‹ Histoire de la grande guerre des paysansChapitre 4 sur 27 · ILR1C DE HUTTEN ET FRANZ DE SIKINGEN · texte numérisé non relu

ILR1C DE HUTTEN ET FRANZ DE SIKINGEN

Biographie de Franz. — Ses relations avec François I er et Charles- •Juint. — Sa cour d’Ebernbourg et de Landstuhl. — Etablisse- ’ ment d’une imprimerie et de la première église évangélique à Ebernbourg. — Jeunesse d’Ulric. — Ses voyages. — Son retour dans sa patrie. — Le premier il conçoit l’idée de l’unilc de l’Allemagne. — Son séjour à fa cour de l’évéque Albreeht. — Son amitié avec Franz. — Ses pamphlets. — Projets de mariage. —

Sa rorrespondauce avec Luther. — Scs tentatives auprès de Cliarles-Quint. — 11 conçoit l’idée de former une ligue entre la petite noblesse et la bourgeoisie. — Levée de boucliers de Hutten et de Sikingcn. — Franz désigné comme empereur d’Allemagne. — Voyage de Hutten en Suisse et en Alsace. — Siège de Trêves. — Siège de Landstuhl. — Mort de Franz et d’L’lric.

L'histoire est remplie d’exemples de célèbres égoïstes aux prises avec les intérêts généraux, poursuivant leur but contre vent et marée, corrompant et rapetissant les hommes et les choses, pour paraître seuls grands et puissants. Il leur faut un socle quelconque pour poser dessus; peu leur importe que ce soit un fumier ou un monceau de cadavres I Mais, en revanche, à côté de ces figures tantôt bleuies de colère, tantôt pourprées de sang, il on est

d'autres, grandes, sublimes, radieuses de lumière et de vérité, n’aspirant que l’amour, no vivant que de dévouement et d'amitié, n’agissant quo par mouvements de spontanéité divino, faisant abnégation complète de leur personno et de leur fortune au profit d’une grande idée humaine, no cherchant à s’élever qu’avec l’appui do la vérité et de l’amitié; instruments divins qui, mémo en so brisant, répandent encore des frémissements célestes et mélodieux ; frémissements qui , d’abord vagues et indéfinis, se traduisent bientôt en paroles ot chants d’avenir, reeuoillis et propagés par les poètes de tous les peuples, ces grands artistes de l'humanité !

Ce serait une curieuse histoire à fairo que celle des amitiés des grands hommes, qui, semblables à la constellation de Castor et de Pollux, illuminent le monde réel et fictif, et scintillent d’un éclat purement divin au ciel brumeux de l’hisloiro, depuis David et Jonathas, Ilarinodius et Aristogiton, jusqu’à l’amitié idéale, dramatisée par Schiller, du marquis do Posa ot de don Carlos.

Dans cette histoire, l’amitié qui a uni Ulric do Hutlen et Franz de Sikingon figurerait au premier rang. — Cette amitié eut une grande influence sur la Guerre des Paysans et sur celle de Trente ans. Aujourd’hui mémo, quatre siècles après la mort d’Ulric et de Franz, l’Allemagne, à la veille do sa régénération, n’a pu trouver d’autro bannière commune que celle de Hutten, sur laquelle il avait écrit, en lettres flamboyantes : « Par la vérité à la liberté, par la liberté à là vérité ! »

C’est à juste titre que Franz de Sikingen a été appelé la dernière fleur de la chevalerie allemande. En lui se

trouve alliée en effet la bravoure des anciens chevaliers à la noblesse de l’esprit et de la philosophie. Riche, influent, aussi puissant que magnanime, loin de s’abaisser, commo les burgraves de son temps, à abuser de sa force contre la bourgeoisie et les paysans, il prit toujours le parti des faibles et des opprimés contre l’injustice et la tyrannie des princes et des évêques.

Sa réputation était européenne. Lorsque François I er brigua la couronne impériale de l’Allemagne, il s’adressa, dans une lettre aussi flatteuse que captieuse, à Sikingen tout aussi bien qu’aux princes électeurs ; car Sikingen était une puissance à part dans l’empire, puissance morale et politique à la fois. Grâce à sa fortune, mais plus encore à son nom, il lui était facile de réunir en peu de temps une armée assez considérable pour son époque. La petite noblesse surtout reconnaissait en lui son chef naturel, et quand, après l’élection de Charles-Quint, Sikingen entra volontairement au service de l’empereur, celui-ci s’en félicita hautement devant l’Europe.

Sikingen d’instinct était tellement hostile au clergé corrompu de son époque, que la parole de Luther tombée dans son cœur y fit l'effet d’une étincelle lancée dans une poudrière. Sa cour (car il en avait une comme un princo, tour-à-tour à Ebernbourg et à Landstuhl , deux bourgs fortifiés) était le lieu de réunion de tous les esprits éclairés, de tous les amis de la vérité et de la liberté. C’était un asile sûr, une véritable académie , oh tous les hommes de génie do l’époque trouvaient une liberté entière en matière de religion et de philosophie. Dans un de ces bourgs,

Sikingen fit établir une imprimerie. Presque toutes les brochures, tous les livres hardis de ce temps furent imprimés à Ebernbourg, et de là lancés aux quatre coins do l’ Allemagne. Lui-même se fit faire tour-àtour la lecture do la Bible et des livres des anciens philosophes et hommes d’Etat. Grâce à celte instruction, le noble guerrier parvint bientôt à se rendre un compte exact de la solidarité des questions religieuses et politiques.

