THOMAS MUNZER, SON TRIOMPHE, SA DÉFAITE, SON MARTYRE ET SA MORT
Retour de Munzer à Mulhouse. — Son ami Pfeifer. — Le conseil de la ville renversé. — Régime chrétien. — Communauté pacifique et volontaire. — Minimum des pauvres. — Munzer s’établit dans le Johanniterhoff. — Point de violences. — Mœurs. — Mouvement populaire en Tburinge et en Saxe. — Nouvelle dénonciation de Luther. — Lettre de Munzer adressée aux mineurs de PErzgebirg. — Plan de Munzer. — 11 est poussé par son ami Pfeifer.
— Exaltation. — Hallucination de Pfeifer. — Munzer et Pfeifer se mettent à la tête d’une horde. — Coalition de la noblesse.
— Leur chef, le landgrave Philippe de Hesse. — Thahison du coadjuteur de Fulda. — Prise de Fulda par le landgrave. — Esprit de parti et de localité. — Jonction du landgrave avec le duc Henri de Brunswick et le comte Albrecht de Mansfeld. — Munzer retourne à Mulhouse. — Pfeifer nommé gouverneur de la ville. — Lettres, réponses et exaltation de Munzer. — Nouvelle expédition. — Camp de Frankenhausen. — Mont de bataille.
— Ultimatum des princes. — Munzer fait saisir au camp deux traîtres et les fait exécuter. — Son dernier discours. — Un arcen-ciel. — Bataille de Frankenhausen. — Carnage. — Munze r se cache dans une maison. — Il est découvert par un valet et livré aux princes par Otto d’Ebbe. — Son courage et sa persévérance. — Railleries des princes. — Supplice. — Sa dernière lettre A la ville de Mulhouse. — Recommandation de sa femme.
— Reddition et humiliation de la ville. — Mort héroïque de
l’feifer. — Mort cruelle de la femme de Munzer. — Soldatesque effrénée. — Exclamation stérile de Luther. — Munzer sur l'échafaud. — Allocution des princes. — Dernières paroles de Munzer. — Transfiguration. — Humiliation de ses bourreaux. — Jugement de Zimmerman sur Munzer.
Après avoir attisé le feu de la révolution en Alsace, en Souabe et en Franconie, Thomas Munzer, dès les premiers soulèvements des paysans, retourna en Thuringe pour y organiser le mouvement. Il fut arrêté un instant à Fulda, mais non reconnu et relâché. Quelques jours après, il fit son entrée dans la ville de Mulhouse, oh, en son absence, ses amis et partisans, notamment le prédicateur Pfeifer , avaient poursuivi son œuvre, soit par des discours, soit par des écrits.
Longtemps avant Munzer, la lettre de Luther contre lui était parvenue au conseil do la ville de Mulhouse, et, à peine arrivé, il reçut l’ordre de quitter la ville. Il répondit : — J’ai été assez chassé et pourchassé ; à mon tour maintenant. — En effet, ayant rassemblé ses amis, Munzer souleva la ville, renversa le conseil et établit un gouvernement provisoire, dans l’espoir d’organiser sous peu un véritable régime chrétien. Les couvents furent dissous, et Munzer, nommé prédicateur supérieur de la ville, s'établit dans le Johanniterhof, le 17 mars 1525. Dès-lors il fut maître absolu de Mulhouse. Il fit élire un conseil, qui prit le nom de conseil permanent. Toute la ville lui prêta le serment chrétien. Loin de s'arrêter à la théorie, il passa à la pratique et transforma Mulhouse en une seule communauté chrétienne, en ce sens que les riches, par leur serment, étaient forcés do nourrir et de vêtir les pauvres, de leur procurer un minimum de semailles,
de terre à labour et d'habits pour se couvrir. Munzer, pour atteindre ce but, n’employa aucune violence. La ville de Mulhouse était si pénétrée des principes de son prédicateur, qu’elle alla au-devant de ses vœux pour plaire à Dieu et remplir dignement les devoirs de chrétien. Ceux qui étaient contre lui quittèrent la ville, et Munzer ne leur suscita aucun obstacle. Quant à lui, durant son court règne, il vécut dans la plus grande simplicité, et ses mœurs, quoi qu’en disent ses calomniateurs, restèrent pures comme auparavant (4).
