MASSACRES A SAVERNE. BATAILLE DE SCHERWILLER
Le duc de Guise embauche une armée de trente mille mercenaires et marche contre les paysans. — Lettre d’Erasme Gerber. — Réponse barbare du duc. — Trait généreux d’Erasme. — Campement du due devant Savernc. — Escarmouche de Lupfstein.
— Plan d’Erasme. — Traité de paix. — Reddition de la ville.
— Perfidie et cruauté du duc. — Dix-huit mille hommes tués à propos d’un calembour. — Scènes horribles. — Supplice d’Erasme. — Résolution des paysans. — Camp de Scherwiller.
— Trahison du bailli de Reichenweyer. — Bataille aux flambeaux. — Stratagème. — Levée du camp. — Exécution de trois cents prisonniers. — Martyre de Schuch, prédicateur français. — En Guise allemand deux siècles et demi plus tard. — Histoire définie par Schiller.
Le duc Anton de Lorraine, bigot et superstitieux, avait résolu d'embaucher une armée et de s’avancer jusque dans l’Alsace pour combattre les paysans et exterminer l'hérésie qui menaçait de prendre pied en son propre pays. Dans ce but, après avoir rassemblé les garnisons de la Bourgogne et de la Champagne, et fait un appel à tous ses vassaux, il embaucha un corps d’arquebusiers italiens, raccola tous les aventuriers revenus de la bataille de Pavie, y joignit quelques
troupes, que son frère, alors lieutenant-général de la France durant la captivité de François l ,r , lui avait envoyées, en tout 30,000 hommes, et marcha rapidement vers l’Alsace. Le 6 mai, le duc quitta Nancy et se rendit à Vie. Les bourgs soulevés se soumirent l'un après l’autre. Le 8, il reçut une lettre d’Erasme Gerber, le chef des paysans alsaciens, qui l’invitait à entrer dans la Confédération évangélique, tout en l’assurant que les paysans n’en voulaient ni à lui ni aux autres seigneurs. Pour toute réponse, le duc fit décapiter le messager. Huit jours après, le chevalier Hans Braunbach, ami du duc, tomba dans les mains d’Erasme, qui lui donna la liberté pour une rançon de 2,000 florins, et plusieurs chefs ayant blâmé cette générosité, Erasme répondit qu’il ne fallait pas suivre l’exemple cruel d’un tigre de Guise, qu’au contraire il fallaitjui montrer la différence qui existe entre un chef évangélique et un duc catholique. Bientôt les comtes de Leiningen , de Salm , de Nassau, se joignirent au duc, et après s’être réunie aux comtes de Vaudemont, au prince Claude de Guise, à l’évêque de Metz, et aux seigneurs d’Anjou et de Normandie, l’armée du duc, composée d’Albanais, de Stratiotes, de Piémonlais, d’Espagnols et de quelques Lorrains, s’avança vers Sarreguemines. Là étaient campés les paysans, qui, à son approche, s’étaient retirés en Alsace pour joindre la horde centrale à Saverne. Plusieurs seigneurs conseillaient alors au duc de rebrousser chemin, puisque la paix était rétablie en Lorraine, et do former un corps d’observation pour empêcher les paysans de pénétrer en France. Mais le duc répondit que ce serait une honte de retourner avec une si belle
armée sans avoir livré une bataille; que du reste il no s’était pas levé pour empêcher les Allemands de pénétrer en France, mais pour punir l’hérésie partout où elle se montrait ; que c’était plutôt une guerre sainte qu'une guerre politique, et que, s’il le fallait, il irait jusqu’en Allemagne offrir ses services à la Confédération souabe. Son opinion prévalut dans le conseil de guerre, et, le 16, l’armée lorraine campait devant Saver ne. Erasme Gerber envoya un messager au duc pour lui demander une entrevue particulière ; mais le duc ne voyant dans cette démarche qu’une ruse pour gagner du temps, n’y répondit pas. Toutefois, la conduite généreuse d’Erasme à l’égard du chevalier Braun bach l’ayant fait rougir, il se contenta de retenir le messager comme prisonnier sans le faire décapiter. Le bruit se répandit dans le camp du duc que 30,000 paysans allemands étaient en chemin pour soutenir leurs frères à Saverne. Le même jour, le duc reçut la nouvelle positive qu’à Lupfstein, petit bourg situé à trois lieues de Saverne, 4,000 paysans étaient arrivés et allaient s'y fortifier pour tomber sur les flancs de l’armée lorraine. Il y envoya les princes de Guise et do Vaudemont avec quelques détachements de lansquenets et une batterie entière. Les paysans, campés dans une plaiDe, étaient occupés à se fortifier derrière leurs chariots, et à former une ’wagenbourg.
