TRAITÉ DE WEINGARTEN
Le sénéchal compte vaincre par la ruse plutôt que par les armes. — Jonction des trois hordes du Ried , du Lac et de l’AUgau. — Réponse du sénéchal aux injonctions de la Confédération souahe.
— Hans Eitel devine le plan du sénéchal et lui coupe la retraite.
— Embarras et danger du sénéchal.. — 11 propose la paix. — Hans Eitel prévient ses désirs. — Malgré les murmures de la horde at sur les menaces du sénéchal de brûler les villages, le traité de paix est signé le M avril. — Journée fatale pour la cause des paysans. — La fortune, dont ils ne savent pas profiter, leur tourne le dos. — Concours de circonstances heureuses pour le sénéchal. — Nouvelles intrigues du duc Ulric. — Exclamation de Munzer.
La Confédération souabe n’avait qu’une armée forte à peu près de 10,000 hommes. Il est vrai que parmi ces dix mille, il y avait deux mille cavaliers et une artillerie bien équipée; mais, malgré col avantage, le sénéchal n’aurait pas pu soutenir la lutte contre les paysans, si ceux-ci, réunis, eussent agi selon un plan commun. Les trois cohortes seules aux bords du Danube formaient une armée de 20,000 hommes, dont quatre mille arquebusiers très-bien exercés. Qu'on y ajoute la horde centrale, celles du Schwarzwald, de la
Franconie, et, même sans les Alsaciens qui bientôt devaient avoir à soutenir le choc d'une armée française venant de Nancy, commandée par le duc de Guise, il y avait dans l’Allemagne méridionale pour le moins <00,000 combattants du peuple contre 20,000 soldats soudoyés. Aussi la Confédération et son général en chef le sénéchal comptaient-ils vaincre plutôt par la ruse et la trahison que par la force des armes. Là oh il y avait danger de hasarder une bataille rangée, on proposait la paix en souscrivant à toutes les conditions dictées par les paysans ; mais dès que ceux-ci avaient mis bas les armes, isolant ainsi leurs compagnons d’armes par des traités signés, le sénéchal fondait sur eux et proclamait la loi martiale. Cette tactique avait déjà été employée par le duc Ulric, qui alors se trou vait à Rottweil à la tête d’un détachement de cavalerie , offrant tour à tour ses services aux différentes cohortes de paysans.
On ne conçoit pas que les chefs des paysans aient pu donner dans le piège sans avoir été gagnés d’avance. Quelques chroniqueurs, il est vrai, les accusent de trahison; mais comme presque tous sont morts sur le champ de bataille ou se sont tués après avoir reconnu leurs fautes, il est plutôt probable qu’ils se sont trompés de bonne foi, ou bien qu’ils se sont méûés de leur force.
Après la bataille do Leipheim et de Gunzbourg, le sénéchal se dirigea vers ses propres provinces pour dompter les paysans soulevés; mais, pendant qu’il leur faisait une guerre d’escarmouches, tuant aujourd'hui une centaine de paysans, perdant demain le même nombre de ses gens, la Confédération le pressa
d’en finir ot de marcher au-devant de la cohorte centrale do Goetz et de Hiplor. — D’en finir ! s’écria le sénéchal en lisant la missive de la Confédération, on voit bien que ce sont des gens de robe et de plume. Si seulement les trois cohortes du Danube opèrent leur jonction, j’ai 20,000 hommes sur les bras; et si je perds la bataille, tous ces messieurs peuvent faire leur testament. En effet, le lendemain, Florian le curé, chef de la horde du Ried, ayant joint Hans Eitel Zugelmuller, chef du Lac, leur armée formait ensemble un corps de 17,000 hommes, dont 4,000 arquebusiers. Suivant sa tactique, le sénéchal leur fit faire des propositions de paix, afin de choisir, durant les négociations, les positions les plus avantageuses. Il comptait occuper le bourg de Weingarten et transporter ses canons sur une éminence, derrière le cloître de Blasienbourg ; mais Hans Eitel ayant deviné les intentions du sénéchal, le devança et fit occuper toutes ces positions par les paysans, en coupant la retraite du duc par un corps d'arquebusiers caché dans une prairie marécageuse remplie d’ajoncs et inaccessible à la cavalerie. Le sénéchal, se voyant cerné, perdit un instant courage, et convoqua ses généraux. Ceux-ci conseillaient la retraite : — Je présume, répondit le général en chef, que Hans Eitel ayant deviné mon plan, n’a pas oublié de nous la couper. Si nous perdons la bataille, tout est perdu. Ne provoquons donc pas la fortune, et proposons la paix, n’importe à quel prix. — Et si les paysans nous attaquent, lui répondit Frowen de Hutlen? — Alors, fit le sénéchal, la guerre est à moitié finie. Mais les paysans, au lieu d’attaquer, attendaient les propositions du sénéchal, et celui-ci, tout