A peine installé, Munzer s’attacha à organiser le mouvement dans les environs de Mulhouse. Ses lettres circulaient dans les comtés de Hohenstein, de Stollberg, de Mansfeld, de Beuchlingen, dans la ville d’Erfurt, où, dès 1505, la démocratie avait vaincu l’aristocratie, dans les pays d’Altenbourg, de Kobourg, de Meissen, d’Eiseuacb, de Schmalkade, de Hesse et de Brunswick. En peu de jours, la Thuringe et la Saxe tourbillonnaient dans un cercle de feu.
Mais à peine Munzer fut-il établi chef absolu de Mulhouse, que Luther, qui, jusqu’alors, s’était contenté d’écrire contre lui des lettres de dénonciation, se décida enfin à agir personnellement et à faire une tournée contre le prophète assassin de Mulhouse. Il quitta donc son séjour paisible et fit le tour de la Thuringe pour fulminer du haut de la chaire contre Munzer et ses
(4) Citons un seul fait qui prouvera la légèreté, la fausseté de Mélanchtm» à l’égard de Munzer. Durant une année entière, dit l'ami de Luther, Munzer a vécu dans le Johanniterhof comme un grand seigneur dissolu. Les autres biographes de Thomas ont répété machinalement les rapsodies de ce médiocre pédant. Or, Munzer n’a régné h Mulhouse que du 47 mars jusqu’au 42 mai, c'est-à-dire deux mois. C’était cependant facile à savoir pour un savant comme Mélanchton.
( Note de Zimmerman. i
impies partisans, afin d’engager les paysans à rester tranquilles et à obéir à leurs raattres comme auparavant. Quel dut être le désillusionnement de Luther en se voyant dépopularisé dans son propre pays, et jusque dans sa ville natale, à Eisleben, oh le peuple lui jeta des pierres?
A peine avait-il quitté cette ville, que lo mouvement révolutionnaire y éclata dans toute sa force. La torche do Munzer avait lancé des étincelles à Leipzig, à Thorgau et jusque dans l'Erzgebirg. La voix de Luther fut couverte par les cris : « À bas les robes noires ! vive la liberté I » Cependant le but de Munzer n'était pas d’entrer directement en campagne. Il savait que les paysans de Thuringe n’étaient ni aussi courageux ni d’aussi bons soldats que ceux de la Souabe et de l’Alsace. Il se borna d’abord à répandre ses idées, à organiser les hordes, et à leur donner des chefs capables et éprouvés. Il comptait principalement sur les mineurs de l’Erzgebirg, race vigoureuse et entreprenante. Voici la circulaire qu’il leur envoya : ■
« Avant tout la pure crainte de Dieu ! ■
» Chers frères I
» Combien de temps sommeillerez- vous encore, et quand donc écouterez-vous la voix de Dieu ? Que do fois vous ai-je dit qu’il faut qu’il eu soit ainsi 1 Dieu s’est manifesté. Il faut que vous vous leviez et que vous restiez debout ; sinon le sacrifice sera vain, car vous ne pouvez pas devenir plus misérables. Si vous ne voulez pas souffrir pour l’amour de Dieu, vous serez
en tout cas les martyrs du Diable. Soyez donc sur vos gardes, n’ayez pas peur, ne soyez pas paresseux et cessez d’obéir aux impies scélérats et aux visionnaires corrompus. Attaquez, et combattez le combat du Soigneur. Il en est temps et grandement. Engagez-y tous vos frères, soyez unis, sinon vous êtes perdus. Toute l'Allemagne, les pays des Welsches et de France sont en mouvement. Le maître va jouer un jeu divin et les scélérats seront l’enjeu. Les paysans en Souabe et en Franconie sont debout, ils sont trente mille en nombre- Je prendrai soin qu’il3 ne fassent pas la paix sans nous. Partout oîi vous serez au nombre de trois, Dieu sera avec vous et vous ne craindrez pas cent mille impies. Sus donc ! sus 1 sus 1 II en est temps. Les scélérats sont lèches comme des chiens. Ne vous apitoyez pas sur les bonnes paroles d'Esaü, n’ayez aucune commisération du malheur des impies. Ils prieront , ils supplieront, ils verseront des larmes comme des enfants; mais moi , je vous dis : Sus 1 sus ! sus 1 comme Dieu l’a dit à Moïse. Je les connais. Si vous n’attaquez pas, vous serez attaqués; si vous ne tuez pas, vous serez tués. C’est trop de paroles et de promesses I Sus ! sus 1 sus t Tous les châteaux disparaîtront de la terre. Il faut battre le fer quand il est chaud. Voyez-vous, il est impossible d’être libre aussi longtemps qu’ils vivront. Il faut les exterminer et ne pas laisser refroi. dir le glaive de la justice. Il est impossible de vous parler de Dieu aussi longtemps qu’il y aura un noble et un prêtre sur la terre. Sus donc ! et debout, et toujours ! puisque le jour de la rédemption, le jour du Seigneur est venu. Dieu sera avec nous. Dieu a dit (Chronique II, 2) : « Ne craignez rien, n’ayez pas peur
du grand nombre de vos ennemis , ce n’est pas votre bataille que vous bataillez, mais celle de Dieu.