Parmi tant de personnages illustres de cette époque, dont quelques-uns entrèrent au service de Sikingen, se trouvaient Hartmann de Kronberg, noble chevalier qui se fit peindre tenant d’une main la Bible, de l’autre une épée ; Dietrich de Dahlberg ; Jean Hauscbein, connu sous le pseudonyme d’OEcolampad ; Martin Bucer ; Caspar Aquila ; Jean Schwebel, tous célèbres dans l’histoire de la Réforme. OEcolampad fut chargé par Franz d’enseigner l’Evangile à ses gens et d'organiser un service divin selon la parole de Dieu. Longtemps avant l’installation de l’Eglise évangélique à Wittembcrg, elle fut établie à Ebernbourg.

Mais l’homme qui eut le plus d’influence sur l’esprit et les actions de Franz, fut son ami intime, Ulric de Ilutten, jeuno homme à l’âme ardente, à l'esprit hardi, au cœur assez grand pour contenir tout un monde.

Issu d’une famille noble, puissante et riche de la Franconie, né en 1488, il fut, dès sa onzième année, envoyé dans un couvent, car le père Hutten d’après les conseils de son frère, premier ministre à la cour de Wurtemberg, avait destiné son fils à l’état ecclésiastique ; mais le fougueux adolescent, à peine âgé de seize ans, épris de la beauté des idées naissantes, s'en-

fuit du couvent la veille du jour où il devait prendre l'habit. Une fois le froc jeté apx orties, il mit flarnberge au vent et s’en alla courir le monde et les aventures.

Cette escapade lui valut tout d’abord la malédiction paternelle et l’expulsion de sa famille, qui , dès-lors, le renia et le regarda comme un étranger. Hutten a toujours envisagé l’extrême dureté de son père comme le doigt de la Providence : « Je ne devais avoir d'autre famille, disait-il, que l’humanité. »

Rejeté du monde, il avait assez de ressources en lui-même, malgré sa tendre jeunesse, pour gagner sa vie ; il lui restait une plume, son épée et son esprit, trois choses dont une seule, en d’autres temps, a suffi pour la fortune d’hommes bien inférieurs à Hutten ; mais Ulric, loin d’être un favori de la fortune, n’était qu’un instrument du destin. En cette qualité, il fallait qu’il passât par la rude école de l’expérience, apprentissage pénible et douloureux. Pour compatir à la misère du peuple, il fallait qu’il connût cette misère par lui-même.

Chassé de son pays, repoussé par sa famille, abandonné à lui-même, le jeune Hutten parcourut l’Europe en tous sens, tantôt chantant, rêvant et faisant des vers, tantôt réduit littéralement à la mendicité. Jeté sur les côtes d’Italie par un naufrage, il est pris et pillé par des brigands, est atteint d’une terrible maladie à l’âge de vingt ans, et se voit bientôt forcé de s'engager comme simple lansquenet dans l'armée de Venise. Mais si le corps de Hutten fléchit sous tant de misères, son âme élevée n’en prend qu’un essor plus hardi, et rien ne peut l’asservir ni la ternir un instant.

Après de longues et douloureuses migrations, après de dures expériences, Hutten revient dans sa patrie, et sait bientôt, par son esprit , par ses conceptions hardies et surtout par son éloquence, gagner les bonnes grâces et l’amitié de tous les hommes vraiment éclairés de son époque. Peu de temps après, il publie coup sur coup ses ouvrages les plus remarquables.

« Mon seul but, s’écrie-t-il dans son premier écrit, mon seul but est d’arriver à la vérité divine, et par celle-ci à la liberté universelle. Partout, dans mes voyages, j’ai vu la vérité profanée, poursuivie et opprimée ; celte parole d’or, au nom do laquelle l’amour personnifié dans un homme est mort pour le salut de l’humanité, a été partout fondue en un mensonge do fer, grâco aux artifices infernaux des princes et des évêques. Au nom de ces mensonges, je les ai vus gouverner et tyranniser le monde. La religion de l’amour a été profanée ot sert d’instrument à l'égoïsme des scélérats et des imbéciles. L’imago de l’homme, image divine, est partout humiliée, prostituéo, et ma nation, jadis si grande, chantée par les Romains même, et connue par ses hauts faits, est misérablement esclave, manquant du pain spirituel aussi bien que du pain matériel. »

Les écrits de Hutten ne sont guère élégiaques. Ils respirent tous la colère et l’indignation.

Il s’apitoie rarement sur les misères du peuple. Les larmes qu’elles lui arrachent sont toutes d’indignation et de fierté révoltée. « Il faut que cela finisse. » C’est là toujours son dernier mot.

« Par la vérité à la liberté, par la liberté à la vérité. » Cette devise fut gravée dans son cœur en lettres

de feu. Voyant la vérité opprimée par le haut clergé, et la liberté par les princes , la lutte qu’il engagea fut dirigée contre eux tous.

Le premier, il avait reconnu la portée politique de la réforme religieuse. Mais loin de ménager les princes, comme Luther, il les attaqua de front et s’attacha à démontrer que sans la liberté le règne de la vérité était impossible.

