A MONSIEUR LE BARON DE NUCINGEN
A Paris.
n Mon cher baron,
» Le porteur de celle lettre est M. César Uirot- Irau, adjoint au maire du deuxième arroudissriiiriil ri Van des industriels les plus renommés de /<i par fumerie parisienne ; il désire entre/- en rehih'ou avec vous. Faites de confiance tout ce qu'il rrul rons demander : eu rot)li<jeant , vous obliijcz
w Volrc ami ,
)) Y. DU TîLLET. »
Du Tillet ne mit pas de i>oint sur Ti de son nom. Pour ceux avec lesquels il faisait des alTaires , cette errem' volontaire était un signe de convention. Les recommandations les plus vives , les chaudes et favorables instances de sa lettre ne signifiaieni rien alors. Cette lettre, où les points d'exclamation suppliaient, où du Tillet se mettait à genoux, était arrachée par des considérations puissantes ; il n'avait pas pu la refuser; elle devait être regardée comme non avenue. En voyant l'i sans point, son ami donnait alors de l'eau bénite de cour au solliciteur. Beaucoup de gens du monde et des plus considérables sont joués ainsi comme des enfans pur les gens d'affaires , par les banquiers, parles avocats qui tous ont une double signature, l'une morte, l'autre vivante. Les plus fins y sont pris. Wmv reconnaître cette ruse , il faut avoir éprouvé le double effet d'une lettre chaude et d'une lettre froide.
— Vous me sauvez, du Tillet! dit César en lisant celte lettre.
— Mon Dieu! dit du Till<l, allez demander de
l'argent, Nucingen en lisant ma lettre vous en donnera tant que vous en voudrez. 3falheureusement mes fonds sont engagés pour quelques jours ; sans cela, je ne vous enverrais pas chez le prince de la haute banque , car les Relier ne sont que des pygmées auprès du baron de Nucingen : il eût été Law, s'il n'était pas Nucingen. Mais avec ma lettre vous serez en mesure le quinze janvier, et nous venons après. Nucingen et moi nous sommes les uieilleui's amis du monde, il ne voudi^ait pas me désobliger jxjiir un million.
— C'est comme un aval, se dit en lui-même Birolteau ipii s'en alla pénétré de reconnaissance |)oiîr du Tillet. Eh bien, se disail-il, mi bienfait n'est jamais [)erdu !
Et il philosophait à perle de vue. Une pensée
aigrissait son boidieur. Il avait bien pendanl
([uel([ues jours empêché sa femme de mettre le
nez dans les livres, il avait rejeté la caisse sur le
dos de Céleslin eu Taidanl, il avait pu vouloir
que sa femme et sa (llle eussent la jouissau( v ,1,.
'x'I appartement quil leur avait aiTaj)g('- . iueu- II. 8
M4 ; mais ces premiers petits bonlieiirs épuisés . madame Birotteau serait morte plutôt que de renoncer à voir par elle-même les détails de sa maison , à tenir, suivant son expression , la queue de /a poêle. B'irollenii se trouvait au bout de son latin ; il avait usé tous ses artifices pour lui dérober la connaissance des symptômes de sa gêne. Conslance avait fortement improuvé l'envoi des mémoireè, elle avait grondé les commis, et accusé Célestin de vouloir ruiner sa maison ;, croyant que Célesîin seul avait eu cette idée. Célestin s'était laisse* gronder par ordre de Birotteau. Madame César, aux yeux des commis , gouvernait le parfumeur, car il est possible de tromper le public , mais non les gens de sa maison sur celui qui a la supériorité réelle dans un ménage. Birotteau devait avouer sa situation à sa femme , car le compte avec du Tilîet allait vouloir une juslification. Au relour, Birotteau ne vil pas sans frémir Constance à son comjitoir, vérifiant le livre d'échéances et faisant sans doute le compte de caisse.
— Avec quoi paieras-lu demain? lui dit-elle à Uweille quand il s'assit à côté d'elle.
— Avec de l'argent, repondit-il en tirant ses billets de Banque et en faisant signe à Célestin de les prendre.
— Mais d'où viennent-ils?
— Je te conterai cela ce soir. Cëlestin , insciù- \%z fin mais , un billet de dix mille francs , ordre du Tillet.
— Du Tillel, dit Constance frappée de terreur.
— Je vais aller voir Popinot, dit César. Ces* mal à moi de ne pas encore avoir été le visiter chez lui* Yend-t-on de son huile?
— Les trois cents bouteilles qu'il nous a données sont parties !
— BiroUeau , no sors pas, j'ai à le parler, lui <étt Constance en prenant César par le l»ra&et en ren(rainanl dans sa chambre avec une pi'écipilarion qui dans toute auîre circonstance ewt tiiit rir<*.