» Amen ! Soyez hommes, et Dieu sera Dieu !
» Donné à Mulhouse, <525.
» Thomas Munzer,
» le valet de Dieu contre les impies. »
On le voit, Munzor no voulait à aucun prix pactiser avec ses ennemis. C'est sur l’ossuaire de l’ancien mondo qu’il comptait élever le nouveau. Il connaissait le peuple, qui, mille fois trompé, se laisse encore amadouer par de belles paroles. Il voulait en finir d’un coup. Ce n’étaient pas les armes des grands qu’il craignait, mais leur astuce, leur fausseté, leurs ruses et leurs trahisons. L’issue de la guerre prouva qu’il avait raison. Et cependant, chose étonnante I Munzer, si violent, si terroriste dans son langage, ne l’était pas dans la réalité. Durant son règne, il n’y eut aucune exécution politique à Mulhouse, à l’exception de celle d’un noble et d’un prêtre, qui, la veille de la bataille de Frankenhausen, l’avaient trahi, et qui furent condamnés par un conseil de guerre et exécutés dans le carçp même.
Munzer ne comptait pas entrer en campagne avant une annéo. D’abord, il fallait organiser les horde3, en faire disparaître l’esprit étroit de localité, et leur inspirer le sentiment national; il fallait, en second lieu, leur apprendre l’état de soldat. La Thuringe n’était pas riche en châteaux et bourgs ; il n’y avait pas de canons à prendre comme en Souabe et en Franconie. Munzer chargea un Suisse d'aller à Nuremberg lui acheter pour
4,000 florins de poudre. A cette époque, Nuremberg était le marché général de l'Allemagne. On sait que les marchands de tout temps n’ont ni patrie ni principes. Ceux de Nuremberg vendaient de la poudre à Munzer tout aussi bien qu’à la Confédération souabe. Seulement, après avoir pris les 4,000 florins du Suisse de Munzer, il lui conseillèrent d’aller revendre la poudre au duc Georg, ce qu’il aurait exécuté en effet si, chemiu faisant, on ne la lui eût pas volée de force. D'aucuns prétendent que les voleurs étaient les émissaires des marchands.
En tout cas, Munzer espérait apprendre la victoire des paysans de la Souabe, en attendant qu’il organisât ceux de la Thuringe. En cas de défaite des premiers, il comptait leur amener une bonne armée de réserve. Il ne se pressa donc pas trop, d’autant moins qu’il craignait de compromettre la cause de ses frères en Allemagne par sa propre défaite.