Ce thème favori se reproduit dans tous les ouvrages d’Ulric. Son style est toujours clair, concis, moelleux, partant du cœur et allant au cœur. Bientôt il joignit à sa devise de vérité religieuse et de liberté politique, lo principe d’unité nationale. L’idée d’un nouvel empire, d’une nouvelle régénération de la patrie, so dessina devant lui en traits hardis et intelligibles, qu’il revêtit de couleurs pittoresquement attrayantes de poésie et de logique. Après les attaques foudroyantes contre les grands, après la satire acérée, lancée, le sourire sur les lèvres, sur les petits autour de lui, Hutten prend d’ordinaire le ton sacramentel, et définit en quelques lignes ce qu'il veut, ce dont sa patrie ot l’humanité auraient besoin (1).

Ce fut l’électeur Albrecht II, évêque de Mayence, qui, le premier, en l’accueillant à sa cour, opéra un changement dans la vio intérieure de Hutten. Ce prélat, né prince de Brandebourg, aussi spirituel que généreux et éclairé, joue un grand rôle, bien que passif, dans l’histoire de la Réformation. Albrecht était le Médicis Allemand. Au rebours des princes qui aiment à s’entendre appeler protecteurs des lettres et des beaux-

(I) Sou ouvrage , Epistolæ obscurorum virorum, a été réédité à notre époque par Gebhard, à Kœnigsberg.

arts, tout en s’entourant des médiocrités les plus corrompues de leur pays, non-seulement il récompensa d’une façon tout-à-fait princière les artistes et les poètes, mais encore il les rassembla autour de sa personne, et sa cour était le rendez-vous des esprits les plus nobles de l’époque.

Là on voyait le grand Albert Durer à côté de l’ingénieux Grunewald. Erasme et Reuchlin leur donnaient la main, et dans cette pléiade d’artistes et do savants, brillaient, d'un éclat pur et suave, les plus belles et les plus spirituelles femmes do Mayence.

Là enfin Hutten trouva un abri, du repos, des amis et de l’amour ; là encore il eut le loisir do chanter ses belles poésies et de mûrir ses idées. Aussi est-ce avec un sincère enthousiasme qu’il parle de la cour d’Albrecht.

« Quel est le savant allemand, dit-il dans une lettre, qui ne soit connu d’Albrecht ? Par quel poète , par quel artiste fut-il jamais salué, qu’il n’eût comblé de grâces et de munificence? Avec quelle sollicitude a-t-il protégé Reuchlin conlro ses persécuteurs ; avec quel désir ardent a-t-il appelé Erasme auprès de lui? Que de fois il s’informe de nos travaux et du bien-être de toute bonne tête. Ici on se moque de la superstition et du fanatisme , ici règne une liberté entière de la pensée, ici l’on peut devenir et rester homme : les mœurs y sont aussi pures que l’or de l’esprit. »

L’écrit d’un théologien de Cologne dirigé contre Rouchlin fut jeté au feu par Albrecht avec ces paroles : « Ainsi soient confondus tous les calomniateurs de l’esprit et de la vérité ! »

Aussi de fanatiques catholiques, passant quelques

instants à Mayence, s’empressèrent-ils de calomnier l'évêque et de publier des pamphlets contre lui. On lui reprocha do s’entourer d’une jeunesse hérétique, crachant le venin à chaque parole. « De jeunes imberbes, s’écrie l’Anglais Robert Turner, à peine dignes de toucher la barbe d’un moine, osent critiquer la majesté du pape. »

C’est au milieu de celte vie enthousiaste, de celte atmosphère purifiée de tout préjugé, que l’idée conçue par Hutten d’une régénération politique de son pays se détacha distinctement des limbes religieux. Il est même plus que probable que la cour de Mayence était initiée à ses projets. Frowin de Hutten, pour le moins, cousin d’Ulric, sénéchal d’Albrecht, était instruit de la levée de boucliers faite un peu plus tard par Sikingen, d’après les conseils de son ami.

L’amitié intime de Hutten et de Sikingen date do 1519. Vers cette époque, Ulric quitta la cour de Mayence pour celle d’Ebernbourg ; plusieurs circonstances hâtèrent celte résolution.

L’évêque Albrecht, si tolérant qu’il fût, n'en touchait pas moins d’immenses sommes provenant de la vente des absolutions. On sait que le premier écrit de Luther fut dirigé contre ces abus. Hutten, à son tour, avait publié contre Rome un pamphlet dans lequel il appelait crûment les prédécesseurs du papo : tyrans, voleurs et brigands. Lors de la fameuse diète de Worms, il fut question de la perception d’un impôt, appelé impôt Turc, pour défendre la chrétienté contre les envahissements des Musulmans : « Les véritables Turcs, s'écria alors Hutten, sont en Italie 1 Le Sultan, c’est le pape, et son armée c’est le clergé ! » Le pape

ayant là-dossus demandé l’extradition do Hutten, ce dernior, afin de ne pas compromettre son protecteur Albrecht, préféra quitter sa cour, et se rendit un peu plus tard auprès de son ami Franz, qui déjà, à plusieurs reprises, l’avait invité à venir à Ebornbourg partager avec lui ses joies et ses peines.

