‹ Histoire de la grandeur et la décadence de César BirotteauChapitre 16 sur 24 · RÉPONSE DE FRANÇOIS A CÉSAR BIROTTEAU · texte numérisé non relu

RÉPONSE DE FRANÇOIS A CÉSAR BIROTTEAU

Tours , 17 courant.

« Mon bien-aimc frère , ta lettre m'a causé la j)lus vive afllK tion. Après l'avoir lue, je suis allé offrir à Dieu le saint-sacrifice de la messe à ton intention , en l'intercédant par le sang que son lils, noire divin rédompteur, a répandu pour nous , de jeter sur tes peines im regard nniséri- <!ordieux. Au moment où j'ai prononcé mon oraison Pro meo fralre Cœsare, j'ai eu les yeux pleins de larmes en pensant à toi , de qui , par malheur , [g suis S(''par(î dans les jours où tu dois avoir besoin des seeouis de l'a niilic' fraternelle. Mais j'ai songé <pi<' le digne e( v<''n(''raMe M. Pilleraidl nie remplacer;! siins d()ul<'. Mon cher ('('sar , nonhlie pas au milieu de tes chagi'ins <pie c(M(e vie estime vie d'épreuves et de passage; (piunjour H. 13

nous serons récompensés d'avoir soidTt rt pour le Niiint nom de Dieu , pour sa sainte église , pouiavoir observé les maximes de l'Évangile et pratiqué la vertu ; autrement les choses de ce monde n'anraient point de sens. Si je te redis ces maxi- «les, en sachant coml)ien tu es pieux et bon. ( rst qu'il peut arriver aux personnes qui, comme îoj, sont jetées dans les orages d'i monde e( (lancées sur la mer périlleuse des intérêts humains, di* se permettre des blasphèmes au milieu desailversités, emportés qu'ils sont par la douleur. INc maudis ni les hommes qui te blesseront, ni Dieu •!i|iii mêle à son gré de lamertume à îa vie. jSr regarde pas ht terre, au conU'airc , lève toujours les yeux au ciel : de lii viemient des consolations pour les faibles, lii sont les richesses ik's pauvres, là sonl les terreurs du liche

— Mais Birotteau , lui dil sa Icmme, passe donc cela, et vois s'il nous envtnc (pKlfjue chose.

— Nous la relirons souvent , repiiî le marchand en essuyant ses larmes.

CÉSAR BIROTTEAU. lî).')

VjH voulant parcourir la letlie il l'entrouvrii . ,wij mandat sur le trésor royal faillit tomber.

— J'étais bien sûr de lui, pauvre frère , di( '.Birolicau en saisissant le maudi^L

« — J'ai été chez madame de Lislomère, repiit-il eiî lisant d'une voix entrecoupée par les pleurs, ei sans lui dire le motif de ma demande, je lai priée de me prêter tout ce dont elle pouvait dis- \)()sev en ma faveur, afin de grossir le fruit de iiies économies. Sa générosité m'a permis de compli»ter une sonnnc de mille francs, je te l'adressa <n un mandat du receveur-général de Tours sur li- Tré'sor. )>

— La belle avauce! dit ConsUmce en regai-daiil (V'sarine.

« En relranclianl quelques superfluiU's dans ni:j N je, j(î pourrai rciidic eu trois ans à madame d«- Lislomère les quatre cents francs qu'elle m'a prêtés, ainsi ne l'en inquiète pas mon cher ('('sar. .)<•

t'envoie tout ce que je possède dans le monde , en souhaitant que cette somme puisse aider à une heureuse conclusion de tes embarras commerciaux, qui, sans doute ne seront que momentanés. Je connais ta délicatesse , et veux aller au devant de tes objections. Ne songe ni à me donner aucun intérêt de cette somme , ni à me la rendre dans un jour de prospérité qui ne tardera pas à se lever pour toi , si Dieu daigne entendre les prières que je lui adresserai journellement. D'après ta dernière reçue il y a deux ans , je te croyais riche , et pei>sais pouvoir disposer de mes économies en faveur des pauvres; mais maintenant, tout ce que j'ai t'appartient. Quand lu auras surmonté ce grain passager de ta navigation , garde encore cette somme pour ma nièce Césarine , afin que , lors de son établissement, elle puisse l'employer à quelque bagatelle qui lui rappelle un vieil oncle dont les mains se lèveront toujours au ciel pour demander à Dieu de répandre ses bénédictions sur elle et sintous ceux qui lui seront chers. Enfin , mon cher César, songe que je suis un pauvre prêtre qui vas

à ia grâce de Dieu comme les alouettes des champs, marchant dans mon sentier, sans bruit, tâchant d'obéir aux commandemens de notre divin Sauveur, et à qui conséquemment il faut peu de chose. Ainsi, n'aie pas le moindre scrupule dans la circonstance difficile où tu te trouves , et pense à nu)i comme à quelqu'un qui t'aime tendrement.

«Notre excellent abbé Chapeloud,'auquel je n'ai fjoint dit ta situation, et qui sait que je t'écris, ma rhargé de te transmettre les plus aimables choses |)uur toutes les personnes de ta famille et te souhaite la continuation de tes prospérités. Adieu cher et bien-aimé frère, je fais des vœux pour que dans les conjonctures où tu te trouves , Dieu te fasse la tirâce de te conserver en bonne santé , toi , la /«'Mime et ta fille, je vous souhaite à tous patienœ et courage en vos adversités. »

François Birotteau,

PrAlre, vicaire de l'é'glise cathédrale et paroissiale de Sain! -Catien de ïouis.