Malheureusement, son ami et disciple Pfeifer était d’un avis contraire. Pfeifer croyait que les hésitations de Munzer pourraient compromettre le succès. Esprit aventureux et irréfléchi, il stimula son maître à changer la parole contre le glaive ; et, ne pouvant le convaincre par la raison, il employa une fraude poétique. Tous les jours, Pfeifer lui parla en des termes fantastiques d’un rêve prophétique qu’il avait fait, dans lequel il s’était vu armé depuis la tête jusqu’aux pieds, poursuivant et pourfendant une armée de souris. Il va sans dire que les souris ne pouvaient être que les nobles de Thuringe. Pfeifer, du reste, exerçait une grande influence sur la population de Mulhouse, et, à son grand regret, Munzer vit bientôt que l’instrument
qu'il avait créé pourrait bien tourner contre lui. Il céda enfin, plutôt par bonté que par conviction, et Pfeifer partit à la tète d’une horde pour piller des églises, brûler des châteaux et dissoudre des couvents. Bientôt, entraîné par le mouvement , Munzer lui-môme se mit à la tête d’une horde. Le 26 avril, il quitta la ville de Mulhouse, entouré d’une garde du corps forte de 400 hommes bien armés, et précédé d’une bannière blanche sur laquelle brillait un arc-en-ciel. 11 se dirigea d’abord vers Langensalza, oh le peuple s’était soulevé avec succès. Do là il partit pour Tungenda. Une troupe de paysans d’Eisfeld vint à sa rencontre chargée d'un butin considérable. Munzer les harangua du haut de son cheval noir et distribua le butin. De là il se rendit à Heiligenstadt, oh il remporta une victoire sur une troupe de soldats envoyés contre lui, et arriva bientôt à Duderstadt. Pfeifer n'était pas moins heureux. Il pilla et brûla les châteaux de Schloteim, de Bissingen, d’Almenhausen, deSeebachetd'Arensberg. Dans l’espace de douze jours, tous les couvents, depuis le Harz jusqu’à l’embouchure de la Saale, furent en partie brûlés , en partie pillés au profit de la caisse de guerre. Des torches et des flambeaux projetaient leur clarté sur le vieux Kyfhauser, montagne oh, selon la légende, l’empereur Barberousse dort pour se réveiller le grand jour de la délivrance de l’Allemagne. Les corbeaux et les chats-huants le quittèrent à titre d’aile, et le moment paraissait venu oh, toujours selon la légende, tous les Allemands, libres et égaux, devaient se réunir sur une vaste prairie pour célébrer leur affranchissement par des chants de liberté et de bonheur.... Hélas ! Barberousse dort toujours, et l’Allemagne n’est pas encore libre !
Effrayés du mouvement révolutionnaire et des progrès de Munzer, les princes et les bourgeois, encouragés par le parti puissant de Luther, se coalisèrent et envoyèrent le jeune landgrave Philippe de Hesse, âgé de vingt-deux ans, avec une armée fraîchement embauchée, à la rencontre des paysans. Ceux-ci, qui formaient déjà plusieurs hordes , s’étaient retirés vers Fulda, ville dont le coadjuteur était entré dans la Confédération évangélique. Mais à peine le landgrave s’avançail-il vers la ville, que le coadjuteur, trahissant la cause des paysans, alla au devant de lui pour demander grâce. Les paysans, voyant la trahison du coadjuteur, prirent son château, le pillèrent, et résolurent de se venger sur son jeune frère, âgé de douze ans; mais celui-ci fut sauvé par un vieux domestique, qui le cacha durant trois jours derrière les futailles d’une cave. Le coadjuteur avait offert au landgrave 42,000 pièces d’or pour l’amener à signer un traité de paix; mais les paysans s’étant ostensiblement campés sur le Frauenberg, en face du camp du landgrave, ce dernier, dans un accès de flerté, rompit les négociations et engagea la bataille. Le landgrave avait une artillerie bien montée, les paysans n’en avaient point. Ils se retirèrent dans la ville où ils se croyaient à l’abri ; mais le landgrave ayant braqué ses bouches à feu sur la ville, les bourgeois ouvrirent les portes et se rendirent à merci. La plupart des paysans se sauvèrent; 1,500 seulement furent poussés dans les fossés de la citadelle, où, enfermés durant trois jours, ils moururent de faim et do soif. Plusieurs chefs furent pris et décapités.
Le coadjuteur, à son tour, fut déclaré vassal du
landgrave, et la ville paya 19,000 pièces d’or de contribution, qui furent employées à embaucher de nouveaux soldats.
C’était déjà un coup sensible porté à la cause dos paysans thuringiens ; mais , à dire vrai , ils ne méritaient pas mieux. L'esprit de parti et de localité avait étouffé en eux tout sentiment de confraternité. Ils se soulevaient bien , mais dans l’intention d’affranchir leurs villages, tout au plusieurs arrondissements. Pendant la bataille de Fulda, 4,000 paysans restèrent Iran quilles, sous les armes, à Obernelzbach ; la horde d’Oberfranken avait même refusé son concours. Quand Munzer apprit la défaite de Fulda, il versa une larme de désespoir.