Un seul moment, Ulric hésita dans l’exécution de ses projets. Son père venait de mourir, en lui laissant un héritage considérable. Sa vieille mère vint ellemême le supplier de rentrer dans le foyer domestique, de se marier et de s'abandonner au calme de la vie de famille. Il n’est pas étonnant qu’Ulric, jetant un coup-d’œil sur sa vio passée, si orageuse, si vagabonde, pleine de péripéties terribles et émouvantes, ait songé à goûter le fruit suave de la vie intérieure, et à se bercer du rêve d’un bonheur conjugal. Cédant un instant à la voix douce et éloquente d’une mère, il la suivit pour rentrer dans la maison paternelle, qu’il n’avait pas revue depuis vingt-deux ans. Mais à peine arrivé, une lutte terriblo s’engagea en lui-même. D’un côté, une mère anxieuse, le conjurant de quitter le chomin hérissé d’épines do la controverse politique et religieuse, et lui montrant dans sa famille un nouvel avenir, un bonheur sans trouble ni amertume; de l'autre, il ne voyait que lutte et que danger, une victoire plus que douteuse, un ennemi puissant et irréconciliable, une vie de persécutions, d’éternelles fuites, d’incessants combats ; véritable vie de bête fauve , pourchassée, lancée et relancée par une meute fanatique, au cri du hallali religieux ! Pendant quelque temps le plateau de la balance pencha du côté de la maison, par une jeune et jolie fiancée, brillante de

beauté, éblouissante do charmes, joignant sa Yoix timide et ses regards éloquents aux supplications d’une mère éplorée. Tout autre homme, à la place de Hutten, eût brisé en ce moment sa plume et son épée, et donnant la main à sa fiancée, serait allé avec elle embrasser les genoux de sa mère pour lui demander sa bénédiction.

Ulric avait alors trente-deux ans.

« Je me roule sur moi-môme, écrivait-il à son ami Franz, comme un serpent qui se mord la queue. Je n’ai plus ni commencement, ni milieu, ni fin ; ma tête tourne, mon cœur se trouble, mon esprit est pris par le vertige, je ne suis plus moi-môme, je ne suis plus rien. »

Mais cette lutte si cruelle ne dura pas longtemps. Dans un mouvement de spontanéité enthousiaste , Hutten s’écria : « Jacta aléa est, j’ai commencé, il faut que j’aille jusqu’au bout ! » Puis, renonçant à son héritage en faveur de sa mère, il lui fit ses adieux en présence de sa future. Il est probable quo dans ce moment Ulric a pensé ce qu’il a écrit sur le mariage.

« Le mariage, dit-il, à quelques exceptions près, est un élément dépressif, surtout pour un homme à l'âmo ardente , à l’esprit ailé et aventureux. Loin d’élevor l'homme d’Etat, l’écrivain et le poète, le mariage l’abaisse vers la terre et les tracasseries de famille ; car la pensée est un sacerdoce dont le dévouement est la moindre des vertus, tandis que le mariage n’est, et ne saurait être, qu’un aiguillon d’égoïsme. C’est une chaîne assez longue, attachée aux pieds de l'homme, et cotte chaîne, si elle ne gône pas tous ses mouvements, l'empêche du moins de marcher régulièrement

et d’avancer. Depuis que Luther est marié, il hésite. La puissance du pape et du clergé est tout entière dans le célibat. »

Puis ( c’est ainsi que raconte un chroniqueur tant soit peu poète) , s’adressant à sa fiancée et lui prenant tendrement la main, il lui dit : « Ma belle enfant, je vous demande pardon de vous affliger, mais c’est pour votre bonheur que je ne me marie pas. Vous ne savez pas à quoi vous vous exposeriez en devenant ma femme. Une si jolie, mais si fragile constitution que la vôtre se briserait au premier récif de mon destin. Pour moi, le repos, c’est la mort. Ici, vous me verriez triste, morose, maussade, et vous seriez malheureuse. Me suivre,' ce serait impossible ! vous n’ôtcs pas faite à endurer la misère, les privations, peut-être la prison et une mort infamante. Etre ma femme, se confondre avec mon âme, communier avec mon esprit, c’est risquer tout, ce serait une abnégation permanente do votre existence, un dévoûment de tous les instants. Souvent, en mes voyages, je passe les nuits dans les granges, dans les bois , dans les cabanes des paysans , et, après avoir pris une mauvaise nourriture, je poursuis ma route, car il s’agit de la vérité et de la liberté, il s’agit de vivre ou de mourir. » Et voyant la mère et la fiancée sangloter, il les quitta brusquement en s’écriant : « Ma mère, c’est ma patrie; ma fiancée, c’est l’humanité ; je n’en ai point d’autres, je n’en ai jamais eu d’autres ! »

Deux jours après cette scène déchirante, il embrassa son ami Sikingen à Ebernbourg, et résolut enfin de mettre la main à l’œuvre.

Ses vues se portèrent tout d’abord sur Luther qu’il

croyait pouvoir initier à ses plans, afin do lui faire épouser ses idées. Depuis longtemps le clergé avait répandu le bruit d’une prétendue intelligence entre Luther et Hutten; on allait même jusqu’à dire qu’il existait une véritable conspiration contre l'empereur et le pope, dont Hutten et Luther étaient les chefs. Cela n’était pas. Bien que leurs écrits religieux et politiques eussent un même but, il n’y avait entre eux aucun pacte, et ce ne fut que vers 1521 que Hutten essaya d’entrer en relations directes avec Luther. Aussitôt après son arrivée à Ebernbourg, il lui adressa une première lettre avec cette épigraphe : « Réveille- toi, noble liberté !»