— Mille francs, dit madame Birotteau furieuse.

— Serre-les, dit gravement César, il n'a (pie cela. D'ailleurs, ils sont à notre fille, et doivent nous faire vivre sans l'ion demander à nos créanciers.

— Ils croiront que tu leur a soustrait des sommes importantes.

— Je leur montrerai la lettre.

— Ils diront que c'est une frime î

— Mon Dieu ! mon Dieu ! cria Birotteau terrifié, .rai pensé cela de pauvres gens qui sans doute é'taient dans la situation où je me trouve!

Trop inquiètes de l'état où se trouvait César . la mère et la tille travaillèrent à l'aiguille auprès de lui , dans un ?])rofond silence. A deux heures du matin, Popinr>t ouvrit doucement la porte du salon et fit signe à madame C(''sar de descendre. En la voyant, son onde ola ses besicles.

— Mon enfant , il y a de lespoir , lui dit-il , tA>ul

n'est pas pt^rdu ; mais ton mari ne résisterait pas

:tux alternatives des négociations à faire et qu'An-

clme et moi nmis allons tenter. Ne quitte [»as Inn

CÉSAR CmOTTEAU. UW

magasin demain et prends toutes les adresses dfe^ ' lùllets, nous avons jusqu'à quatre heures. Yof( i mon idée. Ni M. Ragon ni moi ne sommes à crairtdre. Supposez maintenant que vos cent mille francs déposés chez Roguin aient été remis aux acquéreurs , vous ne les auriez pas plus que vous ne \es avez aujourd'hui? Vous êtes en présence do cont quarante mille francs souscrits à Claparon , <[n,f' vous deviez toujours payer en tout état de cause, ainsi ce n'esl pas la banqueroute de Roguin qui vous ruine. Or , je vois pour faire face à vos ohli- L^ations quarante mille francs à (jmprunter tôt ou lard sur vos fabriques et soixante mille francs d'effets Po[»inot. On peut donc lutter , car apiv*s vous pourrez emprunter sur les terrains^de la Ma:/- «leleine. Si votre piincipal créancier consent à vous iiider , j(; ne regardei'ai pas à ma fortune , je veitdrai mes rentes, je serai sans pain. Popinot soia' entre la vie et la mort <'t vous ii la mcici du plus petit événement commercial. Mais Thuih' rendr:* sans doute de grands Ix-inMIces. Popiiiot cl !iM»i nous venons de nous consulter, nous voussouti«'n-

200 CÉSAR BIROTTEAir.

drons dans cette lutte. Ah ! je mangerai bien gaîment mon pain sec si le succès pointe à l'hoiizon ! Mais tout dépend de Gigonnet et des associés Claparon. Popinot et moi , nous irons chez Gigonnet de sept à huit heures , et nous saurons h quoi nous en tenir sur leurs intentions.

Constance se jeta tout éperdue dans les bras de son oncle , sans autre voix que des larmes et des sanglots. Ni Popinot ni Pillerault ne pouvaient savoir que Bidault dit Gigonnet, et Clapai'on étaient du Tillet sous une double forme , que du Tillet voulait lire dans les Petites- Affiches ce terrible article.

Jugement du tribunal de commerce qui déclare le sieur César Birotteau , marchand parfumeur . demeurant à Paris, rue Saint-Honoré , n 397, en état de faillite , en fixe provisoirement l'ouverture au 16 janvier 1819. Juge-commissaire, monsieur Gobenheim-Keller. Agent, monsieur Molineux.

Anselme et Pillerault étudièrent jusqu'au jom* les affaires de César. A huit heures du matin , ces deux héroïques amis , lun vieux soldat, l'au-

trf' sous-lieutenant d'hier, qui ne devaient jamais ionnaitre que par procuration les terribles angoisses de ceux qui avaient monté l'escalier de Bidault, dit Gigonnet, s'acheminèrent, sans se dire un mot , vers la rue Grenëtat. Ils souffraient. A plusieurs reprises , Pillciault passa la main sur son Iront.

La rue Grenétat est ime rue où toutes les maisons, envahies par une multitude de commerces, oUrent un aspect repoussant, les constructions y o!i( un caractère horrilile. L'ignoble malpropreté des fabriques y domine. Le vieux Gigonnet habitail !<' troisième étage d'une maison dont toutes les fenêtres étaient à bascule et à petits carreaux sales, ^on escalier descendait jusque sur la rue. Sa portière était logée à l'entresol, dans une cage, qui nr (irait son jour que de l'escalier et d'une échaj»jK c sur la rue. Excepté Gigonnet , tous les local:iires exerçaient un ('tat. Il venait, il sortait connnuillenient des ouvriers. Les marches étaient < loue revêtues d'une couche de boue dure ou molle, :ui gré de l'atmosphèi-e , et où s( 'tournaient des iju-

:20l^ ' CÉSAR BIROTTEAU. ^

jiiondices. Sur ce f« H ide escalier , chaque palier ofrait aux yeux les noms du fabricant écrits en or' sur une tôle peinte en rouge et vernie, avec dès échantillons de ses chefs-d'œuvre. La plupart dti lemps, les portes ouvertes laissaient voir la bizarre union du ménage et de la fabrique, il s'en échappait des cris et des grognemens inouis , des chants, des sifflemens qui rappelaient l'heure de quatre heures chez les animaux du Jardin des Plantes. Au premier se faisaient, dans un taudis infect, les plus belles bretelles de l'article Paris. Au second se confectionnaient , au milieu des plus sales ordures, les plus élégans cartonnages qui parent au jour de l'an les montres de Susse. Gigonnet moui'Ut riche de dix-huit cent mille francs , dans le Iroisième de celle maison, sans qu'aucune considération eut pu l'on faire sortir, malgré l'offre de madame Saillard , sa nièce, de lui donner un appartement dans un hôtel de la place Royale.

