‹ Histoire de la grande guerre des paysansChapitre 21 sur 27 · DUPLICITÉ DE GOETZ · texte numérisé non relu

DUPLICITÉ DE GOETZ

MODIFICATION DES DOUZE ARTICLES. MOU- VEMENT SUR LES BORDS DU RHIN, EN ALSACE ET EN LORRAINE

Mémoires de Goetz. — Influence politique de sa femme et do sa belle-mère. — Il est chef et prisonnier à la fois. — Le traité d’admission. — Harangue de Goelz. — Sa tactique. — Salutations de la horde noire. — Goetz sauvé par Hipler et Metzler — luflucnce de Hipler et de Berlin sur la réforme des douze articles.

— Le messager des modifications tué par la sorcière de Boekingen.

— Marche sur Wurzbourg. — I.’évéque et sa maltresse Rudinger.

— Elle sert de modèle à l’Adélaïde de Goethe, dans son drame intitulé Cotti de Btrlichingcn. — Les paysans en Alsace. — Leur bannière de Jésus. — Erasme Gerber et Hans von der Malien. — Brise de Savernc. — Soulèvement des paysans français à Dieuze.

On sait que Goetz, à l’exemple de Franz de Sikingen, avait invité la petite noblesse de Franconie à faire une ligue contre les princes et les seigneurs; mais, après la terreur de Weinsberg, personne ne parut au rendoz-vous. Quelques nobles s’étaient clandestinement assemblés pour se rallier plus étroitement à la Confé-

dération souabe. Goetz lui-même put pour et offrit ses services au comte palatin. Dans ses Mémoires, il raconto qu’après la scène de Weinsberg il avait recueilli ses bijoux et ses archives de famille pour les mettre en sûreté dans une ville, mais la ville ayant dénié toute responsabilité pour lo cas de pillage, il renonça à ce projet. En même temps, il onvoya un messager à la grande cohorte pour apprendre d’elle à quoi il devait s’attendre ; mais le messager n’étant pas revenu, Goetz se rendit chez Guillaume do Habern, maréchal du comte palatin, et le pria de recevoir on dépôt ses effets et ses bijoux , et d’aller même à son bourg prendre les munitions pour les transporter à Heidelberg. Le maréchal vint en effet avec une troupe de cavaliers du château de Hornbourg ; mais la femme de Goelz, qui était en couches, et sa belle-mère, voyant tous les jours les bourgs d’alentour réduits eh cendres par les paysans, s’y opposèrent, et le maréchal retourna les mains vides comme il était venu. Elles firent plus oncore. La réponse du palatin arriva le lendemain au château de Hornbourg, annonçant à Goetz qu'on accueillait avec plaisir ses offres de service. Ces femmes, voyant que ce dernier allait les abandonner seules à la fureur de la guerre, interceptèrent la lettre et n’en parlèrent point à Goetz. Celui-ci, enfin, se croyant ropoussé par le palatin, se rendit, en désespoir do cause, au camp des paysans et entra dans la Confédération évangélique, non sans restrictions, ce qu’il raconte lui-même avec beaucoup de naïveté. « J’ai fait une clause exceptionnelle, dit-il, pour le cas de besoin. » C’était absolument le même jeu que dans la ville de Heilbron. Cependant il n’est trace d’aucune clause

exceptionnelle dans l’acte en vertu duquol Goetz fut nommé membre de la Confédération évangélique, lequel acte, qui se trouve dans les archives de Stuttgardt, est ainsi conçu : « Nous soussignés Georg Metzler de Battenberg, Hans Reiler de Bieringen, et autres chefs de la cohorte chrétienne, attestons que nous avons accueilli dans notre confédération l’honorable sire Goetz de Berlichingen. Nous lui promettons protection et amitié. » On le voit, l’adoption est pure et simple, sans aucuno restriction.

