurs et tous ses esclaves. Les deux affranchis mirent alors le feu au bâtiment, et le bruit se répandit en tout lieu que Sabinus s'était empoisonné, que son cadavre avait été la proie des flammes. A cette nouvelle, trop bien confirmée par le témoignage de Martial, l'un des affranchis fidèles, une douleur inexprimable s'empara d' Éponine ; elle se jeta la face contre terre, pleurant et sanglotant, et resta trois jours et trois nuits dans son désespoir, refusant toute nourriture2.
Sabinus,. attendri et effrayé, lui envoya de nouveau Martial pour lui révéler qu'il n'était point mort, qu'il vivait dans une retraite inconnue, mais qu'il la priait de persévérer aux yeux du monde dans son affliction, afin d'entretenir une erreur à laquelle il devrait son salut.
1. Eponina. Tac, Hist., iv, 67. — 'EjATtovri. Plut., Amator., 25. IIeucivi).a. Dio, lxvi, 16.
2. Piaffa yàç, ôuwç êfjy î, tô uwtxa, (xsrà x).a'jO|j.à>v /ai ô/o^jqxwv r.uipa; xfîï; xat vu/.ta; âsiTo; Sisxapxe'pr^c. Plut., loc. cit.
Qu'on se représente, s'il se peut, l'étal d'Éponineà cette nouvelle ; l'allégresse dans l'âme, elle prit tous les signes du deuil, et joua si bien, selon l'expression d'un ancien, « la tragédie de son malheur, » que personne n'en conçut le moindre doute1. Bientôt, brûlant de voir son époux, elle se fit conduire au lieu de sa retraite pendant la nuit, et revint avant le jour ; elle y retourna, s'enhardit peu à peu à y rester ; puis elle n'en voulut plus sortir. Au bout de sept mois, la colère des Romains paraissant calmée, Éponine projeta d'aller elle-même à Rome solliciter Vespasien, dont on vantait beaucoup la douceur : Sabinus l'accompagna dans ce voyage, déguisé en esclave, la tête rasée et enveloppée d'un bandeau, enfin dans un accoutrement qui le rendait méconnaissable. Mais leurs espérances étaient mal fondées ; quelques amis qu'ils avaient à Rome et auxquels ils se découvrirent, leur conseillèrent d'attendre encore, et de regagner la Gaule. Le proscrit s'ensevelit de nouveau dans ce sépulcre durant neuf années. Ces neuf années, Éponine les passa presque tout entières avec lui. Là, elle devint, deux fois mère. « Seule, comme la lionne au fond de sa « tanière, dit un écrivain grec qui connut l'un de ses fils, « elle supporta les douleurs de l'enfantement, et nourrit « de son sein ses deux lionceaux2. » Par intervalles, elle allait en Italie observer et consulter leurs amis communs. Ils furent enfin découverts et conduits prisonniers à Rome. Amenée devant l'empereur, Éponine se prosterna à ses pieds, et lui montrant ses enfants : « César, dit-
1. Ta (jlèv oôv <x),),oc irapà t9jç yyvaixôç èvafwvito; (TuvETpaycoSsÏTO tîj 56?r) toû irâOou;. Plut., Amator., 25.
2. Tàç wSïva; aùtyi xâ6' éauTrjv ôiyiveyxev, (ïxyrep èv çwXew )iaiva xaxaôûaaaa irpo; tov àvopa, y.at tû-jç y£vo[i.évovç v7ts0psi}/aTO ffxûfivouç âppsvaç. Id., ibid.