De Fulda, le landgrave se dirigea à marches forcées vers Eisenach, pour se réunir avec le duc Henri de Brunswick. Cette dernière ville fut prise. 24 paysans avec leurs prédicateurs y furent décapités par le bourreau. De là le duc et le landgrave se rendirent à Laugensalza, où, quelques jours auparavant, Munzer avait établi un gouvernement chrétien; cetto ville fut également prise, et 41 paysans exécutés par la hache. Munzer n’avait sérieusement compté que sur les mineurs des montagnes, qu'il attendait avec une impatience fébrile. Ce fut le comte Albrecht de Mansfeld qui se chargea do les maintenir. H leur fit toutes sortes de propositions de paix, jusqu’au moment où il put opérer la jonction de son corps avec l’armée du landgrave et du duc. Cette jonction faite, les princes, délivrés de toute crainte, n’eurent plus en vue que la destruction de Munzer et de sa horde. Ils sommèrent donc la ville do Mulhouse de se rendre et de livrer Thomas et Pfei-
fer; mais Munzer, retournant en toute hâte dans la ville, nomma Pfeifer gouverneur général et fit luiméme réponse à la sommation.
Munzer développait, durant cette terrible crise, une merveilleuse activité. Voyant sa perte presque inévitable, et sentant son martyre approcher, il fut saisi d'une espèce de vertige prophétique, d’un délire continuel. Tout ce qu’il a écrit dans ce moment porte le cachet d’une agitation frénétique, d'une effervescence délirante. On voit qu’en écrivant sa main a tremblé, et qu’il n’a vu devant lui que la mort avec toutes ses horreurs. Il écrivit au comte Albrecht : « Crois-tu que Dieu ait besoin d’un misérable tyran comme toi pour gouverner son peuple ! Veux-tu reconnaître ( Daniel ) que Dieu n’a donné le pouvoir qu’à la commune? Viens, comparais devant nous comme un simple frère, et nous t’accueillerons ; sinon, nous te combattrons à outrance comme l’antéchrist. » Toutes ses lettres de cette époque sont écrites à peu près dans ce style de folle exaspération. On dirait qu’il a voulu se donner le courage qu’il n’avait plus.
Cependant, grâce à ses lettres et à ses menaces, envoyées aux campagnes, un grand nombre de paysans se soulevèrent encore pour venir à son secours.
L’armée réunie des princes comptait 6,000 fantassins, 3,000 cavaliers, soutenus par une bonne artillerie. En outre, le duc Jean approchait avec 800 cavaliers et 2,000 fantassins. La horde de Munzer n’était forte que de 8,000 hommes.
Munzer s’était campé sur une éminence, près de Frankenhausen , qui aujourd’hui encore s’appelle le Schlachtberg (Mont de bataille). Il avait fait faire des
tranchées autour de son camp, et s’y était barricadé derrière la Wagenbourg. Mais la moitié des paysans, loin de brûler de se battre, désiraient la paix, et le landgrave la lour avait offerte sous condition de livrer leur chef. Parmi eux se trouvaient beaucoup de nobles qui suivaient forcément la horde ; ils envoyèrent aux princes Wolfgang de Stolberg, Caspar de Nuxleben et Hans de Wertern, en qualité de parlementaires. Les premiers accordèrent une trêve de deux heures, et insistèrent pour l’extradition de Munzer. Les trois messagers retournèrent dans le camp des princes ; mais ceux-ci en retinrent deux, et ne renvoyèrent que Wertern, porteur de leur ultimatum. Un gentilhomme et un prêtre firent la proposition de livrer Munzer ; mais celui-ci, s’avançant avec sa garde du corps, fit saisir les coupables, les fit juger et décapiter sur-le-champ, et essaya pour la dernière fois d’ébranler la borde par sa parole puissante et éloquente.
« Je vois avec douleur et désespoir, s’écria-t-il, que vous n’ôtes pas dignes d’être libres. Mes amis, ceux qui ont toujours été autour de moi sauront se défendre et préféreront la mort à l'esclavage ; mais je vois, hélas ! que c’était folie de confier la défense de la liberté à des hommes qui n’ont pas la liberté intérieure. Vous savez tous que je me suis toujours effacé devant la cause de Dieu dont j’ai suivi les commandements en fidèle serviteur. Je suis venu pour défendre les pauvres et les opprimés contre les tyrans et les impies qui nagent dans le sang et dans la sueur du paysan ; je suis venu pour venger le juste contre l’injuste. Dieu lui-même, dans la Sainte-Ecriture, promet partout la victoire au juste contre les impies. Ah ! vous voulez la
paix ; mais la paix c’est l'esclavage, c’est le triomphe des scélérats sur les serviteurs de Dieu, c’est la victoire de la chair sur l’esprit, c’est la jubilatiou du Diable contre Dieu. Et si les ennemis vous font des propositions de paix, c’est qu’ils n’ont pas le courage de vous attaquer. Ils sont plus nombreux que vous. Qu’importe! Gédéon, David et Jonathas ont vaincu des armées entières avec moins de combattants que vous. Il ne s’agit que de combattre. N’écoutez pas la voix de la chair, c’est la voix du Diable. Ne craignez pas les canons; qu’est-ce qu’un canon à côté de la parole de Dieu? Je les intercepterai tous avec les manches de mon manteau. » Dans ce moment, heure de midi, un arc-en-ciel se montrait à l’horizon. « Voyez-vous, s'écria Munzer, frappé lui-même par cet heureux augure, c’est le signe de Dieu, c’est notre drapoau. Dieu lui-même sera notre porte-étendard. Il ne veut pas que vous fassiez la paix. Aux armes donc I au nom de Jéhovah, au nom du Christ et du Saint-Esprit, au nom de la liberté ! Aux armes ! Montrons-nous dignes de la cause de Dieu, et la victoire sera à nous! »
Entraînés par cette invocation, les paysans coururent en effet aux armes, et entonnèrent le chant : Komm heiliger Geist, Herr Gotl ( Descends , ô Saint-Esprit, Notre Seigneur). Le canon de l’ennemi leur servit d’écho.