en faisant le fier, envoya en effet un héraut à Hans Eitel, pour l’inviter à venir lui-même parlementer. Le messager était à peine parti, que trois coups de canon, tirés par les paysans, enlevèrent plusieurs cavaliers du duc. — Ah! s’écria le sénéchal, faudra-t-il que j’aille moi-même prier un rebelle de m’accorder la paix : Et il allait se diriger vers le camp des paysans, lorsque le messager revint annoncer qu’il était suivi par Hans Eitel. Une trêve de deux heures fut tout d’abord stipulée. Le sénéchal souscrivit à tout, non sans faire semblant d'élever des difficultés. Tous les différends devaient être vidés par des arbitres nommés, moitié par les paysans, moitié par la Confédération. Les paysans & leur tour promirent de rendre les canons à ceux auxquels ils les avaient pris, et de rentrer dans leurs foyers, mais sans mettre bas les armes. Seulement le sénéchal exigea que les chefs des paysans lui demandassent pardon en fléchissant devant lai leurs bannières, et puis tout devait être oublié dans une paix éternelle et évangélique. Cependant, les paysans refusèrent d'abord d’accepter ce traité préliminaire apporté par Hans Eitel ; mais le sénéchal les ayant à la fin menacés d’incendier tous les Villages, qu’il fût vainqueur ou vaincu, les paysans cédèrent et acceptèrent le traité. Ils avaient peur, même vainqueurs, de perdre leurs maisons et leurs familles, tandis que les lansquenets du duc, sans propriétés ni familles, n’avaient rien à perdre. Le traité fut donc conclu le 17 avril et ratifié le 22 du même mois. On l’appelle le traité de Weingarten.
Cette journée fut fatale à la cause du peuple. Des frères ne songeant qu’à leur propre salut , ne sauve-
gardant que leurs propres intérêts, avaient abandonné leurs frères en pactisant avec l’ennemi que la fortune leur avait livré, qu’ils auraient du détruire, ou pour le moins rendre inoffensif. Dès lors, la fortune, cette déesse capricieuse, leur tourna le dos et favorisa le sénéchal. Celui-ci ne manqua pas une occasion, quand par hasard il s’en présenta une bonne, de tomber séparément sur les hordes détachées et d’y tomber comme la foudre. A.peine les paysans avaient-ils quitté leurs positions, le lendemain de la conclusion du traité, que sans en attendre la ratification, le duc alla au devant de la horde de l’Âlgau , qui devait joindre les deui autres du Lacet du Ried. Le même jour, il reçut l’ordre de la Confédération de quitter celte province pour so rendre dans le Wurtemberg. En cas de désobéissance de sa part, l'envoyé avait plein-pouvoir de le révoquer de ses fonctions de généralisisme et de confier le commandement à un autre général. Le duc furieux ratifia le traité signé, et le proposa à la troisième horde qui l'accepta également. Mais ce n’était pas chose facile de rentrer sain et sauf dans le Wurtemberg. La horde de Hegau harcelait ses flancs, tandis que celle de la Forêt- Noire le gênait sur ses derrières. Ces hordes avaient également reçu l’ordre de se joindre à la cohorte centrale on Wurtemberg, et elles s’y rendaient en effet. Le sénéchal, surveillé par un commissaire de la Confédération, dont il regardait la présence comme un affront , gêné dans sa marche par les paysans, se trouvait dans une grande perplexité. Il demanda un jour de répit au commissaire. Des circonstances fortuites et également fatales aux paysans le sauvèrent une seconde fois. Le ducUlric, s’étant rendu au milieu
de la horde de Hegau, oU il entretenait de nombreux partisans, demandait à s’y joindre et à prendre le commandement. Hans Muller de Bulgenbach s’y opposa. La horde se scinda, et au lieu de suivre les mouvements du duc et de tomber sur ses flancs, deux tiers de la horde se rendirent dans le Breisgau. Certes, quand on voit toutes ces fautes, on ne peut s’empêcher de s’écrier avec Thomas Munzer : «Je me suis trompé sur lo compte des paysans. Ils ne méritent pas encore d’être libres, car ils ne possèdent pas la liberté intérieure sans laquelle aucun droit n’est possible.»