— Du Tillrt^ dit-elle quand elle fut seule ave* siHi mari; et après sèlre assurée qa il n'y avaii
<iue Césarine avec elle , du Tillet qui nous a volé mille écus ! Tu fais des affaires avec du Tillet! un monstre... qui voulait me séduire! lui dit-elle à l'oreille.
— Folie de jeunesse , dit Birotteau devenu tout à coup esprit fort.
— Écoute , Birotteau , tu te déranges ! tu ne vas plus à la fabrique. 11 y a quelque chose , je le sens ! Tu vas me le dire , je veux tout savoir ?
— Eh bien ! dit Birotteau , nous avons failli être ruinés, nous l'étions même encore ce matin , mais tout est réparé !
Et il raconta l'horrible histoire de sa quinzaine.
— Voilà donc la cause de ta maladie ! s'écria Constance.
— Oui , maman , s'écria Césarine. Va, mon père a été bien courageux. Tout ce que je souhaite , est d'être aimée comme il t'aime ! Il ne pensait qu'à ta douleur.
— Mon rêve est accompli , dit la pauvre femme en se laissant tomber sur sa causeuse au coin de son feu, pâle, blême, épouvantée. J'avais prévu
tout. Je te l'ai dit dans cette fatale nuit, dans notre ancienne chambre que tu as démolie , il ne nous restera que les yeux pour pleurer. Ma pauvi-e Césanne! je...
— .\llons, te voilà , s'écria Birotteau. Ne vas-tu pas m'ôter le courage dont j'ai besoin !
— Pardon , mon ami , dit Constance en prenant la main de César et la lui serrant avec une tendresse qui alla jusqu'au cœur du pauvre homme. J'ai tort , voilà le malheur venu , je serai muette , résignée, pleine de force. Non, tu n'entendras jamais une plainte. Elle se jeta dans les bras de César , et y dit on pleurant : Courage , mon ami . courage. J'en aurais pour doux , s'il on était besoin!
— Mon huile , ma fommc , mon huile nous sauvera.
— Que Dieu nous protège ! dit Constance.
— Anselme ne secouiia-t-il donc pas mon père? dit Césarine.
— J<^ vais lo voir, [s'curia César trop ému pai* ra<ronl déchiiant de sa femme qui no hii était pas
connue tout entière, même après dix-neuf ans. (Constance, n'aie plus aucune crainte. Tiens, lis b lettre de du Tillet à M. de Nucingen , nous sommes sûrs d'un crédit. J'aurai d'ici là gagné mon procès. D'ailleurs , ajouta-t— il en faisant un mensonge nécessaire, nous avons notre oncle Pillerault, il ne s'agit que d'avoir du courage.
— S'il ne s'agissait que de cela, dit Constance en souriant.
Biiotteau, soulagé d'un grand poids, marcha comme un homme mis en liberté , quoiqu'il éprouvât en lui-même l'indéfinissable épuisement qui suit les luttes morales excessives où se dépensent plus de fluide nerveux, plus de volonté qu'on ne doit en émettre journellement , et où l'on prend , pour ainsi dire , sur le capital d'existence. Birotteau était déjà vieilli.
La maison A. Popinot, rue des Cinq-Diamans , .ivait bien changé depuis un mois. La bouti(]ne «'tait repeinte. Les casiers rechampis et pleins de bouteilles rt?jouissiiient l'œil de tout commerçant qui connaU les symptômes de la prospérité. Le
plancher de la boutique était encombré de papiers «remballage , le magasin contenait de petits tonneaux de différentes huiles, dont la commission avait été conquise à Popinot par le dé voué Gaudissart. Les livres et la comptabilité, la caisse étaient au-dessus de la boutique et de l'arrière-boutique. Une vieille cuisinière taisait le ménage de tiois <'ommis et de Popinot. Popinot habitait le coin de sa boutique , dans un comptoir fermé par un vitrage, et se montrait avec un tablier de serge, de doubles manches en toile verte, la plume h. l'oreilk', «juand il n était pas plongé dans un tas de papiers, comme au moment où vint Birotteau et où il dépouillait son courrier, plein de traites et de lettres de connnande.
A ces mots : — Eh bien ! mon garçon ? dits i>ar son ancien pation , il leva la tète , ferma sa cabane à < lef, et vint d'un air joyeux, le bout du nez rouge, car il n'y avait pas de feu dans sa bouti(ïne, d(UH la porte lestait ouverte.
— Je craignais que vous ne vinssiez jamais, dii Popinot d'uu air respectueux.
Les commis accoururent a oir le grand homme de la parfumerie, l'adjoint décoré, l'associé de leur patron. Ces muets hommages flattèrent le parfumeur . Birotteau , naguère si petit chez les Keller , éprouva le besoin de se kelleriser ; il se caressa le menton , sursauta vaniteusement à l'aide de ses talons, en disant ses banalités.