« Malgré tous les obstacles, lui écrivait-il, nous sommes parvenus à faire quelque chose ici, et nous poursuivrons. Que le Seigneur nous protège à l’avenir comme par le passé, afin que nous réussissions à régénérer sa doctrine divine, épurée de tout alliage. Vous êtes âpre au travail de la sainte cause ; moi aussi je fais ce que je peux. Soyez toujours hardi et courageux, osez et n’hésitez pas. Je vous assisterai en tout, fidèlement et courageusement ; advienne que pourra. Par la grâce de Dieu, nous sauverons notre liberté et nous la conserverons, afin de délivrer notre patrie de tout ce qui l’opprime et l’étouffe. Le monde verra que Dieu est avec nous, et s’il est avec nous, qui est-ce qui sera contre nous I »

Quelques jours avant, il avait publié contre Rome une nouvelle brochure qui se termine par cette phrase : « A tes tentes, Israël ! La tyrannie de Rome ne sera plus de longue durée. Déjà la hache a mordu sa racine. Courage, Allemands, persistez, et vous serez libres. »

Do plus , en attendant la réponse de Luther, et

croyant que Charles-Quint, récemment élu empereur d’Allemagne, malgré l’opposition du pape et du parti romain, entrerait dans ses vues contre Rome, Hutten jugea à propos de s’adresser à lui. Déjà une démarche do cette nature, faite auprès de l’électeur Frédéric de Saxe, protecteur do Luther, avait été infructueuse. L'électeur, tout en applaudissant à la déconvenue de Rome , manqua de courage pour se mettre à la tête de ses ennemis temporels. Hutten, à ce moment, jouissait d’une immense réputation. Eberlin de Gunzbourg, célèbre par ses discours populaires, prêchait publiquement qu’il n’y aurait point de salut pour l’empire si l’omperour ne prenait pour ses conseillers Erasmo et Hutten. Lui-même, allant au-devant de l'empereur, lui écrivit : « Je te servirai nuit et jour sans aucune récompense; j’éveillerai pour toi tous los nobles héros do l’Allemagne, tu en seras le chef, pourvu que tu veuilles commencer. Un mot de toi, et tout sera fini. » Mais Charles, élevé en Espagne, ne comprenant rien à tout ce mouvement social, avait déjà conclu un pacte secret avec le pape. Hutten, en apprenant cela, s'écria avec Salomon ; « Malheur au pays dont le souverain est un enfant. » Sikingen et Hartmann de Kronberg quittèrent alors volontairement le service de l’empereur, bien que ce service leur rapportât à chacun deux cents ducats par an.

Après tant de désillusions, après avoir acquis la certitude que les princes de son temps ne valaient guère mieux que les évêques et les seigneurs, si avancés qu’ils fussent en matière de religion, et no tenteraient point une régénération politique de l’Allemagne, Hutten et Sikingen résolurent de faire à eux

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seuls ce que l'empereur et les premiers du pays n’avaient pas même le courage d’entrevoir.

Le plan de Hutten peut se résumer en peu de mots : rétablir l’unité de l’Allemagne au nom de la nouvelle religion évangélique, on chasser tous les princes et les évêques régnants, réunir la petite noblesse à la bourgeoisie et même aux paysans, proclamer la liberté et la confraternité au nom de l’empereur et de l’Evangile. Quant à son empereur, il était là tout fait, et jamais héros ne fut plus digne que Franz de Sikingen de porter une couronne impériale.

« Vraiment, écrit Hutten à Erasme, jamais âme plus grande n'a vécu sur la terre. C’est un de ces hommes qui ne surgissent que de siècle en siècle. Je suis sûr que Franz fera grand honneur à notre nation et à l’humanité. Nous n’admirons rien dans les héros de l'antiquité qu’il ne s’efforce d’imiter. Il est sage, éloquent, sobre, courageux, actif, laborieux, et tout ce qu'il dit, tout ce qu’il fait, est noble et grand. Que Dieu le conserve et qu’il bénisse les entreprises de ce vaillant homme ! » Sikingen lui-même fut entraîné par Hutten. Tous les jours, ce dernier lui faisait la lecture de la Bible , des écrits de Luther et des grands hommes de l’antiquité. « Eh bien 1 s’écria un jour Franz, puisque la vérité est pour nous, Dieu sera avec nous 1 Tirons les armes 1 » — Dès cet instant, Sikingen fit des préparatifs pour une guerre offensive et défensive, et le château d’Ebernbourg prit le nom d 'Auberge de la Justice.

C’est dans ce cercle que devait entrer Luther, l’homme du peuple. Hutten lui écrivait lettre sur lettre en l’invitant au nom de Sikingen à venir à Ebern-

bourg. Il y avait là une imprimerie et toutes les commodités de la vie pour un écrivain comme Luther; mais celui-ci recula dès les premières communications de Hutten relatives à son projet.