— Du courage, dilPillerault en tirant le pied de bic^he pendu par un cordon h la porte grise et [>ropre de GigoniKM.

Gigomict vint ouvrir lui-même , et les deux parrains du parfumeur, en lice dans le champ des fail-^ lites, traversèrent une première chambre coiTecte ' et froide, sans rideaux aux croisées. Tous trois s'assirent dans la seconde où se tenait l'escompteur devant un foyer plein de cendres où le bois se dé- ' fendait contre le feu. Popinot eutl'àme glacée par'^ les cartons verts de l'usurier, par la rigidité monastique de ce cabinet aéré comme une cave, il regarda d'un air hébété le petit papier bleuâtre semé (le fleurs tricolores collé sur les murs depuis vingt-cinq ans , et reporta ses yenx attristés sur la * <heminée ornée d'une pendule en forme de lyre, et de vases oblongs en bleu de Sèvres richement ^ jnontés en cuivre doré. Cotte épave ramassée par Gigonnet dans le naufrage de Versailles , où la populace brisa tout, venait du boudoir de la reine ; elle était accompagnée de d(Mix chandeliers du plus misérable modèle en fer battu.

— Je sais que vous ne ])Ouvez pas venir pour VOUS; ditr.igonnel . mais jxmii" le gi'and lîii'otleau. Kh bien! (pi'y a-t-il, mes amis?

204 CÉSAR BIROTTEAII.

— Je sais qu'on ne tous apprend rien , ainsi nous serons brefs , dit Pillerault , vous avez des effets ordre Claparon ?

— Oui.

— Voulez-vous]échanger les cinquante premiers mille contre des effets de monsieur Popinot que voici , moyennant escompte , bien entendu !

Gigonnet ôta sa terrible casquette verte qui semblait née avec lui , montra son crâne couleur beurre frais dénu€' de cheveux , fit sa grimace voltairienne et dit : — Vous voulez me payer en huile pour les cheveux , quéque j'en ferais ?

— Quand vous plaisantez , il n'y a qu'à tirer sa révérence , dit Pillerault.

— Vous parlez comme un sage que vous êtes , lui dit Gigonnet avec un sourire flatteur.

— Eh bien ! dit Pillerault en faisant un derniei' effort, si j'endossais les effets de M. Popinot?

— Vous êtes de l'or en barre, monsieur Pillerault, mais je n'ai pas besoin d'or, il me faut seulement mon argent.

Pillerault et Popinot saluèrent et sortirent. Au

bas de l'escalier, les jambes de Popinot flageolaient ♦^ncore sous lui.

— Est-ce un homme ? dit-il à Pillerault.

— On le prétend, fit le vieillard. Souviens-toi toujours de cette courte séance, Anselme ! Tu as vu là la Banque sans la mascarade de ses formes agréables. Les événemens imprévus sont la vis du pressoir, nous sommes le raisin, et les banquiers boivent le vin. L'affaire des terrains est sans doute bonne, Gigonnet veut étrangler César pour se revêtir de sa peau : tout est dit, il n'y a plus de remède. Voilà la Bancjue, n'y recours jamais !

Après cette affreuse matinée où, pour la première fois, madame Birotteau prit les adresses (!<» ceux qui venaient chercher leur argent et r(Mi voya le garçon de la Banque sans le payer, à onze heures, «îctte courageuse femme, heureuse d'avoii' sauv<r ces douleurs à son mari, vit revenir Anselme »'t Pillerault (prdle attendait en proie à de croissantes unxi('tés : elle lut sa sentence sur leurs visages. Le d('pôt était in(''vitablc.

— Il va mouiir de douleui* ! dit la pauvre fenune.

^a "^ J^ ^^ ^'^^ souhaite, dit gravement Pillerault, mais il est si religieux que , dans les circonstances actuelles, son directeur, l'abbé Loraux, peut seul (e sauver.

,, . .Pillerault , Popinot et Constance attendirenl qu'un commis eût été chercher l'aJ^bë Loraux avani de présenter le bilan que Célestin préparait à la signature de César. Les commis étaient au désespoir, ils aimaient leur patron. A quatre heures, Iv bon prêtre arriva. Constance le mit au fait du malheui' qui fondait sur eux, et labbé monta comme un soldat monte à la liièdie.

— Je sais pourquoi vous venez ! s'écria Bii'otleau.

— Mon fils, dit le prêtre, vos sentimens de résignation à la volonté divine me sont depuis longteuqjs connus ; mais il s'agit de les appliquer : ayez, toujours les yeux sui'Ia croix, ne cessez de la regarder en peusant aux humiliations dont le Sauveur des houunes futalireuvé, condnen sa passion fut cruelle ! Vous pourrez supporter ahisi les mor- IJlications que Dieu vous envoie...

CÉSAR BIROTTEAU. Wfî

— Mon frère, labbé m'avait déjà préparé , dit <]ésar enlui montraul la lettre qu'il avait relue et qu'il tendit à son confesseur.