— Eh bien ! mon ami , se lève-t-on de bonne heure , lui demanda-t-il.
— Non , l'on ne se couche pas toujours, dit Popinot, il faut se cramponner au succès. . .
— Eh bien ! que disais-je ? mon huile est une 1 or tune.
— Oui, monsieur , mais les moyens d'exécution y sont pour quelque chose, je vous ai bien monté votre diamant !
— Au fait , dit le parfumeur . où en sommesnous? Y a-t-il des bénéfices ?
— Au bout de vingt jours , s'écria Popinot, y f»ensez-vous ? L'ami Gaudissart n'est en route que depuis treize jours et a pris une chaise de i^oste sans me le dire. Oh ! il est bien dévoué ; nous devons
CÉS\R BIROTTEAU. i21
beaucoup à mon onde! Les journaux, dit-il à l'oreille de Birotteau , nous coûteront douze mille IVancs.
— Les journaux ! s'écria l'adjoint.
— Vous ne les avez donc pas lus ?
— Non.
— Vous ne savez rien alors, dit Popinot.
— Vingt mille francs d'affiches , cadres et impressions ! cent mille bouteilles achetées, tout est sacrifice en ce moment. La fabrication se fait sur une grande échelle. Si vous aviez mis le pied au faubourg où j'ai passé souvent les nuits, vous auriez vu un petit casse-noisette de mon invention «pii n'est pas piqué des vers. Pour mon compte, j'ai fait ces cinq derniers jours dix mille francs rien qu'en commissions sur les huiles de drojiuerie.
— Quelle lionne tête ! dit Birotteau en posant sa main sur les cheveux du pelil Popinot et les remuant comme si Popinot était un bambin, .le l'ai deviné.
Plusieurs personnes entrèrent.
— A dimanche , nous dînons chez ta lante Ragon, dit Birotteau qui laissa Popinot à ses affaires en voyant que la chair fraîche qu'il était venu sentir n'était pas découpée.
— Est-ce extraordinaire ! Un commis devient négociant en vingt-quatre heures, pensait Birotteau qui ne revenait pas plus du bonheur et de l'aplomb de Popinot que du luxe de du Tillet. Anselme vous a pris un petit air pincé , quand je lui ai mis la main sm- la tête, comme s'il était déjà François Relier.
Birotteau n'avait pas songé que les commis le regardaient et qu'un maître de maison a sa dignité à conserver chez lui. Là , comme chez du Tillet , le bon homme avait fait une sottise par bonté de cœur, et faute de retenir un sentiment vrai, bourgeoisement exprimé. César aurait blesst^ lout autre homme qu'Anselme.
Ce dîner du dimanche chez les Ragon devait être la dernière joie des dix-neuf années heureuses du ménage de Birotteau , joie complète d'ailleurs. Ragon demeurait rue du Pelit-Bourbon-Saint-
OÉSAR BIROTTEAU. 123
Sulpice, à un deuxième étage, dans une antique maison de digne apparence , dans un vieil appartement à trumeaux où dansaient les bergères en paniers et où paissaient les moutons de ce dixhuitième siècle dont les Ragon représentaient si bien la bourgeoisie grave et sérieuse, à mœurs comiques, à idées respectueuses envers la noblesse , dévouée au souverain et à l'égbse. Les meubles, les pendules, le linge, la vaisselle, tout était patriarcal, à formes neuves par leur vieillesse même. Le salon, tendu de vieux damas, orné de rideaux en brocatelle, ofl'rait des duchesses, des bonheurs du jour, un superbe Popinot, échevin de Sancerre , peint par Latour , le père de raa- «lame Ragon , un Ijonhomme excellent en peinture et qui souriait comme un parvenu dans sa gloire. \u logis, madame Ragon se complétait par un petit chien anglais de ki race de ceux deCharleis II, <jui faisait un merveilleux effet sur son petit soi)ha dur , à formes rococo qui, certes, n'avait jamais joué le rôle du sopha de Ci(''])illon. Parmi toutes leurs vertus, les Ragon se n'(ommandai(Mit par la
conservation de vieux vins arrivés à un parfait dépouillement , et par hi possession de quelques liqueurs de madame Anfoux, que des gens assez entêtés pour aimer sans espoir, disait-on, la belle madame Ragon lui avaient rapporté des Iles. Aussi leurs petits dîners étaient-ils prisés ! Une vieille cuisinière, Jeannette, servait les deux vieillards avec un aveugle dévoûment ; elle aurait volé des fruits pour leur faire des confitures ! Loin de porter son argent aux caisses d'épargne , elle le mettait sagement à la loterie, espérant apporter un jour le gros lot à ses maîtres. Le dimanche où ses maîtres avaient du monde , elle était malgré ses soixante ans h la cuisine pour surveiller les plats, à la table jjour servir avec une agilité qui eût rendu des points à mademoiselle Mars, dans son rôle de Suzanne du Mariage de Figaro.