Luther n’avait pas toujours été pacifique et conservateur. Ses premiers écrits de 1547 sont remplis de boutades révolutionnaires. « Si cela devait continuer ainsi, s’écrie-t-il dans une brochure de cette époque, il ma semble qu’il n’y aurait pas d’autre remède que la violence, et que les rois et les princes feraient bien de s’armer et d’attaquer ces empoisonneurs humains (les Romains) , afin d'en finir une fois pour toutes. — Nous pendons bien un voleur avec la corde, nous faisons passer de vie à mort l’assassin, nous brûlons môme les hérétiques ; pourquoi n’atlaquerions-nous pas tous ces professeurs corrompus du mensonge, tols que papes, cardinaux, évêques et toute leur ongeance de Sodome, afin de laver nos mains dans leur sang ? »

On le voit, Luther n’y allait pas de main morte quand il s’y mettait. Lors de ses discusions publiques à l’université de Heidelberg, un professeur s’écria : « Si les paysans entendaient cela, ils nous lapideraient. — C’est ce qu’ils pourraient faire do mieux, » répondit Luther.

Mais le Luther de 4524 n’est plus celui do 4547. De révolutionnaire qu’il était il s’est fait conservateur ; bientôt nous le verrons entrer franchement dans la voie de la réaction. A cette époque, il venait de publier une brochure dans laquelle il dit bénévolement : « Que Dieu nous soit en aide, afin que nous maintenions sauve notre liberté I Que le Pape nous rende Rome et tout ce qu’il a subtilisé à l’empire ; qu’il épargne à notre pays ces insupportables impôts, ces honteuses exactions ;

qu’il nous ronde notre liberté , notre pouvoir , notre honneur, notre vie enfin, et qu’il laisse exister l’empire tel qu’un empire doit exister. »

En même temps il écrivit à Hutten : «Je ne voudrais pas qu’on défendit l’Evangile avec l’épée. Le monde a été vaincu par le Verbe et c’est parle Verbe qu’il se reconstituera ! L'Antéchrist s’étant emparé du pouvoir sans violence, tombera aussi sans qu’on ait besoin d’employer la violence. »

« Quoi, lui répondit à l'instant même Hutten, la hiérarchie s’est fondée sans violence. Mais vous avez donc oublié l’histoire ! C’est un insigne mensonge ! C’est par la guerre, par l’asservissement de toutes les libertés, par tous les actes de la barbarie, par le dol, la prison et, hélas ! par l’échafaud et le bûcher qu’elle s’est constituée. C’est grâce aux armes des chrétiens que l’Europe est chrétienne. Leur baptême est un baptême de sang. A vous, ecclésiastiques, incapables de porter l’épée, de propager le Verbe, mais à nous, gardiens de la liberté, chevaliers de l’Evangile, de tonter une réforme politique et religieuse, los armes à la main. »

Ce fut sa dernière lettre. On voit bien que l’orgueil chevaleresque s’était éveillé dans le cœur de l’écrivain et que le dernier mot du noble personnage à Luther est : Allez, vous n’ôtes qu’un moine !

Sikingen pouvait compter sur la noblesse de second et de troisième ordre, qui brûlait de secouer le joug de la féodalité. Plusieurs d’entre eux avaient, depuis longtemps, adhéré à la nouvelle doctrine religieuse. Les chevaliers de Kronberg, de Schauenbourg, de Furstenberg, de Helsmstaett, de Gemmingen, de Minzin-

gen et beaucoup d’autres seigneurs venant de la Franconie, de la Souabe et du Rhin se rassemblèrent à Landau vers le printemps de 1522. Là ils firent un pacte offensif et défensif pour six ans. Sikingen fut élu unanimement pour chef. Mais, dans un discours éloquent, il déclina le titre de chef d’une conspiration ; son ambition était de devenir un Ziska allemand : « Nous attaquerons le front levé, disait-il, car notre cause est juste. »

Hutten savait bien que la noblesse seule ne serait pas assez puissante pour tenir tête à tous les princes et évéques de l’empire. Son grand plan fut d’opérer une fusion entre la noblesse et la bourgeoisie. Jusqu’alors la première était partout opposée à la seconde. Les petits nobles faisaient cause commune avec les grands pour piller les marchands et vexer les villes. Ilutteu, le premier, publia une brochure adressée aux villos libres et à la noblesse de second ordre, dans laquelle il traça la nouvelle ligne à suivre par cos deux classes de la société, afin d’arriver à l’affranchissement commun. La noblesse de second ordre devait se mettre à la tête de la riche bourgeoisie, pour briser la chaîne féodale et cléricale qui pesait sur tous. Malheureusement cette idée, accomplie plus tard en partie en Angleterre, était trop avancée pour le siècle do Hutten, et chose curieuse I c’est la bourgeoisie qui lui fit opposition.

Il alla encore plus loin. Lorsque dans sa première jeunesse, abandonné et renié par sa famille, il errait à l’étranger, sans secours ni appui; lorsque poussé par la misère il s’était vu forcé de s’enrôler comme simple lansquenet, il avait, d’un seul coup, jeté loin do lui tous

les préjugés attachés à la naissance, à la fortune et à ce qu’on appelle la bonne éducation. Il avait appris à connaître cet être asservi que dans ce temps on appelait manant et qu’aujourd’hui on désigne sous le nom de prolétaire . Il l’estima et l’aima même, non comme un général aime son subalterne, mais comme un frère aime son frère. Hutten fut toujours chevalier, mais chevalier du Saint-Esprit, chevalier de l’humauité opprimée. Il se proposa donc de resserrer le lien entre la noblesse et la bourgeoisie par la force toujours vivante du peuple, et en même temps il travailla à l’émancipation du paysan. « La nation allemande ne sera grande, écrit-il, que du moment oh l’état du campagnard sera physiquement et moralement amélioré, car son malheur est encoro plus grand que son cœur. »

A cet effet, il publia un écrit dialogué dans le langage populaire des paysans. Cel écrit, dirigé contre le clergé et ses vexations, est intitulé le Neukarsthans (Jean au croc neuf ). Malheureusement sa sollicitude pour le paysan lui aliéna en partie la bourgeoisie riche, qui craignait encore plus les paysans que la hoblesse.