— Vous avez un lx)n frère, dit M. Loraux, une épouse vertueuse et douce, une tendre lille , deux vrais amis, votre oncle et le cher Anselme , deux créanciers indulgens , les Ragon , ces bons cœurs verseront incessamment du baume sur vos blessures et vous aideront à porter votre croix. Promettez-moi d'avoir la fermeté d'un mailyr, d'envisager le coup sans défaillii-.

L'abbé toussa pour prévenir Pillerault qui était iUuisle salon.

— Ma résignation est sans bornes, dit Césai' avec calme. Le d(''shonneur est venu, je ne songei-ai plus (ju'à la réparation.

La voix du pauvre parfumeur et son air surprirent Césarine et le prêtre. Cependant j'ien n'était plus naturel. Tous les honunes suppoilcul mieux un malheur connu, délini, que les ciucllcs alternatives dun sort qui d'un instant ii lautir, aj»iK)rte ou la j(jie excessive ou l'extrême douleur.

— J'ai rêvé pendant vingt-deux ans, je me réveille aujourd'hui mon gourdin à la main, dit €<îsar redevenu paysan tourangeau.

En entendant ces mots , Pillerault serra sou neveu dans ses bras. César aperçut sa femnn^ , Anselme et Célestin. Les papiers que tenait le premier commis étaient bien significatifs. César contempla tranquillement ce groupe où tous [les regards étaient tristes mais amis.

— Un moment ! dit-il.

Le parfumeur détacha sa croix et la tendît à l'abbé Loraux.

— Vous me la rendrez (pi and je pourrai la {x>r- Cer sans honte. Célestin, ajouia-t-il en s'adressafU à son commis, écrivez ma démission d'adjoini. M. l'abbé vous dictera la lettre, vous la daterez du quatorze , et la ferez porter chez M. de La Billardière par Raguet.

Célestin et l'abln'' Ix)raux descendirent. Pendant environ un quart d'heure, un profond silence régna dans le cabinet de César. Sa fermeté surprenait sa famille. Célestin et l'ablxî revinrent, César signa h:u

(ÉbAh UlttulliiAC. îiOy

démission. Quand l'oncle Pillerauli lui piescnia It* bilan, le pauvre homme ne put répiimer un horrible mouvement nerveux.

— Mon Dieu, ayez pilië de moi ! dit-il en signant la teiTible pièce la et tendant à (]élestin.

— Monsieur , dit alois Anselme Popinoi sur le li'ont nuageux du([uel il passa un lumineux éclair. Madame , faites-moi 1 honneur de ni'accorder la main de Mademoiselle Césarine.

A cette phrase , tous les assistans eurent des larmes aux yeux, excepté César, qui se leva, prit la main d'Anselme , et d'une voix creuse lui dit : Mon enfant , tu n'épouseras jamais la tille d'un . failli.

Anselme regarda fixement Birotteau, et lui dit : — Monsieur vous engagez- vous , en présence de toute votre famille , à consentir à notre mariage, si mademoiselle m'agrée pour mari, le jour où vous serez relevé de votre faillite?

Il y eut un moment de silence pendant lequel

chacun fut ému par les sensations qui se peignirent

sur le visiigo alTaissé du parfumeur.

If. 14

iiO CÉSAR mftOltliAt'.

"* Oui, dit-il eiitin.

Anselme fit un indicible geste pour prendre la main de Césarine, qui la lui tendit, et il la baisa.

— Vous consentez aussi ? denianda-t-il à Césarine.

— Oui, dit-elle.

— Je suis donc enfin de la famille, j'ai le âroit d«' nioccuper de ses affaires ! dil-il avec une expression bizarre.

Auselme sortit précipitanunent pour ne pas montrer une joie qui contrastait trop avec la douleur «ie son jyatron. Anselme n'était pas pré^cisénient heureux de la faillite . mais l'amour e.sr i^ absolu, si égoïste! (j^sarine elle-même sentait eii son cœur une émotion qui contrariait soii amère tristesse.

— Puisque nous y sommes . dit K^llerault à l oreilhî de Césarine, frappons tous les couf>s.

Madame Birodeau laissa échapper un signe de doul'eu!' et non d'assentiment.

— Mon neveu, dit Pilleraull en s adressant à Cesai", (\\h' comptes-tu faire?

tIÉSAR HIR01TKAÏ7, Mt

—- Continuep le commerce î

— Ce n'est pas mon avis, dit Pillerault. LiquiiJé et distribue ton actif à tes créanciers , ne reparais plus sur la place de Paris. Je me suis souvent supposé dans une position analogue à la tienne... (Ah ! il faut tout prévoir dans le commerce! le négociant qui ne pense pas à la faillite est comme un général qui compterait n'être jamais battu , il n'est négociant qua demi.) Moi, je n'aurais jamais continué. Comment ! toujours rougir devant des hommes à qui j'aurais fait tort , recevoir leurs regards détians et leurs tacites reproches? Je conçois la guillotine , un instant , et tout est fini ! Mais avoir une tète qui r<'naît et se la sentir couper tous les jours . est un supplice au([uel je me serais soustrait. Beaucou[> de gens reprennent les affaires connue si rien ne leur était arrivé , tant mieux! ils sont plus forts queClau(l(^-Josepli Pillei*ault. Si vous faites au comptant , et vous y êtes obligé, on dit que vous avez su vous ménager des ressources ; si vous êtes sans le sou> vous ne pouvez jamais vous relever. Bonsoir ! Abandonne domi

212 CÉSAR smoiîiîAU-

ton actif , laisse vendre ton fonds et fais auHe chose.

