II
— Monsieur, je distingue : le sieur Birotteau clait officier municipal. . .
-=- Vous ne nous avez pas fait venir apparemment pour nous expliquer que nous allons être traduits en police correctionnelle, dit Pillerault. Tout le café David rirait ce soir de votre conduite.
L'opinion du café David parut effaroucher beaucoup le petit vieillard, qui regarda Pillerault d'un air effaré. Le syndic comptait voir Birotteau seul, il s'était promis de se poser en arbitre souverain , en Jupiter. Il comptait effrayer Birotteau par le foudroyant réquisitoire préparé , brandir sur sa t«''te la hache corrpclionnelle, jouir de ses alarmes, de ses terreurs, puis s'adoucir en se laissant toucher, et rendre sa victime une ame à jamais reconnaissante. Au lieu de son insecte, il rencontrait le vieux sphinx commercial.
— Monsieur, lui dit-il, il n'y a point à rire.
— Pardonnez - moi , répondit Pillerault. Vous traitez assez largement avec M. Claparon ; vous abandonnez les intérêts de la masse atin de faire
décider que vous serez privilégié pour vos sommes. Or, je puis, comme créancier, intervenir. Le juge-commissaire est là.
— Monsieur,'dil Molineux, je suis incorruptible.
— Je le sais, dit PillerauU, vous avez tiré seulement, comme on dit, votre épingle du jeu. Vous êtes tin , vous avez agi là comme avec votre locataire...
— Oh! Monsieur, dit le syndic redevenant propiiétair(^ comme la chatte métamorphosée en femme court après une souris, mon aHhiro do la rue Monlorgueil n'est pas jugée. Il est survenu ce qu'on appelle un incident. Le locatainî est Locataire Principal. Cet intrigant prétend aujourd'hui qu'ayant donné une année d'avance, et n'ayant plus qu'une année à...
Ici PillerauU jeta sur César un coup d'oeil pour lui recounnandei- la plus vive attention.
— Et l'année étant payée , il peut dégarnir les lieux. Nouveau procès. F^n effet, je dois conserver mcsgarantiesjus([u à parfait paiement, il peut me devoir des réparations.
200 CÉSAR BIROlTKAt,
— Mais , dit Pilleraull . la loi ne vous donne de gai'antie sur les meubles que pour des loyers.
— Et accessoires ! dit Molineux attaqué dans son centre. L'article du Code est interprété parles arrêts rendus sur la matière , il faudrait cependaifit une rectification législative. J'élabore en ce moment un mémoire à sa Grandeur le Garde des Sceaux sur cette lacune de la législation. Il serait digne du gouvernemenl de soi cuper des intérêts de la propriété ; tout esl là pour' l'F.taî . nous sommes la souche de l'impôt.
— Vous èles bien capable d'éclairer le ^gouvernement, dit l^illerault, mais en quoi pouvons-nous vous éclairer, nous, relativement à nos affaires ?
— Je veux savoir, dit Molineux avec une emphatique autorité, si monsieur Birotteau a reçu des sommes de monsieur Popinol.
— Non , monsieur , dit Birotteau.
Il s'ensuivit une discussion sur les intérêts de Birotteau dans la maison Popinot , d'où il résulta que Popinot avait le droit d'être intégralement
CÉSAR BIROTIEAU. ^i
payé de ses avances , sans fauier dans la faillitî^ pour la moitié des frais dëiablissenient dus par Birotteau. Le syndic Molineux, manœuvré par Pillerault, revint insensiblement à des formes douces qui prouvaient combien il tenait h l'opinion des habitués du café David. 11 (init par donner des consolations à Birotteau et par lui oflVir , ainsi qu'à Pillerault, de partager son modeste dîner. Silexparfumeur était venu seul , il eût peut-être irrité Molineux, et l'allaire se serait envenimée. En celte circonstance comme en quelques autres , le vieux Pillerault fut im ange tulélaire.
Il est un horrible supplice que la loi commerciale impose aux faillis : ils doivent comparaître en personne, entre leurs syndics provisoires et leur jugecommissaire , il l'assemblée oii leurs créanciers décident de leur sort. Pour un homme qui se met au dessus de tout , < omme pour le né-gociant qui ( lierche revanche, «elle îriste cérémonie est peu redoutable. Mais pour un homme connue Césiu- Bilolteau , ct;tt(* scène est un supplice (jui n"a danalogje que dans le dernier jour (l'un (Oiicjainné à
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mon. Pillerault fit tout pour rendre à son neveu cet horrible jour supportable.
