‹ Histoire de la grandeur et la décadence de César BirotteauChapitre 3 sur 24 · APPROUVÉE PAR L INSTITUT DE FRANCE · texte numérisé non relu

APPROUVÉE PAR L INSTITUT DE FRANCE

Depuis long-lemps une pâle pour les mains et une eau pour le visage, donnant un résultat supérieur à celui obtenu par l'Eau de Cologne dans l'œuvre de la toilette , étaient généralement désirées par les deux sexes en Europe. Après avoir consacré de longues veilles à Vétude du derme et de répidermr chez les deux sexes, qui , l'un comme l'autre, attachent avec raison le plus grand prix à la douceur, a la souplesse, au brillant, au velouté de la peau , le sieur Birotteau, parfumeur avantageusement connu dans la capitale et à Vétranger, a découvert une Pâte et une Eau ajuste titrée nommées, dès leur apparition, merveilleuses jjar les élégans cl par 1rs élégantes de Paris. En effet , celte Paie cl celle Eau pftssèdeîd d'étonnantes propriétés pour agir sur la

peau, sans la rider prématurément, effet immanquable des drogues employées inconsidérément jusqu'à ce jour et inventées par d'ignorantes cupidités. Cette découverte repose sur la division des tempéramens qui se rangent en deux grandes classes indiquées par la couleur de la Pâte et de l'Eau, lesquelles sont roses pour le derme et Vépiderme des personnes de constitution lymphatique, et blanches pour ceux des personnes qui jouissent d'un tempérament sanguin.

Cette pâte est nommée V\w des Sultanes jw/ïr que cette découverte avait déjà été faite pour le sérail par un médecin arabe. Elle a été approuvée par V Institut sur le rapport de notre illustre chimiste Yalquelin , ainsi que l'Eau établie sur fc-i principes qui ont dicté la composition de la Pâte.

Cette précieuse Pâle, qui exhale les plus doux parfums . fait donc disparaître les taches de rousseur les plus rebelles, blanchit lesépidermes les pi us récalcitrans , et dissipe les sueurs de la main dont se plaignent les femmes non moiris que les hommes.

L'Eau Carrainalive enlève ces légers boutons qui.

dans certains momens surviennent inopinément aux femmes, et contrarient leurs projets pour le bal ; elle rafraîchit et ravive les couleurs en ouvrant on fermant les pores selon les exigences du tempérament ; elle est si connue déjà pour arrêter les outrages du temps que beaucoup de dames l'ont , par reconnaissance , nommée l'amie de la beauté.

L'Eau de Cologne est purement et simplement un parfum banal sans efficacité spéciale , tandis que la DoiiI)Ie Pâte dos Sultanes et l'Eau Carminative sont deux compositions opérantes, d'une puissance motrice agissant sans danger sur les qualités internes et les secondant ; leurs odeurs essentiellement balsamiques et d'un esprit divertissant réjouissent le cœur et le cerveau admirablement , charment les idées et les réveillent ; elles sont aussi étonnantes par leur mérite que par leur simplicité; enfin, c'est nn attrait de plus offert aux femmes , et un moyen de séduction que les hommes peuvent acquérir.

L'usage journalier de r Eau dissipe les cuissons occasionéespar le feu du rasoir ; elle préserve\également les lèvres de la gerçure et les maintient rou- I» 6

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ifes ; elle efface naturellement à la longue les taches fie rousseur et finit par îc donner du ton aux chairs. •t>es effets annoncent toujours en l'homme un équilibre parfait entre les humeurs , ce qui tend à dé livrer les personnes sujettes à la migraine de cette horrible maladie. Enfin lEaii Carmiiialive , qui peut être employée par les femmes dans toutes leurs Joitettes , prévient les affections cutanées en ne gênant pas la transjnration des tissus, tout en leur communiquant un velouté persistant.

S'adresser, franc de port , à M. César Birot- 'ïKMi , successeur de Ragon. ancien Parfumeur de la reine Marie Antoinette , à la Reine des Roses .

rue Saint.-Uonoré . à Paris, près la place Vendôme.

Le prix du pain de Pùte c?! de trois livres , el celui de la lM)ul«'ilIe est de six. livres.

M. Cjésar l'.inilleaii , pour éviter loiiles les conlrefaçons, prévient « public que la l'âle est enveloppée d'un papier porianl sasigtialure, «l que lut Itouleilles ont un caclicl ii ciui^lé dans le verre.

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Le succès fut dû , sans que César s'en doutât , à Constance qui lui conseilla d'envoyer l'Eau Carminative et la Pâte des Sultanes par caisses à tous les parfumeurs de France et de l'étranger, en leujoUrant un gain de trente j)Our cent , s'ils voulaient pj'cndre ces deux articles ^ar gîtasses. La IVile et TEau valaient mieux en réalité que les cosméh(|ues analogues et séduisaient les ignorans pail:t distinction établie entre les tenq)éramens : les cinq cents parfumeurs de France alléchés pai le gain, achetèrent annuellement chez Birolleau chacun plus de trois cents grosses de Pâte et d'Eau, consommation qui lui produisit des bénéfices restreints quant à l'article , énormes par la (juanlité. César jmt alors acheter les bicoques et les terrains du faubourg du Temple , il y biVlit de vastes liîbriques et décora magnifiquement son magasin (le la P»eiiie des Roses ; son ménage éprouva les petits bonheursde l'aisance , et sa fennne ne trembla plus autant.

En 1810, madame (V'sar prévit mu- iiansse dans les loyers, elle poussa son mari :i se

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l'aire principal locataire de la maison où ils occupaient la boutique et l'entresol, et à mettre leur appartement au premier étage. Une circonstance heureuse décida Constance à fermer les yeux sur les folies que Birotteau fit pour elle dans son appartement. Le parfumeur venait d'être élu juge au tribunal de commerce. Sa rigide probité, sa délicatesse connue et la considération dont il jouissait lui valurent cette dignité qui le classa désormais parmi les notables commerçans de Paris. Pour augmenter ses connaissances, il se leva dès cinq heures du malin, lut les répertoires de jurisprudence et les livres qui traitaient des litiges commerciaux. Son sentiment du juste, sa rectitude, son bon vouloir, qualités essentielles dans l'appinViation des difficultés soumises aux sentences consulaires, le rendirent un des juges les plus estimés. Ses défauts contribuèrent «'gaiement à sa réputation. En sentant son infériorité, César subordonnait volontiers ses lumières à celles de ses collègues flattés d'être si curieusement écoutés par lui : les uns recherchèrent la silencieuse approljat ion d'un homme censé profond, en

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sa qualité d'écouteur ; les autres , enchantés de sit modestie et de sa douceur, le vantèrent. Les justiciables louèrent sa bienveillance , son esprit conciliateur, et il fut souvent pris pour arbitre en des contestations où son bon sens lui suggérait une justice de cadi. Pendant le temps que durèrent ses fonctions, il sut se composer un langage farci de lieux communs, semé d'axiomes et de calculs traduits en phrases arrondies qui doucement débitées sonnaient aux oreilles des gens superficiels comme de l'éloquence. Il plut ainsi à cette majorité naturellement médiocre , à perpétuité condanmée aux travaux, aux vues du terre à terre. César perdit tant de temps au tribunal , que sa femme le contraignit il refuser désormais ce coûteux honneur.

Vers 181IÎ, grâce à sa coiislanle union et après avoir vulgairement cliemiiK' dans hi vie, ce ménage vil commencer une ère de prospérité que rien ne semblait devoir interrompre. Monsieuiet madame Ragon , leurs pr('d('cesseurs , leur oncle Pillerault, Roguiii le notaire, les Matifal , droguistes de la rue des Lombards, fournis-

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seiii's de la Reine des Roses, Joseph Lebas , marchand drapier, successeur des Guillaume, au Chai qui pelote, une des lumières de la rue Saint-Denis, le juge Popinot, frère de niadame Ragon , Chiffreville, de la maison Protez et Chiffreville, monsieur et madame Cochin, employés au Trésor et commanditaires des Matilat , l'abbé Loraux confesseur et directeur des gens pieux de cette coterie, etquel- <|ues autres personnes (^imposaient le cercle de leurs amis.

Malgréles sent imens royalistes de Birotteau, l'opinion publique ('f ail alors en safaveur, il passait pour être très rich(> , quoiqu'il ne possédât encore que cent mille francs en dehois de son commerce ; car larégularit(Ml(' ses affaires, son exactitude, son habitude de ne rien devoir, de ne jamais escompter son papier cl de prendre :ui c<iiiîraire des valeurs sûres à <eu\ aii\<piels il p(/uvail être utile, son obligeance lui mé'ritaient nn criVlit énorme. 11 avait rfailleurs i'(''ellement gagni' beaucoup d'argent; mais ses constructions et ses fabriques en avaient beau<oup absorbé'. Puis sa maison lui coùtiil près de

Y-ingt mille francs par an. Enfin rédiication de (A'—t saiiné, fille unique idolâtrée par Constance autan! «jue par lui, îiëcessitait de fortes dépenses. Ni le. mari , ni la femme ne regardaient à l'argent quand il s'agissait de faire plaisir à leur fille dont ils n"a-, valent pas voulu se séparer. Imaginez les jouis—, sances du pauvre paysan parvenu , quand il on^, tendait sa charmante Césarine répétant au pianoi une sonate de Sleibelt ou chantant une romance ; ({uand il la voyait écrire correctement la langue?, fraïiçaise, lire Racine père et fils, lui en expliquer îesi beautés, dessiner un paysage ou faire une seppia ! Revivre dans une tïeur aussi belle, aussi pure, <{!ii a'avait pas encore <{uiîl(' la (igc maternelle, uh ange enfin dont les grâces naissantes, dont les premiers dévelojîpemens avaient été passionnémenJ suivis, admii'és! uue fille unique, incapable de mépri.er son pèiv ou de se mocpier de son di^lam «l'inslruclion , lanl elle (''l;iit \i"ùimm{ jciiiir /il/*'. Eu veuaiil à Paris, Cé'sar savait lire, ('crire et, <'ompt(M* , uiais sou instruction en ('tait restée là, car sa vie laborieuse l'avait empèch<'' d'acquérir d«*s

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idées et des connaissances étrangères au commerce de la parfumerie. Mêlé constamment à des gens à qui les sciences, les lettres étaient indifférentes, et dont l'instruction n'embrassait que des spécialités ; n'ayant pas de temps pour se livrer à des études élevées, le parfumeur devint un homme pratique. Il épousa forcément le langage , les erreurs , les opinions du bourgeois de Paris qui admire Molière, Voltaire et Rousseau sur parole, qui achète leurs œuvres sans les lire ; qui soutient que l'on doit dire oïnwitr , parce que les femmes serraient dans ces meuljles leur or et leurs robes autrefois presque toujours en moire , et que l'on a dit par corruption armoire. Potier, Talma, mademoiselle Mars, étaient dix fois millionnaires et ne vivaient pas comme les autres humains : le grand tragédien mangeait de la chaij' crue , mademoiselle Mars faisait parfois fricasser des perles , pour imiter une célMjie actrice égyptienne. L'empereur avait dans ses gilets des poches en cuir poui' pouvoir prendre son tabac par poign(''es , il montait à cheval au grand

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galop l'escalier de l'orangerie à Versailles. Les écrivains, les artistes mouraient à l'hôpital par suite de leurs originalités ; ils étaient tous athées, il fallait bien se garder de les recevoir chez soi. Joseph Lebas citait avec effroi l'histoire du mariage de sa belle-sœur Augustine avec le peintre Sommer vieux. Les astronomes vivaient d'araignées. Ces points lumineux de leurs connaissances en langue française, en art dramatique, en politique , en littérature , en science , expliquent la portée de ces intelligences l)Ourgeoises. Un poète , qui passe rue des Lombards, peut en y sentant quelques parfums rêver l'Asie; il admire des danseuses dans une chauderie en respirant du vétiver; frai)pépar l'éclat de la cochenille, il y retrouve les poèmes brahmes, les religions et leurs castes; en se heurtant contre de l'ivoire brut, il monte sur le dosdeséléphans, dans une cage de mousseline, el y fait l'amour comme le roi do Lahore. Mais le petit commerçant ignore d'où vieimcnt et où croissent les produits sur lesquels il oi)ère. Birottcau parfumeur ne savait pas un iota d'histoire naturelle

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ni de chimie. En regardant Vaiiqiielin comme un grand homme, il le considérait comme une exception , il ëlait de la force de cet épicier retiré qui résumait ainsi une discussion sur la manière de faire venir le thé.

— Le thé ne vient que de deux manières, par caravane ou par le Havre, dit-il d'im air finaud.