— Mais quoi ? dit César.

— Eh ! dit PilleiauU, cherche une phue. N'astu pas des protections? Le duc et hi duchesse de Lenoncourt , madame de Mortsauf, M. de Yandenesse. Ecris-leur, \ois-les, ils te caseront dans la maison du roi avec quelque millier déçus; ta femme en gagnera bien autant, ta fille peut-être aussi. César . la position n'est pas désespérée. A vous trois , vous réunirez près de dix mille francs par an. En dix ans, tu peux payer cent mille francs, car tu ne prendras rien sur ce que vous gagnerez : tes deux femmes auront chacune quinze cents francs chez moi pour leurs dépenses, et quanta toi , nous verrons î

Constance et non CésiU' médita ces sages p*'*rôles.

Pillerault se dirig<'a vers la Bourse, qui se tenait alors sous une construction provisoire en planches et en pans de bois , formant une salle ronde ou l'on entrait par la rue Feydeau. La faillite

du piU'fumeur en vue et jalousé, déjà connue, excitait une rumeur générale dans le haut commerce, alors conslitutionnei. Cette opinion, peutêtre inspirée par les motifs qui faisaient de Pillerauit un homme de la gauche, causa la fortune imméritée du Constilutionnei. Ce journal , supprimé par M. Decaze , avait repara sous le titre du Commerce en commençant son piemier artif le par ce calembourg sérieux : fe commerce est essentiel lemenl conslitutionnei. Celte phrase, admirée par tous les boutiquiers . d(*cida le succès de ce jouinal qui . malgré sa niaiserie , avait alors peu d'abonnés. Les coimnerçans libéraux voyaient dans la ff'^te de lîiiott«'au une audacieuse entreprise sur leurs sentimens. Les gens de l'opposition voulaient avoir le monopole de l'amour du pays. Permis aux royalistes d'aimer le roi , mais aimer la patrie était le privilège de la gauche : le peuple lui appaitenait ! \r pouvoir avait eu tort de se réjouir par ses organes d'un événement dont les libéraux voulaient l'exploitation ex( hisive. Li (■■hutc d'un pn»t«^Vé d») chùtr:»!! . d un ininistc'Hel .

ai 4 CÉSAR BIROTTEÀU.

d'un royaliste incorrigible qui , le treize vendémiîiire , insultait la liberté en se battant contre la glorieuse révolution française , cette chute excitait les cancans et les applaudissemens de la Bourse. Pillerault voulait connaître , étudier l'opinion. Il trouva dans un des groupes les plus animés : du Tillet, Gobenheim-Keller, Nucingen. Joseph Lebas, Claparon, Gigonnet, Gobseck. Adolphe Relier, Palnia, ClùiFre ville. MatiftU. Guillaume , Rohault et Lourdois.

— Eh bieni quelle prudence ne faut-il pas, dit (iobenheim à du Tillel , il n'a tenu qu'à un fil que mes beaux-frères n'accordassent un crédit à Birotteau ?

— Moi , j'y suis de dix mille francs qu'il m'a demandés il y a quinze jours , je les lui ai donnés sur sa simple signature , dit du Tillet. Mais il m'a jadis obligé , je les perdrai sans regret.

— Il a fait comme tous les autres , votre neveu . «lit Lourdois à Pillciaiilt. il a donm* des fêtes! Qu'un fripon essaie' de jeter do la poudre aux v«ux pour slininler la confiance . je le conçois ;

ŒSAR BIRirnEAl'. tih

mais un hoiniiie qui passait pour la crème des houuèles gens recourir aux roueries de ce vieux charlatanisme auquel nous nous prenons toujours !

— Comme des bétes ! dit Gobseck.

— N'ayez confiance qu'à ceux qui vivent dans des bouges , comme Clapaion . dit Gigonnel,

— Hé pieu . dit le gros baron ÎSuciugen à du TiUet j fous a fez fouli men chouer eine tire han m'enfoyanl Piroddôt. Chêne sais pas bùquoi, ditil en se tournant vers Gobenheim, le manufactulier, el n'a pas enfoyé brentre chez moi zinguande mille francs, che les lui aurais remisse.

— Oh non , dit Joseph Lebas. monsieur le baron. Vous deviez bien savoir que la Banque avait refusé son papier, vous Pavez fait rejeter dans le comité' d'escompte. Lafîaire de ce pauvre homme . pour qui je profess<' eu<or(' ime haute estime, olhv des circonstances singulières. . .

La main de l^illerault serrait lelle de Joseph Le bas.

— M est impossible en etVei . <lit GliitVrevillo . d expb<pier ee qui arrive . à inoins de < roire qu'il y

21 (i CÉSAR BIROTTEAU.

a des banquierg cachés derrière Gigonnet qui veulent tuer l'affaire de la Madeleine.

— Il lui arrive ce qui arrivera toujours a ceux qui sortent de leur spécialité , dit Claparon en interrompant Chiffreville. S'il avait monté lui-même son Huile Céphalique au lieu de venir nous ren»chérir les terrains dans Paris en se jetant dessus, îl aurait perdu ses cent mille francs chez Roguin , mais il n'aurait pas failli. H va travailler sous le nom de Popinot.

— Attention à Popinot . dit Gigonnet.