BATAILLE DE BOEBLINCEN
BATAILLE DE BOEBLINGEN
Sommation du sénéchal. — Les nobles forcés de rester dans le camp des paysans sont les espions naturels du sénéchal. — Emeute de lansquenets. — Scission dans les hordes de Gaildorf et de Wurtemberg. — Offres renouvelées du duc Ulrie. — Theus Gerber les rejette et se rend dans le camp du sénéchal. — Coup de main de Jacquet. — Surprise. — Ordre de bataille. — Grâce è la trahison du bailli de la ville de Boeblingen, les paysans, vainqueurs un instant, sont vaincus à leur tour. — Vengeance du sénéchal sur les terroristes de Weinsberg. — Raffinements de cruauté. — Tableau à faire. — Prise de Jacquet et de la sorcière Hofmann. — Leur mort, leur courage et leurs dernières paroles. — Les paysans sont vengés en Autriche. — Aulo-da-fè à Weinsberg. — Les violences de n’importe quel parti ne produisent que du mal. — La pensée et la justice seules produisent et fécondent le bien. — La trahison du bailli de Boeblingen vengée par nn taureau.
Dès son entrée dans le Wurtemberg, le sénéchal somma les paysans de se rendre à discrétion, faute do quoi il mettrait tout à feu et à sang; mais à peine arrivé à Boeblingen où campaient les hordes de Gaildorf et de Wurtemberg, une émeute éclata parmi ses troupes qui refusèrent de marcher, à moins qu’on ne leur payât un mois de solde arriérée. Le duc était toujours bien ins-
truit de tout ce qui se passait chez les paysans ; d’abord il entretenait parmi eux de nombreux espions, mais en outre, les nobles qui suivaient forcément les paysans etqui regardaient leurs serments comme extorqués, ne se faisaient pas faute de les trahir presque ouvertement.. L’émeute des lansquenets du duc dura huit jours, mais les paysans n’en apprirent rien. Cependant la horde wurtembergeoise profita de cet intervalle pour prendre d'assaut la ville de Herrenberg. Ce n’est qu'après la prise de cette ville que le sénéchal, à force do prières et d’argent, parvint à déterminer ses troupes à avancer.
Les chefs de la horde, Marten, Hans Wunderer et Jacquet envoyèrent au duc un héraut pour lui annoncer qu’ils lui livreraient bataille le lendemain , et so dirigèrent vers la plaine entre Sindelfingen et Boeblingen, que, depuis longtemps, ils avaient choisie pour champ de bataille. Cette dernière ville, bâtie sur une montagne, faisait partie de la Confédération évangélique. Mais le duc Ulric, celui qui partout traîna le malheur à ses talons, après avoir divisé la horde de Hcgau, vint faire ses offres à la horde de Wurtemberg oîi se trouvaient tous les territoristes de Weinsberg. La majorité des paysans se déclara pour lui, probablement à cause de sa cavalerie qu’il promit de faire entrer en campagne sur-le-champ. En vain le chef, Theus Gerber, leur rappela-t-il leurs serments de ne jamais travailler pour le duc, les paysans, notammentlesWeinsbergeois, insistèrent. Alors Marten Feuerbacher, pour échapper au duc Ulric, proposa d’accepter les conditions de paix faites par le sénéchal, car là, comme partout, le duc Georg avait fait des propositions de paix. Il s’éleva un hourra général contre Marten qui fut révoqué de ses fonctions
et conduit en prison, lié et garrotté. Cependant Theus Gerber ayant rejeté la proposition de Marten dans le même but de ne pas céder le commandement au duc, rallia une partie des paysans. Marten fut relâché. Tous deux, Gerber et Marten, se rendirent au camp du sénéchal en qualité de parlementaires. Le sénéchal flemandait avant tout l’extradition do Jacquet et des terroristes do Weinsberg. Mais Jacquet s'en douta, et, pendant l’absence de Gerber et de Marten, il fit une émeute dans le camp. Tous les chefs modérés furent cassés et d'autres nommés à leur place. Theus Gerber seul fut excepté. On le savait de bonne foi.