Selon Birotteau , l'aloës et l'opium ne se trouvaient que rue des Lombards , l'eau de roses prétendue de Constantinople se faisait , comme l'eau de C.ologne , à Paris. Ces noms de lieux étaient des bourdes inventées pour plaire aux Français qui ne peuvent supporter les clioses de leur pays. TJn marchand français devait dire sa découvert»^ anglaise , afin de lui donnei* de la vogue, comme en Angleterre un droguiste attribue la sienne à la France. Néanmoins César ne pouvait jamais être entièrement sot ni bète : la probité , la bonté jetaient sur les actes de sa vie un rctlet qui les rendait i'es[.cctables, car une belles action fait accepter tontes les ignoi'aiires [lossibles. Son constant suc-

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ces lui donna de rassurance. A Paris l'assurance <»st acceptée pour le pouvoir dont elle est le signe. L'ayant apprécié durant les trois premières années de leur mariage, sa femme fut en proie à des transes continuelles : elle représentait dans cette union la partie sagac(^ et prévoyante, le doute , l'opposition , la crainte , comme €ésar y représentait l'audace, l'ambition, Tacttion, le boniieur inoui de la fatalité. Malgré lesî apparences le marchand ('tait trembleur, tandi*i que sa femme avait en réalité de la patience i^tdu courage. Ainsi un homme pusillaniine, médiocre, sans instruction, sans idées, sans connaissances, sans caractère , et qui ne devait point réussir sur la place la plus glissante du monde, airiva par son esprit de conduite, par le sentiment du juste, parla bontc' d'une ame vraiment chrétienn<', . par amour pour l:i seule femme qu'il eût possédée, à passer pour un honune rcMuanjuable, courageux «'t plein de ic'sobilion. I.e pidjlie ne voyait que les résultats. Hors Pillcraull ( l le jiii^c Popinol , les persoimes de sa société, ne !e voyanl cpi' super-

ficiellement , ne pouvaient le juger ; d'ailleurs , les vingt ou trente amis qui se réunissaient entre eux disaient les mêmes niaiseries , répétaient les mêmes lieux communs, se regardaient tous comme des gens supérieurs dans leur partie. Les fenmies faisaient assaut de bons dîners et de toilettes, chacune d'elles avait tout dit en disant un mot de mépris sur son mari; madame Birotteau seule avait le bon sens de traiter le sien avec honneur et respect en public, elle voyait en lui l'homme qui, malgré ses secrètes incapacités , avait gagné leur fortune et dont elle partageait la ct>nsidération. Seulement, elle se demandait parfois ce qu'était le monde , si tous les hommes prétendus supérieurs ressemblaient à son mari. Sa conduite ne contribuait pas peu à maintenir l'estime respectueuse accordée au marchand , dans un pays où les femmes sont assez portées à déconsidérer leurs maris et à s'en plaindre.

Les premiers jours de l'année 1814, si fatale à la France impéiialc, furent signalés chez eux par deux événemcns peu marquans dans tout autre ménage,

mais de nature h impressionner des âmes simples comme celles de César et de sa femme , qui , en jetant les yeux sur leur passé, n'y trouvaient que des émotions douces. Ils avaient pris pour premier commis un jeune homme de vingt-deux ans , nommé Ferdinand du Tillet. Ce garçon, qui sortait d'une maison de parfumerie où l'on avait refusé de l'intéresser dans les bénéfices, et qui passait pour un génie, se remua beaucoup pour entrer à la Reine des Roses dont il connaissait les êtres , les forces et les mœurs intérieures. Rirotteau l'accueillit et lui donna mille francs d'appointemens avec l'intention d'en faire son successeur. Ferdinand eut sur les destinées de cette famille une si grande influence , qu'il est nécessaire d'en dire (pielques mots.

D'abord, il se nommait simplement Ferdinand, sans nom de famille. Celte anonymie lui parut un immense avantage au moment où Napoléon pressa les familles pour y trouver des soldats. Il était cependant n(' (ju('l([iie part , par le fait de (pielque cruelle et volu])tueusel'aiilaisio. Voici le peu de ren-

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seignemens recueillis sur son état civil. En 1793. «we pauvre fille du Tiilet , petit endroit situé près des Andelys, était venue aecoucliei- lui il animent 4ans le jardin du desservant de l'église du Tiilet, et s'alla noyer, après avoii* fra[)pé aux volets. Le bon prêtre recueillit l'enfant , lui donna Je nom du saint inscrit au calendrier ce jour-là. le nourrit et l'éleva connne son enfant. Le <;utré mourut en 1804, sans laisser une succession Hssez opulente pour suffire à l'éducation qu'il avait «ommencée. Ferdinand jeté dans Paris, y menu nne existence de llibustier dont les liasai'ds pouvaient le mener :i l'échafaud ou à la fortune . au barreau, dans l'armée , au (commerce , à la domesticitc'. Ferdinand oJjligc' de vivie en vi'ai Figaro , devint connnis-voyageur, puis commis parfumeur à Paris où il revint api'ès avoir par- <ouru la France, étudié le monde, et pris son parti d'y réussir à tout prix. En 1813, il jugea «éwessaire de cousialer son âge et de se donne!' «m état ( ivil , en j eqiu'rant au tribunal des Andehs un jug<'ment ^pii lîl [)asser son acle de

baplcme des legistres du presbytère sur ceux de la mairie , et il y obtint une rectification en demandant qu'on y insérât le nom de du Tillet sous lequel il s'était fait connaître, autorisé par le fait de son exposition dans la commune.

Sans père ni mère , sans autre tuteur que le procureur impérial , seul dans le monde , ne -devant de comptes à personne , il traita la société de Turc à More en la trouvant marâtre. 11 ne connut d'autre guide que son intérêt , et tous les moyens de fortime lui semblèi'ent bons. Ce Normand armé de capacités dangereuses joignait à son envie de parvenir les âpres <lé'fauls reproche''» à tort ou à raison aux natifs de sa j>rovince. Des manières i)atelines faisaient passer son esprit chicanier, car c'était le plus rude férailleur judiciaire; mais s'il contestait audacieusement le droit d'autrui, il ne cédait rien sur le sien, il prenait son adversaire par le temps, il le lassait par une iiillcxible volonté. Son principal mérite conhislait en ( clui des S( apins de h vieiUe comédie, il possédait leur ferlililé d<' ressources, leur adresse

à côtoyer l'injuste , leur démangeaison de prendre ce qui était bon à garder. Enfin il comptait appliquer à son indigence le mot que l'abbé Terray disait au nom de l'état, quitte à devenir plus tard honnête homme. Il avait une activité passionnée, une intrépidité militaire à demander à tout le monde une bonne comme une mauvaise action , en justifiant sa demande par la théorie de l'intérêt personnel. Il méprisait trop les hommes en les croyant tous corruptibles, il était trop peu délicat sur le choix des moyens en les trouvant tous bons , il regardait trop fixement le succès et l'argent comme l'absolution du mécanisme moral , pour ne pas réussir tôt ou tard. Un pareil homme, placé entre le bagne et des millions , devait être vindicatif, absolu, rapide dans ses déterminations, mais dissimulé comme un Cromwell qui voulait couper la tête à la Probité. Sa profondeur était cachée sous un esprit railleur et léger. Simple commis parfumeur, il ne mettait point de bornes à son ambition , il avait endurasse la société par un coup d'œil haineux en se disant : — Tu seras à

moi ! et il s'était juré à lui-même de ne se marier qu'à quarante ans. 11 se tint parole. Malgré son immense fortune, il est encore aujourd'hui garçon, attendant sans doute le développement d'une réputation d'honneur et d'une fortune que ni la médisance ni la calomnie n'ont atteintes.

Au physique , Ferdinand était un jeune homme élancé , de taille agréahle et de manières mixtes qui lui permettaient de prendre au besoin le diapason de toutes les sociétés. Sa figure chafouine plaisait à la première vue; mais plus tard , en le pratiquant, on y sui'prenait les expressions étranges qui se peignent à la surface des gens mal ave(^ eux-mêmes, ou dont la conscience grogne à certaines heures. Son teint très ardent sous la peau molle des Normands avait une couleur aigre. Le regard de ses yeux vahons doublés d'une feuille d'argent était fuyant , mais terrible quand il l'arrêtait droit sur sa victime. Sa voix seml)lait éteinte connue celle d'un homme qui a long-temps parlé. Ses lèvres minces ne manquaient pas de grâce, mais son nez pointu, son I. 7

li-ont légèrement bombé îrahissaieiil un défaut de race. Enfin ses cheveux, d'une coloration semblable à celle des cheveux teints en noir , indiquaient im métis social qui tirait son esprit «l'un grand seigneur lil)ertin, sa bassesse d'une paysanne séduite, ses connaissances d'une éducation inaclievée , et ses vices de son état d'abandon.

Birotteau apprit avec le plus profond étonnement que son commis sortait très élégamment mis, rentrait fort tard, allait au bal chez des banquiers au chez des notaires. Ces mœurs déplurent à César : dans ses idées , les commis devaient étudier les livres de leur maison , et penser exclusivement il leur partie ; le parfumeur se choqua de niaiset'ies, il re|)rocha doucement à du Tillet de porter du Ihige trop lin, davoir «les cartes sur lesquelles son nom était grave'' ainsi : F. du Tu^let; mode «tans sa jmispriidence conmieiriale qui appartei«iait exclusivement aux gens du monde. Ferdinand tait venu <hez <et Orgon dans les intentions de Tartufe : it fil la cour à madame César, tenta de

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la séduire, et jugea son patron connue elle le jngeait elle-même , mais avec une effiayante promptitude. Quoique discret , réservé , ne disaiit que ce qu'il voulait dire , du Tillet dévoila ses opinions sur les hommes et la \'ie , de manie le à épouvanter une femme timorée qui partageait les religions de son mari , et regardait comme un crime de causer le plus léger lort au prochain. Malgré l'adressedont usa madame Birotreau, du Tillet devina le mépris qu'il ijispiiait. Constance, à qui Ferdinand avait écrit quelques lettres d'amour, aperçut bientôt lin changenii'ul dai)s les manières de son com- Jiiis. (jiii prit avec elle des airs avantageux, pour l'aire croire ;s li'ur huinic irUelligence. Sans instruire son mari de ses raisons secTetes, elle lui <<)ns('illa de rinvoyer Ferdinand. Birotteau s«' trouva da((<>rd avec sa femme eu ce point. ]j.' renvoi d'.i (^Muniis lut n'-solii. Trois jours a va ni <!e le congcilier . par un samedi soii-, lîii-olleau lil le <(i!ii|>le mensuel de s;i <aisse , et y tiom:i liois mille IVaues de moins. Sa consl.'iiialion luî aHriiise . moins jxuir la perlt^

que pour les soupçons qui planaient sur trois commis, une cuisinière, un garçon de magasin et des ouvriers atitrës. A qui s'en prendre ? madame Birotteau ne quittait point le comptoir. Le commis chargé de la caisse était un neveu de M. Ragon , nommé Popinot , jeune homme de dix-neuf ans, logé chez eux , la probité même. Ses chiffres, en désaccord avec la somme en caisse, accusaient le déficit et indiquaient que la soustraction avait été faite après la balance. Les deux époux l'ésolurent de se taire et de surveiller la maison. Le lendemain dimanche, ils recevaient leurs amis. Les familles qui composaient cette espèce de coterie se festoyaient à tour de rôle. En jouant à la bouillotte , Roguin le notaire mit sur le tapis de vieux louis que madame César avait reçus quelques jours auparavant d'inie nouvelle mariée , madame d'Espard.

— Vous avez volé un tronc ! dit en riant le parfumeur.

Roguin dit avoir gagné cet argent chez un lanquier à du Tillet , qui confirma la rt^ponse du

notaire, sans rougir. Le parfumeur, lui, devint pourpre. La soirée finie , au moment où Ferdinand alla se coucher , Birotteau l'emmena dans le magasin, sous prétexte de parler affaire.

— Du Tillet, lui dit le brave homme , il manque trois mille francs à ma caisse, et je ne puis soupçonner personne ; la circonstance des vieux louis semble être trop contre vous pour que je ne vous en parle point ; aussi ne nous coucherons-nous pas sans avoir trouvé l'erreur, car après tout ce ne peut-être qu'une erreur. Vous pouvez bien avoir pris quelque chose en compte sur vos appointemens.

Du Tillet dit effectivement avoir pris les louis. Le parfumeur alla ouvrir son grand livre, le compte de son commis ne se trouvait pas encore débité.

— J'étais pressé , je devais faire écrire la somme par Popinot , dit Ferdinand.

— C'est juste, dit lîirolteau bouleversé parla froide insouciance du Normand cpii connaissait bien les braves gens chez lesquels il <''tait venu dans l'intention d'y faire fortune.

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Le parfunieur et son coinmis passèrent la imit en vérifications que le digne marchand savait inutiles. En allant et venant, César glissa trois billets de banque de mille francs dans la caisse en les collant contre la bande du tiroir, puis il feignit d'être accablé de fatigue, parui dormir et ronlîa Du Tillet le réveilla triomphalement , et atiicha une joie excessive d'avoiiéclairci l'erreur. Le lendemain, Rirotleau gronda publiquement le petit Popinot, sa femme, et se mii en colère h propos de leur négligence. Quinze jours après , Ferdinand du Tillet entra chez un agent de «change. La parfumerie ne lui convenait pas, dit-il. il voulait étudier la bancpie. En sortant de chez Birotteau , du Tillet parla de madame César de manière à faire croire que son patron l'avait renvoyé pai- jalousie.

