TRAHISON DR GOETZ , BATAILLE DE KOENIGSHOPEN
Siège de Liebfrauenberg. — Trois assauts repoussés. — Levée du siège. — Derniers efforts de Wendel Hipler. — Florian Geyer réparait. — Opinion infâme de Melanchton sur le peuple. — Le comte palatin de Bade parjure à son serment et aux traités signés. — Il fond sur les paysans pacifiques avec un corps d’armée. — Sa jonction avec le sénéchal. — Marche sur Wurzbourg. — Le fort de Neckarsulm occupé par les terroristes de Weinsberg. — Négociations secrètes entre Goetz et Dietrich Spaet. — Parjure et fuite de Goetz. — Défense désespérée du fort. — Pour la troisième et dernière fois les paysans ne savent pas profiler du hasard. — Capitulation de Neckarsulm. — Scène étrange entre un père sur l’échafaud et son fils parmi les spectateurs. — Passage de la Tauber. — Terreur générale. — Débandade. — Chaise aux sangliers. — Fuite de Hipler et de Melzler.
Dans la Souabe, on Alsace, en Thuringe et en Saxe, les bannières des paysans étaient tombées; il ne restait que la horde centrale, campée près de Wurzbourg, et celle de l’Allgau.
Vis-à-vis de Wurzbourg était le fort Frauenberg, espèce de citadelle qui menaçait perpétuellement la liberté de la ville. C’était le seul château resté debout en Franconie ; les autres avaient été pris ou incendiés par la
horde de Florian. Il eût mieux valu laisser là la citadelle de Frauouberg, marcher sur Nuremberg, et réunir autour de cette ville toutes les forces armées des campagnes; mais la ville de Wurzbourg insista pour la destruction du château de Frauenberg. Durant le siège, les malheurs des paysans de la Souabe abattirent le courage de leurs frères en Franconie, et Goetz eut le temps d’exécuter sa trahison, préméditée dès le premier moment de son entrée en fonctions comme chef.
C’était le 15 mai, jour néfaste de la bataille de Frankenhausen oü Munzer périt avec ses paysans. L’arc-enciel en plein midi que Munzer avait pris pour un bon augure avait été également vu par la horde centrale et interprété en sa faveur. On résolut de tenter un assaut sur le fort. L’attaque eut lieu à neuf heures du soir par la horde de Florian ; elle fut repoussée avec vigueur. Une seconde attaque eut lieu le lendemain, mais également sans succès. Les paysans y perdirent quatre cents de leurs meilleurs combattants. Une troisième attaque devait avoir lieu le jour même, lorsque la nouvelle arriva au camp de la défaite des paysans en Souabe et à Weinsberg. Goetz qui, tout d’abord, s'était opposé au siège, déclara qu’il était temps de quitter Wurzbourg et d’avancer vers la Souabe. Il était trop tard.
Après la bataille de Boeblingen, la ville de Heilbron, au lieu de se rappeler les serments prêtés par elle à la Confédération évangélique, s’empressa d’envoyer une députation au duc Goorg, pour l’inviter à venir occuper la ville. Wendel Hipler, à peine instruit des malheurs de ses frères, quitta précipitamment Heilbron et se rendit dans le camp de la horde centrale. Le brave chancelier déploya une activité étonnante; partout oh
il passa, il encouragea ses amis à rester fidèles à la bonne cause et à risquer tout plutôt que.de se rendre. Dans ce moment suprême, Florian Geyer reparut aussi pour partager le danger et mourir à la tête de ses braves; le tocsin retentit de nouveau dans tous les villages de la Franconie, et la horde centrale fournit encore un corps d’élite de huit mille combattants.