Pendant les négociations, les princes avaient cerné la montagne, et au début de la bataille, les canons, comme à Bœblingen, tombèrent dans le dos des paysans et les poussèrent, pour ainsi dire, sur les lances des lansquenets. Au bout d’une heure, la bataille était perdue ; 5,000 paysans, morts ou blessés, restèrent sur
le champ de bataille. La plupart, se fiant trop à Dieu, qui, dans leur pensée, devait combattro pour eux, ne se défendaient presque pas, et se laissaient tuer comme des moutons dans la boucherie. L’ennemi furieux se rua avec violence dans la ville et y fit un carnage horrible. La petite rivière de Frankenbausen roulait des flots de sang. Tout cela n’assouvit pas encore la fureur des princes. Ayant fait 300 prisonniers, dont deux prédicateurs, et une centaine de femmes s’étant présentées pour réclamer, avec d’horribles hurlements, leurs maris innocents, les princes leur accordèrent la liberté de leurs maris, mais à condition qu’elles tueraient à coups de bâton les deux prédicateurs. On vit alors un spectacle hideux et révoltant. Une cinquantaine de femmes, aboyant comme une meute de chiens, assommaient à coups de gourdins de houx deux malheureux prêtres, dont les morceaux de chair rebondissaient sur le pavé sanglant. Plusieurs prisonniers, le bourreau ayant refusé ses services, furent transportés sur le champ de bataille et enterrés vifs avec les morts, naguère encore leurs camarades.
Munzer avait atteint la ville, et s’était abrité dans une maison, tout près de la porte principale. Sa tête ayant été mise à prix, il se cachait dans le grenier, mais un gentilhomme, Otto d'Ebbo, s’étant logé dans la même maison, son valet, en faisant l’inspection du grenier, trouva Munzer. — Qui êtes-vous? lui demanda-t-il? — Je suis un pauvre malade, répondit celui-ci; mais le soldat, flairant du butin, fouilla dans le sac de Munzer et y trouva les lettres que le comte Albrecht avait adressées aux paysans. Munzer fut reconnu et livré aux princes par le comte Otto. La première question
de ceux-ci fut : — Pourquoi as-tu séduit le pauvre peuple? Mais Munzer, une fois livré, recouvra toute son audace, toute la puissance de son esprit. — Pauvre peuple! reprit-il, ce mot est un affront de plus dans votre bouche. J’ai sacrifié des hommes pour l’humanité, vous les sacriûez pour la tyrannie et le malheur; j’ai excité les paysans contre vous, parce que vous êtes contre Dieu et que vous ne méritez pas de vivre. Les paysans ont été vaincus, mais cela ne prouve pas que vous soyez dignes d’être vainqueurs, cela prouve seulement que les paysans ne méritent pas epcore d'être libres. Le jeune landgrave, se sentant en verve, jugea à propos d’entamer avec Munzer une discussion religieuse, en lui prouvant par l’Evangile qu’il faut qu’il y ait des nobles et des manants. Munzer lui répondit par un sourire de pitié. Cela n’empêcha pas le landgrave, tout fier de son érudition, de déclarer qu’il avait battu Munzer dans une discussion religieuse, et qu’il lui avait fait rendre gorge au sujet de ses erreurs. Mais Munzer gardant toujours le silence, les princes le firent mettre à la question. Le malheureux poussa quelques cris de douleur. — Cela te fait mal, mou ami, lui disait le duc Georg, rappelle-toi ceux qui souffrent pour toi dans ce moment. — La chair crie, répondit Munzer, mais l’esprit se porte bien. Les tortures devenant de plus en plus barbares, Munzer poussait des éclats de rire spasmodiques qui firent peur à ses bourreaux. On suspendit la torture sans qu’il eût fait aucun aveu. Il fut enchaîné sur une voiture et envoyé en guise de cadeau au comte de Mansfeld, connu par sa cruauté et son insensibilité. Jeté dans la tour de Heldrungen, Munzer fut presque tous les deux jours