A peine les nouveaux chefs s’étaient-ils rassemblés pour se concerter sur le plan de bataille, que le sénéchal, sans attendre de réponse à ses propositions, engagea le combat par une charge de cavalerie. Il y avait dans cette ardeur belliqueuse plutôt l'espoir de satisfaire une vengeance personnelle que de gagner une bataille au profil de la Confédération. En effet, presque tous les martyrs de Weinsberg étaient parents du duc et de ses généraux. Le comte Helfenstein était cousin germain du sénéchal ; Rudolphe de Chingen , un des généraux du duc, y avait perdu ses deux fils; mais il se pourrait bien aussi que le duc Georg, connaissant les relations amicales de Jacquet et du duc Ulric, eût agi précipitamment dans la crainte de voir arriver ce dernier le jour même dans le camp des paysans.
Quoiqu’il en soit, dès l’attaque des confédérés, les paysans au nombre de 15,000, préparés à tout, se rangèrent en ordre de bataille. Le terrain leur était trèsfavorable. Le camp s’appuyait sur la ville deSindelfingen, laissant deux routes libres pour la retraite. Le
centre se trouvait dans la plaine, entre deux villes ; la tête de la bataille, soutenue par le gros du corps, était la ville et le château même de Boeblingen. Toute la ligne à droite était protégée par des lacs et des jonchaies. Au premier choc la cavalerie ennomio fut repoussée avec une perte considérable.
La bataille commença à dix heures du matin ; à une heure elle était gagnée par les paysans. Plus de quatre mille morts et blessés couvraient déjà le champ de bataille, car on ne fit point de quartier de part et d’autre. Jacquet était là avec sa horde.
Tout-à-coup les canons du sénéchal vomirent des boulets du haut du château sur les paysans. Le bailli de la ville, Leonhard de Breitschward, trahissant son serment et la cause des paysans, s’était vendu au sénéchal et lui avait ouvert une porte de la ville pour y établir son artillerie. Par suite de cette odieuse trahison, les paysans, forcés de quitter leurs positions derrière les lacs et les ajoncs, furent pour ainsi dire poussés violemment contre le gros de l’armée du duc. Pour comble de malheur, leur artillerie postée sur un plateau de la montagne, rendue à merci parles canons du sénéchal placés sur la crête, fut employée contre eux-mêmes, et toujours fatalement poussés en avant, ne pouvant faire un mouvement ni à droite oh était arrivée la cavalerie du duc , ni à gauche oh était la ville traîtresse , ils se heurtèrent les uns contre les autres et tombèrent par centaines , soit sous les boulets des canons, soit sous les balles de l'infanterie, soit sous les sabres de la cavalerie. Il n'y avait plus moyen de rester debout, dit un chroniqueur qui se trouvait à la bataille. Ce fut un carnage horrible. A trois heures la bataille était per-
due pour les paysans qui, la plupart, étaient morts ou blessés. Un très-petit nombre seulement se sauva par la fuite, et ce fut encore grâce à un stratagème du duc Georg, car il savait que la cavalerie du duc Ulric, venant par la route de SindelGngen, pouvait être arrivée à quatre heures sur le champ de bataille.
Plus de 9,000 hommes restèrent sur la place. Lo sénéchal prit cinq drapeaux, dix-huit pièces de canon, toute la Wagenbourg (la Smala des paysans) ; mais il avait lui-même perdu beaucoup de monde. Sa vengeance fut cruelle. Le lendemain, ayant appris que Melchior Nonnenmacher, le musicien du comte de Helfenstein, s'était caché dans la ville de SindelGngen, il la somma de le lui livrer sous menace de la mettre à sac. Les femmes et les enfants s’étant mis à la recherche du malheureux Nonnenmacher, le découvrirent dans un pigeonnier et le livrèrent au duc qui le connaissait personnellement, car il avait souvent dîné chez son cousin le comte de Helfenstein.