A peine Goetz, grâce à l’amitié de Wendel Hipler, devait-il entrer en fonctions, qu’une opposition trèsprononcée se forma contre lui dans la cohorte. C'est dans une auberge de Gundelsheim que le traité fut conclu et signé entre lui et les sept conseillers de guerre de la cohorte. Goetz, dans ses Mémoires, raconte qu’il avait offert une grande somme aux paysans pour qu’on lui permît de partir. Ce fait n’est nullement prouvé. Seulement il est probable que s’il n’était pas resté, on aurait fait main basse sur son château. La horde noire de Florian Geyer ne demandait pas mieux. La manière cependant dont Goetz raconte sa présentation à la cohorte ne manque pas d’une simplicité naïve. « D’abord, dit-il, je me suis adressé aux chefs; ceux-ci me renvoyèrent aux sous-chefs, les sous-cliefs me recommandèrent à la cohorte, et la cohorte aux différentes petites hordes; enfin m’étant présenté au premier rang, on me coucha en joue ; et c’est ainsi, ajoutet-il, qu’ils m’ont forcé de devenir leur fou et leur chef. »

Le fait est que le conseil de guerre résolut de le surveiller de près et de ne le laisser jamais seul. « Il doit

nous rendre des services, disait Hipler, c’est pour cela que je l’ai appelé. Tâchons qu’il ne devienne pas notre maître. » Voilà donc un général en chef qui n’accepte ses fonctions qu’à son corps défendant avec une arrière-pensée de trahison , et qui, au fond , loin d’être le maître, n’est que le prisonnier de ses subordonnés II

Le jour de sa nomination, Goetz harangua la cohorte. Dorénavant, disait-il, nous montrerons à l’ennemi la poitrine et non le dos. Gardons-nous bien de faire des excursions pour brûler et piller les châteaux, car pendant que nous nous amuserons à brûler et à boire, l’ennemi viendra et nous prendra en défaut. Soyons chrétiens, no soyons pas des bohémiens I Jusque là tout était bien ; mais, dans la seconde partie de son discours, Goetz parla de la nécessité d’une autorité supérieure, du devoir du paysan d’obéir en sujot et de payer dîmes et impôts. Les paysans lui répondirent par un immense éclat de rire. Un d’eux lui présenta l’Evangile : — Tiens, dit-il, liâ cela avant de nous faire des semonces.

Il faut rendre justice à Goetz : une fois à la tête de l’armée, ses conseils pour la direction de la guerre furent bons. Il proposa aux paysans de laisser là les châteaux et les forts, de suspendre le siège du Liebfrauenberg, d’aller à la rencontre de l'armée du sénéchal et de lui livrer bataille en rase campagne. « La bataille gagnée, ajoutait-il, châteaux, bourgs, forts, castels, villes et communes se déclareront pour vous.» C’était de la bonne tactique, digne d’un grand homme de guerre. Malheureusement, après avoir donné son opinion sur la guerre, Goetz revenait toujours à sa marotte de la nécessité d’une autorité et traitait les

paysans de sujets révoltés, souvent en se proposant non comme chef de guerre, mais comme médiateur pacifique entre les paysans et les nobles. Il n’exceptait de la paix que le clergé, qu’il n’aimait pas et dont il était l’ennemi autant que le premier terroriste venu parmi les paysans.

La horde de Florian avait déjà refusé d’obéir à la cohorte centrale. Elle se dirigeait vers Wurzbourg, ne laissant derrière elle que des traces de destruction en guise de salutations pour Goetz. Jacquet fit bientôt de môme. Goetz le menaça d’une condamnation capitale; mais l’élève de la noire Hofmann lui répondit « qu’on ne pendait pas les hommes avant de les tenir ; qu’il espérait bien le voir lui-méme pendu comme un traître qu’il était, » et tout cela parce que Goetz, Hipler et Metzler donnaient officiellement dans le modérantisme, espérant se rallier par ce moyen les villes et la petite noblesse.