Quelques mois api'ès, du Tilhi vin( voir son anrien patron , et léclama de lui sa caution pom* vingt mille fiaucs, a'n de co!iq)l(''l('i" les garanties qu'oi lui demandait dans une alïiîire qui le mettait sur le chemin de la fortune. En remarquant la sur-

{Ji'ise que Birotteau manifesta de cette effronterie, (lu Tillet fronça le sourcil et lui demanda s'il n'avait pas confiance en lui. Malifat et deux né- ^'ocians en affaires avec Birotteau reniarquèrenl l'indignation du parfumeur qui réprima sa colère en leur présence. Du Tillet était peut-être redevenu honnête homme , sa faute pouvait avoir été causée par une maîtresse au désespoir ou par une tentative au jeu, la réprobation publique d'un hontiéte lionune allait jeter dans une voie <ie crimes et de malheurs un homme encor<' jeune et peut - être sur la voie du repentii*. (iCt ange prit alors la plume et lit un aval sur U;s billets de du Tillel en lui disant qu'il l'cndait de grand cœur ce léger service à un garçon (pii lui avait été lies - utih'. Le sang lui montait au visage en faisant ce mensonge offi- <'ieux. Du Tillet ne soutiiU p.is le i'<'gard de cel honnne, et lui voua sans doute eu ce momem celte haine sans trêve cpie les anges des t('nèbres ont conçue contre les anges de lumière. Du Tillel tint si bi<'n le balancier en dan-

sant sur la corde raide des spéculations financières, qu'il resta toujours élégant et riche en apparence avant de l'être en réalité. Dès qu'il eut un cabriolet , il ne le quitta plus ; il se maintint dans la sphère élevée des gens qui mêlent les plaisirs aux affaires, en faisant du foyer de l'Opéra la succursale de la Bourse, les Turcarets de l'époque. Grâce à 3ïadame Roguin, qu'il connut chez Birotteau , il se répandit promptement parmi les gens de finance les plus haut placés. En ce moment, Ferdinand du Tillet était arrivé à une prospérité qui n'avait rien de mensonger. Au mieux avec la maison Nucingen où Roguin l'avait fait admettre, il s'était lié promptement avec les frères Keller, avec la haute banque. Personne ne savait d'où lui venaient les immenses ciipitaux qu'il faisait mouvoir , mais chacun attribuait son bonheur h son intelligence et à sa probité- La restauration fit un personnage de César, à qui naturellement le tourbillon des crises politiques ola la mémoire de ces deux accidens domestiques. L'immutabilité de ses opinions royalistes,

auxquelles il était devenu fort indifférent depuis sa blessure , mais dans lesquelles il avait persisté par décorum , le souvenir de son dévoûment en vendémiaire lui valurent de hautes protections , précisément parce qu'il ne demanda rien. Il fut nommé chef de bataillon dans la garde nationale, quoiqu'il fût incapable de répéter le moindre mot de commandement. En 1815, Napoléon, toujours ennemi de Birotteau , le destitua. Durant les Cent- Jours, Birotteau devint la bête noire des libéraux de son quartier, car en 1815 seulement commencèrent les scissions politiques entre les négocians, jusqu'alors unanimes dans leurs vœux de tranquillité dont les affaires avaient besoin. A la seconde restauration, le gouvernement royal dut remanier le corps munici[)al. Le préfet voulut nommer Birotteau maire. Grâce à sa femme , le parfumeur accepta seulement la place d'adjoint qui le metlait moins en évidence. Cette modestie augmenta beaucoup l'estime qu'on lui portait généralement et lui valut l'amitié du maire, M. Flamet de La Billardière. Birolleau , (jui l'avait vu venir à

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la Reine des Roses , au temps où la boutique servait d'entrepôt aux conspirations royalistes, îe désigna luî-méme au préfet de la Seine, qui le consulta sur le choix à faire. M. et madame Rirotteau ne furent jamais oubliés dans les invitations du maire. Enfin madame César quêta souvent à Saint-Roch , en belle et bonne compagnie. La Rillardière servit chaudement Rirotteau quand il fut question de distribuer au corps municipal les <Toix accordées , en appuyant sur sa blessure reçue à Saint Roch , sur son attachement aux Rourbons et sur la considération dont il jouissait. Le ministère, qui voulait, tout en prodiguant la croix <le la Légion-d'Honneur afin d'abattre l'œuvre de Xapoléon , se faire des créatures et rallier aux Rourbons les diflérens conunerces , les hommes d'art et de science, comprit donc Rirotteau dans la pi-ochaine promotion. Cette faveur, en harmonie avec l'éclat que jolail Rirotteau dans son arrondissement, le plaçaient dans une situalion où durent s'agrandir les idées d'un homme a qui jus(ju'alors tout avail l'éussi. La nouvelle

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fjue le maire lui avait donnée de sa promotion lut le dernier argument qui décida le parfumeur à se lancer dans l'opération qu'il venait d'exposer à sa femmç, afin de quitter au plus vite la parfumerie, et s'élever aux régions de la haute bourgeoisie de Paris.

César avait alors quarante ans. Les travaux auxquels il se livrait dans sa fabrique lui avaient donné quelques rides prématurées, et avaienl légèrement argenté la longue chevelure toulfuc que la pression de son chapeau lustrait circulairement. Son front, où par la manière dont ils étaieni plantés ses cheveux dessinaienl cinq pointes, annonçait la sinq)licil(' de sa vie. Ses gros sourcils n'efl'rayaient point, car ses yeux bleus s'harmoniaient par Icui- limpide regaid toujours franc à son front d'honnele homme. Son nez cassé à la naissance et gros du bout lui donnait l'air étonné des gobe-mouches de Paiis. Ses lèvres étaient très lippues, et son grand menton toud)ait droit. Sa figure fortement colorée , à contours carrés. ^tlhait par la disposition des rides, par l'en-

semble de la physionomie, le caractère ingénument rusé du paysan. La force générale du corps, la grosseur des membres, la carrure du dos, la largeur des pieds, tout dénotait d'ailleurs le villageois transplanté dans Paris. Ses mains larges et poilues, les grasses phalanges de ses doigts ridés, ses grands ongles carrés eussent attesté son origine, s'il n'en était pas demeuré des vestiges dans toute sa personne. Il avait sur les lèvres le sourire de bienveillance que prennent les marchands quand vous entrez chez eux ; mais ce somnre commercial était l'image de son contentement intérieur et peignait l'état de son ame douce. Sa défiance ne dépassait jamais les affaires, sa ruse le quit — tait sur le seuil de la Bourse ou quand il fermait son grand-livre, car le soupçon était pour lui ce qu'étaient ses factures imprimées, une nécessité de la vente elle-même. Sa figure offrait une sorte d'assurance comique, de fatuité mêlée de bonhomie qui le rendait original à voir en lui évitant une ressemblance (rop complète avec la plate figure du bourgeois parisien. Sans

CÉSAR BIROTTEÂU. 109

cet air de naïve admiration et de foi en sa personne, il eût imprimé trop de respect; il se rapprochait ainsi des hommes en payant sa quote part de ridicule. Habituellement en parlant il se croisait les mains derrière le dos. Quand il croyait avoir dit quelque chose de galant ou de saillant, il se levait imperceptiblement sur la pointe des pieds , à deux reprises , et retombait sur ses talons lourdement, comme pour appuyer sur sa phrase. Au fort d'une discussion, on le voyait quelquefois tourner sur lui-même Ijrusquemeni , faire quelques pas comme s'il allait chercher des objections et revenir sur son adversaire par un mouvement brusque. Il n'interrompait jamais, et se trouvait souvent victime de cette exacte observation des convenances, car les autres s'arrachaient la parole , et le bonhomme quittait la place sans avoir pu dire un mot. Sa grande expëiience des affaires commerciales lui avait donné des habitudes taxées de manies par quelques pei-sonnes. Si (luelque billet n'était pas payé, il l'envoyait à riiuissier et ne s'en occupait plus (pie [K)ur recevoir le capital , l'inlérct et les

iiO CÉSAR BIROTTEAU.

IVais , l'huissier (levai l poursuivre jusqu'à ce que Iv négociant fût «n faillite ; César cessait alors toute procédure, ne comparaissait à aucune assemblée tie <Téanciers et gardait ses titres. Ce système et son implacable mépris pour les faillis lui ve~ uaieut de M. Ragon qui, dans le cours de sa vie commerciale, avait fini par apercevoir une si grande perte de temps dans les affaires litigieuses, qu'il regio^dait le maigre et incertain dividende donné par les concordats comme amplement regagné par l'emploi du tenqjs qu'on ne perdait point à aller, venir, faire des démarches et courir après les excuses de r improbité.

— Si le failli est honnête honnne et se refait , il vous paiera , disait M. Ragon. S'il reste sans ressources et qu'il soit purement nialheureux, pourquoi le tourmenlei? si c'est un fripon, vous n'aurez jamais rien. Votre sévérité connue vous fait passeï* jKHir intraitable, et comme il est impossible de transiger avec vous, tant que l'on peut payer, c'est vous qu'on paie.

César arrivait à un Fcndez-vous à l'heure dite ,

CÉSAR BIROTTEAïJ. Àii

mais dix minutes après, il partait avec une inflexibilité que rien ne faisait plier ; aussi son exactitude rendait-elle exacts les gens qui traitaient avec lui. Le costume qu'il avait adopté concordait à ses mœurs et sa physionomie. Aucune puissance ne l'eût fait renoncer aux cravates de mousseline b!anche dont les coins brodés pai' sa femme ou sa fille lui pendaient sous le cou. Son gilet de piqué l)lanc boutonné carrément descendait très bas sur son abdomen assez proéminent, car il avail un b'ger embon[)oint. Il portait im pantalon bleu, des bas de soie noiiv et des souliers à rubans doni les nœuds se défaisaient souvent. Sa redingote vCTt-olive toujours trop large, et son chapeau It grands bords lui donnaient l'air d'un quakei*. Quand il shabillail poiu- les soirées du dimanche, il mettait une ciilole de soie, dc^s souliers à bourles d'or, et son infaillible gileJ carré dont les deux bouts s'enlr"ouvrai(;nl aloi-s alin de njontrer le liaut de son jabot pliss('. Son h;dtil de (lra[) marron «'•tait à grands pans <! h longu»'s bas(jues. Il cons<'rva , jusqu'en ISIO , deux chaînes de mon-

112 CÉSAR BIROTTEAD.

tre qui pendaient parallèlement , mais il ne mettait la seconde que quand il s'habillait.

Tel était César Birotteau , digne homme à qui les mystères qui président à la naissance des hommes avaient refusé la faculté de juger l'ensemble de la politique et de la vie, de s'élever au dessus du niveau social sous lequel vit la classe moyenne, qui suivait en toute chose les erremens de la routine , car toutes ses opinions lui avaient été communiquées, et il les appliquait sans examen. Aveugle mais bon, peu spirituel mais profondément religieux, il avait un cœur pur. Dans ce cœur brillait un seul amour, la lumière et la force de sa vie ; car son désir d'élévation, le peu de connaissances qu'il avait acquises, tout venait de son aifection pour sa femme et pour sa fdle.

Quand à madame César, alors âgée de trente-sept ans , elle ressemblait si parfaitement à la Vénus do Milo, que tous ceux qui la connaissaient virent son portrait dans celte belle statue, quand le duc de Rivière l'envoya. En quelques mois, les chagrins passèrent si promptenient leurs teintes jaunes

CÉSAR BIROTTEÀU. 113

sur son éblouissante blancheur , creusèrent et noircirent si cruellement le cercle bkmàtre où jouaient ses beaux yeux verts, qu'elle eut l'air d'une vieille madone, car elle conserva toujours, au milieu de ses ruines, une douce candeur, un regard pur quoi- 4ue triste, et il fut impossible de ne pas la trouver toujours belle femme , d'un maintien sage et plein de décence. Au bal prémédité par César, elle devait jouir d'ailleurs d'un dernier éclat de beauté ([ui fut remarqué.

Toute existence a son apogée , une époque pendant laquelle les causes agissent et sont en rapport «xact avec les résuUats. Ce midi de la vie où les forces vives s'équilibrent et se produisent dans tout leur éclat , est non seulement comnum aux êtres organist's, mais encore aux cités, aux nations, aux idées, aux institutions, aux conmierces, aux «■ntreprises qui , semblables aux races nobles et aux dynasties, naissenl , s'élèvent et tombent. Doù vient la rigueur avec hupielle ce thème de croiss;uice et de décroissance s'applicpie à tout ce qui s'organise ici bas , (ai* la mort elle-même a , dans I. 8

I 1 ï CÉSAR BIROITEAU.

les temps de fléau , sou progrès , sou i aleiitissement , sa l'ecrudescence et sou sonuneil ? Nolie globe lui-même est peut-être une fusée uu peu plus durable que les autres. L'Histoire , en ledisant les causes de la grandeur et de la décadence de tout ce qui fut ici bas, pourrait avertir l'hounne du moment où il doit arrêter le jeu de toutes ses facultés : ruais ni les conquérans , ni les acteurs , ni les femmes, ni les auteurs n'en écoutent la voix salulaiie.