appliqué à la question en présence du comte', mais sans faire aucun aveu important. C'est dans cette tour que, brisé et paralysé dans tous ses membres, il écrivit à sa ville de Mulhouse une lettre dans laquelle il engage les habitants à demander grâce. « Le malheur qui a frappé notre cause , disait-il , est la suite de l'égoïsme. Comme il platt à Dieu que je vous quitte en guise de sacrifice expiatoire pour les folies et les péchés des autres, je me résigne et suis aise que cela soit ainsi. Il ne faut pas juger Dieu selon l’apparence dos faits, mais selon la vérité de l’esprit. C’est pourquoi je vous prie de ne point vous attrister au sujet de ma mort et de mes souffrances ; cette mort sert ellemôme à l’amélioration des insensés. » Et, après avoir à deux fois recommandé sa pauvre femme enceinte, en priant la ville de lui laisser sa toute petite fortune, il termine par cette phrase : « J’ai voulu abolir les abus au profit du peuple, mais la déraison et l’égoïsme ont gâté mon œuvre. En vous quittant, en quittant le fardeau et la dépouille de mon âme, je vous engage à ne plus vous révolter, afin que le sang innocent ne soit plus versé. »
Cette lettre prouve la résignation complète de Munzer, mais en aucune manière une rétractation, comme le prétend Mélancbton.
Munzer n’avait que trop raison de dire que les paysans méritaient leur sort, car, môme après la bataille de Frankenhausen, il y en avait encore plus de 15,000 sous les armes, mais au lieu de so réunir, ils préfé- , rèrent piller et se laisser battre isolément.
La ville de Mulhouse était toujours au pouvoir de Pfeifer, mais, dès l’approche des princes, les bourgeois
ayant fait mine de se rendre, Pfeifer qui attendait, mais en vain, des ronforts de la campagne, quitta nuitamment la ville avec deux cents fidèles résolus de mourir en héros. C’était le 25 mai. Les habitants voyant Pfeifer parti, envoyèrent au camp des princes 1,200 femmes en robes déchirées, les cheveux épars, têtes et pieds nus, et 500 vierges vêtues de blanc avec des couronnes d’épines 3ur la tête. Les princes répondirent qu’il fallait que les hommes vinssent eux-mêmes, et ils vinrent, têtes et pieds nus et une baguette blanche à la main, livrer les clefs de la ville, ce nid d’archihérétiques, comme les princes l’appelaient. La ville rendue, on lui imposa 40,000 florins de contribution, toutes les armes furent livrées, les fortifications rasées, et de ville libre elle devint une simple ville municipale payant tribut et redevance. Tous les chefs du mouvement furent décapités. Pour comble de honte, la pauvre femme de Munzer, enceinte de quelques mois, fut livrée, traînée dans le camp des princes, et exposée à tous les outrages d’une soldatesque barbare et dégoûtante. Elle demanda une arme pour se tuer ; pour toute réponse un soldat la renversa et la viola en présence de l’armée. Quand on la releva, elle était morte.
C’est en apprenant cette nouvelle que Luther s’écria : « Je craignais, si les paysans eussent été vainqueurs, que le Diable ne se fît abbé ; mais maintenant je vois bien que sa mère s’est faite abbesse. » Mot stérile et facétieux en présence de malheurs qui soulèvent le cœur, et auxquels on ne peut s’arrêter sans verser une larme de compassion.
Pfeifer, atteint par une troupe de cavalerie, se défendit comme un lion. Il fut pris, blessé, avec quatre-
vingt-dix des siens, et condamné à mort. Il refusa les saints sacrements et la confession , et mourut sans pousser un soupir.
