LIVRE V. — CHAPITRE II
sénateurs, de patriciens, de chevaliers, de plébéiens, et 63 dont le chef était L. Catilina. Pour faire connaître au lecteur bien exactement quelle était la nature de ce complot, et quel rôle des Gaulois transalpins pouvaient être appelés à y jouer, nous devons entrer dans quelques détails indispensables sur la situation intérieure de la république romaine.
Depuis la mort de Sylla, comme il arrive nécessairement à la suite de toute réaction, un parti mixte s'était formé, qui réprouvait également les fureurs du règne de Marius et les froides atrocités de Ja dictature ; parti pacifique, éclairé, où se confondaient, avec l'élite des patriciens, une foule d'hommes nouveaux, les uns illustrés par leurs talents, les autres recommandables par leur fortune. L'idée favorite de ce parti était la création d'un pouvoir intermédiaire à la vieille aristocratie et au peuple, pouvoir qui, s'interposant dans leurs chocs, maintiendrait entre eux l'équilibre : pour cela, il avait jeté les yeux sur le corps déjà puissant des chevaliers et travaillait chaque jour à en accroître l'importance et les attributions. Favorisés p{ r la lassitude universelle, ces amis de la modération et de l'ordre n'eurent pas de peine à s'emparer de la direction du gouvernement; et, à l'époque qui nous occupe, ils avaient élevé au consulat Cicéron, leur chef et le plus célèbre des orateurs romains.
Mais lorsque les passions quelque temps assoupies se ranimèrent, et que les partis extrêmes commencèrent à se reconstituer, la marche de ce gouvernement devint embarrassée et incertaine. Assailli de deux côtés à la fois, il s'efforça détenir une route mitoyenne et impartiale, mais il finit par s'aliéner également et la faction démocratique et la faction aristocratique : celle-ci, parce
6.3 qu'il touchait trop aux lois de Sylla; celle-là, parce qu'il les respectait trop. Quarante-sept légions, colonisées autrefois par le dictateur sur divers points de l'Italie, murmuraient, et préparaient déjà leurs armes pour soutenir les confiscations, dont la légitimité paraissait attaquée ; tandis que les peuples italiens, réclamant avec hauteur la plénitude de leurs droits, restreints par Sylla, menaçaient aussi de la guerre. Au milieu de ces semences de discordes, un tribun du peuple vint jeter à dessein le ferment des lois agraires. Les deux partis extrêmes semblaient donc disposés à se coaliser contre le parti médiateur, pour reprendre ensuite leur vieille querelle, dès qu'ils auraient déblayé et reconquis le terrain. Telle était la révolution imminente que Catilina entreprit de faire tourner à son profit.
Issu d'une des plus anciennes families de Rome, L. Sergius Catilina avait trempé de bonne heure dans tous les excès de la faction aristocratique; enrichi des biens des proscrits, en peu de temps il avait dissipé dans la débauche le fruit du crime. Il détestait ce régime pacifique et modéré qui l'él< ignait des dignités publiques; il détestait les hommes nouveaux et personnellement Gicéron, qui l'avait emporté sur lui dans la recherche du consulat. Son âme était corrompue, haineuse, cruelle; il ne manquait d'ailleurs ni de hardiesse, ni de constance, ni de mépris de la mort. Nourri dans le désordre des guerres civiles, il jugea d'un coup d'œil la situation de la république, et le parti qu'un homme audacieux en pouvait tirer. Ses agents se répandirent par toute l'Italie et jusque dans la province transalpine : son titre de complice de Sylla le recommandait vivement aux hommes compromis sous la dictature, et aux colonies militaires; ses talents et son courage éprouvé suffisaient