Voici^quelles furent les opérations de Molineux, consenties par le failli. Le procès relatif aux terrains situés rue du Faubourg-du-Templefut gagné en cour royale. Les syndics décidèrent de vendre les propriétés. César ne s'y opf)Osa point. Du Tillet, instruit des intentions du gouvernement concernant un canal qui devait joindre Saint-Denis à la haute Seine, en passant par le- faubourg du Temple, acheta les terrains de Birotteau pour la somme de soixante dix mille francs. On abandonna les droits de César dans l'aiTairc des terrains de la Madeleine à monsieinClaparon, à la condition qu'il abandonnerait de son côté toute réclamation relative à la moitié due par Birotteau dans les frais d'enregistrement et de passation de contrat, à la charge de payer le prix des terrains en touchant , dans la faillite , le dividende qui revenait aux vendeurs. L'intérêt du parfumeur dans la maison Popinot et compagnie fut vendu audit Popinot pour la somme de quarante-huit mille francs. Le fonds de la Reine
CÉSAE BtKOTiEAtl. id3
lies Roses t'ul acheté par Céiesiin Crevel cinquante-sept mille francs avec le droit au bail . les marchandises, les meubles, la propriété de la Pâle des Sultanes , celle de l'Eau Carminative , et la location pour douze ans de la fabrique , dont les ustensiles lui furent également vendus. L'actif liquide fut de cent quatre-vingt-quinze mille francs , auxquels les syndics ajoutèrent soixante-dix mille francs produits par les droits de Birotteau dans la liquidation de l'infortuné Roguin. Ainsi le total atteignit à deux cent cinquante-cinq mille francs. Le passif montait à quatre cent quarante , il y avait
plus de cinquante pour cent.
La faillite est « omnie une opération chimique d'où le négociant habile lâche de sortir gras. Birotteau, distillé tout entier dans cette cornue, avait donné un résultat qui rendait du Tillet furieux. Du Tillet croyait à une faillite déshonnète ; il voyait une faillite vertueuse. Peu sensible à son gain , car il allait avoir les terrains de la Mad« leine sans bourse délier , il aurait voulu le pauvre détaillant déshonoré , perdu, vilipcndt'. Les créanciers ,
iit>4 rilSAR BtROllEAU.
:i l'asseiiibiée générale , allaiont sans doute porlei le pari'umeui' eu Irioniphe.
A mesure que le courage de Birotteau lui revenait , son oncle . en sage médecin , lui graduait les doses en l'initiant aux opérations de la faillite. Ces mesures violentes étaient autant de coups. Un négociant n'apprend pas sans douleur la dépréciation des choses qui représentent pour lui tant d'argent , tant de soins. Les nouvelles que lui donnait son oncle le pétrifiaient.
— Cinquante-sept mille francs la Reine des Roses ! mais le magasin a coûté dix mille francs ; mais les appartemens coûtent quarante mille francs; mais les mises de la fabrique, les ustensiles, les formes, les chaudières ont coûté trente mille francs : mais . à cinquante pour cent de remise, il se liouve pour dix mille francs dans ma houlique; mais la Pâle el l'Kau sont une propri«''té qui vaut une IViinc î
(ies jérémiades du pauvre Césai' riiiiiii' n'('pqpv^ntaienl guère Pillerault. I^'oupieu ijé^ociant
CÉSAR BIROTTEAl'. 265
les écoutai^ comme un cheval reçoit une averse à une porte , mais il était eftVayé du morne silence que gardait le parfumeur quand il s'agissait de l'assemblée. Pour qui comprend les vanités et les faiblesses qui dans chaque sphère sociale atteignent l'homnie, n'était-ce pas un horrible supplice pour ce pauvre liomme que de revenir en failli dans le Palais-de-Justice commercial où il était entré juge ? d'aller recevoii* des avanies là où il avait été tant de fois remercié des services qu'il avait rendus ! Lui Birotteau , dont les opinions inflexibles à l'égard des faillis étaient connues de tout le commerce parisien . lui qui avait dit : — « On est encore honnête honmic en dé[)Osant son bilan , mais l'on sort fripon d'une assemblée de créanciers » Son oncle (liidia les heures favorables pour le r;ii)iili:irisrr iivec l'idée de comparaître devant ses créanciers assemblés , conime la loi le voulait. r.cUc (>!)ligati<)n liiail lîirotleau. Sa muette n*signation faisait une viv<' inqnession sur PillerauU (lui souvent, la nuit , l'entendait à travers la
2tSb CÉSAR «IKOliliAU.
t'ioisoii s'étriant : — Jamais ! jamais ! je serai mort avant !
Pillerault, cet homme si fort par la simplicité (le sa vie, comprenait la faiblesse. Il résolut d'é-^ viter à Birolteau les angoisses auxquelles il pouvait succomber dans la scène terrible de sa comparution devant les créanciers , scène inévitable! La loi , sur ce point , est précise , formelle , exigeante. Le négociant qui refuse de comparaître peut, pom* ce seul fait, être traduit en police correctionnelle, sous la prévention de banqueroute simple. Mais si la loi force le failli à se présenter , elle n'a pas le pouvoir d'y faire venir le créancier. Une assemblée de créanciers n'est une cérémonie importante que dans des cas déterminés : par exemple , s'il y a lieu de déposséder un fripon et de faire un contrat d'union, s'il y a dissidence entre des créanciers favorisés et des créanciers lésés, si le concordat est ultra-voleur et que le failli ait besoin d'une majorité douteuse. Mais dans le cas d'une faillite où tout est réalisé , comme dans le cas
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(i une laillilc ou le fripon a îoul arrange, l'assemblëe est une formalité !