Enfin, Munzer fut extrait de la tour de Heldrungen et transporté à Mulhouse pour y êtro exécuté. Conduit dans le cercle oîi se trouvait l’échafaud, le duc Georg, se présentant le premier : — Repens-toi, Thomas, lui dit-il, d’avoir quitté l’ordre ecclésiastique et d’avoir pris femme. Mais le landgrave interrompant le duc : — Non, Munzer, fit celui-ci, ne te repens pas de cela, tu as bien fait; mais repens-toi d’avoir conseillé la révolte; confie-toi à Dieu, il est grand et miséricordieux. Mais Munzer, du haut de l’échafaud, se dressant pour la dernière fois de toute sa grandeur, leur répondit : — C’est à moi à vous donner des conseils. Je vous engage à être bons, justes et équitables pour les pauvres et les faibles. Lisez souvent la Bible, surtout le livre des rois et Samuel. Ne croyez pas que tout cela durera. Un jour, à moins que vous ne soyez éclairés par l’Evangile , je serai vengé. J’ai voulu de trop grandes choses (1) ; mais patience 1 un homme comme moi ne meurt pas 1 Ce furent ses dernières paroles. Un instant après il mit sa tête sur le billot. Les princes, par un mouvement involontaire, tombèrent à genoux en prononçant une prière. Cela ne les empêcha pas
(4) Majora justo, telle est l'expression dont se sert Mélanchton. Ce mot a servi aux détracteurs de Munzer pour prétendre qu’il avait reconnu ses torts. De telles contradictions ne pouvaient surgir que dans la tète de Mélanchton, cet bonune qui reconnut d'abord deux sacrements, puis sept, puis onze, puis neuf; cet homme enfin qui est l'auteur de la confession d’Augsbourg. Celui ipii ose prétendre que Munzer s’est rétracté et qu’il a récité un Credo, n'a jamais compris un esprit si élevé, et n’est qu’un calomniateur.
(Note de Zimmerman.)
d’exposer la tête de Munzer sur un poteau. Celle de Pfeifer fut également exposée.
« Ainsi finit Thomas Munzer, s’écrie l’historien Zimmerman; ainsi fut violemment brisé le corps d’un esprit hardi, avant qu’il n’eût le temps de se purifier dans le creuset de l’âge viril. Ce fut une perte pour le peuple allemand , pour l'humanité entière. Luther, qui connaissait bion Munzer, qui avait peur de lui, ne put cacher sa joio en apprenant sa mort. Il oubliait que l’esprit ne peut être ni élevé ni abaissé par la main du bourreau, et que Munzer vivra plus longtemps que lui-même. Plus grand que Luther par son instinct politique, moins homme de terreur que Calvin, quoiqu’il sacrifiât des hommes à ses principes, Munzer a été vaincu par des circonstances locales. Vis-à-vis des princes et des nobles, Munzer n’avait ni illusion ni pr jugés, et Luthor lui-même reconnut, à la fin de sa >.e, qu’il s’était trompé sur le compte des princes, et que Munzer les avait bien jugés. L’erreur de Munzer ne portait que sur la force et l’intelligence du peuple. Son imagination, devançant les siècles, attribuait au peuple tout l’enthousiasme de son âme pour la grande cause de l’humanité. Le paysan aimait à l’écouter parler de la fin de l’esclavage, de la nouvelle ère de rédemption et de félicité ; mais ce même paysan, que Munzer traitait comme un homme dans la force do l’âge, était encore un véritable enfant pour toutes les questions politiques et sociales. Munzer était un homme d’avenir ; à l’avenir donc de le juger.
» Quand un jour les grains qu’il a semés et arrosés de son sang auront produit des épis d’or, alors beaucoup de ses idées et de ses principes seront reconnus
pour do grandes vérités, et lui-méme sera regardé comme un des plus puissants instruments de la révélation divine et permanente.
» La calomnie a couvert d’épines et de chardons la tombe de Munzer ; cependant, à travers les ronces, les lauriers ont poussé malgré tous les efforts des tartufes et des médiocrités pédantesques de tous les temps. L'histoire de l’aveDir laissera là les ronces et ne cueillera quo les lauriers.
» L'esprit de Munzer erre encore aujourd’hui dans l’Europe ; il plane au-dessus des cabanes des malheureux, souffle sur le front du penseur et s’agite sur les lèvres des tribuns. Quand donc trouveras-tu le repos, ombre errante à la recherche de la justice? »
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MASSACRES A SAYERNE
BATAILLE DE SCHERWILLER
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