‹ Histoire de la grande guerre des paysansChapitre 11 sur 27 · Nos baillis seront élus et déposés par nous · texte numérisé non relu

Nos baillis seront élus et déposés par nous

H. Nous ne paierons plus le cas de décès.

12. Toutes les terres communales que nos seigneurs se sont appropriées rentreront à la commune.

première descente avait échoué à Untortürkheim, fit une seconde tentative au nom de la liberté des paysans. Ceux-ci, par un retour extraordinaire, lui montrèrent quelque sympathie. Ce fait peut s’expliquer par les besoins de leur propre cause. En l’absence du duc, la Souabe avait été placée sous le régime d’un gouverneur autrichien. Or, l’Autriche opposa aux paysans une résistance opiniâtre et des forces considérables, dont le sénéchal Goerg, ennemi puissant du duc, était le chef. Après huit années d’exil, on avait donc pu oublier un peu les méfaits d’Ulric, et, comme font tous les peuples en tout temps et en tous lieux, on se laissa aller à croire aux promesses et au désintéressement d’un prince déchu. Celui-ci s’était publiquement déclaré pour la doctrine évangélique : il avait promis l'abolition du servage, l’affranchissement de la commune; il entama des négociations avec Jean Muller de Bulgenbaeh, le chef de la cohorte de Stuhlingen, forte de 4,000 hommes. Jean Muller lui promit un instant sa coopération, mais les autres cohortes pressèrent le duc d’accepter les douze articles; car, n’ayant plus de confiance en lui, et ne voulant pas non plus l’empôcher d’écraser leur ennemi commun, le sénéchal Goerg, elles comptaient observer une neutralité complète. En atteudant, le duc Ulric fut mis au ban de l’empire par le gouvernement autrichien, comme traître affilié ou Bundschuh et au Pauvre Conrad.

Triste retour des choses d’ici-bas ! Comme il doit avoir tressailli , le fier Ulric , en se voyant hors la loi comme affilié du Pauvre Conrad, lui devant lequel se dressaient encore les fantômes sanglants des paysans

qu’il avait livrés au bourreau , sans daigner même les juger !

François 1 er , roi de France, ennemi de l’empereur et de l’Autriche, était l'ami du duc exilé. Dans ce moment il se trouvait au camp de Pavie. Ulric y envoya son négociateur, Jean de Fuchsenstein , pour demander 15,000 couronnes à François, à titre de prêt. Le roi de France lui répondit « qu'il était préoccupé, mais que bientôt il espérait lui faire parvenir une bonne gazette. » Enfin, Ulric, après avoir engagé tous ses domaines , rentra en Souabe, entouré d’une troupe de mercenaires suisses et de quelques paysans ; mais, au lieu de marcher sur Stuttgardt, il s’arrêta à piller les couvents et ij détrousser les seigneurs, jadis sos amis, laissant le temps au sénéchal Goerg de prendre des mesures pour lui disputer pas à pas le terrain. Les paysans, voyant le duc dè près , et reconnaissant qu’il n’était pas plus évangéliquo que lors de son règne, le quittèrent ; les Suisses, qui ne restent nulle part longtemps sans être largement payés , en firent autant. Pour comble de malheur, la nouvolle do l’issue de la bataille de Pavie arriva dans ce moment. Ce fut pour Ulric le coup de grâce. Pour la troisième fois, il s’enfuit en Suisse, pauvre et honteux, mais sans renoncer à l’espoir de regagner plus tard et son trône et son pays.

Tout contact avec cet homme était fatal ; il fit encore plus de tort au peuple par son amitié que par sa haine. Son intervention paralysa les premiers mouvements des paysans qui se tinrent immobiles, dans une position neutre, pour attendre l’issue de son entreprise ; elle rompit pour un moment le lien d'unité qui

a’était établi entre les cohortes; enfin, à cause de lui, le sénéchal Goerg remporta plusieurs avantages sur les paysans, qui, en combattant pour le duc, n’avaient ni la fougue do l’enthousiasme, ni la conscience de défendre leur liberté.

Un prédicateur de cette époque disait à ce sujet : « A peine le soleil fait-il éclore le printemps , que la chenille , se pavanant de son état futur de papillon, vient manger en fleurs les fruits du campagnard. Si nous voulons planter et mener à bonne fin l’arbre de la liberté, il faut d’abord l’écheniller, puis en élaguer les branches pourries de l’aristocratie, et enfin en couper les petites brindilles vertes du peuple qui poussent trop vite et s’élancent en l’air sans porter de fruits. »

La chenille fut détruite, la branche pourrie attaquée; on lui fit du moins force entailles. Malheureusement, il n’en fut pas de même des brindilles vertes. Elles ont plus d’une fois compromis l’existence de l'arbre môme.