(lésai' Birotteau, qui devait se considéier comme élx'int à l'apogée de sa fortune, prenait ce temps d'arrêt conmie un nouveau point de dépaii , il ne savait pas , et d'ailleurs ni les nations ni les rois Il <mU tenté d'écrire en caractères inelfaçables la ca^isedecesVenversemens dont l'histoire est grosse. dont tant de maisons souveraines ou commerciales olfrent de si giands exemples. Pourquoi de nouvelles pyramides ne rappelleraient-elles pas incessîimment ce principe qui doit dominer la jiolitique des nalions aussi bien que crllc <!<»> j)aiti(Uliois :

césar birotteaci. 115

Quand lfffet produit n'est plus e.\ rapport direct m en proportion égale avec sa cause , la désorcamsatio.v com vience.

Mais ces monumeus existoiit partout , ce sont les iradilions et les pierres qui nous parlent du passe. *]\ù (OHsacrent les caprices de rindoniptable Destin , dont la main efface nos songes et nous prouva qiir les plus grands évënemens se résument daiLS ujic idée, 'i'roie el Napoléon ne sont (jue des [hh^iiM's, Puisse cette histoire être le poème des vicissitudes hourgeoises auxquelles nulle voix n'a songé, hiiil elles semblent d(''nn«''es de grandeur, landis (jii «Ih's sont au même litre immenses: il ne s'agil |t;is dim seul homuic ici, mais de tout un piniple dr floulriirs.

cHAprniK m

LES CiEKMES DU MALHEUR.

Kn soiidoniiaiil , (V^sar craii^nil (juc ïc Iciuiriiiain sa («'huik' ne lui fît (juclquos ohjoctioiis [h'rcinploiics, cl s'ordonna de se lever de grand uva- (in pour loul n'soudiv. Au p(*til jour, il s(utit doiu* sans brnil , laissa sa femme au lit, s'Iiahilla leslemcnt . «i descendit au magasin, au moment où

Je garçon en ôtait les volets numérotés. Birolleau se voyant seul attendit le lever de ses commis et se mit sur le pas de sa porte en examinant comment son garçon de peine nommé Raguet s'acquittait de ses fonctions , et Birotteau s'y connaissait ! Malgré le froid , le temps était superbe.

— Popinot , va prendre ton chapeau , mets tes souliers, fais descendre M. Célestin, nous allons causer tous deux aux Tuileries , dit-il en voyant descendre Anselme.

Popinot, cet admirable contrepied de du Tillet, et qu'un de ces heureux hasards qui font croire à la Providence avait mis auprès de César, joue un si grand nMe dans cette histoire qu'il est nécessaire de le profiler ici. '

Madame Ragon était une demoiselle Popinot. Elle avait deux frères. L'un , le plus jeune de la famille , se trouvait alors juge suppléant au tribunal de première instance de la Seine. L'aîné avait entrepiis le commerce des laines brutes , y avait mangé sa fortune et mourut en laissant a la charge des Ragon et de son frère le juge (jui n'avait pas d'en-

lans, son fils unique déjà privé dune mère morte en couches. Pour donner un état à son neveu, madame Ragon l'avait mis dans la parfumerie eu espérant le voir succéder à Birotteau. Anselme Popinot était petit et pied-bot, infirmité que le hasard a donnée à lord Byron, à Walter-Scott , à M. <le ïalleyrand , pour ne pas décourager ceux qui en sont affligés ; il avait ce teint éclatant et plein de taches de rousseur qui distingue les gens dont les cheveux sont rouges ; mais son front pur, ses yeux (le la couleur des agates grises-veinées, sa jolie bou- <he, sa blancheur et la grâce d'une jeunes: ? ludi- (jue, la timidité que lui inspirait son vice de conformation réveillaient à son profit des senlimens protecteurs : on aime les faibles, Popinot intéressai! t. Le petit Popinot , tout le monde ra})pelait ainsi, tenait à une famille essentiellement religieuse, où les vertus étaient intelligentes, où la vie étaitmodesie et pleine de belles actions. Aussi fenfanl, élevé par son oncle le juge, otTrail-il en lui la n'uuion des qualiU'S qui reFidenllajeunesse si belle: sage et aiïect lieux , un peu honteux mais plein d'ar-

f2^ CÉSAR BIROTTEAU.

«leur, doux ( omme un mouton mais courageux au travail, dévoué, sobre, il était doué de toutes les vertus dun chrétien des premiers temps de l'Église.

En entendant parler d'une promenade aux Tuileries , la proposition la plus excentrique que pût l'aire à cette heure son imposant patron , Popinot rrut qu'il voulait lui parler d'établissement, le commis pensa soudain à César ine, la véritable reine des Roses, l'enseigne vivante de la maison et de la^ quelle il s'é[)rit le jour même où, deux mois avant du Tillet, il était entré chez Birotteau. Kn montant lescalier, il fut donc obligé de s'arlèter, son cœur se gonllait trop, ses artères battaient trop violemment; il descendit bientôt suivi de C('lcstii). 1(^ premier commis de Birotteau. Anselme et son iKitron cheminèrent sans m«»l dire vers les Tuileries. Popinot avait alors vingt cl un ans, hirotteau s'était marie' à cet âge, Anselme ne voyait donc aucun empêchement à son mariage avec ('ésaiine, (pioiquela fortune du parlumeuretla beauté de sa lille fussent dinunenscs

CÉSAR BIROTTEAIT. 1^25

obstacles à la réussite de vœux aussi ambitieux ; mais l'amour procède par les élans de l'espérance, «'t plus ils sont insensés , plus il y ajoute foi ; aussi pins sa maîtresse se trouvait loin de lui , plus ses «lésirs étaient-ils vifs. Heureux enfant qui, pai' un lemps où tout se nivelle , où tous les chapeaux se ressemblent , réussissait à créer des distances entre la fille d'un parfumeur et lui, rejeton d'une vieille famille parisienne î Malgré ses doutes, ses inquiétudes , il était heureux : il dînait tous les jours auprès de Césarine ! puis en s'appliquant aux affaires de la maison, il y mettait un zèle, une ardeur qui dépouillait le travail de toute amertume; «'Il faisant tout au nom de Césarine, il n'était jamais fatigué. Chez un jeune hoimne de vingt ans, Tamoni- se repaît de dévouement!

— Ce sera un iK'gociant , il parviendra, disait de lui C<''sar à madame Ragon en vantant Taetivité d'Anselme :iu milieu des mises de la fabrique, en louant son aptitude ;i eonqu-endie les linesses de l'art, eu rappelant l'àprelé' de son lra\ail dans les mouiens où h's expivlitions don-

naient , et où les manches retroussées, les bras nus, ^ le boiteux emballait et clouait à lui seul plus de caisses que les autres commis.

Les prétentions connues et avouées d'Alexandre Crottat, premier clerc de Roguin, la fortune de son père, riche fermier de la Brie, formaient des obstacles bien grands au triomphe de Torphelin ; mais ces difficultés n'étaient cependant point encore les plus âpres à vaincre : Popmot ensevelissait au fond de son cœur de tristes secrets qui agrandissaient l'intervalle mis entre Césarine et lui ; la fortune des Ragon, sur laquelle il aurait pu compter, était compromise; l'orphelin avait le bonheur de les aider à vivre en leur apportant ses maigres appomtemens. Cependant il ci'oyait au succès! il avait cru plusieurs fois saisir* quelques regards jelés avec un apparent orgueil sur lui par Césaiine ; au fond de ses yeux bleus, il avait osé lire une secrète pensée pleine de caressantes espéiances. Il allait donc, travaillé par son espoir du moment, tremblant, silencieux, ému, connue pourraient l'être en semblable occurrence

tous les jeunes gens pour qui la vie est en bourgeon.

— Popinot, lui dit le brave marchand, ta tante va-t-elle bien ?

— Oui , monsieur.

— Cependant elle me paraît soucieuse depuis quelque temps, y aurait-il quelque chose qui clocherait chez elle? Écoute-moi, garçon, faut pas trop faire le mystérieux avec moi , je suis quasi de la famille , voilà vingt-cinq ans que je connais ton oncle Ragon. Je suis entré chez lui en gros souliers ferrés, arrivant de mon village. Quoique l'endroit s'appelle 1rs Trésorières, j'avais pour toute fortune un louis d'or que m'avait donné ma marraine, feue madame la marquise d'Uxelles, une par<'nte à M. le duc et madame la duchesse de Lenon- <-ourt qui sont de nos pratiques. Aussi ai-je prié tous les dimanches pour elle et pour toute sa famille, j'envoie enïouraine à sa nièce madame de Mortsauf toutes ses parfumeries. Il me vient toujours des pratiques par eux, comme par exemple M. de Vandenesse , qui jyrend pour douze cents francs. On ne sérail pas reconnaissant par l)on

126 CÉSAR BIROTTEAC.

cœur, on devrait l'être par calcul : mais je te veux V du bien sans arrière-pensée et pour toi.

— Ah ! monsieur , vous aviez , si vous me j>ermettezde vous le dire, une fière caboche.

— - Non, mon garçon, non, cela ne sutîit poinl. Je ne dis pas que ma caboche n'en vaille pas un»autre; mais j'avais de la probité, mordicus! mais j'ai eu delà conduite, mais n'ai jamais aimé que ma lemme. L'amour est un fameux réhicule, un moJ lieureuxqu'a employé liier M. de Yillèle à la tribune.

— L'amour ! dit P(>[)inot. Oh ! monsieur , est-ce que

— Tiens, tiens, voilà le père Roguin qui vienJ à pied par le haut de la place Louis XY, à liuii heures. Qu est-ce (jue le bon honune fait donc là ? se dit César en oubliant Anselme Popiiiolel l'huile d*' noisette.

Les suppositions de sa femme lui revinrent à i:i mémoire , et au lieu d'entrer dans le jardin desTuiieries, Birolleau s'avança vers le notaiic pour le rencontrer. Anselme suivit sonpatn^nàdisiaiuc. sans p(juvoir s'e\p!i(jHer le su])it iiil<>rrt (jn i!

prenait à une chose en apparence aussi peu importante; mais très heureux des encouiagemeiis (pt'il trouvait dans le dire de César sur ses souhers ferrés, son louis d'or et l'amour.

Roguin, grand et gros honnne bourgeonné, It- Iront très découvert, à cheveux noirs, ne man- (juait pas jadis de physionomie , il avait été audacieux et jeune, car de petit-clerc il lUait devenu notaire; mais en ce momeni son visage offrait aux yeux d'un habile ohservaleui; les lirailleluens, les fatigues de [>laisirs cherchés. ix)rsqu*uu homme se plonge dans la fange des <'.\cès , il est didiicile (juc sa figure ne soit pas fangeuse enquel- <jiie endroit ; aussi les contours d<'s lides, la chaleur du lejnl ('taient-ils (liez iiogiiin sans noblesse; aii lien de cette lueur juire qui llanibe sous les tissus des honunes conlenus. el leur inipiinie niie lleiii' <le sanl('', Ton entrevoyait chez lui rimpincledHii sang fouet l<'' par des elforis contr<'les(j!iels reginilxle corps. Son ne/, («tait ignoblement r( trousse. <-omme celui {les gens < li«'z lescpiels its liumeurs. en prenant la roule de cet oigan»-, produisejil

une infirmité secrète qu'une vertueuse reine Je France croyait naïvement être un malheur commun à l'espèce, n'ayant jamais approché d'autre homme que le roi d'assez près pour reconnaître son erreur. En prisant beaucoup de tabac d'Es- |)agne, Roguin avait cru dissimuler son incommodité , il en avait augmenté les inconvéniens qui lurent la principale cause de ses malheurs. N'esti'cpasune flatterie sociale un peu trop prolongée (jue de toujours peindre les hommes sous de fausses couleurs, et de ne pas révéler quelques-uns des vi'ais principes de leurs vicissitudes , si souvent causées parla maladie. Le mal physique, considéré dans ses ravages moraux, examiné dans SCS inlluences sur le mécanisme de la vie, a peutêtre été jusqu'ici trop négligé par les historiens d«\s monu's. Madame César avait bien deviné le secret du ménage. Dès la première nuit de ses noces, la belle madame Roguin avait conçu pour le pauvre notaire une insurmontable antipathie, et voulut aussitôt requérir le divorce. Trop heureux d'avoir une femme riche de cinq cent mille francs

sans compter les espérances, Roguin avait supplié sa femme de ne pas intenter une action en divorce, en la laissant libre et se soumettant à toutes les conséquences d'un pareil pacte. Madame Roguin, devenue souveraine maîtresse, se conduisit avec son mari comme une courtisane avec mi vieil amant. Roguin trouva bientôt sa femme trop chère, et, comme beaucoup de maris pai'isiens, il eut un second ménage en ville. D'abord contenue dans de sages bornes , celte dépense fut médiocre. Primitivement , Roguin rencontra sans grands frais des grisettes très heureuses de sa protection ; mais depuis trois ans il était rongé par une de ces îndomptal)lcs passions qui envahissent les hommes entre cinquante et soixante ans, et que justiliait l'une des plus magnifiques créatures (1(^ ce temps, connue dans les fastes de la proslilulion sons 1(^ soi)riquct de la belle Hollandaise, <ni- elle allait retomber dans ce gouffre où sa moit l'illuslra. Klle avait ('té jadis amenée de l»rugesà Paris par un desclicns de Roguin , qui, forcé de partir par suite des événemens politiques, I. 9

f3t) CÉSAR BIROTTEAU.