L’attaque fut subite et inopinée. Les paysans, tout en se défendant, se jetèrent dans le bourg. Durant un quart d’heure, le comte de Vaudemont s’étant trop avancé avec une troupe de lansquenets, les paysans, par un mouvement rapide et hardi, le cernèrent et allèrent droit à lui ; mais le prince de Guise, voyant
le danger de son frère, mit la wagenbourg en feu et avança avec la cavalerie. Il réussit à dégager le comte de Vaudemont, mais l'incendie du camp ne troubla nullement les paysans. Ils se retirèrent de nouveau dans le bourg et le défendirent vaillamment. Au lieu d’apprécier ce courage héroïque, car les paysans n’avaient point de cavalerie ni d’artillerie, et le bourg n’était nullement fortifié , le prince de Guise, sans même les sommer de se rendre, mit le feu aux quatre coins de Lupfstein et cerna le village pour n’en laisser échapper personne. Tous furent brûlés et anéantis. Ceux qui essayèrent de se sauver, furent assassinés par les lansquenets italiens du duc.
La défaite de Lupfstein abattit le courage des paysans de Saverne , qui n’avaient pas assez de vivres pour soutenir un long siège. Erasme Gerber envoya messager sur messager à ses frères, dans la haute Alsace, pour les presser d’arriver; ceux-ci, ne croyant pas le danger si imminent, prirent d'abord le château et le fort de Kaisorsberg, et quand ils se mirent enfin en route pour Saverne, la ville s’était rendue.
Aussi Erasme Gerber, ne voyant pas arriver de renfort, prit-il la résolution d’éntrer en négociations avec le duc de Guise. Son plan était sagement combiné. Puisque nos amis ne viennent pas ou ne peuvent pas venir, se disait-il, allons les rejoindre nous-mêmes. Dans ce but, il fit offrir au duc de mettre bas les armes, de se rendre, et de se retirer avec ses gens dams le cœur de l’Alsace. Les paysans se réservaient le droit d’emporter tous leurs biens, y compris le butin. Seules, les armes devaient être déposées. Mais il paraît que, dans ses lettres, Gerber avait annoncé à ses amis qu’il
irait chercher de nouvelles armes, et qu’il comptait revenir avec 60,000 hommes pour montrer aux ducs lorrains que les paysans alsaciens ne craignaient pas quelques brigands italiens et espagnols. Le duc de Guise prétendait avoir intercepté des lettres de ce genre, et il signa le traité dans une intention perfide et traîtresse. Les soldats reçurent ordre de chercher querelle aux paysans désarmés et de les massacrer sans miséricorde. La lutte s’engagea à propos d’un mauvais calembour. Les paysans, après avoir mis bas les armes, tenant des baguettes blanches en main, devaient se rendre au Marterberg, éloigné à peu près de quatre cents pas de la ville. A peine quelques-uns d’entre eux eurent-il franchi la porte de la ville, qu’un lansquenet, mettant la main sur un paysan, essaya de lui prendre sa montre. — Va-t’en, schand-luder , lui disait le soldat laboureur dans son langage grossier. { Schand-luder , en allemand, équivaut à peu près au mot canaille). — Il a dit : Vive le gentil Luther! s’écria
le soudard ; ce sont des hérétiques , il faut les tuer.