Les invités étaient le juge Popinot, l'oncle Pillerault, Anselme, les trois Birotteau, les trois Matifat et l'abbé Loraux.
Madame Matifat, naguère coifïee en turban [>our danser , vint en robe de velours bleu, gros
bas de coton et souliers de peau de chèvre , des gants de chamois bordés de pehiche verte et un chapeau doublé de rose , orné d'oreilles d'ours.
Ces dix personnes furent réunies à cinq heu- ]'es. Les vieux Ragon suppliaient leurs convives d'être exacts. Quand on les invitait , on avait soin de les faire dîner à cette heure , car ces estomacs de soixante-dix ans ne se pliaient point aux nouvelles heures prises par le bon ton. Césarine savait que madame Ragon la placerait à côté d'Anselme , toutes les femmes , même les dévotes et les sottes, s'entendent en fait d'amour. La lille (lu parfumeur s'était donc mise de manière à tourner la tête à Popinot. Sa mère qui avait renoncé, non sans douleur, au notaire , lequel jouait dans sa pensée le rôle d'un prince héréditaire , contribua, non sans d'amères rédexions , à cette toilette. Constance descendit le pudique fichu de gaze pour découvrii- un p(Mi les épaules de Césarine et laisser voir l'attachemeiU du col qui élail (lune lenianiiiabic éli'gaïKv. Le corsage à la grecque , croise'' i\i' gauche à droite, à cinq plis, pouvaii
Iâ6 CÉSAR BIROTTEAU.
s-enlr' ouvrir et montrer de délicieuses rondeurs. La robe mérinos gris de plomb à falbalas bonlés d'agrémens verts, lui dessinait nettement la taille qui ne parut jamais si fuie ni si souple. Ses oreilles étaient ornées de pendeloques en or travaillé, ses cheveux relevés à la chinoise permettaient au regard d'embrasser les suaves fraîcheurs d'une peau nuancée de veines, où la vie la plus pure tklatait aux endroits mats. Enfui Césarine était si c'oquettement belle que madame Matifat ne put s'empêcher de l'avouer, sans s'apercevoir que la mère et la fille avaient compris la nécessité d'ensorceler le petit Popinot.
M. Birotteau , ni sa femme , ni madame Matifat ne troublèienl la douce conversation que les lieux enfans enflammés par l'amour, tinrent à voix basse dans une embrasure de croisée où le fi'oitl ik'ployait ses bises fenestrales. D'ailleurs la conrersation des giandes personnes s'anima quand le juge Popinot laissa tomber mi mot sur la fuite lie Roguin , en faisant observer que c'était le seftHid notaire (pii manquait, et que pareil crime
CÉSAR BIROTTEAU. f^T
était jadis inconnu. Madame Ragon;, au mot de Roguin, avait poussé le pied de son frère , Pillerault avait couvert la voix du juge , et tous deux lui montraient madame Bipotteau.
— Je sais tout , dit Constance d'une voix h la fois douce et peinée.
— Eh bien ! dit madame Malifat à Birotteau qui baissait humblement la tête, combien vous emporte-t-il ? s'il fallait écouter les bavardages, vous seriez ruiné.
— Il y avait à moi deux cent mille francs. Quant aux quarante qu'il m'a fait imaginairement prêter par un de ses cliens dont l'argent était dissipé , nous sommes en procès.
— Vous le verrez jugei' cette semaine , dit Popinol. J'ai pensé que vous ne m'en voudriez pas d'<'xpli(iuer votre situation à M. le président ; il a ordonné la coumumication des papiers de Roguin dans la chambre (hi conseil , afin d'examiner depuis (pielle époque les fonds du jnêlcur étaient détournés et les preuves du fail allc'gni' [JarDcrvillc. qui a plaidé lui-même pour vous éviter des frais.
i28 CÉSAR BIROTTEAU.
— Gagnerons-nous? dit madame Birolteau.
— Je ne sais, répondit Popinot. Quoique j'appartienne à la chambre où l'affaire est portée, je m'abstiendrais de délibérer quand même on m'appellerait.
— Mais peut-il y avoir du doute sur un procès aussi simple? dit Pilh^rault. L'acte ne doit-il pas faire mention de la livraison des espèces, et les notaires déclarer les avoir vu remettre par le prêteur à l'emprunteur ? Roguin irait aux galères s'il était sous la main de la justice.