lui en fit présent en 1815. Le notaire avait acheté pour sa belle une petite maison aux Champs-Elysées, Tavait richement meublée et s'était laissé entraîner à satisfaire les coûteux caprices de cette femme dont les profusions absorbèrent sa fortune. L'air sombre empreint sur la physionomie de Roguin, et qui se dissipa quand il yit son client, tenait à desévénemens mystérieux où se trouvaient les secrets de la fortune si rapidement faite par du Tillet. Le plan formé par du Tillet changea dès le premier dimanche où il put observer chez son patron la situation respecti.ve de M. et madame Roguin. II était venu moins pour séduire madame César que pour se faire offi'ir la main de Césarine en dédommagement d'une passion rentrée, et il eut d'autant moins de peine à renoncer à ce mariage, qu'il avait cru César riche et le trouvait pauvre. Il espionna le notaire, s'insinua dans sa confiance , se lit présenter chez la belle Hollandaise, y étudia dans quels termes elle était avec Roguin , et apprit qu'elle menaçait de remercier son amant , s'il lui rognait son luxe. La belle Hollandaise était de ces fennnes fol-

les qui ne s'inquiètent jamais d'où vient l'argent ni comment il s'acquiert, et qui donneraient une fête avec les écus d'un parricide. Elle ne pensait jamais le lendemain à la veille. Pour elle l'avenix* tUait son après diner , et la fin du mois l'éternité , ijuand même elle avait des mémoires à payer. Charmé de rencontrer un premier levier, du Tillet commença par obtenir de la belle Hollandaise qu'elle aimât Roguin pour trente mille francs par an au lieu de cinquante mille, service que les vieillards passionnés oublient rarement.

Après un souper très aviné, Roguin s'ouvrit à du Tillet sur sa crise financière. Ses immeubles étant absorbés par l'hypothèque légale de sa femme , il avait été conduit par sa passion à prendre dans les fonds de ses cliens une somme déjà sui)érieureàla moitié de sa charge. Quand le reste serait d('voré , l'infortuné Roguin se brûlerait la <'ervelle , car il croyait diniiimer l'horreur de la laillile en inq)Osanl la pili('' pnl>li(iue. Du Tillet aperçut une fortune rapide et sûreijui brilla connue un

('iclaii' dans h nuit de l'ivresse, il rassura Roguin

132 CÉSAR BIROTTEAC.

et le paya de sa confiance en lui faisant tirer ses pistolets en l'air.

— En se hasardant ainsi , lui dit-il , un homme de votre portée ne doit pas se conduire comme un sot et marcher à tâtons , mais opérer hardiment.

Il lui conseilla de prendre dès à présent m\v forte somme, de la lui confier pour être jouée avec audace dans une partie quelconque, à la Bourse, ou dans quelque spéculation choisie entre les mille qui s'entreprenaient alors. En cas de gain ils fonderaient à eux deux une maison de banque où l'on tirerait parti des dépôts et dont les bénéfices lui serviraient à contenter sa passion. Si la chance tournait contre eux , Roguiii irait vivre à l'étranger au lieu de se tuer, parce que son du Tillet lui serait] fidèle jusqu'au dernier sou. C'était une corde à portée de main i)our un homme qui se noyait , cl Roguin ne s'aperçut pas que le commis parfumeuf la lui passait autour du cou. Maître du secret de Hoguin, du Tillet s'en servit pour («tablir à la fois son pouvoir sur la femme, sur la maîtresse et sur ie mari. Prévenue d'un di'sastrc qu'elle était loiti

(le soupçonner, madame Roguin accepta les soins de du Tillet , qui sortit alors de chez le parfumeur, sûr de son avenir. Il n'eut pas de peine à convaincre la maîtresse de risquer une somme alin de ne jamais être obligée de recourir à la prostitution , s'il lui arrivait quelque malheur. La femme régla ses affaires , amassa promptement un petit capital , et le remit à un homme en qui son mari se fiait, car le notaire donna d'abord cent mille francs à son complice. Placé près de madame Rogum de manière à transformer les intérêts de cette belle femme en affection , du Tillet sut lui inspirer la plus violente passion. Ses trois commanditaires lui constituèrent naturellement une part ; mais mécontent de cette part , il eut l'audace en les faisant jouer à la Bourse de s'entendre avec un adversaire qui lui rendait le montant des pertes supposées, car il joua pour ses cliens et pour luimême. Aussitôt qu'il eut cinquante mille francs, il fut sûr de faire une grande Ibrtune, il porta le coup d'œil d'aigle <|ui le caractérise dans les phases où se trouvait alors la France : il joua la

134 CÉSAR BIROTTEATT.

baisse pendant la campagne de France , et la hausse au retour des Bourbons. Deux mois après la rentrée de Louis XVIII, madame Roguin possédait deux cent mille francs, et du Tillet cent mille écus. Le notaire , aux yeux de qui ce jeune homme était un ange, avait rétabli l'équilibre dans ses affaires. La belle Hollandaise dissipait lout , elle était la proie d'un infâme cancer, nommé Maxime de Trailles, ancien page de l'empereur. Du Tillet découvrit le véritable nom de cette fdle en faisant un acte avec elle , elle se nommait Sarali (lobseck. Frappé de la coïncidence de ce nom avec celui d'un usurier dont il avait entendu parler, i! alla chez ce vieil escompteur, la providence des enfans de famille, afin de reconnaître jusqu'où pourrait aller sur lui le cr(''dit de sa parente. Le Hrutus des usuriers fut implacable pour sa petitenièce, mais du Tillel sut lui plaire en se posant ronnne le banquier de Sarah, et connue ayant des fonds à faire mouvoir. La nature normande i'I la nature usurière se convinrent l'une à l'autiT. ( iobseck se trouvait avoir besoin d'un honnne jeune

et habile pour surveiller une petite opération à l'étranger.

Un auditeur au conseil d'état, surpris par le retour des Bourbons , avait eu lidëe , pour se bien mettre en cour, d'aller en -\llemagne racheter les titres des dettes contractées par les princes pendant leur émigration. îl offrait les bénéfices de. celte affaire, pour lui purement politique, à ceux qui lui donneraient les fonds nécessaires. L'usurier ne voulait lâcher les sommes qu'au fur et ii mesure de l'achat des créances, et les faire examiner par un fin représentant. Les usuriers ne se fient à personne, ils veulent des garanties ; auprès d'eux , l'occasion est tout : de glace quand ils n'ont pas besoin d'un homme , ils sont patelins et disposés à la bienfaisance quand leur utilité s'y trouve. Du Tillet connaissait le rôle immense sourdement joué, sur la place de Paris , par les Werbrust et Gigonnol , escompteurs du commerce des rues Saint-Denis el Sainl-Marlin , jku- Pahiia , bancpiicr du faubourg Poissonnière, presque toujours intéresst'S avec (iobseck. Il ofl'rit donc ime caution |M''cvmiaire en

i36 CÉSAR BIROTTEAU.

se faisant accorder un intérêt et en exigeant que ces messieurs employassent dans leur commerce d'argent les fonds qu'il leur déposerait : il se préparait ainsi des appuis. Il accompagna M. Clément (Chardin des Lupeaulx dans un voyage en Allemai^ne qui dura pendant les Cent-jours , et revint à la seconde restauration , ayant plus augmenté les i'iémens de sa fortune que sa fortune elle-même. II était entré dans les secrets des plus habiles calculateurs de Paris, il avait conquis l'amitié de l'homme dont il était le surveillant, car cet habile i'scamoteiu' lui avait mis à nu les ressorts et la jurisprudence de la haute politique. Du Tillet était un ^le ces esprits qui entendent à demi-mot , il acheva de se former pendant ce voyage.

Au retour, il retrouva madame Roguin fidèle. Quant au pauvre notaire , il al fendait Ferdinand avec autant d'impatience qu'en témoignait sa l'emme, la belle Hollandaise l'avail de nouveau ruiné. Du Tillet questionna la belle Hollandaise, et ne retrouva pas une dépense équivalente .uix sommes dissipées. Du Tillet découvrit alors le secret

<|ue Sarah Gobseck lui avait si soigneusement caché, sa folle passion pour Maxime de Trailles dont les débuts dans sa carrière de \ices et de débauche annonçaient ce qu'il fut , un de ces garnemens politiques , nécessaires à tout bon gouvernement, et que le jeu rendait insatiable. En faisant cette découverte, du Tillet comprit l'insensibilité de (iobseck pour sa petite-nièce. Dans ces conjonctures, le banquier du Tillet , car il devint banquier, conseilla fortement h Roguin de garder une poire pour la soif, en embarquant ses cliens les plus riches dans une affaire oii il pourrait se réserver une forte somme, s'il était contraint à faillir en recommençant le jeu de la Bourse. Après des hauts et des bas , profitables seulement à du Tillet et à madame Hoguin, le notaire entendit enfin sonner l'heure de sa déconfiture. Son agonie fut alors exploitée par son meilleur ami. Du Tillet inventa la spéculation relative aux terrains situés autour de la Magdeleine. Naturellement les cent mille francs déposés par Birotteau (-hez Roguin , <mi attendant un placement, furent remis à du Tillet qui , voulant perdre le par-

fumeur fit comprendre à Roguiii qu'il courait

moins de dangers à prendre dans ses filets ses amis

intimes.

- -■ — Un ami, lui dit-il, conserve des mënagemens

jusque dans sa colère.

Peu de personnes savent aujourd'hui ( ombien peu valait à cette époque une toise de terrain autour de la Magdeleine, mais ces terrains allaient nécessairement être vendus au dessus de leur valeur momentanée à cause de l'obligation où Ton sérail d'aller trouver des propriétaires qui profiteraient de l'occasion ; or du Tillet voulait être ii portée de pecueillir les bénéfices sans supporter les pertes d'une spéculation à long terme. En d'autres termes, son plan consistait à îuer l'afTaire pour s'adjuger un cadavre (pi'il savait pouvoir raviver. En semblable occurence, les Gobseck, les Palma, les Werbrust et Gigonnet se prêtaient nnituellement la main ; mais il u'c'tait pas assez intiuie avec eux f)Our leur demander Ichu' aide. D'ailleurs il voulail si bien cacher son brasloul en conduisant l'affaire , ((u'il put recueilli]' les i)rofits du vol sans en avoir

Jîi honte ; il sentit donc la nécessité d'avoir à lui l'un de ces mannequins vivans nommés dans la langue commerciale hommes de paille. Son joueur supposé de la Bourse lui parut propre à devenir son ame damnée , et il entreprit sur les droits divins en créant un homme. D'un ancien commis- voyageur, sans moyens ni capacité , excepté celle de parler indéfiniment sur toute espèce de sujet en ne disant rien , sans sou ni maille , mais pouvant comprendre un rôle et le jouer sans compromettre la pièce, plein de l'honneur le plus rare, c'est-à-dire capable de garder un secret et de se laisser déshonorer au profit de son commettant, du Tillet fit un banquier qui montait et dirigeait les plus grandes (entreprises , le chef de la maison Claparon. La destini'e de C.harles (Claparon était d'être un jour livr('' aux juifs et aux pharisiens, si les alïhires lancées par du Tillet exigeaient une faillite , et Claparon le savait. Mais, pour un pauvre (hable qui se promenait méhnicohcpiement sur les boulevards avec un avenir de «piarante sous dans sa poche quand son camarade du Tillet le rencontra, les pe-

tites parts qui devaient lui être abandonnées dans chaque affaire furent un Eldorado. Ainsi son amitié, son dévouement pour du Tillet corroborés d'une reconnaissance irréfléchie, excités par les besoins d'une vie libertine et décousue , lui faisaient dire amen à tout. Puis après avoir vendu son honneur, il le vit risquer avec tant de prudence, qu'il finit par s'attacher à son ancien camarade , connue un chien à son maître. Claparon était un caniche fort laid , mais toujours prêt à faire le saut de Curtius. Dans la combinaison actuelle, il devait représenter une moitié des acquéreurs des terrains comme César Birolteau représenterait l'autre. Les valeurs que Claparon recevrait de Birotteau seraient escomptées par un des usariersdequi du ïillct pouvait emprunter le nom , pour précipiter Birotteau dans les abmies d'une faillite , quand Roguin lui enlèverait ses fonds. Les syndics de la faillite agiraient au gré des inspiralions de du Tillet qui , possesseur des écus donnés par le parfumeur et son créancier sous diffi'rens noms , ferait liciler les terrains et les achèterait

pour la moitié de leur valeur en payant avec les fonds de Roguin et le dividende de la faillite. Le notaire trempait dans ce plan en croyant avoir une bonne part des précieuses dépouilles du parfumeui* et de ses co-intéressés ; mais l'homme à la discrétion duquel il se livrait devait se faire et se (it la part du lion. Roguin ne pouvant poursuivre du Tillet devant aucun tribunal , fut heureux de Vos à ronger qui lui fut jeté, de mois en mois, au fond de la Suisse où il trouva des beautés au rabais.