Aux jours du danger, lorsque le peuple était partout victorieux , le comte palatin Louis avait fait de grandes concessions à ses paysans. La paix avait été scellée par un grand repas auquel nobles et manants prirent part et se traitèrent mutuellement sur le pied d’égalité. Los paysans de Bade avaient religieusement observé les traités signés, à ce point qu’ils repoussèrent une horde amie qui en voulait à leurs seigneurs; mais depuis les victoires remportées par le sénéchal sur les cohortes, le comte, excité par les évêques réfugiés de Wurzbourg et de Spire, avait fait de nouveaux préparatifs de guerre. Pour soulager sa conscience, il consulta Melanchton sur les douze articles. Voici la réponse de ce calomniateur de Tnomas Munzer ; elle est curieuse à plus d’un titre :
« Il serait à désirer qu'un peuple si sauvage et si mal élevé que le peuple allemand eût encore moins de libertés. Tout ce que l’autorité fait est bien fait. Si l’autorité confisque des biens communaux et monopolise des forêts, personne ne doity trouver à redire; si elle ôte la dtme aux églises pour la donner à qui bon lui semble, les Allemands doivent se taire, comme les Juifs auxquels les Romains ont pris les vases sacrés du temple. L’autorité a lo droit d’infliger des punitions selon le besoin
du pays, car Dieu l’a établie pour obvier au mal et pour le punir. Les paysans n’ont, en aucune manière, le droit de prescrire des lois à l’autorité; c’est un crime de leur part de ne pas vouloir rester serfs et de refuser la dîme. Les Allemands sont un peuple si licencieux et si sanguinaire qu’il mériterait bien encore des châtiments plus sévères. Aussi Dieu nomme-t-il le régime temporel un glaive; qu’il agisse, qu’il tranche donc, commo un glaive qu'il est ! »
Il est hors de doute que toutes ces extravagances despotiques ont été écrites par Melanchton dans un moment de folie réactionnaire, et que, revenu à la raison, il a condamné lui-même ces horribles maximes, dignes de Tibère et de Caligula ; mais cette lettre n’est pas moins un témoignage éclatant du rôle odieux que le parti de Luther a joué dans cet horrible drame.
Soulagé par les encouragements sanguinaires de Me lanchton, le comte palatin se mit en relations avec le duc Georg, et profita de la première occasion pour rompre les traités signés et pour fondre sur les paysans. Le 23 mai, il quitta Heidelberg avec un corps d’armée fort de quatre mille cinq cents fantassins et de mille huit cents cavaliers. Il tomba d’abord sur Malsch , bourg considérable, berceau de la révolte ; les paysans, qui no s'attendaient nullement à une attaque, se défendirent vaillamment, mais, comme à Lupfstein, le comte fit mettre le feu aux quatre coins du village et le réduisit en cendres avec tous ceux qui s’y trouvaient. Le 27 mai, la ville de Bruchsal se rendit à discrétion; la ville d’Eppingen fut également prise; les chefs furent décapités, et les paysans du Brurain forcés de payer 40,000 florins de rançon. Le 28 mai, le comte palatin
opéra sa jonction avec le duc Georg. L’armée do la Confédération souabe formait un corps de treize mille hommes, dont mille arquebusiers à longs canons, commandés par l’évêque de Trêves, et une nombreuse artillerie. Cette heureuse journée fut fêtée par une orgie monstre. A Wurzbourg ! tel fut le mot d’ordre de l'armée des confédérés. D’avance, ils comptaient sur une victoire éclatante.
Grâce à l’inaction do la horde centrale près de Wurzbourg, les- hordes de Wurtemberg étaient anéanties, Weinsberg était brûlé, et Heilbron repris par les confédérés.