, — Selon moi , répondit le juge , le prêteui- doii se pourvoir contre Roguin sur le prix de la charge et du cautionnement ; mais en des affaires encvn»' plus claires, quelquefois , à la cour royale, les conseillers se trouvent six contre six.
— Comment, mademoiselle, monsieur Roguin s'est enfui , dit Popinoî intendant enfin ce qui s<' disait. Monsieur César ne m'en a rien dit, moi (jiii donnerais mon sang pour lui...
Césarine comprit que toute la famille tenaii dans ce pour lui , car si l'innocenie lille eut nukuinm
ckhAr BiftontAi . 120
l'accent, elU- ik* pouvait so tromjKr au icgard qui l'enveloppa d'une tïaniuio [>ouipre.
— Je le savais bien, et je le lui disais , mais il a tout caché à ma mère et ne s'est confié qu'à moi !
— Vous lui avez parlé de moi dans cette circonstance , dit Popinot , vous lisez dans mon cœur , mais y lisez- vous tout ?
~ Peut-être !
— Je suis bien heureux , dit Popinot. Si vous voulez m'ôter toute crainte , dans un an je serai si riche que votre père ne me recevra plus si mal quand je lui parlerai de notre mariage. Je ne vais [)lus dormir que cinq heures par nuit...
— Ne vous faites pas mal , dit C('sarine avec un accent iniinital)lc en jetant à T^opinot un regard oîi se lisait toute sa pensée.
— Ma fenune , dit César en sortant de table, j»' crois que ces jeunes gens s'aiment.
— Eh bien ! (ant mieux , dit (Constance dun son de voix grave , ma lille serait la femme d'un lionune de tête et plein d'('*nergi<.* : le talent est la plus belle dot d'un prél<'n<lu.
130 riSAR BIROTÏEAU.
KUe se hâta do qiiiller le saloo et (raller clans la chambre de madame Rai:' on. César avail dit pen^ dant le dîner qnelques phiases qni avaient fait sourire Pillerault et le juge, tant elles accusaient d'ignorance, et qui rappelèrent h cette malheureuse l'eratné combien son pauvre mari se trouvait peu de force à lutter contre le malheur. Constance avait des larmes sur le cœur, elle se défiait instinctivement de du Tillet, car loules les mères savent le
Timeo danaos et dona ferentes ,
sans savoir le latin. Elle pleura dans les bras de sa iille et de madame îiagoji sans voidoir avouer la cause de sa peine.
— C'est nerveux î <!ii-ellc.
Le reste de la soirée fut donnée aux caries par les vieilles gens, et par les jeunes à ces délicieux petits jeux dits innocens parce qu'ils couvrent les innocentes malices des amours bourg(^ois. Les Matifnt se mcMèrent des petits jeux.
— César, dit Constance en revenani , va dès le trois chez M. le l)arnn de Nucincfen. afin d'êlresûr
CÉSAR BIROTTEAU. Itl
de ton échéance du quinz eloiig-leinps à l'avance. S'il arrivait quelque anicroche, esl-ce du jour au lendemain que tu trouverais des ressources?
— J'irai , ma lemme , répondit César qui serra la main de Constance et celle de sa fille en ajoutant : Mes chères biches blanches, je vous ai donné de tristes étrennes !
Dans l'obscurité du fiacre, ces deux femmes, qui ne pouvaient voir le pauvre parfumeur, senlirenl des larmes tombées chaudes sur leurs mains.
— Espère, mon ami , dit Constance.
— Tout ira bien, papa, monsieur Anselme Popinotm'a dit qu'il verserait son sang pour loi !
— Pour moi , repiit César , et pour la famille, n'est-ce pas? dit-il en prenant un air gai.
Césarine serra la main tle son père , de manière à lui dire qu'Anselme ('tait S(m lianc('.
Pendant les trois premieis jours de l'aiiiuv , il fut envoyé deux cents cartes chez lîirotteau. Cette aflluence d'amitiés fausses, ces témoignages de favf»w sont horribles pour les gens <pii se voirnl entraînés |>ar le courant r|n inaliieur. l>iro(t(^an se
présenta trois ioh vainement à l'hôtel du fameux banquier royaliste, le baron de Nucingen. Le commencement de l'année et ses fêtes justifiait assez l'absence du financier. La dernière fois, le parfumeur pénétra jusqu'au caliinet du banquier où le premier conmiis lui dit que M. de Nucingen, rentré il cinq heiu-es du matin d'un bal donné par les Relier, ne pouvait pas être visible à neuf heures et demie. BiroiSeau sut intéresser à ses alYaires le premier conmiis auprès duquel il resta près d'une demiheure il causei*. Dans hi journée, ce ministre de la maison Nucingen lui écrivit que le l)aron le recevrait le lendemain douze à midi. Quoique chaque heure apportât une goutfe dabsinthe, la journée [)assa Jivecune efTrayante rapidité. Le parfumeur vint en fiacre et se fit arrêter ii un pas de l'hôtel dont la (OUI" ('tait encombrée de voitures. Le pauvre honnête homme eut le cœur bien serré à l'aspect des splendeurs de cette maison célèbre.