Les circonstances, et non une méditation d'auteur tragique inventant une intrigue , avaient engendré cet hori'iblc pian. L:i haine sans désir de vengeance csl un grain tombé sur du granil; or, l:i haine de (Ui Tillet contre César était un des sentiinciis les |»l?is niilurels, ou il faut nier la querelle des anges niaudils el des angesde lumière. Du Tillet ne pouvait sans de giands uiconvéniens assassiner le seul homme dans Paris (pii le savait cou- ])abled'un vol d(>niesti([ue, mais il pouvait lejeteidans la boue et rannihiler au [)oint de rendre son

lëmoignage impossible. Pendant long-temps sa vengeance avait germé dans son cœur sans tleui'ir, cai* les gens les plus haineux font à Paris ti'ès peu de plans de vengeance, la vie y est trop rapide, trop remuée, il y a trop d'accidens imprévus; mais aussi ces perpétuelles oscillations , en ne permettant pas la préméditation, servent une pensée tapie au fond du cœur qui guette leurs chances tluviatiles. Quand Roguin avait fait sa confidence à du Tiliel , le commis y entrevit vaguement la possibilité de détruire César, et il ne s'était pas trompé. Sur le point de quitter son idole, le notaire buvait le reste de son philtre dans la coupe cassée , il allait tous les jours aux Champs-Elysées et revenait chez lui de grand matin. Ahisi la défiante madame César avait raison.

Dès qu'un homme se résout à jouer le rôle que (hi Tillet avait donné à Roguin, il acquiert les talens (lu plus grand comédien , il a la vue d'un lynx et la pc'nétralion d'un voyant, il sait magnétiser sa (hq)e ; aussi le notaire avait-il aperçu Birotleau long-temps avant que Birotteau ne le vît, et quaiid

CÉSAR MROTTEAU. 143

le parfumeur le regarda , il lui tendait déjà la main de loin.

— Je viens d'aller recevoir le testament d'un grand personnage qui n'a pas huit jours à vivre , dit-il de l'air le plus naturel du monde ; mais l'on m'a traité comme un médecin de village , on m'a envoyé chercher en voiture et je leviens à pied.

Ces paroles dissipèrent le léger nuage de défiance (jui avait o])scurci le front du parfumeur, et que lioguin entrevit; aussi le notaire se garda-t-il bien de parler de l'affaire des terrains le premier, car il voulait porter le dernier coupa sa victime.

— Après les testamens , les contrats de mariage , dit Birotteau , voilà la vie. Et à propos de cela , (juandéi)ousons-nouslaMagdeleine. lié! hé! paj)a Roguin, ajouta-t-il en lui tapantsur le ventre, car entre honnnes la prétention des plus chastes bourgeois est de paraître égi'illards.

— Mais si ce n'est pas aujourd'lmi , r<''poudit le notîiire d'un air diplomatique^ ce ne sera jamais. Nous ci'aignons (pic laflaire ne s'ébruite, je suis

déjà vivement pressé par deux de mes plus riches cliens qui veulent se mettre dans cette spéculation. Aussi est-ce à prendre ou à laisser. Passé midi , je dresserai les actes et vous n'aurez la faculté d'en être que jusqu'à une heure. Adieu , je vais précisément lire les minutes que Xandrot a dû me dégrossir pendant cette nuit.

— Eh bien, c'est fait! vous avez ma [larole, dit Birotteau en courant après le notaiie et lui frappant dans la main. Prenez les cent mille francs qui devaient servir à la dot de ma fdle.

— Bien, dit Roguin en s'éloignant.

Pendant l'inslant que Birotteau mit à revenir auprès du petit Popinol, il éprouva dans ses entrailles une chaleur violente, son diaphragme se contracta, ses or(.'illes tintèrent.

— Qu'avez-vous, monsieur, lui demanda le commis en voyant ii son maître le visage pâle.

— Ali! mon garçon, je viens de conclure par un seul mol une grande allaire, personne n'est maître de ses émotions en pareil cas. D'ailleurs, tu n'y es pas étranger. Aussi, t'ai-je emmené ici pour

CÉSAR BIROTTEAU. f45

nous y causer plus à l'aise , personne ne nous écoutera. Ta tante est gênée ; à quoi donc a-t-elle [)erdu son argent? dis-le moi.

— Monsieur, mon oncle et ma tante avaient leuis fonds chez M. de Nucingen ; ils ont été forcés de ()rendre en remboursement des actions dans les mines de Gorstchin qui ne donnent pas encore de dividende, et il est difficile à leur âge de vivre d'es- [»érance.

— Mais avec quoi vivent-ils ?

— Ils m'ont fait le plaisir d'accepter mes appointemens.

— Bien, bien, Anselme, dit le parfumeur en laissant voir une larme qui roula dans ses yeux, tu es digne de rattachement que je te porte. Aussi vas-tu recevoir une haute récompense de ton application à mes affaires.

En disant ces paroles, le négociant grandissait autant à ses propres yeux qu'à ceux de Popinot , il y mit cette bourgeoise et naïve emphase, expression de sa supi'rioril»' postiche.

— Quoi! vous auriez deviné ma passion jujur... I. 10

146 CÉSAR PIROTTEAU.

— Pour qui ? dit le parfumeur.

— Poui* mademoiselle Césarine.

— Ah! garçon, tu es bien hardi , s'écria Birotteau. Mais garde bien ton secret, je te promets de l'oublier, et lu sortiras de chez moi demain. Je ne t'en veux pas ! à ta place, diable, diable ! j'en aurais fait tout autant. Elle est si belle!

— Ah, monsieur! dit le commis (jui sentait s^i chemise mouillée tant il se tressuait.

— Mon garçon , cette allaire n'est pas l'ait'aire d'un jour; Césarine est sa maîtresse, et sa mère a ses idées. Ainsi rentie en toi-même, essuie les yeux, tiens ton cœur en bride, et non parlons jamais. Je ne rougirais pas de t'avoir jiour gendre ; tu es le neveu de M. Popinol, juge au tribu-r nal de première instance ; lu es le neveu des Kagon ; tu as le dioil de faire toncheniin tout comme im autre; mais il y a des mais, des car, des si! Ouel diable de cliien me làches-lii là dans une conversation d'affaires! Tiens, assieds-loi sujcelle (baise, e( (pie l'amoureux fasse place au ( (niiniis. iNtpiuoL es-îu homme de co'ur, dil-il cir

regardant son commis ; te sens-tu le courage de hitter avec plus fort que toi, de te battre corps a corps. . .

— Oui, Monsieur.

— De soutenir un combat long, dangereux... — De quoi s'agit-il ?

— De couler l'buile de Macassar ! dit Birotteau, se dressant en pieds comme un héros dePlutarque. Ne nous abusons pas, T ennemi est fort, bien canipé, redoutable. L'huile de Macassar a été rondement menée. La conception est habile : les fioles carréesont l'originalité de la forme. Pour mon pn>jet, j'ai pensé à faire les nôtres triangulaires ; mais je préférerais , après de nuires réllexions , de petites bouteilles de verre mince clissées en roseau ; (Iles auraient un air mystérieux, ei le consommairur aime tout ce qui l'intrigue.

— C'est coûteux! dit Popinut. Il laudiail lixil clablirau meilleur marché possible, alin de fain' (i(î fortes l'cmises auxd(?taillans.

— lîien, mon gardon , v<>ilà les vrais piiuc ipes. S(ni{^res-y bien ! Thuile dcMacassai' s<' défendra ! «'lie

1 i8 CÉSAR BIROTTEAU.

est spécieuse, elle a un nom séduisant. On la présente comme une importation étrangère , et nous aurons le malheur d'être de notre pays. Voyons, Popinot, te sens-tu de force à tuer Macassar ? D'abord tu l'emporteras dans les expéditions d'outremer ; car il paraît que Macassar est réellement aux Indes : il est plus naturel alors d'envoyer le produit français aux Indiens, que de leur renvoyer ce qu'ils sont censés nous fournir. A loi lespacotil- Itmrs. Mais il faut lutter à l'étranger, lutter dans les départemens! Or l'huile de Macassar a été bien affichée, il ne faut pas se déguiser sa puissance , elle est poussée, le public la connaît.

— Je la coulerai , s'écria Popinol l'œil en feu.

— Avec quoi ! lui dit Birott eau. Voilà bien l'ardeui- (îe jeunes gens. Ecoute-moi donc jusqu'au bout.

Anselme se mit comme un soldat au port d'ariiif's (levant un maréchal de France.

— J'ai inventé, Popinot, une huile pour exciter la lî0us^e (les cheveux, raviver le cuir chevelu , juainlenir la (couleur des chevelures mâles et feluelles. Celle essence n'aura jtas moins de suc-

(ès que ma paie et mon eau ; mais je ne veux pas exploiter ce secret par moi-même ; je pense à me retirer du commerce. C'est toi , mon enfant , qui lanceras mon huile Comayène ( du mot coma, mot latin qui signilie cheveux comme me l'a dit M. Alihert, médecin du roi. Ce mot se trouver dans la tragédie de Bérénice, où Racine a mis un roi de Comagène , amant de cette belle reine si célèbre par sa chevelure, lequel amant, sans doute par flatterie, a donné ce nom à son royaume! Commet ces grands génies ont de l'esprit! ils descendent aux plus potils détails).

Le petit Popinot garda son sérieux en écoutant cette parenthèse saugrenue, évidennnent dite [wur lui qui avait de l'instruction.

— Anselme, j'ai jeté les yeux sur toi pour l'oi!dcr uni) maison de conuiierce de haute droguerie, ru<' des Lond)ards, dit Dii'otteau. Je serai ton associé secret ; je te baillerai les premiers fonds. Après l'huile Comagène, nous essaierons de Tessencc de vanille, de l'esprit de menthe. Enlin nous aborderons la droguerie en la révolutionnant , m

vendant ses produits concentrés au lieu de les vendre en nature. Ambitieux jeune homme, es-tu content ?

Anselme ne pouvait répondre tant il était oppressé, mais ses yeux pleins répondaient pour lui. Otte offre lui semblait dictée par une indulgente paternité qui lui disait : Mérite Césarine en devenant riche et considéré. — Monsieur, répondit-il enfin en prenant l'émotion de Birotteau pour de l'étonnement , moi aussi je réussirai !

— Voilà comme j'étais , s'écria le parfumeur , je n'ai pas dit un autre mot ! Si tu n'as pas ma fille , tu auras toujours une fortune. Eh bien ! gai-çon , <ju'est-ce qui te prend?

— Laissez-moi espérer qu'en acquérant l'une, j'obtiendrai l'autre.

— Je ne puis t'empècher d'espéier , mon anii, dit fiirotteau touché par le ton d'Anselme.

— Eh bien! monsieur, puis-je dès aujourd'luii prendre mes mesures poui- trouver une boutique afin de commencer an plus tôt?

— Oui, mon enfant. Demain nous irons nous

€ÉSAR B!ROTtEAÙ. 351

f tifermer tous deux à la fabrique. Avant d'aller dans le quartier de la rue des Lomb.irds, tu passeras chez Livingston, pour savoir si ma i>resse hydraulique pourra fonctionner demain. Ce soir, nous irons, à l'heure du dîner, chez l'illustre et bon Monsieur Yauquelin pour le consulter; il ses! iccupé tout récemment de la composition des iheveux; il a recherché quelle était Jeur substance colorante, d'où elle provenait , quelle était Jacontexlure des cheveux. Tout est là, Popinot. ïu sauras mon secret , et il ne s'agira plus que de l'exploiter avec intelligence. Avant d'aller chez Liviugston, passe chez Pieri Bénard. Mon enfant, le «lésintéiessement de? M. Vauqueliu est un<* des i»randes douleurs de ma vie : il est impossible de lui lien faire accepter. Heureusement, j'ai su pai Cliillreville qu'il voulait uue Vierge de Dresde. gi'avé'c par un certain Muller. et après deux ans de corresi)ondancc en MlcMuagne , l><'nard a liiii par la tronv<'r sur* papier de Chine, avant la lettre: elle conte quinze cents fraïus, mou gai'çou. Aujoujd'hui, noire bienfaileui- la verra dans son an-

lichambre en nous reconduisant, car elle doit être " encadrée , tu t'en assureras. Nous nous i-appellel'ons ainsi à son souvenir, ma femme et moi, car quant à la reconnaissance, voilà seize ans que nous prions Dieu , tous les jours , pour lui. Moi je ne l'oublierai jamais ; mais, Popinot, enfoncés dans la science , les savans oublient lout , femmes , amis, obligés. Nous autres, notre peu d'intelligence nous permet au moins d'avoir le cœur chaud, ça console de ne pas être un grand homme. Ces jnessieurs de l'Institut , c'est tout cerveau , tu verras. Vous ne les rencontrez jamais dans une église. M. Vauquelin est toujours dans soii cabinet ou dans son laboratoire , j'aime à croire qu'il pense; à Dieu en analysant ses ouvrages. Voilà qui est entendu ; je te ferai les fonds, je te laisserai la possession de mon secret, nous serons de moitié, sans <[u'il soit besoin d'acte. Vienne le succès ! nous arjangerons nos flûtes.Cours, mon garçon, moije vais à mes affaires ! Ecoute donc , Poi)inol , je donnerai dans vingt jours un grand bal, fais-toi faire un hal)il , viens-y connue un commerçant déjà calé...

