LIVRE V. —CHAPITRE III
rivière, César avait ou des vivres en abondance, parce ss qu'il les tirait de la Province par le Rhône; une fois engagé dans l'intérieur des terres, il fut réduit aux subventions des Gaulois. Quoiqu'on touchât à la mi-juin, les blés étaient loin de leur maturité : une saison froide et pluvieuse avait retardé toutes les récoltes, même celle des fourrages. Prévoyant ce qui arrivait en effet, César, dès l'ouverture de la campagne, avait recommandé expressément aux Édues de faire d'abondantes provisions, et de les lui envoyer : chaque jour il renouvelait ses instances; mais les Édues, sous vingt prétextes, le traînaient de délais en délais. Tantôt on requérait les grains, tantôt on rassemblait les transports; les convois étaient en route, ils arrivaient1 ; rien cependant ne paraissait, et l'on touchait à l'époque où le blé devait être distribué aux soldats.
Irrité de se voir joué de la sorte. César donna ordre à tous les chefs éduens de se rendre dans sa tente. Aussitôt que les légions avaient mis le pied sur le territoire éduen, les magistrats de la cité, le Vergobret à leur tête, étaient accourus avec empressement dans le camp romain ; nombre de personnages importants les avaient rejoints, et ils y formaient une espèce de conseil que le général consultait sur les opérations de la campagne ; Divitiac, rentré en Gaule avec César, y siégeait au premier rang. Lorsqu'ils furent tous rassemblés, le proconsul éclata en reproches amers : « Que signifiait, disait-il, « cette indifférence ? Ils le voyaient à deux pas de l'en- « nemi, dans le plus pressant besoin, ne pouvant ni « acheter, ni faire moissonner du blé, et ils ne venaient
1. Diem ex die ducere ^Edui ; conferri, comportait, adesse dicere. Caes., Bell- Gall., i, 16.
58 <( pointa son secours ! Pourtant les Édues ne devaient « pas oublier que la guerre avait été entreprise en « grande partie pour eux et d'après leurs sollicitations1.» Pendant qu'il parlait, les magistrats éduens écoutaient, mornes, honteux, n'osant lever les yeux vers lui, et aucun ne répondait à ses plaintes.
Enfin le Vergobret, nommé Lise, se leva; sa contenance et ses traits décelaient une profonde agitation intérieure. Il commença par protester de la reconnaissance, de l'inaltérable attachement du peuple éduen envers la république romaine. « Le mal n'est pas là, ajou- « ta-t-il, et, quoi qu'il en puisse coûter, j'aurai le courage « d'y porter le fer. Sache donc, ô César, qu'il existe (i parmi nous des hommes tout-puissants auprès de la « multitude, et qui, simples particuliers, ont plus d'in- « fluence que les magistrats eux-mêmes. Ce sont eux « qui, par leurs discours, détournent le peuple de livrer « les grains requis ; ils le séduisent, ils l'égarent. » — « Si nous ne pouvons être les premiers dans la Gaule, lui « répètent-ils sans cesse, eh bien ! les Helvètes sont des « Gaulois ; subissons la domination de nos frères plutôt « que celle de l'étranger. Doutons-nous que, si les Ro- « mains réussissent à vaincre les Helvètes, ils ne nous « ravissent la liberté, à nous, comme au reste de la a Gaule - ? » — u Tels sont les propos par lesquels cette « faction travaille et aigrit la populace. Ici même elle « nous vend : elle informe l'ennemi de ce qui se passe « dans ce camp : c'est par elle que tous nos plans, toutes