— Il a pourtant liquidé deux fois , se dit-il en montant le superbe escalier garni de Heurs, en traversant les somptueux apparlemens par lesquels
CÉSAR BIROTÏEAU. 133
la baronne Delphine de Nucingen s était rendue célèbre , Elle avait la prétention de livaliser les plus riches maisons du faul^ourg Saint-Germain, où elle n'était pas encore admise,
La baron déjeunait avec sa femme. Malgré le nombre de gens qui l'attendaient dans ses bureaux, il dit que les amis de du Tillet [)ouvaient entrer à toute heure. Birotteau iressaiilii d'espérance en voyant le changement (ju'avait [iroduit le mot du baron sur la figure d'abord insolente du valet de chambre.
— Baiionnez-nm , ma khaitc . tlit le baron à sa femme se levant el faisant une petite inclination de tète à Birotteau , mé meinnc sir clr r/nc ponup. reuya liste liai lami draieindime Icli Di/el. Taillurs, momir hai aljoiiind li iHssiènie anontusscment et tonne les pâlies d'tne maniiissensse fiassiatique, li feras sans tille sa connaissance afec plésir.
— Mais je serais très llatti'-e (rallfi" pjiMidi-e des leçons chez madame Birollraii. cai- rerdinaiid...
— Allons, p(M)sa le paiiMnictir . ««Ilr j.- iiomm»' Ferdinand tout rouit.
Ki4 <:ÉSAR BIROTTEAU.
— Nous a parlé de ce bal avec une admiration d'autant plus précieuse qu'il n'admire rien. Ferdinand est un critique sévère, fout devait être parlait. En donnerez-vous bientôt un autre ?demanda-t-elle de l'air le plus aimable.
— Madame, de pauvres gens comme nous s'amusent rarement , répondit le parfumeur ignorant si c'était raillerie ou compliment banal.
— Meinnesir Rohaude a tiriché la rezdoration le fos habbar démens, dit le baron.
— Ah! M. Pioiiault! un joli petit architecte qui revient de Kome, dit Delphine de iNucingen, j'en raftole, il me l'ait des dessins délicieux sur mon album.
Aucun conspirateur géhenne par le questionnaire à Venise ne fut plus mal dans les brodequins de la torture que Birotteau ne l'était dans ses vètemens. Il tjouvait un air goguenard à tous les mots.
— 37s lonnons essi le bêlh pâlies , dit \r baron en jetant un regard inquisitif sur le parfumeur. Vis foijez ke (Il lai monte san melle !
):i:s\K HiKoiTtAi. 135
— Moiisieui- Kii'oUeau veut-il (lëjeuiier sans cel'énionie avec nous? dit Delphine en montrant sa table somptueusement seivie.
— Madame la baronne , je suis venu poui- alla ires et suis
— Vis! dil le baron. Mon lame bermeddez-ris le bar 1er t' if (1res?
Delphine lit un petit mouvement d'assentiment en disant au baron : — Allez-vous acheter de la parfumerie ?
Le baron haussa les (épaules et se retourna vers César au désespoir.
— Ti Dilel breind lei plis [iffve eindéred à vus, dit-il.
— Knlin, pensa le pauvre négociimt, nous arrivons à la question.
— Afec sa leddre ris affez tan nid mésson eine iirélid ki nai limidé hé bar lais pornes te ma brobre forteine. . .
Le baumc! exhilaraiu que conlenail leau présentée par lanj^e ii A^ar dans le désert devail resscmblei- à la rosée que répandirent dans les veines
136 CÉSAR BIROTTEAi:.
du parfumeur ces paroles semi-françaises. Le tin baron , pour avoir des motifs de revenir sur des paroles bien données et mal entendues, avait gardé l'horrible prononciation des juifs polonais qui se flattent de parler français.
— Et irisse aurez eine yomde gourand. Foici gomment nîs brocéterons . dit avec une bonhomie alsacienne le bon. le vénérable et grand financier.
Birotteau ne douta plus de lien, il était r'ommerçant et savait que ceux qui ne sont pas disposés à obliger, n'entrent jamais dans les détails de l'exécution.