Roguin , selon celte masse de négocians , était Vinforluné Roguin , le parfumeur était ce pauvre Birotteau. L'un semblait excusé par une grande passion, l'autre semblait plus coupaljle à cause de ses prétentions.

En quittant la Rourse , Gigonnet passa la rue

IVrrin-Gasselin avanl de revenii- lue Grenétat,

et vint chez madame Madou , la marchande de

fruits secs.

» -—Ma grosse mère . lui dit-il hv^t sa n uelle

bonhomie , eh bien ! comment va noire petit commerce ?

— A la douce, dit respectueusement madame Madou en présentant son unique fauteuil à l'usurier avec une affectueuse serviHté qu'elle n'avait eue (jue pour le cher défunt,

La mère Madou, qui jetait à terre un charretier récalcitrant ou trop badin, qui n'eût pas craint d'aller à l'assaut des Tuileries au dix octobre , qui goguenardait ses meilleures pratiques , capable enfin de porter sans trembler la parole au roi au nom des dames de la Halle , Angélique Madou recevait Gigonnet avec un profond respect. Sans force en sa pr(*sence , elle frissonnait sous son regard Apre. Les gens du peu{>le trembleront encore long-temps devant le bourreau , Gigonnet l'iait le bourreau de ce commerce. A la Halle , nul jx)uvoir n'est phis respecté que celui de l'homme qui fait le cours de l'argent. Les autres institutions humaines ne sont rien , auprès. La justice ellen)ème se traduit aux yeux de la H;dle par le commissaire, personnage avec leqiiel ellr s^> lamiliarise.

218 CÉSAR flIROlTEAU.

Mais l'usure iissise derrière ses caitcttis verts, l"usure implorée la crainte dans le cœur , dessèche la plaisanterie , altère le gosier , abat la fierté du regard, et rend le peuple respectueux.

— Est-ce que vous avez qudque chose à me de-^ mander? dit-elle.

— Un rien . une misère , tenez- vous prèle à rembourser les effets Birotteau , le bonhomme a fait faillite , tout devient exigible , je vous enverrai le compte demain matin.

Les yeux de madame xVIadou se concentrèrent d'abord comme ceux d'une chatte , puis vomirent des flammes.

— Ah! le gueux ! ah ! le scélérat! il est venu luimême ici me dire quil était adjoint, me monter des couleurs ! Matigot , ça va comme ça le commerce! Il n'y a plus de foi chez les maires, le gouvernement nous trompe. Attendez, je vais aller me faire payer , moi. . .

— Hé, dans ces affaires-là, chacun s'en lire comme il peut , chère enfant ! dit Gigonnet en levant sa jambe par ce petit mouvement sec semblable h

dùSAR BIROTTEAU. 219

celui d'un chat qui veut passer un endroit mouillé, et auquel il devait son nom. Il y a de gros bonnets qui pensent h retirer leur épingle du jeu.

— Bon! bon ! je vais retirer ma noisette. Marie- Jeanne ! mes socques et mon cachemire de poil de lapin ? Et vite ou je te réchauffe la joue par une giroflée à cinq feuilles !

— Ça va s'échauffer dans le haut de la rue . se dit Gigonnci en se frottant les mains. Du Tilletsera «ontent , il y aura du scandale dans le quartier. Je ne sais pas ce que lui a fait ce pauvre diable de parfumeur . moi j'en ai jûtié comme d'un chien qui s(i casse la patte ! Ce n'est pas un homme , il n'es! pas de force.

Madame Madou déboucha , comme une insuirection du faubourg Saint-Antoine , sur les sept heures du soir à la porte du pauvre Birotteau qu'elle ouvrit avec une excessive violence , car la marche avait encore animé ses esprits.

— Tas de veiinine , il me faut mon argent , je veux mon argent ! Vous me donneriv, mon argeuf m je vais emporter des sachets, des brimlx)rions

de satin , des éventails , enfin de la marchandise pour mes quatre mille francs! A-l-on jamais vu des maires voler les administrés! Si vous ne me payez pas . je l'envoie aux galères , je vais chez le procureur du roi. le tremblement de la justice ira son train ! Enfin je ne sors pas d'i( i sans ma monnaie.

Elle fit mine de lever les glaces d'une armoire où étaient des objets précieux.

— La Madou prend , dit à voix liasse Célestin à son voisin.

La marchande entendit le mot, <'ar dans lesparoxismes de passion les organes s'oblitèrent ou se perle et ionnent selon les constitutions, elle appliqua sur l'oreille de Célestin lapins vigoureuse tape qui se fût donnée dans un magasin de parfumerie.

— Apprends à respecter les fenmies . mon ange ! dit-elle, et a ne pas chiffonner le nom de ceux que tu voles.

— Madame, dit madame Birott<^au sortant de l'arrière-boutique où se trouvait par hasard son mari que l'oiul^' Pilleranll ^^>u^^i^ ♦'iiimener. et

CÉSAR BlROilEAU. 'àHÎ

qui pour obéir a la loi poussait l'huimliie jusqu à vouloir se laisser mettre en prison. Madame . au nom du ciel , n'ameutez pas les passans,

— Eh! quils entrent, dit la fenmie , je leux y dirai la chose histoire de rire ! Oui , ma marchandise et mes écus ramassés à la sueur de mon iront servent h donner vos bals. Kniin , vous allez vêtue comme une reine de France avec la laine que vous prenez à des pauvres igneaux connue moi. Jésus! ça me brûlerait les ('paules à moi du bien volé , je n'ai que du j»oil de lapin sur ma carcasse , mais il est à moi î Brigands de voleurs, mon argent ou....