Cependant la horde centrale, exécutant les conseils de Goetz, leva le siège de Liebfrauenberg, et marcha vers Mayence, Aschaffenbourg et Wurzbourg. Chemin faisant, ils prirent le riche couvent d’Amorbacli, que Goetz livra au pillage. On ne pilla plus les nobles et les villes, mais seulement les couvents. Le plan de Goetz tendait à séculariser les biens du clergé pour les donner aux nobles, afin d’engager ceux-ci à venir se joindre aux paysans, car ces derniers manquaient do cavalerie , et Goetz savait que c’était le grand avantage de l’armée du sénéchal. Par malheur il ne s’en tint pas là, et demanda jour et nuit la modification des douze articles, afin, disait-il, d’avoir un pont pour passer l’abîme qui séparait les nobles des paysans. Hans

Berlin et Hiplcr, les deux conseillers les plus influents, étaient de son avis, et le premier se chargea de ce travail.

Il suspendit les articles 6; 7, 8 et 10, jusqu’à la grande réformé impériale, pour laquelle Ilipler avait conçu sa constitution. Les corvées, impôts et privilèges devaient être maintenus jusqu’à nouvel ordre. 11 changea l'article second en conservant la grande dîme toujours jusqu’à la réforme, après la guerre. La chasse (art. 4) n’était permise à la commune que sur sa propriété, la pêche seule restait libre ; quant aux forêts, chaque commune devait avoir le droit de faire dos coupes pour le besoin des habitants, mais sous la direction de l’autorité.

Personne ne devait avoir le droit de chercher du bois sans le consentement du tribunal communal et du chef de l’autorité compétente. En outre les communes pordaiont le droit du libre parcours pour le bétail.

Voici maintenant les articles additionnels :

Art. 1 er . Nul ne pillera, ni brûlera sans ordre; nul ne forcera son voisin à se joindre à la horde, sous peine de mort.

Art. 2. Intérêts, dettes et dîmes seront payés jusqu’à la réforme impériale.

Art. 3. Personne n’endommagera les biens soit cléricaux, soit séculiers.

Art. 4. Personne n’offensera ni injuriera sciemment son frère, qu’il soit laïque ou ecclésiastique, noble ou paysan. A chacun son droit.

Art. 5. Dans les villes, villages et bourgs, les sujets

obéiront à l’autorité et lui prêteront main-forte contre les récalcitrants, qui seront dénoncés à la cohorte centrale.

Ces modifications furent adoptées par le conseil, à deux voix de majorité; mais, dans l’armée, il n'y eut qu'un hourra d’indignation. Les communes crièrent à la trahison, a Comment, disaient-elles, à peine libres, vous tendez de nouveau la nuque sous le joug 1 » Nous avons déjà dit que le messager qui apporta ces modifications à Boekingen fut tué par la main de la sorcière ; enfin, plusieurs hordes se détachèrent encore de la cohorte centrale, et pour prouver qu’elles se souciaient peu de Goetz et de Hipler, elles pillèrent et brûlèrent plus que jamais les châteaux et les petits bourgs. Goetz avait ordonné de ménagerie château de Wildenberg, cela suffisait pour hâter sa perte : on le brûla le premier. — Qui a donné l’ordre d’incendier ce château ? s’écria-t-il en colère. — Percez-lui son ventre modéré, cria une voix du milieu de la horde. Plusieurs lances s’avancèrent vers lui, mais Metzler et Hipler le sauvèrent en l’entraînant dans une autre direction. Le jour même les paysans pillèrent la tente de Goetz , pour lui prouver l’obéissance des nouveaux sujets. C’est dans cet état que la cohorte s’avança, fatalement vouée à une perte certaine.

Des nouvelles de Wurzbourg mandèrent que tout était prêt pour accueillir les paysans. AschafTenbourg se rendit. L’archevêque-cardinal de Mayence avait depuis longtemps conçu le plan de séculariser ses domaines. Il entretenait à ce sujet une correspondance fréquente avec Luther. Il comptait préparer d’abord

ses paysans, auxquels il promit do larges réformes. Mais sa maîtresse, du nom de Rudinger, femme intrigante, d’une rare beauté, n’ayant, à cause de son extraction roturière, aucun espoir de partager avec lui le trône séculier, le dissuada de ce projet et l’engagea hypocritement à persévérer dans la foi. Quelque temps après, elle mourut, dit-on, empoisonnée ; mais, sur le lit do mort, elle se fit donner par l’archevêque la promesse qu’il ne se séculariserait, et partant qu’il ne so marierait pas — C'est cette femme qui a servi de modèle à Goethe pour son drame intitulé Goetz de Berlichingen.