— Che ne vis abbrendrai bas qu'aux crants gomme aux betits, la Panque temanle troisses zignatires. Tonc fous ferez tis iffits à l'ortre te nodre ami ti Dilet, et chi les enferrai leu chour même afec ma zignadire à la Panque et fis am^ez à quadre hires le mondant tis ifits que vis aurez siscîits lei madin. ai au daux te la Panque. Teheu ne feux ni quemmission nihaissegomde, vienne . rarch'aurai lé bonpin; tr via Mvr avréaple,,. Mais rhr mcdr einr
gontission! dit-il en effleurant son nez de son index gauche par un mouvement d'une inimitable finesse.
— Monsieur le baron , elle est accordée d'avance, dit Birotteau qui crut à quelque prélèvement dans ses bénéfices.
— Eine gontission à laguelle chaddache lei plis grant brisse, harcequc die (eusse kè montame H Nichingtienne brenne , gomme il le la tille . tes leizons te montame Pirôdôt.
— Monsieur le baron . ne vous moquez pas de moi , je vous en supplie.
— Mcinnesire Pirôdôt. dit le financier d'un air sérieux, cesde gonfeni, fis nisse infiderez à fodre brochain pal. Mon femme est chalousse, il le feul foir fos habbar démens . tond on li lia titte eine pienne tcheneralle.
— Monsieur le baron !
— Oh! si vis nis refoussez, boind de gomde! vis Mes en rrant fafure. 17/ rlie sais Revisse affiez le hrrp'l h- la Seine l,i a li fcnir.
---■ MoilsKMic !r l>.ir<)M !
tâ8 CÉSAR BmOTTEAU.
— Visse af/iez Lu PillarUère. ein chendilomtnc (rrlinaire te la champre , pou Fentéheine gomme vis ht fis edes faite plesser... o quand de Ceint- Boqque.
— Au treize vendémiaire , monsieur le baron.
— Visse affiez meinnesire te Lasse-et-betle . meinnesire Fauqueleine te Vayateml. . .
— Monsieur le baron !
— Héî terteifle, ne zoyez bas si moiesde, monsir ratjouinde, ché abbris ké le roa affait tite ké fodre pal le...
— Le roi ?. . . dit Birotleau qui nen put savoir davantage.
H entra familièrenieni un jeune lionmie dans l'appartement, et dont le pas reconnu de loin par la belle Delphine de Nucingen l'avait fait vivement rougir.
— Poncliour, mon cher le Marsay ! dit le baron deNucingen, brenezma blace; il y a, m'a-l-on tite, ein monte fa tans mais bourreaux. Clie sais bourqui! les mines le Wortschin tonnerd teux gabitaux de rendes! Vi. chai ressi les yomdes ! Visse affez
CÉSAR BIROTTEAL'. 139
cend mite lifres de rende le plis , nialame tUSichinnkeine. Vi pirrez acheder tis cthindires ei odres papiaulles pour edre choli, gomme si vis en affkz pesouin.
— Hélas ! les Ragon oui veiiclu leurs actions ! s'écria Birotteau.
— Qu'est-ce que ces messieurs ? demauda le jeune élégant en souriant.
— Foilà , dit monsieur de Nucingen en se retournant , car il atteignait déjà la porte , elle me semple que ces bersonnes. . . Te Marsay cezi ai mennesire Pirôdôt, vodre barfumire ki tonne tes pattes Veine manniffissensse liassialique , ai lie tei roa liatégorai....
De Marsay prit son loignon, et du : — Ah c'est vrai , je pensais que cette figure ne m'était pas in- ('onnue. Vous allez donc parfumer vos affaires de quelque vertueux c()sniétiqu<' , les huiler....
— Ai pieu, ces Itaf^fions . reprit le baron en faisant une grimace dliouuue mécontent , afaienl eine gomde cfta/sr moi, cfie les ai /ajorissé tri ne fordinf et ils nont bas si laddeulrc cin cfumr fc plis.
140 CÉSAR BIROrrEAU.
— Monsieur le baron ! s'écria Birotteau.
Le bon homme trouvait son affaire extrêmement obscure , et sans saluer la baronne ni de Marsay, il courut après le banquier. M. deISucingen était sur la première marche de l'escalier , le parfumeur l'atteignit au bas quand il entrait dans ses bureaux. En ouvrant la porte , M. de Nucingen vit un geste désespéré de cette pauvre créature qui se sentait enfoncer dans un gouffre . et il lui dit : — Eh pien! c'esde andenti! foyesse H Dilet , aiharranchez til affec U.
Birotteau crut ([ue de Marsay pouvait avoir de l'empire sur le l)aron, il remonta l'escalier avec la rapidité a"'îne iiiroridelie , se g'iissa dans la salle à manger où la baronne et de Marsay devaient encore se trouver : il avait laissé Delphine attendant son café à la crème. Il vit bien le café servi, mais la baronne et le jeune élégant avaient disparu. Le valet de chambre sourit à l'étonnement du parfumeur qui descendit lentement les escaliers.