Elle sauta sur une jolie boîte en marqueterie où étaient de précieux objets de toilette.

— Laissez cela , madame , dit César en se montrant, rien ici n'est à moi, tout appartient à mt^s créanciers. Je n'ai |)lus (jue ma personne, et si vous voulez vous en emparer , me mettre en prison , je vous donne ma parole d'honneur (une larme sorlit de ses yeux) que j'attendrai votre huissier et ses recors....

Le ton et le geste en harmonie avec l'action ,

ŒSAR BIROTÎEAU.

tirent tomber la colère de madame iMadou.

— Mes fonds ont été emportés par un notaire . et je suis innocent des désastres que je cause , reprit César , mais vous serez payée avec le temps , dussé-je mourir à la peine et travailler comme mi manœuvre, à la Halle, en prenant l'état de porteur.

— Allons, vous êtes un brave homme, dit la femme de la Halle. Pardon de mes paroles, madame! mais faut donc que je me jette à l'eau, car Gigonnet va me poursuivre , et je n'ai que des valeurs à dix mois pour rembourser vos damnés billets.

— Venez me trouver demain mat'm , dit Pillerault en se montrant, je vous arrangerai votre affaire à cinq pour cent, chez un de mes amis.

— Quien ! c'est le brave père Pillerault. Tiens il est votre oncle ! dit-elle à Constance : allons vous êtes d'homiétes gens, je ne perdrai rien, est-ce pas ? A demain , vieux ! dit-elle à l'ancien quincaillier.

César voulut absolument demem'er au miUeu de ses ruines, en disant qu'il s'expliquerait ainsi aviec t«us ses créanciers. Malgré les supplications

CÉSAR BUIOÏTËAU. i^

de sa nièce , l'oncle Pilteiault approuva César , et le lit remonter chez lui. Le rusé vieillard courut chez M. Haudry , lui expliqua la position de Hirotteau , obtint une ordonnance pour une poticwi somnifère , Talla commander et revint passer la soirée chez son neveu. De concert avec Césanne, il contraignit César à boii'e , comme eux, un peu de sirop de groseille. Le narcotique endormit le parfumeur qui se réveilla, quatorze heules après, dans la chambre de son oncle Pillerault, me des Bourdonnais, emprisonné par le vieillard qui couchait , lui , sur un lit de sangle dans son salon.

Quand Constance entendit rouler le fiacre dans lequel S0n oncle Pillerault emmenait César , son courage i'aliandonna. Souvent nos ftjrces sont stimulées par la nécessité de soutenir un être plus faible que nous. La pauvre femme pleura de se trouver seule chez elle avec sa iille, comme elle aurait pleuré César mort.

— Maman , dit Cc'sarine en s'asseyant sur h?s genoux de sa mère et la caressant avec ces grâce»

ȱk C£SaH filKOiXl^AU.

chattes que les femmes ne déploient bien 4|u entre elles, tu m'as dit que si je prenais bravement mon parti, tu trouverais de la force contre l'adversité. Ne pleure donc pas, ma chère mère. Je suis prête à entrer dans quelque magasin, et je ne penserai plus à ce que nous étions. Je serai comme toi dans ta jeunesse, une première demoiselle, et tu n'entendras jamais une plainte ni un regret. J'ai une espérance. N'as-tu pas entendu monsieur Popinot?

— Le cher enfant, Une sera pas mon gendre...

— Oh! maman...

— 11 sera véritablement mon fils ! . . .

— Le malheur , dit Césarine , en embrassant sa mère , a cela de bon qu il nous apprend à connaître nos vrais amis.

Césarine finit par adoucir le chagrin de la pauvfé? femme en jouant auprès d'elle le rôle d'une mère.

Le lendemain matin. Constance alla chez le duc de Lenoncourt, un des premiers gentilshommes de la chambre du roi , et y laissa mie lettre par laquelle elle lui demandait une audience h une

CKSAR BIROTTEAf. 225

«certaine heure de la journée. Dans Tinlervalle, elle vint chez M. de La Billardière , lui ex- [)Osa la situation où la fuite: du notaire mettait César, le pria de l'appuyer auprès du duc, et de parler pour elle , ayant peur de mal s'expliquer. Elle voulait une place pour Birotteau. Birotleau serait le caissier le plus i»rol>e , s'il y avait à distinguer dans la probité !

— Le Roi \ient de nommer le comte de Foulai ne à ujie dire(;tion générale dans le ministèi'e de sa maison, il n'y a pas de temps à perdre.

S. deux heures, La Billardière et madame César montaient le grand escalier de l hùtel de Lenon- «ourt, rue Saint-Domini({ue, et lurent inU'oduits chez celui de ses gentilshommes (pie le rf)i ()rérérait, si tant est que le loi Louis XVIII ait eu (!<'s préféreuces. Le gracieux a( cikmI de ce grand seigneur, (jui appaitcn.'iit au [:elit nombre des vrais genlilshoimnes que le siècle précédent a légu<'S à celui-ci, donna de l'espoir à madame Cé'sai-. Li femme du [larfuuK'ur bc montra grande cl siiitple dans la donK'nr. Lt dtudeur eunoblil 1rs \u'i-

226 CÉSAR BIROTTEAIP.

soiMics les plus vulgaires , car elle a sa grandeur , et pour en recevoir du lustre, il suffît d'être vrai. -Constance était une femme essentiellement vraie.