Bientôt après, la tempête révolutionnaire éclata. L’archevêque prit la fuite, laissant comme gouverneur de ses domaines l’archevêque de Strasbourg, également réfugié.

Les envoyés du gouverneur parurent dans le camp des paysans, à Miltenberg. Ils prièrent Goetz de les soutenir. « Mes amis, répondit celui-ci, je suis moimême un pauvre prisonnier, je ne peux rien faire pour vous. » Ils adoptèrent les douze articles, avec les articles additionnels, et promirent 15,000 florins de contribution. Le lendemain, le seigneur de Wertheim fit sa soumission. On marcha sur Wurzbourg, mais sans brûler ni piller, car la horde de Forian avait déjà passé là. Il n’y avait plus trace nulle part d’un château. Tout était en ruines.

La ville de Francfort se souleva également contre le grand conseil , qui fut renversé. Plusieurs couvents furent sécularisés, une réforme politique fut projetée et adoptée par le nouveau conseil. Même mouvement à Mayence, Cologne, Trêves, Dusseldorf et jus-

qu’à Munster en Westphalie. Partout le mouvement religieux s’était transformé on une violente révolution politique. Les hordes réunies de Franconie agirent contre le rusé margrave Casimir et l’évêque de Rotenbourg; Munzer organisa la révolution à Mulhouse en Thuringe; tous les paysans de l’Alsace s’étaient soulevés, à Mulhouse, Colmar, Schelestadt, Ribeauvillé, et jusqu’à Strasbourg, la seule ville qui ne tomba pas dans leurs mains, bien qu’elle leur fût très-favorable. Nous avons déjà mentionné les douze articles des paysans alsaciens et lorrains. La plupart de ces cohortes portaient une bannière blanche avec une croix rouge, qui s’appelait la bannière de Jésus. Le duc Ulric de Wurtemberg avait des domaines à Saint Hy poli te et à Moempelgarde. Or, on sait que le duc avait fini par embrasser la cause des paysans; il leur promit même le secours de son ami et protecteur François I er . Les paysans refusèrent ce secours. Le bruit s’était répandu que tous les nobles français étaient restés sur le champ de bataille à Pavie, et déjà les paysans alsaciens envoyaient des émissaires à Blamont et à Lunéville, pour annoncer à leurs amis qu’ils viendraient à leur secours, et qu’ils iraient jusqu’à Paris. La cohorte alsacienne, ne jugeant pas à propos de s’arrêter devant Strasbourg, passa outre, détruisit les couvents et l’abbaye de Marmoutier, et prit Saverne, forteresse assez remarquable dans ce temps. Tous les châteaux et bourgs le long des Vosges, de Strasbourg à Bâle, furent brûlés et pillés par les paysans. Leurs chefs s’appelaient Hans von der Matlen et Erasme Gerber. En même temps les paysans pénétrèrent en France du côté do Bitsch. A Saar-Union ils avaient un camp

fort de quatre mille hommes. A Dieuze, les paysans français, sujets du duc Anton, s'étaient rassemblés sur une prairie ; on leur demanda s’ils voulaient rester catholiques et obéissants à leur duc. « A condition, répondirent-ils, qu’on acceptera les douze articles proclamés par nos confrères d’outre-Rhin. * Ces douze articles étaient traduits en français et colportés dans toute la France par les émissaires des paysans alsaciens et lorrains, preuve éclatante que si jamais la France et l’Allemagne devaient se réunir et former une alliance intime, ce ne serait que par le ciment divin de la liberté, par l’accord du bonheur de ces deux peuples qui forment le centre, le cœur de l’Europe, et partant de l’humanité entière.

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