THOMAS MUNZER

THOMAS MUNZER

Chef spirituel des paysans. — L’historien Zimmerman seul rend justice à Munzer. — Sa naissance. — Ses études. — Son père meurt sur le gibet. — Il est chapelain à seize ans. — Influence du prophète de Calabre sur Munzer. — A l’âge de vingt-deux ans il est appelé à Zwikau en qualité de prédicateur. — Il rompt avec Luther, devient le chef des Anabaptistes cl proclame la révélation permanente. — Portrait spirituel de Munzer par Zimmerman. — Ses qualités comme orateur et prophète. — Il quitte Zwikau et se rend à Prague , où , aux portes de l’Université, il placarde un manifeste latin contre le clergé et les faux prophètes. — Il est oblige de quitter la ville et retourne à Altstcdt , où il établit une imprimerie. — Sa lutte avec Luther. — Celui-ci le dénonce à la justice. — Munzer prêche devant les ducs de Saxe, et fait imprimer son discours. — Son imprimerie <*>t mise sous les scellés. — Provocation de Luther. — Réponse de Munzer. — Il se rend au château de Wcymar, où il est exposé aux huées des laquais. — 11 reçoit l’ordro de quitter le pays. — Sa défense. — Son départ. — Son mariage. — Son séjour à Nuremberg. — Son pamphlet contre Luther. — Il est forcé de quitter celte ville. — Sa misère et sa persévérance. — 11 se met à la tête des paysans révoltés, et après avoir écrit une circulaire populaire annexée aux douze articles, il retourne en Thuringe pour y organiser le mouvement.

Thomas Munzer, avons-nous dit, était le chef spirituel des paysans. Avant d’entrer dans les péripéties sanglantes de celte guerro civile, force nous est de

nous arrêter à cette figure gigantesque qui devance ses contemporains de quatre siècles.

Les historiens, jusqu’à présent, n’ont eu de récits dithyrambiques que pour les heureux vainqueurs. Aux grands vaincus ils n'ont témoigné que de l'indiiTérence, souvent de la colère, tout au plus de la pitié. Ces vaincus, cependant, représentent les jalons du progrès sur la route de l'histoire, et l’humanité ne semble pouvoir marcher qu’à l’aide de ces guides divins. Nous n’avons eu jusqu’à présent qu’une histoire des rois et héros plus ou moins heureux. L’histoire de l’humanité est encore à faire. Nos professeurs, nos historiens lettrés, n’ont traité que la face extérieure, l’écorce de l'histoire , rarement ils ont pénétré jusqu’à l’âme ; semblables à ces médecins qui nieraient la circulation du sang, et qui regarderaient touto maladie comme un mal local.

Or, l’histoire de l’humanité entière ne forme qu’un corps solidaire et compact dont chaque peuple est un membre plus ou moins actif, plus ou moins initiateur. La pensée, le Saint-Esprit en est l’âme. Cette pensée, ce Saint-Esprit se révèle continuellement par de grandes individualités représentant les masses et leur frayant les voies mystérieuses de l’avenir. Que l’homme marqué par le cachet divin meure ou vive , qu’importe ! il n’est venu au monde que pour manifester la pensée de Dieu. Cette mission remplie, il ne vit déjà plus en personne. Son sang s’est volatilisé en maximes et s’en est allé s’infiltrer dans le sang de ses frères. Ce n’est plus un homme, c’est un principe, une idée, une âme de la tête aux pieds ! Le poursuivre, le martyriser, le crucifier, le ridiculiser, autant flageller une flamme

ardente dont le foyer est ailleurs, et qui de ses étincelles éclaire encore le flagellateur obscur.

En parlant de Munzer, aucun historien, à l’exception de Zimmerman, ne s’est élevé à la hauteur de son sujet. Les Français surtout, pour qui, d’ordinaire, l’histoire des autres peuples n'est qu’une étude accessoire, l’ont presque tous défiguré ou calomnié d’une manière indigne. Pour les uns, Munzer est un Anabaptiste prêchant la communauté des femmes; pour les autres c’est un fou digne d’être enfermé.... Des professeurs allemands, qui, s’ils avaient vécu du temps de Munzer, lui auraient fait dire avec Job : « Je ne les crois pas dignes de coucher avec les chiens de mes troupeaux ; » ces vers rongeurs de livres qui, pour plaire à un roitelet ou à un de ses laquais, calomnieraient Jésus lui-même, ont osé condamner sans rémission le hardi révolutionnaire du seizième siècle, en le confondant à dessein, et dans le but do le rendre odieux, avec les Anabaptistes de Munster. Les uns le haïssent,, les autres le ridiculisent, tous le craignent. Luther, son plus grand ennemi, avoue que chaque fois que le nom de Munzer, même après sa mort, se présente sous sa plume, il est saisi d’un frisson indicible. Aujourd’hui encore, le souvenir évoqué de cet homme mis à mort à la fleur de la jeunesse, fait trembler tous les hauts dignitaires, tous les savants titrés de l’Allemagne. Qu’est-ce donc que cette figure dont l’ombre, après quatre siècles, est encore la terreur des despotes, des faux savants et des tartufes?... C’est tout simplement un homme dans toute la force du terme, non pas infaillible, — il s’est trompé plus

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