Les papiers de Hutten et de Sikingen ayant été perdus dans l’incendie d’Ebernbourg, on ne sait plus au juste jusqu’à quel point les négociations de Hutten avec les villes libres et les paysans étaient avancées. Les plans de Hutten sont bien connus par ses écrits, mais il n’en est pas de même de ses moyens d’exécution. Tout ce qu’on sait, c’est que la noblesse, do concert avec les villes, devait entamer la guerro et entraîner plus tard dans le tourbillon révolutionnaire les paysans et les prolétaires. La ville de Strasbourg avait

formellement promis sa coopération ; d’autres villes, déjà associées au mouvement religieux, firent des promesses d’argent. Mais Sikingen, brûlant de se battre, ou peut-être aussi craignant d’être attaqué le premier, et dans l’espoir d’exercer une armée fraîchement embauchée, ouvrit les hostilités avant l'arrivée des troupes auxiliaires, malgré los conseils do son vieil ami Balthasar Slœr, qui le conjura, mais en vain, d'attendre encore un an.

Le \ rt septembre 1522, le chevalier d’Ebernbourg, à la tête d'une armée forte d'abord de 5,000 fantassins, de 2,000 cavaliers et d’une artillerie assez nombreuse, déclara la guerre à l’évêque électeur de Trêves, Richard de Greifenklau. Dans cette déclaration de guerre, Franz prétexta différents griefs matériels et s’érigea en vengeur de méfaits dont l’évêque s’était rendu coupable envers Dieu et l’empereur ; mais dans la proclamation adressée aux habitants de Trêves il disait expressément qu’il venait pour les affranchir du joug odieux et anticbrétien du clergé, et pour leur apporter la liberté évangélique.

Les autres chevaliers de la ligue ne prirent pas part à cette démonstration. Sikingen exerçait son armée dans le but de s’emparer, par un coup de main, des forteresses de l’évêque, en attendant ses amis, qui devaient lui amener des Pays-Bas, de l’Alsace, de la Suisse et de la Westphalie, de nouveaux et de puissants renforts , afin de poursuivre la guerre sur toute la ligne au printemps suivant, avec une armée qui, selon ses calculs et les promesses de ses nobles amis, devait être forte, pour le moins, de cinquante mille hommes. Le sénéchal de l’archevêque de Mayence faisait partie

de la ligue, et l'évêque même était parfaitement instruit du coup de main préparé contre son collègue de Trêves. Après avoir pris d’assaut le fort de Saint-Wendel, Sikingen se trouva avec son armée devant Trêves le 7 septembre 1522.

Mais pendant qu’il faisait son coup d’essai, les princes et les évêques levèrent le ban et l’arrière-ban de l’empire pour marcher contre lui. Le conseil de l’empire, connu sous le nom de Reichsregiment, fit injonction à tous les princes de s’armer contre l’ennemi le plus dangereux qui eût jamais surgi dans l’empiro. La peur fut grande, car on envoya un parlementaire à Sikingen. « Ah ! s’écria celui-ci en voyant le héraut, j’entendrai encore une fois râcler les vieux violons de MM. les conseillers. Allez leur dire que, si Dieu m’est en aide, je leur montrerai ce que c'est que gouverner. »

Mais Sikingen s’était trompé, d’abord sur les forces de ses ennemis, puis sur la puissance de ses amis. Grâce aux intelligences qu’il entretenait avec les bourgeois de Trêves , il avait cru pouvoir s’emparer de la ville sans coup férir, et s’approvisionner dans le riche couvent de Saint- Maximin. Malheureusement, l’évêque, après avoir de sa main incendié le couvent et toutes ses provisions, jeta à la hâte une troupe de mercenaires dans la ville pour maintenir les bourgeois équivoques, sous peine de mort. Force fut donc à Sikingen d’assiéger la ville en règle. Sur ces entrefaites, son ami le chevalier de Renebourg, emba chant des soldats à Clèves et à Juliers, fut retenu prisot ier par le duc. L’archevêque de Cologne menaça de bannissement et de mort tous ceux qui iraient rejoindre les gens de Sikingen. Michel Minkwitz, venant à lui

de Brunswick avec deux mille hommes, fut assailli par le landgrave Philippe de Hesse. Celui-ci, après avoir fait prisonnier le chef, sut engager les soldats de Minkwitz à son propre service, en leur promettant une double solde. Les troupes auxiliaires , parties du Limbourg, du Luxembourg ot de la Westphalie, ne purent non plus arriver jusqu’à Trêves, tandis que l’électeur Louis du Palalinat, ancien ami et protecteur de Sikingon, se déclarant tout-à-coup contre lui, marcha à sa rencontre avec une armée très-considérable. N’ayant pas assez de troupes pour pouvoir soutenir un choc en rase campagne, Sikingen jugea à propos do lover le siège de Trêves et de rentrer dans ses bourgs. D'une guerre offensive il passa sagement à la défensive. Le 7 octobre il leva le siège, le 8 il fut mis au ban de l’empiro.