Pillerault alla i)rier chaque eréancier l'un après l'autre de signer une procuration pour son agréé. Chaque créancier, du Tillet excepté , plaignait sincèrement César après l'avoir abattu , car chacun savait comment se conduisait le parfumeur, combien ses livres étaient réguliers , combien ses affaires étaient claires : tous les créanciers étaient contens de ne voir parmi eux aux aucun créancier gai. Molineux d'abord agent, puis syndic, avait trouvé chez César tout ce que le i>auvre homme possédait . même la gravure d'Héro et Léandre donnée par Popinol, ses bijoux personnels, son épingle , ses boucles d'or, ses deux montres, (|u'un honnête homme aurait emportés sans croire manquer à la probité. Constance avait laissé son modeste écrin. Ci^lte touchante obéissance à la loi frappa vivement le commerce. Les ennemis de Birotleau présentèrent ces circonstances comme des signes de bêtise , mais l<^s gens sensés les montrt»rent sous leur vrai jour, comme un magnifique ex-
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o,è^ (lo [H'oI)ilë. Deux mois après. l\)(jinioii à la fîouise avait chaiii^é. Les gens les plus indiffëreiis avouaient que cette faillite était une des plus rares curiosités commerciales qui se fussent vues sur la place. Aussi les créanciers, sachant qu'ils allaient toucher environ soixante pour cent, firent-ils tout ce que voulait Pillerault. Les agréés sont en très petit nombre, il arriva donc que [)lusieurs créanciers eurent le ménie fondé de pouvoir. Pillerault finit par réduire cette formidable assemblée à trois ^^réés, à lui-même, à Ragon , aux deux syndics el au juge-commissaire.
Le matin de ce jour solennel, Pillerault dit à son neveu : — César . tu peux aller sans crainte à ton assend)lée aujourd'hui . tu n'y trouveras personne.
M. Piagon voulut accompagner son débiteur. Quand l'ancien maître de la Heine des Roses fit enleiulre sa petite voix sèciie , son ex-successeur pâlit ; mais le bon petit vieux lui ouvrit les bras, Rirotteau s'y |)récipila connne un eufant dans les bras de son père , et les deux parfumeurs
CÉSAR BIROTTEAL'. 26§
s" arrosèrent de leurs larmes. Le failli reprit courage en voyant tant d'indulgence et monta en fiacre avec soji oncle. A dix heures et demie précises , tous trois arrivèrent dans le cloîire Saint-Merry, où dans ce temps se tenait le Jiil)Unal de commerce. A celte heure, il n\ avait personne dans la salle des faillites. L'heure et le joui' avaient été choisis daccord avec les syndics . et le juge-commissaire. L(\s agrées ♦'•(aient là pour le compte (!e lems cliens. Ainsi lien ne ]iouvait intimider (lésar Birotteau. Cependant le pauvre honune ne vint jtas dans le cabinet de M. Grasset, (pli j>arhasîtrd avait été le sien, sans une profonde émotion, et il frémissait <l<' passer d;ms la salle des faillites.
— Il fait froid, dit M. Grasset à Birotteau , ces messieurs ne seront ]»as fâchés de rester i( i :\u jicii d'aller nous geler dans la salle. H ne dit pas le niot faillite.) Asseyez-vous, messieurs.
(]ha( im prit un sic'ge, et le juge donna son fauteuil à Birotteau confus. Les agnv's et les syndics signèrent.
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— Moyennant l'abandon de vos valeurs , dit Grasset à Birotteau, vos créanciers vous font à l'unanimité remise du restant de leurs créances , votre concordat est conçu en des termes qui peuvent adoucir votre chagrin ; votre agréé le fera promptement homologuer : vous voilà libre. Tous les juges du tribunal, cher monsieur Birotteau, dit Grassetj en lui prenant les mains, sont touchés de votre position sans être surpris de votre courage , et il n'est personne qui n'ait rendu justice à votre probité. Dans le malheur, vous avez été digne de ce que vous étiez ici. Voici vingt ans que je suis dans le commerce , et voici la seconde fois que je vois un négociant tombé gagner encore dans l'estime publique.
Birotteau prit les mains du juge, et les lui serra, les larmes aux yeux. Grasset lui demanda ce qu'il comptait faire, Birotteau répondit qu il allait travailler à payerses créanciers int('gralement.
— Si pour consommer cette noble tâche il vous fallait quelques mille francs , vous les trouveriez toujours chez moi. diJ Grasset ; je les donnerais
avec bien du plaisir pour être lémoiiid'un fait inouï à Paris.
Pillerault. Ragon et Birolteau se retirèrent.
— Eh bien ! ce n'était pas la mer à boire , lui dit Pillerault sur la porte du tiibunal.
— Je reconnais vos œuvres , mon oncle . dit le pauvre homme attendri.
— Vous voilà ri'labli , nous sommes à deux pas de la rue des Cinq-Diamans . venez voir mon neveu j lui dit Ragon.
Ce fut une cruelle sensation par laquelle Birotteau devait passer , que de voir Constance assise dans un petit bureau à l'entresol bas et sombre situé au dessus de la boutique, où dominait un tableau montant au tiers de sa fenêtre . interceptant le jour , et sur lequel était écrit :