Ce dernier trait de bonté émut tellement Popinot, qu'il saisit la grosse main de César et la baisa. Le bon homme avait lïatté l'amoureux par cette confidence, et les gens épris sont capables de tout.

— Pauvre garçon, dit Birotteau en le voyant courir à travers les Tuileries , si Césarine l'aimait ! mais il est boiteux , il a les cheveux de la couleur d'un bassin , et les jeunes filles sont si singulières; je ne crois guère que Césarine

Kt puis sa mère veut en faire la femme d'un notaire. Alexandre Crottat la fera riche : la richesse rend tout supportable , taudis qu'il n'y a pas de; bonheur qui ne succombe à la misère. Enfin , jni l'ésolu de la laisser maîtresse d'elle-mc^me jusfpi'à <oncurrcnce d'une folie.

CHÂPITKK IV.

DEPEASES EXCESSIVES.

1,r voisin (le l*>iroll(>;ui ('Uiiî uii [iclil liiarcliîiiul t]r }>;ii;ijilnirs. (ronihrcllcs cl de caiiiics . tjoiniiu'' r,;jvnm . L;mL;iir(l<»(i<'ii i|ni l'aisiil de mauvniscs alVaiics . cl <nit' lîiiollraii avail <»l»liL;(' <lcj:i ]>lnsiemsiois. (!a\r<>ii ne driiiaïKiail |»as iiiicMN (jim« de M' iTNlrciiHlcr il sa lKiiilii|ii<' ri i\{' cri]*-]- an ii<l]r

158 CÉSAK BIROTTEAU.

parfumeur les deux pièces du premier étage, eu diminuant d'autant son bail.

— Eh bien ! voisin , lui dit familièrement Birotleau en entrant chez le marchand de parapluies, ma femme consent à l'augmentation de notre local! Si vous voulez , nous irons chez M. Molineux à onze heures.

— Mon cher monsieur Birotteau, reprit le mar- ( liand de parapluies, je ne vous ai rien demandé [xmr cette cession, mais vous savez qu'un bon conunerçant doit faire ai'gent de tout.

— Diable! dia])le ! répondit le parfumeur , je n'ai [las des mille el des cents : je ne sais pas si mon ai- <hitecte , que j'attends , trouvera la chose praticable. Avant de conclure, m'a-t-il dit, sachons si vos j>lanchers sont de nive;ui. Puis il faut cpie M. Molineux consente à laisser percer le mur, et le mur tsi-il mitoyen? Enfin j'ai à fah'c retourner cIjcz moi l'escalier, pour changer le palier alin d'établir l<' plain-picd. Voilà bien des frais; je ne veux pas MIC ruiner.

— Oli ! Monsicuj". dit le marchand de parapluies,

!Ci:SAR BIROTTEAU. 159

quaiici vous serez luiiK', le soleil sera venu coucher avec la terre, et ils auront fait des petits !

Bit otteau se caressa le menton en se soulevant sur la pointe des pieds et retombant sur ses talons.

— D'ailleurs, reprit Cayron, je ne vous demande pas autre chose que de me prendre ces valeurs-là. . .

Et il lui présenta un petit bordereau de cin<j mille tVancs ( omjjosi' de seize billets.

— Âh ! dit le parfumeur en feuilletant les elfefs, (!«' i;etites broches, deux mois, li-oismois...

— Prenez-les moi à six jiour cent s<Mdemcnl, dii Ir marchand dim air humble.

— IlsI-c(* <(uc je fais l'usure? dit le pail'unKMir (I un air de reproche.

— Mon Di(Ui , Monsieur, je suis alli' chez voire aiuieri ( ominis du Tillet ; il n'en voulait à aucun prix, sans dnnie pour savoir ce (|ue je consenlirais à jK'idre.

— Je ne connais pas ces signa !ures-l;i. dit le |!arfinn<'ur.

— Mais nous avons de si «IrôN^sde noms dans les < annes el (es [larapluies, ce soni (l<'S col|iorl«MHS !

— EIî bien ! je ne dis pas que je prenne lout, mais . je m'arrangerai toujours des plus courts.

— Pour mille francs qui se trouvent à quatre mois, ne me laissez pas courir après les sangsues qui nous tirent le plus clair de nos bénéfices, faitesmoi tout, monsieur. J'ai si peu recours à l'escompte, je n'ai nul crédit, voilà ce qui nous tue nous autres petits détailîans.

— Allons, j'accepte vos broches, Céleslin fera le compte. A onze heures, soyez prêt. Voici mon architecte, M. Rohaut, ajouta le parfumeur en voyant venir le jeune homme avec lequel il avait pris la veille rendez-vous chez M. de La Billardière. Conîie la coutume des gens de talent , vous êtes exact , Monsieur , lui dit César en déployant ses grâces commerciales les plus distinguées. Si l'exactitude, suivant un mot du Roi, homme d'esprit autant que grand politique, est la politesse des rois, elle est aussi la fortune des négocians.Letemps, le temps est de l'or, surtout pour vous artistes. L'architecture est la réunion de tous lesarts ; je me suis laissé dire cela. Ne passons point par la boutique.

a jouta-t-il , en montrant la fausse porte cochère «le sa maison.

Quatre ans auparavant , M. Rohault avait remporté le grand prix d'architecture , il revenait de Home après un séjour de trois ans aux frais de 1 É~ tat. En Italie le jeune artiste songeait à Tart, à Paris il songeait à îa fortune ; or le gouvernement peut seul donner les millions nécessaires à un architect*^ |)Our édifier sa gloiie ; et en revenant de Rome, il <'st si naturel de se croire Fontaine et Percier que fout arcliitecle ambitieux incline au minist(''i'i;ilisme ; le pensionnaire libéral, devenu royaliste, lâchait donc de se faire protéger par les gens inlluens. Quand un grand prix se conduit ainsi, ses <amarades ra[>i)ellent un intrigant. Le jeune ar- <hitecle avait deux pai lis à prendre : servir le pa)'fumeur ou le mettre à contribution. Mais Biroll«'au l'adjoint , Hirolteau le futur j)ossesseui ]iar moitié «les It-nains de la Madeleine, autour «le la<juelle («'»t ou tai'«l il se bâtirait un beau ipiarlier, (»tait un honuue à ménager. M. Rohaull innnola d<uic le gain [U'éscnt aux bénélicesii veiiii*. I. 11

tl écouta patiemment les plans , les redites , les - idées d'un de ces bourgeois , cible constante des traits, des plaisanteries de l'artiste, éternel objet de ses mépris, et suivit le parfumeur en hochant la tête pour saluer ses idées Quand le parfumeur eut bien tout expliqué , le jeune architecte essaya de lui résumer à lui-même son plan.

— Vous avez à vous trois croisées de face sur la rue, plus la croisée perdue sur l'escalier et prise par le paUer. Vous ajoutez à ces quatre croisées les deux qui sont de niveau dans la maison voisine en retournant lescalier pour aller de plain-pied dans tout lapparteinenl , du côté de

la rue.

— Vous m'avez parfiiitemenl compris, dit le paifumeui" étonné.

— Pour réahser votre phm, il faut éclairer par en haut le nouvel escalier, et ménager uuo loge de portier sous le socle.

— Un socle...

— Oui, c'est la partie sur lacpielle reposera...

— Je comiirciids, nionsir'ur.

CÉSAR BIROTTEAL-. 163

— ijuaiil à votre appartement, laissez-moi carte blanche pour le distribuer et le déc<^)iej-. Je veux ir jendre digne....

— Digne! Vous avez dit le mot, monsieur.

— Quel temps me donnez- vous pour 0}»érer ce ( hangement de décor ?

— Vingt jours.

^ Quelle somme voulez-vous jeter à ta tête des ou vriers? dit Uoliault.

— Mais il quelle somme pouironl monter ces li'iiaralioiis?

— lii ai'chitecte cbiilie ujie conslrui lion neuve .i un cenlime près, répondit le jeune (lannne, mais comme je ne sais pas ce que c'est que <i rniilcr un bourgeois... I^ardou ! monsieur , le mol m'est echapjié ! Je dois vous prévenir qu'il «'>l impossible de cliiilrer des réparations et des r'babillagcs. A j)eine. en huit jours arriverais-je à faiiT un devis approximalil". Accordoz-uioi votre ( onliaiK (' : vous aurez un cbarmant escalier éiUiiré pai (Il baul, orné d'un joli veslibule sur la rue, el

M»tl> 1«' socle...

— Toujours ce socle. ...

— Ne vous en inquiétez pas, je trouverai la place < l'une petite loge de portier. Vos appai-temens seront étudiés, restaurés avec amour. Oui, monsieur, je vois l'art et non la fortune ! Avant tout , ne doisj<' pas faire parler de moi pour arriver? Selon moi^ le meilleur moyen est de ne pas tripoter avec les l'ournisseurs , de réaliser de beaux effets à bon marché.

— Avec de pareilles idées , jeune homme , dit lîirotteau d'un ton protecteur, vous réussirez.

— Ainsi , reprit Rohault , traitez directement avec vos maçons, peintres, serruriers, charpenliers, menuisiers. Moi je me charge de régler leurs mémoires. Accordez -moi seulement deux mille francs d'honoraires, ce sera de l'argent bien placé. Laissez-moi maître des lieux demain à midi »'l indiquez-moi vos ouvriers.

— A quoi peut se monter la dépense à vue de )iez, dit Birotteau.

— Dix h douze mille francs, dit Rohault. Mais je jic compte pas le mobilier, car vous le renou-

vêlez sans doute. Vous me donnerez l'adresse de \otre tapissier, je dois m'entendre avec lui pour assortir les couleurs , afin d'arriver à un ensemble de bon goût.

— M. Braschon , rue Saint - Antoine , a mes ordres, dit le parfumeur en prenant un air ducal.

L'architecte écrivit l'adresse sur un de ces petits souvenirs qui viennent toujours d'une jolie femme.

— Allons, dit Birotteau, je me fie à vous, Monsieur. Seulement, attendez que j'aie arrangé la cession du bail des deux chambres voisines et obtenu la permission d'ouvrir le mur.

— Prévenez-moi par un billet ce soir , dit l'architecte. Je dois passer la nuit à faire mes plans, et nous j>référons encore travailler poui' les bourgeois à travailler pour le roi de Prusse, c'est-à-dire ]H)in' nous. Je vais loujorns [)reii(li'e les mesures, les liauleiirs, la dimension des tableaux, la poitee des fenèlres...

— Nous airiveions au jour dit, reprit Birolleaii, sans quoi, rien.

— II le faudra bien, ditrarchitecte. Lesoiivrierî* passeront les nuits, on emjjloiera des procèdes pour sécher les peintui'es.; mais ne vous laissez pas enfoncer par les entrepreneurs, deuinndez-leur toujours le prix (ravailce, et constatez vos conventions!

— Paris est le seul endroit du monde où Ton puisse rrap}»er de pareils coups de baguette, dit Birotteau en se laissant aller à un geste asiatique digne des Mille et une Nuits. Vous me ferez l'honneur de venir à mon bal , Monsieur. Les honmies à talent n'ont pas tous le dédain dont on accable le commtîi'ce , et vous y verrez sans doute un savant du premier ordre, Al. Yauquelinde l'Institut! Puis M. de La Hillanlière, M. le comte de Fontaine,, M. Lebas. juge, et le président du Tribunal (1+^ Commerce; des magistrats : M. le comte de Granville delà (>our j'oyale et M. Popinot du tribunal d»' première instance. Lnlin peut-être M. le duc de i^enoncourl . pi-emier- gentiilionune de la chambre

du roi. Je rf'unis (juelques amis autant pour

célébrer la d«''livrance du territoire «pie p«Mir

leter ma.... promotion dans l'ordre de la Léij;ion-d'Honneur....

M. Rohaull fit un geste singulier.

— Peut-être . . . me suis-je rendu digne de cette. . . insigne. . . et. . .royale. . . faveur en siégeant au tribunal consulaire et en combattant pour les Bourbons sur les marches de Saint-Roch au treize vendémiaire, où je fus blesse par Napoléon, ces titres...

Constance , vêtue en matin , sortit de la chambr»' à coucher de Césarine où elle s'était habillée, son premier coup d'œil arrêta net la verve de son mari , (pli cherchait à formuler une phrase norniale pour apprendre avec modestie ses gi'andeurs au prochain.

