LIVRE V. — CHAPITRE III
dats romains, ne leur parlaient que de la taille gigantesque des soldats d'Arioviste, de leur audace et de leur grande habitude de la guerre. « Souvent, disaient-ils, « nous nous sommes éprouvés avec eux; on ne peu! « soutenir leur aspect et le feu de leurs regards1. » Ces discours jetèrent une terreur soudaine dans toute l'ar mée ; un trouble profond et universel s'empara des esprits ; les chefs demandaient leur congé, ou, si le soupçon de lâcheté les retenait, ne pouvant faire mentir leurs visages, ils restaient cachés au fond de leurs tentes, se lamentant sur le péril général. Partout, dans le camp, on faisait son testament. Des chefs, le découragement passa aux soldats et même aux vieux guerriers, et l'on complota que, lorsque César ordonnerait le départ, le soldat n'obéirait pas et laisserait les enseignes immobiles 2. Le proconsul, dans cette conjoncture, eut besoin de touteson éloquence pour ranimer les courages, de toute son autorité pour ramener la subordination ; il y parvint toutefois, et sortit de Vésontio. Après sept jours de marche consécutive, conduit par son fidèle ami Divitiac , il arriva à vingt-quatre milles du camp d'Arioviste.
Instruit de l'approche de César, le roi germain envoya des députés avec ce message : « que rien ne s'oppo- « sait plus à l'entrevue demandée, puisque lui-même « était venu sur les lieux. » Le général romain accepta la conférence, qui fut fixée au cinquième jour. Arioviste demanda encore que César n'amenât avec lui aucun fantassin, parce qu'il craignait une embuscade; et que cha-
i. Sœpenumero cum eis congressos ne vultum quidem atque aciem oculorum ferre potuisse. Cses., Bell. Gall., i, 39.
2. Nonnulli etiam Csesari renuntiabant, quum castra moveri, ac signa ferri jussisset, non fore dicto audientes milites, nec propter timorem signa laturos. Id., ibid.
58 cun d'eux se lit accompagner par de la cavalerie seulement, sinon qu'il ne viendrait point. César, qui ne voulait ni refuser F entrevue, ni commettre sa sûreté personnelle à la foi des cavaliers gaulois (car il n'avait pas amené de cavalerie d'Italie), imaginade prendre leurs chevaux1 qu'il fit monter par lesfantassins de sa dixième légion, celle de toutes qu'il affectionnait le plus.
Au milieu d'une grande plaine s'élevait un tertre assez apparent, situé à distance égale des deux camps : il fut convenu que les deux généraux s'y rendraient pour la conférence. Le Romain laissa à deux cents pas les légionnaires transformés en cavaliers ; le Germain en fit autant de son escorte ; il demanda en outre qu'on ne descendît point de cheval pendant l'entrevue, et que César et lui ne gardassent près d'eux que chacun dix hommes. Lorsqu'ils furent en présence, le proconsul commença par rappeler les hons procédés du sénat et les siens propres à l'égard d'Arioviste, « qui, disait-il, « décoré du titre de roi ami, et comblé de présents, de- « vait à sa bienveillance et à celle du sénat, sans l'avoir a autrement méritée, ce que peu de souverains avaient « obtenu, ce que les Romains n'accordaient d'ordinaire « qu'à d'éminents services 2. » Il rappela encore l'ancienne fraternité qui unissait la nation éduenne à la république, les nombreux et honorables sénatus-consultes rendus en sa faveur, enfin la suprématie dont elle avait joui dans la Gaule. « La coutume du peuple romain était « de vouloir non-seulement que ses alliés ne perdissent « rien, mais encore qu'ils pussent gagner en crédit, en
1. Omnibus equis gallis equitibus detractis. Caes., Bell. GalK, 42.
2. Illum, quum neque aditum, neque causam postulandi justam haberet, bénéficie» ac liberalitate sua ac senatus ca proemia consecutum. Id., ibid., 43.