Deux électeurs et un landgrave, avec une armée do trente mille hommes, fondirent alors sur ses amis avec une fureur sauvage. D’abord ils démolirent et pillèrent les bourgs de Hartmann et de Kronberg. Mêmes scènes de ravage au château de Saalmunster appartenant à Frowin de Hutten. L’évêque de Mayence fut forcé de payer vingt-cinq mille florins de contribution pour avoir livré le passage du Rhin à quelques cavaliers de Sikingen ; enfin on mit le siège devant le Landstuhl, un des bourgs les mieux fortifiés de Sikingen, oh il s’était jeté avec ses troupes.

La cause de Sikingen était loin d’être perdue. Hutten s’était rendu en Suisse pour lui amener des paysans qui dans la guerre avaient bien une autre valeur que des soldats mercenaires ; les Strasbourgeois n'attendaient plus que son retour pour marcher; le prince de

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Furstemberg était prêt à le joindre; Balthasar Slœr embauchait des soldats dans les provinces rhénanes, Franz Voss dans la basse Allemagne; la Bohême môme envoya de l’argent et promit des soldats. Sikingen n’avait qu’à soutenir le siège jusqu’au printemps et une armée considérable l’aurait délivré ; mais un jour, pendant qu’il examinait une meurtrière, une bombe lancée du camp ennemi brisa un échafaudage contre lequel il s’appuyait, et le jeta sur la pointe d’une poutre qui lui fit une blessure mortelle.

Porté sur son lit par ses fidèles soldats, Sikingen se plaignit un moment de la lenteur et do la tergiversation de ses amis; bientôt les voiles de la mort couvrirent ses yeux et obscurcirent ses facultés ; ses gens découragés demandèrent à capituler. L’agonie du pauvre Franz commença avoc l’ontrée des princes dans son château. L’évêque de Trêves et le landgrave de Hesse eurent assez peu de compassion de son état pour lui fairo dos reproches; mais Sikingen, faisant un effort, se mit sur son séant et leur montra la porte en disant : « Dieu jugera entre nous. » On l’invita à se confesser; il répondit qu’il s’était confessé dans son cœur. Il prononça le nom d’Ulric et mourut... Une année après, la Guerre des Paysans éclata dans toute son ardeur. Avec un chef comme Sikingen, elle eût peut-être changé la face de l’Europe...

Qu’on se figure le pauvre Hulten apprenant la mort de son malheureux ami. Il tomba à la renverse, et en se relevant il s’écria : « Avec Franz , mon âme est morte : il ne me reste qu’à le suivre. »

Tous les malheurs, toutes les calamités de sa jeunesse fondirent une seconde fois sur lui. Pauvre et

fugitif, il erra encore une fois de village en village, de bois en bois, de cabane en cabane, pour se soustraire à ses nombreux ennemis. A Zurich , où il se présenta chez Erasme, celui-ci non-seulement lui défendit sa porte, mais, le dénonça auprès de l'autorité de la ville, afin de n’étre pas compromis par la présence d’un ancien ami.

Une seule fois encore l’esprit de Hutten flamboya de tout son éclat. Il trouva moyen de publier une brochure contre Erasme , dans laquelle il le dénonça au mépris de la postérité ; mais ce fut là son dernier effort. Grâce à la charité de Zwingli, Hutten trouva un asile à Pfarrdorf , dans l’île d'Uffenau. Il y mourut à l'âge do trente-cinq ans, un an après la mort de son ami Franz. Comme Démosthènes, ses derniers mots furent : « Malédiction aux traîtres I » Il no laissa ni papiers , ni livres , ni argent , ni meubles : rien qu’une plume !

« Jeunesse allemande ! s’écrie l’historien Zimmerman, génération d’égoïsme et de succès matériel, va à Uffenau verser une larme sur le plus grand homme , le plus grand écrivain, le plus grand patriote de l’Allemagne. Apprends-y à aimer ton pays et l’humanité, à le sacrifier pour eux, s'il le faut ; mais ne te fais point illusion, ne compte pas sur le peuple allemand, peuple ingrat si jamais il en fut; ne compte pas non plus sur la gloire : elle n’est plus qu’une affaire de coterie. Erasme vécut grandement et fut honoré par les hommes de son époque ; Luther, d’abord l’homme du peuple , puis l’homme des princes , est respecté parmi nous; mais Ulric de Hutten, qui — seul — fut plus grand que tous les réformateurs ensemble, Hutten

a été méconnu des Allemands, et il est presque inconnu à l’étranger. Souvent il n’avait pas de quoi se couvrir, lui qui délaissa sa propre fortune pour se vouer à la régénération de son pays, et maintenant qu’il est mort, sa tombe est encore veuve d’un monument digne de lui, tandis qu’on élève des mausolées à des hommes qui , à côté de lui , sont de véritables pygmées... Le seul monument digne de Hutten , dit en terminant l’écrivain allemand, ce serait l’unité et la liberté de notre patrie.

» Quand l’Allemagne sera telle que Hutten et Sikingen l’ont rêvée, alors seulement ils auront un monument grand comme leur pays et brillant comme le soleil ! »

« Ah ! s’écria Camerarius , l'ami de Mélancbton , en apprenant la mort de ces deux hommes, c’est à douter de la Providence. Hutten et Sikingen auraient changé la face de l’Allemagne, et peut-être celle de toute l’humanité I »

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