('ésar courut chez du Tillel qui était, lui dit-on, à la rampagn*'. chez madame Roguin. Le parfu-
ŒSAR BIROTTEAC- 141
nieur prit un cal)riolel ei paya pour être c ouduii aussi promplement que par la poste à Nogcntsur-Marne. A >'ogent-sur-Marne le concierge lui apprit que Monsieur et Madame étaient repartis à Paris. Birotteau revint brisé.
Lorsqu'il raconta sa tournée à sa femme et à sa fille , il fut stupéfait de trouver sa Constance . ordinairement perchée comme un oiseau de malheur sur la moindre aspérité commerciale , lui donner les i)lus douces consolations et lui aftirmer que tout irait bien.
Le lendemain , Birotteau se trouva dès sept heules dans la rue de du Tillet , au petit jour, en faction. 11 pria le ])ortier de du Tillet de le mettre en rapport avec le valet de chambre de du Tillet en glissant dix francs au portier. César obtint la faveur de parler au valet de chand)re de du Tillet , et lui demanda de l'introduire auprès de du Tillet aussitôt que du Tillet serait visible, et il glissa deux pièces d'or dans la main du valet de chambre de du Tillet. Ces petits sacrilices et ces grandes humiliations , co?iimuiies aux courtisans et aux soUioi-
t42 ۃSAR BIROTTEAU.
leurs, lui permirent d'arriver à son but. A huit heures et demie , au moment où son ancien commis passait une robe de chambre et secouait les idées confuses du réveil, bâillait , se détortillait , demandant pardon à son ancien patron , Birotteau se trouva face à face avec le tigre affamé de vengeance dans lequel il voyait son seul ami.
— Faites . faites ! disait Birotteau.
— Que voulez-vous mon bon Cémrl dit du Tillet.
César livra, non sans d'affreuses palpitations, la réponse et les exigences du baron de Nucingen à l'inattention de du Tillet qui l'entendait en cherchant son soufflet , en grondant son valet de chambre sur la maladresse avec laquelle il allumait son feu. Le valet de chambre écoutait, César ne l'apercevait pas, mais il le vit enfin, s'arrêta confus et repril au coup d'éperon que lui donna du Tillet.
— Allez . allez , je vous écoute î dit le banquier distrait.
Le bonhonmie avait sa chemise mouillée. Sa sueur se gla(>'» ((unnd du Tillet dirigea son regard
fixe sur lui , lui laissa voir ses prunelles d'argent . tigrées par quelques fils d'or en le perçant jusqu'au cœur par une lueur diabolique.
— Mon cher patron, la Banque a refusé des effets de vous passés par la Maison Clapai'on à Gigonnet , sans garanlie , est-ce ma faute ? Comment vous , vieux juge consulaire , faites-vous de pareilles boulettes? Je suis avant tout banquier. Je vous donnerai mon aj'gent , mais J€ ne saurais exposer ma signature à recevoir un refus de la lian({ue, je n'existe que par- le crédit, nous en sommes tous là. Voulez-vous de l'argent ?
— Pouvez-vous nie donnei" loul ce donlj'ai besoin ?
— Cela dé[)end de la somme à payer ! Combien vous faut-il ?
— Trente mille francs.
— Puj] lit du Tillet en éclalanl de rir(.'.
Kn entendant ce rire, le i)arfumeur. abusé pa le luxe <!<' (lu Tillcl , voulut y voir le rire d un iionunc pdui- «pii la soniiiic clail peu de cbose, il respira.
144 OÉSAR BIROTTEAU.
Du lillei sonna.
— Faites monter mon caissier.
— 11 n'est pas arrivé , monsieur , répondit le valet de chambre.
— Ces drôles-là se moquent de moi ! il est huit heures et demie , on doit avoir fait ponr un million d'affaires à cette heure-ci.
Cinq minutes après , M. Legras monta.
— Qu avons-nous en caisse?
— Vingt mille francs seulement. Monsieur a donné l'ordre d'acheter pour trente mille francs de rente au comptant, payables le quinze.
— C'est vrai . je dors encore.
Le caissier regarda Birotteau d'un air louche el sortit.
— Si la vérité était bannie de la terre , elle confierait son dernier mot h un caissier, dit du Tillet. N'avez-vous pas un intérêt chez le petit Popinot qui vient de s'établir? dit-il après une horrible pause pendant laquelle la sueur emperla le front du [)arfumeur.
— Oui , dit naïvement Birotteau . crovez-vous
que vous pouiTiez m'escompter sa signature pour \me somme importante ?
— Apportez-moi cinquante mille francs de ses acceptations , je vous les ferai faire à un taux raisoimable chez un certain Gobseck, très doux quand il a beaucoup de fonds à placer, et il en a.