Tl ne restait plus aux paysans qu’à battre en retraite. Wendel Hipler envoya des messagers au duc Ulric, à la horde de Hegau, et les engagea à s’avancer pour tomber sur les derrières du duc Georg, afin de le mettre entre deux feux. Un envoyé se rendit en Alsace pour presser les paysans alsaciens de passer le Rhin. Afin de gagner du temps, des négociations de paix furent entamées avec le sénéchal; mais celui-ci, connaissant leur situation, (car il en était instruit par Goetz lui-même) ne répondit même pas et avança toujours. La horde centrale jeta alors les paysans les plus compromis de Weinsberg, et partant les plus désespérés, dans le petit fort do Neckarsulm avec tout le matériel de guerre trop lourd pour être transporté, et recula jusqu’à OEringen. Là, la cohorte devait rejoindre la horde d’Odenwald, forte encore de 5,000 hommes; mais Goetz de Berlichingen, par un détour qu’il fit prendre à la cohorte en passant par Loenvenstein, non-seulement manqua totalement la horde franconienne, mais les paysans d’Odenwald gagnaient Neckarsulm pendant que lui et sa cohorte
arrivaient à OEringen; puis, à peine arrivé, il disparut du camp.
Depuis longtemps Goetz était entré en négociations secrètes avec Dietrich Spaet, conseiller do la Confédération à Ulm. Au moment du danger, le héros de Berlichingcn profita du désordre et du découragement das paysans pour s’enfuir comme un voleur. Dans ses Mémoires Goetz s’excuse bien, en disant qu’il n’avait accepté les fonctions de chef que pour un mois, et que ce jour-là le terme était expiré. Mais le chevalier dialecticien, oublie qu’il avait prêté serment comme membre de la Confédération évangélique, et que, comme tel, même en déposant son titre de chef, son devoir l’appelait dans les rangs des paysans comme simple soldat.
Le lendemain de sa fuite, il envoya à la horde une lettre dans laquelle il l’invita à se rendre à discrétion, en promettant que tous , excepté ceux de Weinsberg, seraient reçus à merci.
Cette lettre acheva do mettre le trouble dans la horde découragée. -Ce fut un sauve qui peut général. Au bout d'une houre, il ne restait plus que deux mille combattants à Hipler et à Metzler qui avaient pris le commandement de la cohorte.
Le duc, instruit par Goetz son protégé, de la dissolution de la horde , avança vers Neckarsulm pour prendre la ville d'assaut : mais dans celte ville étaient les Weinsbergeois qui se défendirent avec désespoir. Durant cinq heures le duc commanda la charge, et toujours les assaillants furent repoussés avec perte. Enfin, à la nuit tombante, le duc résolut de bloquer la ville et de remettre le combat au lendemain.
Les assiégés s’étaient défendus avec d’autant plus de courage qu’ils comptaient sur le concours de leurs frères, qui à tout moment devaient arriver pour attaquer le duc par derrière; et c’eût été facile, car, durant la nuit, l'armée du duc, ivre de sang et de vin, s’était campée sur les bords du Neckar, vers Heilbron, à la barbe de 5,000 Franconiens qui avaient manqué la horde centrale à OEhringen. Mais là, comme partout, les fautes du duc même le sauvèrent. Les paysans voyant les feux de bivouac de l’ennemi sur une ligne très-étendue, le crurent plus nombreux que jamais, et au lieu de hasarder une attaque, ils se retirèrent vers OEhringen.
Trois fois la fortune leur avait livré l’armée du duc, trois fois ils la laissèrent échapper.
Le lendemain, les bourgeois de Neckarsulm se voyant abandonnés et cernés de tous côtés, ouvrirent les portes de la ville au duc Georg, et lui livrèrent les chefs principaux des paysans, dont soixante furent décapités. Tous les villages d’alentour furont pillés ou réduits en cendres.
Les paysans se retirèrent vers Krautheim. Le duc les fit poursuivre par la cavalerie et marcha lui-même sur OEhringen. Cette ville fut sauvée de l’incendie par l’intercession du duc Albrecht de Hohenlohe. Elle paya 2,000 florins de rançon et démolit les maisons des principaux conjurés. C’est à OEhringen qu’un garçon de six ans, assistant aux exécutions politiques et voyant subitement son père apparaître sur l’échafaud, s’écria : Mon père, que fais-tu donc là haut? — Mon fils, répondit le père, je vais en enfer maudire le ciel et prier pour toi. Les gardes furent obligés d’enlever cet en-
fant, qui seul, parmi une troupe de femmes en pleurs, s’opposa à ces horribles exécutions.