Ce fut le signal de l’attaque. Les paysans, se voyant trahis, rebroussèrent chemin et rentrèrent dans la ville pour y prendre des armes ; mais les lansquenets, les suivant de près, les assommèrent à coups de lances et de crosses. Bientôt les troupes du duc de Salm et du seigneur de Richarmenil, qui occupaient la ville, se joignirent aux assassins du dehors, et firent un carnage sans exemple dans l’histoire hideuse des cruautés humaines. Les rues de Saverne était tellement inondées de sang, qu’on ne put y marcher durant trois jours. Plus de 16,000 hommes, femmes et enfants
furent massacrés (1). Toutes les maisons furent livrées au pillage, môme celles des nobles et des serviteurs de l’évêque. Toutes les femmes, de l’aveu même de l’historien Rappolslein, qui exalte cette victoire, toutes les femmes furent enlevées, traînées au camp, violées en présence de leurs maris et parents, qui à leur tour furent égorgés quelques instants après. Les femmes ne furent renvoyées dans la ville que quand cet horrible ramassis de canailles, abrutis par le sang et la crapule, tombèrent ivres-morts sur la place. Les ducs de Guise et de Vaudemont, présents à ces horreurs, cherchaient de mauvais prétextes pour s’excuser. Ils parvinrent cependant à empêcher la destruction entière de la ville, à laquelle leurs soudards avaient destiné le sort de Lupfslein. Le margrave Ernest de Baden et le bailli de Mœrsperg se trouvaient également dans le camp du duc. — Mon cher bailli, s’écria le duc de Guise, si la Confédération a besoin de moi, je suis prêté passer le Rhin. — Que Dieu nous garde de tels amis, répondit le bailli. Elit s’en alla bien vite.
L’offre du duc do Guise n’en fut pas moins acceptée^ par le sénéchal Georg. Celui-ci proposa à l’archiduc Ferdinand et au comte palatin do faire venir les ducs français et de leur indiquer l’Allgau, oii étaient les paysans les plus courageux de l’Allemagne. Mais l’archiduc répondit que jamais il ne permettrait que de telles canailles touchassent le sol allemand.
En quittant Saverne, le duc se rendit à Marmoutier, y détruisit le château, le pilla, et y fit pendre plusieurs prédicateurs évangéliques.
(I) Selon Catmet ( Histoire de Lorraine), le nombre de» massacrés fut de 48,040. Le chroniqueur Siegersbeim compte même jusqu'à 20,000.
Erasme Gerber fut fait prisonnier à Saverne même. Il fut mis à la question. Il avoua que dans quelques jours il comptait être à la tête de 60,000 hommes.
— Es-tu l’auteur des lettres que voici? lui demanda le duc.
— Je ne sais ni lire ni écrire, répondit Gerber.
— Mais les as-tu fait dicter ?
— Je n’en rendrai compte qu'à Dieu.
— Tu es fier, répondit le duc ; eh bien,- je t’enverrai bientôt à ton chien de Dieu. En effet, le lendemain il le fit pendre dans une forêt entre deux villages incendiés par ses lansquenets.
Durant le pillage de Saverne, le duc avait reçu la nouvelle que six mille paysans s’approchaient du côté de Bouxwiller. Ayant appris, de la bouche d’Erasme, qu’ils seraient bientôt au nombre de soixante mille, et commençant du reste à sentir l’odieux de son rôle, car il avait plutôt l’air d’un chef dé brigands que d’un général, il résolut de rebrousser chemin et de retourner par la vallée de Leber, mais arrivé à Stokheim, il apprit que dix mille paysans s’étaient avancés jusqu’à Scherwiller pour lui couper la retraite dans les Vosges. En effet, les paysans de la haute et de la basse Alsace avaient résolu de venger les victimes de Saverne et de mourir plutôt que de laisser rentrer dans son antre ce tigre sanguinaire.