Le malheureux fut enchaîné à un pommier autour duquel il pouvait circuler à deux pas de distance, puis le duc ordonna que tout autour de l’arbre on mît deux cordes de bois pour rôtir son ami le musicien, finement et lentement (fein langsam gebraten). Lui-même et ses généraux y mirent les premières bûches. Il faisait nuit. Le ciel était toilé. Autour gisaient pêle-mêle des morts, des blessés, des chevaux, des voitures, des affûts de canon, et tout près du bûcher se trouvaient les prisonniers sur lesquels le feu projetait ses ombres incandescentes. A chaque soupir que le malheureux supplicié poussait, les nobles jetaient un éclat de rire satanique et buvaient un coup. Les prisonniers, la tête courbée
sur la poitrine, étaient là, pôles comme le marbre et pétrifiés d'horreur. L’agonie du malheureux Nonnenmacher dura une heure entière. Quand il tomba sans mouvement, ses camarades les prisonniers, à genoux, prononcèrent une prière à voix basse, pendant que les vainqueurs entonuaient atrocement une chanson cynique. -
Aucun peintre allemand n’a encore songé à retracer ce tableau.
Après cette exécution, l’armée du sénéchal s’avança dans le pays, brûlant, incendiant, pillant comme des brigands. Jacquet, s’étant arrêté près d’Asperg pour rassembler quelques fuyards, fut pris, livré au sénéchal, et conservé pour être également rôti, finement et lentement, en compagnie de son amie la noire Hofmann. Quatre cents hommes seulement s’étaient sauvés en Alsace. Theus Gerber, quoique blessé, parvint également à se sauver ; les autres chefs furent décapités.
La mort cruelle de Nonnenmacher et celle réservée à Jacquet ne suffisaient pas aux vainqueurs de Boeblingen. Ils résolurent d’incendier la ville de Weinsberg et d’en faire une seule et unique ruine en guise de monument expiatoire. Le même jour donc où Jacquet et la Hofmann furent brûlés, le duc envoya une troupe de lansquenets pour mettre le feu aux quatre coins de la ville. Bientôt une mer de flammes s’éleva vers le ciel et rougit le firmament durant quatre jours et quatre nuits. Ce fut un spectacle affreux dont l’horreur s’augmentait par les cris de douleur et d’agonie poussés pêle-mêle par les hommes et les animaux. Deux mille personnes seulement purent se sauver, mais sans emporter un clou; le reste, femmes, enfants, bétail et
maisons, devint la proie de l’élément dévastateur. Bientôt le feu gagna cinq villages d’alentour qui eurent le môme sort que la ville. Dix maisons seulement à Weinsberg ne furent pas totalement consumées. L’archiduc Ferdinand, auquel la ville appartenait, déclara sans aucune enquôto qu’elle resterait déserte en souvenir des massacres de Jacquet, de ce Jacquet qui connaissait bien les sentiments de la noblesse de son temps, et qui, au lieu d’être flétri par ces horreurs, n’en fut que justifié. Son dernier mot fut : Vengeance ! celui de la noire Hofmann : Malédiction I La vengeance ne se fit pas attendre. Neuf mois après, les paysans autrichiens ayant fait à Schwalding quarante prisonniers nobles, y compris le prince Dietricb, général en chef, les assommèrent à coups de bâtons et de haches; pas un ne fut sauvé.
Hélas ! quand donc les hommes reconnaîtront-ils que la violence, qu’elle soit populaire ou aristocratique, ne produit que la violence; que la seule vengeance profitable est d’être juste et équitable pour tous, et d’accorder à chacun les droits que la nature lui a assignés ? Quand donc les hommes reconnaîtront-ils que le véritable héroïsme consiste à vaincre ses mauvaises passions, à combattre ses propres préjugés, à se rendre libre enfin par la victoire conquise sur l’ignorance, le fanatisme et la fausse morale ? Los atrocités exercées isur les paysans vaincus ont bien été vengées par celles exercées deux siècles après sur les nobles, mais ni les unes ni les autres n’ont fait avancer l'humanité d’un pas. Ce ne sont pas les héros de champ de bataille et de carrefour qui contribuent au progrès général ; ce sont les penseurs, les philosophes, les
grands hommes de la science, qui font marcher l’humanité. Quand ceux-ci déchirent les flancs de la société, ce n’est pas pour lui arracher du sang, mais pour y semer des germes d’avenir et d’abondance, semblables au laboureur qui déchire le sol avec le choc de la charrue...
Quant au bailli traître de Boeblingen, chassé honteusement de la ville, errant dans les campagnes pour se rendre en Autriche, il fut éventré par un taureau en fureur. Ce que les hommes ne pouvaient ni ne voulaient faire, un animal le fit.