Il s'agissait de parler au roi promptement. Xu milieu de la conférence on annonça M. de Vandenesse , et le duc s'écria : — Yoilà votre sauveur !

Madame Birotteau n'était pas inconnue à ce jeune homme , venu chez elle une ou deux fois pour y demander de ces hagatelles souvent aussi importantes que de grandes choses, le duc lui expliqua les intentions de La Billardière. En apprenant le malheur qui accablait le fdleul de la marquise d'I xelles, Yandenesse alla sur-le-champ avec [^a Billardière chez le comte de Fontaine , en priant madame Birotteau de l'attendre.

M. le comte de Fontaine était comme La Billardière, un de ces braves gentilshommes de province , héros presque inconnus qui firent la Vendée. Birotteau ne lui était pas étranger, il l'avait vu jadis à la Beine des Boses. Les gens qui avaieni épandu leur sang pour la cause royale jouissairni

à celte e'poque de privilèges que le Roi tenait secrets pour ne pas efîarouclier les libéraux. M. de Fontaine , un des favoris de Louis XVIII , passait pour être dans toute sa confidence. iNon seulemeni le comte promit [josilivement une place , mais il vint chez le duc de Lenoncourt , alors de service, pour le prier de lui obtenir un moment d'audience dims la soirée , et de demander pour La Billardière une audience de Monsieur, qui aimait particulièrement cet ancien diplomate vendéen.

Le soir même , M. le comte de Fontaine alla des Tuileries chez madame Birotleau lui annoncer que son mari sérail, après son concordat, ollicielhment nonuné à une place de deux mille cinq cents francs à la caisse d'amollissement f tous les services de la maison du roi se trouvant alors chargés, de nobles surnuméraires avec lesquels on avait pris des engagemens.

Ce succès n'était qu'une partie de la làdiodr madame Hirotteau. Li i)auvre fenune alla rue Saint-Denis, au Chai qui pr/ottc, trouver Josepli liCbas. Pendant (elle (ourse, elle rencontra dans

an brillant équipage, madame Roguin qui sans •loute faisait des emplettes. Ses yeux et ceux de la belle nolaresse se croisèrent. La honte que la femme heureuse ne put réprimer en voyant la femme ruinée donna du courage h Constance.

— Jamais je ne roulerai carrosse avec le bien (l'autrui . se dit-elle.

Bien reçue de Joseph Lebas , elle le pria de procurer à sa tille une place dans une maison de commerce respectable. Lebas ne promit rien. Mais huit jours après , Césarine eut la table , le logement et mille écus dans la plus riche maison de nouveautés de Paris, qui fondait un nouvel établissement dans le quai'tier des Italiens. La caisse et la surveillance du magasin étaient confiées à la fille du parfumeur, (pii, placée au-dessus de la première demoiselle , remplaçait le maître et la maîtresse de la maison.

Quant à Madame César, elle alla le jour même chezPopinot lui demander de tenir chez lui la caisse, les écritures et le ménage. Po[)inot comprit que sa maison é(ai( la seule ou la feinnir du parfir-

meur pourrait trouver les respects qui lui ëtaienl dus et une position sans infériorité. Le noble enfant lui donna trois mille francs par an, lanourri-^ ture son logement, qu'il fit arranger, et il prit pour lui la mansarde d'un commis. Ainsi la belle parfumeuse, après avoir joui pendant un mois des somptuosités de son appartement, dut habiter l'effroyable chambre, ayant vue sur la cour obscure et humide, où Gaudissart , Anselme et Finot avaient inauguré l'Huile Céphalique.

Quand Molineux, nommé agent par le tribunal de commerce , vint prendre possession de l'actif de César Birotteau , Constance aidée par Célestin vérifia l'inventaire avec lui. Puis la mère et la fille sortirent, h pied, dans une mise simple, et allèrent chez leur oncle Pillerault sans retourner la tête, après avoir demeuré dans cette maison le tiers de leur vie. Elles cheminèrent en silence vers la rue des IJoui donnais, ou elles dînèrent avec César pour la j>remièie fois depuis K ur si'paration. CiC fut un triste dîner. Chacun avail en le temps de faire ses n'Ilexions, de mesurer l'étendue de

ses obligations et de sonder son courage. Tous trois étaient comme des matelots prêts à lutter avec le mauvais temps , sans se dissimuler le danger. Birolteau reprit courage en apprenant avec quelle sollicitude de grands personnages lui avaient arrangé un sort ; mais il pleura quand il sut ce qu'allait devenir sa fdle. Puis, il tendit la main à sa femme en voyant le courage avec lequel elle recommençait la vie.

L'oncle Pillerault eut pour la dernière fois de sa vie les yeux mouillés à l'aspect du touchant tableau de ces trois êtres unis, confondus, dans un embrassement au milieu duquel Birolteau, le plus faible des trois, le plus abattu , leva la main en disant : — Espérons!...

— Pour économiser, dit l'oncle, tu logeras avec moi, garde ma chambre et partage mon pain. Il y a long-temps que je m'ennuie d'être seul , tu remplaceras ce pauvre enfant que j'ai perdu ! D'ici , lu n'auras qu'un pas pour aller rue de l'Oratoire à ta «aisse.

— Dieu de bonté ! s'ëciia Birolteau , au fort de Toiage une étoile me guide!...

En se résignant , le malheureux consomme son malheur. La chute de Birolteau se trouvait dès lors accomplie , il y donnait son consentement : il redevenait fort.

Page 1