Ils se rassemblèrent donc près de Scberwiller au nombre de dix mille, tout près du Landgraben (.fossé d’une largeur de 20 pieds sur une profondeur de 2t). 11 fut résolu de ne pas dépasser le Landgraben et de s’en servir comme premier rempart. C’était là le lieu de rendez-vous entre les paysans venant du côté de
Strasbourg et ceux arrivant du château de Keysersberg. Mais les bas- Alsaciens, ne trouvant pas d'ennemis lors de leur arrivée, avancèrent jusqu'à Schelestadt, et dérangèrent tout d’abord le plan de la bataille. Les paysans se rangèrent alors en ordre de bataille devant Scherwiller, appuyés contre Willerthal, et leurs flancs protégés par les vignobles. L’ennemi, pour passer, était contraint de prendre d'abord d’assaut Scherwillor et de forcer le défilé entre deux montagnes plantées de vignes. Mais là, comme partout, les paysans devaient succomber par la trahison de leurs propres amis et chefs. Là, comme partout, des nobles ralliés, surtout dos baillis de villes, se trouvaient dans leur camp en qualité d’espions et de traîtres. Ce fut le bailli do Reichenweyer qui, par une fausse alarme, engagea les paysans à quitter leurs positions et à avancer jusqu’à Kaestenholz, bien que le détachement de droite eût déjà cerné l’armée lorraine, qui n’avait aucune connaissance du terrain. A peine arrivé à Kaestenholz, le bailli prit la fuite; on tira sur lui sans l’atteindre. Il était sept heures du soir lorsque la bataille s’engagea. Les Lorrains profitèrent de la trahison du bailli et de la dislocation des paysans pour prendre Scherwiller d’assaut. Le village fut mis en feu pour servir de flambeau aux lansquenets du duc. Derrière le village se trouvait une horde de paysans qui se défendait avec rage. Deux assauts furent repoussés à l’armo blanche, car les douze fauconneaux des paysans étaient mal servis. Mais pendant les assauts près de Kaestenholz, les ducs, grâce à leur cavalerie, avaient tourné les montagnes et avaient fait irruption dans le camp des paysans en rompant le défilé étroit, si maladroitement
abandonné par eux. Celte attaque inopinée mil le trouble parmi ces malheureux dont les premiers rangs, en se tournant, déchargeaient leurs armes sur leurs propres frères. Il faisait nuit close; par moment le champ de bataille était éclairé par les flammes de Schcrwiller. Les paysans, connaissant bien le terrain, se retirèrent derrière la wagenbourg; mais quelques lansquenets italiens s’étant glissés derrière les barricades, soulevèrent et dévoyèrent quelques chariots dans le but de frayer un passage à la cavalerie. Ce stratagème réussit complètement. Il était dix heures du soir. Les paysans, au nombre de six mille, avaient à se défendre contre une armée de trente mille soldats qui les avaient cernés. Ils étaient debout sur une éminence ; les Italiens et les Albanais, couchés ou à genoux, tiraient sur eux de bas en haut sans presque être vus. Après un combat d'une heure, les paysans, étendus les uns sur les autres, les vivants sur les morts, n’avaient pas bougé d’un pouce , et l’armée lorraine comptait déjà près de trois mille morts. Enfin, les Lorrains voyant le courage et la résolution des paysans allemands, sachant du reste que ces derniers, bien que réduits à mille homme, étaient prêts à vendre cher leur vie, suspendirent le combat, et les mille braves, à l’abri de la nuit, purent se retirer dans une forêt. Le duc de Guise, ne pouvant se rendre compte d’une défense si opiniâtre de la part de simples campagnards, écumait de rage. Voyant son armée fortement entamée, craignant on outre une nouvelle attaque, il fit décapiter à la lueur des flambeaux trois cents prisonniers, puis leva le camp la nuit même et se hâta de regagner les Vosges. S’il avait tardé jusqu’à
sept heures du matin, lui et toute son armée auraient péri. Le lendemain, une horde de sept mille paysans se joignit aux mille braves do Scherwiller pour le poursuivre, mais ils n’avaient point de cavalerie, et le duc fuyait au pas de course. Plus d'un lansquenet maraudeur fut pris et mis à mort.
Arrivé à Nancy, le tyran lorrain dont la soif de sang n’était pas encore assouvie, fit arrêter quelques prédicateurs français, entre autres Schuch, pasteur de Saint- Polten, qu’il accusait d’hérésie ; Schuch resta fidèle à ses principes, et fut condamné par le duc à être brûlé vif. L’exécution eut lieu à Nancy, le 49 août 4525. Le duc assista lui-même à cet horrible spectacle, et encouragea les bourreaux à bien chauffer l’enfer de l’hérétique.
Deux siècles plus tard, un Guise allemand, le duc de Brunswick , marcha avec une armée de barbares germaniques contre les paysans français. Il arriva jusqu'à Verdun et fut honteusement chassé. C’est ainsi que l’histoire venge elle-même les héros vaincus du progrès. « L’histoire, dit Schiller, est le tribunal suprême de Dieu , Die Wellgeschicht’, ist das Weltgerioht ! » Elle répare ses torts elle-même I