Wendel Hipler et Metzler, de crainte d’être coupés par un détachement du duc, s’avancèrent vers Kœnigshofen, aux bords de la Tauber. Mais à peino arrivés dans la plaine, ils aperçurent les escadrons de Frowen de Hutten qui venait à eux du côté du Schupfergrund. Les paysans alors, sans débrider, se dirigèrent avec toute la wagenbourg et trente-trois pièces de guerre sur uno éminence au-delà de Kœnigshofen, un peu à gauche vers Bischofshoim. Leur plan, par ce mouvement, était d’empôcher les confédérés de passer la Tauber; mais, malgré leurs efforts, ils ne purent s’opposer à ce passage , car le fleuve étant trop près de la montagne dénudée sur laquelle se trouvaient établies leurs pièces, les coups mal dirigés passaient par-dessus la tôto de l'ennemi. Les paysans, du reste, étaient découragés, démoralisés, et dès le commencement de la bataille la moitié de leurs combattants avaient pris la fuite. La terreur devint générale lorsque l’ennemi, qui avait cerné la montagne, attaqua de tous les côtés. Deux mille des plus courageux se sauvèrent dans la forôt voisine pour tenter une dernière résistance. Dans la forôt, du moins, ils n'avaient rien à craindre, ni de la cavalerie ni de l’artillerie. Les paysans se cachèrent par petites troupes dans les fourrés, sous les ronces et jusque sur les arbres. Plus de cinq cents étaient grimpés sur les arbres pour tirer de là sur les lansquenets. Le duc, après avoir fait cerner la forêt, ordonna à ses arquebusiers d’y entrer et de faire uno battue générale. Ce fut un singulier spectacle, une véritable chasse aux sangliers. « Les paysans, dit l’évêque de Trêves, se défendirent comme des san-
gliers sauvages frappés par les balles. » Ils tiraient du haut des arbres, de dessous les ronces, de derrière les fourrés. On ne pouvait avancer qu’après avoir tué et massacré tous ceux qui se trouvaient à vingt pas alentour. L’ennemi perdait autant de monde que les paysans. Enfin, vers le soir, six cents paysans, poussés au désespoir, formant dans une éclaircie un double carré, jurèrent de mourir jusqu’au dernier plutôt que de se rendre à discrétion. Après un combat de deux heures, Guillaumo de Furstenberg, le chef des lansquenets, voyant cette noble conduite, leur assura la vie sauve. Ils étaient encore trois cents. Ils se rendirent, et telle fut l’admiration de toute l’armée pour ces braves, que les lansquenets, tout barbares et sauvages qu’ils étaient, les traitèrent avec les plus grands égards. Ils furent cependant condamnés à payer une rançon.
Cette bataille, à part la chasse aux sangliers, fut moins sanglante que les précédentes. On compte en tout 4,000 morts de part et d’autre, mais elle fut déshonorée par la conduite cruollo du sénéchal. Plusieurs paysans, dans l’espoir de s’évader pendant la nuit, avaient fait les morts et étaient restés couchés sur le champ de bataille ; le sénéchal, ayant appris cela, fit faire une battue générale; cinq cents paysans, soit blessés, soit sains et saufs, furent trouvés parmi les morts. Au lieu d’en avoir pitié, le sénéchal les fit massacrer la nuit même ; pas un seul ne fut sauvé. Plusieurs chefs furent décapités. Cependant Hipler et Metzler eurent le bonheur de s’échapper. On ne trouva du premier que son manteau. Tous les villages qui avaient pris part à l’insurrection furent brûlés et pillés ; les exécutions furent si générales, que les princes les appelaient des jeux de quilles.
mort héroïque de florian geyer et de la