— Tiens, mimi. voici monsieur de Rohauh , jeune homme distingué d'autre part, et possesseur il'un grand talent. Monsieur «'st l'architecte qut* nous a reconmiandi' M. de La Rillardièic . pour diriger nos prl/'ls travaux ici.

1^» parfumeur se caiha de sa feuun<' pour fairr un signe à l'architecte en mettant un doigt sur s<'S lévii's au mot petit , «■! Tartiste comprit.

168 CÉSAR BIROTTEAr.

^ — Constance, monsieur va pi-endre les mesures, les hauteurs, laisse-le faire , ma bonne, dit Birotleau qui s'esquiva dans la rue.

— Cela sera-t-il bien cher ? dit Constance à l'architecte.

— Non , madame , six mille francs , à vue de nez

— A vue de nez! s'écria madame Birotteau. Monsieur, je vous en prie, ne commencez rien sans un devis et des marchés signés. Je connais les façons de messieurs les entrepi-eneurs : six mille veut dire vingt mille. Nous ne sommes pas en position de faire des folies. Je vous en prie , monsieur, quoique mon mari soit bien le maître chez lui , laissez-lui le temps de réfïéchii'.

— Madame, monsieur l'adjoint ma dit de lui livrer l(>s lieux dans viiîgt jours , et si nous tardons, vf)us seriez exposés à entamer la dispense sans obtenir 1(* résultat.

— Il y a dépenses et dépenses, dit la belle pailiimense.

— Eli! madame, ci'oyez-vous qu'il soit bien glo-

rieux pour un architecte qui veut élever des monuinens de décorer un appartement ? Je ne descends à ce détail que pour obliger M. de La Billardière ,

et si je vous effraie

Il fit un mouvement de retraite.

— Bien , bien , monsieur, dit Constance en rentrant dans sa chaml^re où elle se jeta la tète suil'épaule de Césarine. Ah ! ma fdle ! ton père se ruine !I1 a pris un architecte qui a des moustaches, une royale, et qui parle de construire des monuraens! Il va jeter la maison par les fenêtres pour nous bâtir un Louvre ! César n'est jamais en retard pour une folie, il m'a parlé de son projet celte imit. il l'exécute ce matin.

— Bail! maman, laisse faire à papa, le bon Dieu l'a toujours protégé, dit Césarine en embrassanl sa mère et s<' mcllanl au jyiaiio pour- monli'cr à rarchitcclc (jiie la fille d'un parrumeur n'i^Liil pas «'Irangcrc aux bcanx-aris.

Quand l'archilcc (c cuira dans la cliambrc ;i nmclicr, il lut sni'pris de la beanl»' de (]('sarine. <'l resla pres(pie inl<'i(liL Sorlie de sa ( lunubreKe en des-

habillé du malin. Césarine, fraîche et rose comme; une jeune iille est rose et fraîche à dix-huit ans, hlonde et mhice, les yeux bleus, olfrait au regard de laitiste celte élasticité, si rare à Paris , qui fait rebondir les chairs les plus délicates, et nuance d'une couleur adorée par les peintres le bleu des veines dont le réseau palpite dans les clairs du teint. Quoique viTant dans la lymphatique atmosphère d'une boutique parisienne où l'air se renouvelle ditïicilement , où le soleil pénètre peu , ses mannes lui donnaient les bénéfices de la vie ♦'u j)l<^in air d'une Transtévérine de Rome. D'àiMMidans cheveux, plantés comme ceux de son l>ère cl relevés de manière à laisser voir un col bien attaché, ruisselaient en boucles soignées, connue les soignent toutes les demoiselles de magasin à qui le désir d'être remarquées a insj)iré les nn'nulies les plus anglaises en fait de toilette. La beauUî de (iC'saiine n'était ni la beauté d'une lady ni celle des duchesses françaises, mais la ron<le et rousse b(\iul('' d(\s Flamandes de Rubens. Elle avait le nez fc(rouss('' dcson pèr(\, mais rendu spirituel par h

CÉSAR birotïeat:. 17 1

lincsse du modelé, semblable à celui des nez essenhellement français , si bien m/ss/s chez Largillière. Sa peau, romme une étoffe pleine et forte, annonçait la vitalité d'une vierge. Elle avait le beau front de sa mère, mais éclairei par la sérénité d'une fdie sîuis soucis. Ses yeux bleus, noyés dans un riche lluide , exprimaient la grâce tendre d'une blonde heureuse. Si le bonheur ôtait à sa tète cette poésie <fue les peintres veulent absolument donner à leurs «ompositions en tes faisant un peu trop pensives, la vague nK'Iancolie physique dont sont atteintes les jeunes lilles qui n'ont jamais quith' l'aile maicrnellelui inq)i'iuiail alors une sorte d'i(l(''al. Malgn* la finesse de ses formes, elle tétait fortement constituée: ses pieds accusaient Torigine paysanne de son père, car elle péchait par un dé'faut de race et peutcire aussi par la rougeur de ses mains, signature dune vie pur«'niciU bourgeoise: elle devait ari*iv(M' lot ou laî-d il rend)on]»oinl. Kn voyant venir cpu'l- «pies jeunes lcumi<*s é'h'gantes . elle avait fini par attraper le scnliuiciil di' la toilette, (pielques airs dclèt<', iiiK' iiiaiiiirc de parler, de se mouvoir, cpii

172 CÉSAR BIROTTEATJ.

jouaient la femme comme il faut et tournaient la cervelle à tous les jeunes gens , aux commis auxquels elle paraissait très distinguée. Popinot s'était juré de ne jamais avoir d'autre femme que Césarine. Cette blonde fluide qu'un regard semblait traverser, prête à fondre en pleurs poui* un mot de reproche , pouvait seule lui rendre le sentiment de la suf)ériorité masculine.

Cette charmante fdle inspirait l'amour sans laisser le temps d'examiner si elle avait assez d'esprit pour le rendre dural)le ; mais à quoi bon ce qu'on nomme à Paris V esprit , dans une classe où l'élément principal du bonheur est le bon sens et la vertu? Au moral , Césarine était sa mère un peu perfectionnée par les supertluilés de l'éducation : «'Ile aimait la musique, dessinait au crayon noiila Vierge à la Chaise, lisait les œuvres de mesdames Coltin et Riccoboni, Bernardin de Saint- Pierre, Fénélon, Racine. Klle ne paraissait jamais aiqjrès de sa mère dans le comptoir que quelques momens avant de se mettre à table, on pour la renq)lacer en de rares occasions. Son père

ol sa mère , comme tous ces parvenus empresses <le cultiver l'ingratitude de leurs enfans en les incitant au-dessus d'eux, se plaisaient à déifier Césarine , qui heureusement avait les vertus de la bourgeoisie et n'abusait pas de leur faiblesse.

Madame Birotteau suivait l'architecte d'un air inquiet et solliciteur, en regardant avec terreur et jnontrant à sa fille les mouvemens bizarres du mètre, la canne des architectes et des entreprc^neurs, avec laquelle M. Rohault prenait ses mesures. Elle trouvait à ces coups de baguette un air conjurateur de fort mauvais augure , elle aurait voulu les murs moins hauts, les pièces moins grandes , et n'osait questionner le jeune homme sur les effets de cette sorcellerie.

— Soyez tranquille , Madame , dit l'arliste en souriant , je n'emporterai rien.

Césarine ne put s'empêcher de rire.

— Monsieui", dit Constance d'une voix suppliante en ne remarquant même pas le (piiproquo do l'architecte, allez à r<''conomie , et plus lard nous pourrons vous récompenser...

174 CÉSAR BIROTTE.VU.

Avant d'aller chez niousieiii' Moliiieux , le propriétaire de la maison voisine. César voulut preudre chez Roguin l'acte sous signature privée qu'Alexandre Crottat avait dû lui prépai'er pour cette cession de bail. En sortant, Birolteau vit du Tillet à la fenêtre du caljinet de Roguin. Quoique la liaison de son ancien commis avec la fennne du notaire rendît assez naturelle la lencontre de du ïillet a l'heure où se faisaient les traités relatifs aux tejrains, Birotteau s'en inquiéta, malgré son extrême confiance. L'air animé de du Tillet annonçait ujic discussion. .

— Serait-il dans l'alfaiie? se demanda-t-il [)ai' suite de sa prudence couunerciale.

Le soupçon passa comme un éclair dans son ame. Il se retourna, vit madauie Roguin, et la présence du])an(juier ne lui [>arut [>Uis alors aussi suspecte.

— Cependant si Constance avait raison, se dit-il. Suis-jehéte d'écouter «les idées de fennne! .l'en ferlerai d'ailleurs ii mon oncle, ce matin. De In Cour Bâta ve où demeure ce nionsieur Moliueux à la rue des lîourdomiijis, il n'y a qu'un saut I

CÉSAR BIROTÏEAU. 175

Ln (léfiaiit observateur , un commerçant qui dans sa carrière aurait rencontre quelques Iripons. eût été sauvé ; mais les antécédens de Birotteau. l'incapacité de son esprit peu propre à remonlei* la chaîne des inductions par lesquelles un homme supérieur arrive aux causes, tout le perdit. Il tiouva le marchand de parapluies en giande tenue, et s en allait avec lui chez le propriétaire , quand Virginie, s;i cuisinière, le saisit par le bras.

— Monsieur, Madame ne veut pas que vous alliez i)lus loin. . .

— Allons, s'écria liirotteau , encore des idées de fenune !

— ....Sans prendre votre lasse de calV' qui vous attend.

— Ah! c'est vrai î Mon voisin, dit liirotteau ii (jayron , j'iii tant de choses en tète que je n'(''( outc pas mon est<>niac. Faites-moi le plaisir d'aller en avant, nous nous retrouverons à la porle de M. M«h lineux, à moins (jue vous ne montiezjioui" lui expliquer l'alliure. nous perdrons ainsi moins de Irnq»-.

M. Mohneux était un petit leulier i^Molestjuc, qui

1t6 CÉSAR BIROTTEAU.

n'existe qu'à Paris , comme im certain lichen ne croît qu'en Islande. Cette comparaison est d'autant plus juste que cet homme appartenait à une nature mixte , un Règne Animo-végétal qu'un nouveau Mercier pourrait composer des cryptogames qui poussent, fleurissent ou meurent, sur, dans ou sous les murs plâtreux de différentes maisons étranges et jnalsaines où ces êtres viennent de préférence. Au premier aspect, cette plante humaine, ombellifère, vu la casquette bleue tubulée qui la couronnait, à lige entourée d'un pantalon verdàtre, à racines bulbeuses enveloppées de chaussons en lisière , offrait une physionomie blanchâtre et plate qui cei tes ne I l'ahissait rien de vénéneux. Dans ce produit bizarre vous eussiez reconnu l'actionnaire par excellence^ croyant à toutes les nouvelles que la Piesse périodique baptise de son encre, et qui a tout dit en disant : Lisez le journal! Le bourgeois essentiellement ami de l'ordre, et toujours en révolte morale avec le pouvoir auquel néanmoins il ol)éiL l<>ujours, créature faible en masse et féroce en df'l.'til, insensible comme un huissier quand il s'a-

CÉSAR BIROTTEATJ. 17T

git de son droit, et donnant du mouron frais aux oiseaux ou des arêtes de poisson à son chat , interrompant une quittance de loyer pour seriner un canarie, défiant comme un geôlier, mais apportant son argent pour une mauvaise affaire , et tachant alors de se rattraper par une crasse avarice. La malfaisance de cette fleur hybride ne se révt'lail en effet que par l'usage ; et pour être éprouvée, sa nauséabonde amertume voulait la coction d'un commerce quelconque où ses intérêts se trouvassent mêlés à ceux des honunes. Comme tous les parisiens , Molineux éprouvait un besoin de domination , il souhailail cette j)art de souveraineté plus ou moins considéral)le exercée par chacun et iiiênic par un portier , sur plus ou moins <le victimes, lemme , enfant , locataire, commis . cheval, chicii ou singe, aux(piels on rend par rico- <hel les mortifications reçues dans la sjjhère supt'*rienrc on Ton as|m'('. Ce [>etit vieillard ennuyeux n'avait ni fenunc , ni cnfanl , ni neveu , ni nièce; il rudoyait Iroji sa fcnujie de nuMiage pour en fair<' un sonlVre - douleiu', car elle évitait toul I. 12

178 CKSAK HiROTTKAlJ.

coulact en accoiiiiilissanl rigoiiieusemenl son service. Ses appétits de tyrannie étaient donc trompés; ponr les satisfaire, il avait paliejnment étndié les lois sur le contrat de louage et sur le mur mitoyen; il avait approfondi la jurisprudence qui régit les maisons à Paris dans les infiniment petits des tenans , aboutissans , servitudes , impôts, charges , balayages , tentures à la Fête-Dieu, tuyaux de descente, éclairage , saillies sur la voie publiqae, et voisinage d'établissf^nens insalubres. Ses moyens et son activité , tout son esprit passait à jnaintenir son état de [uopiiélaire au grand complet de guerre; il en avait fait un amusement, et son amusement tournail en monomanie. Il aimait à [uot('ger les citoyens coiilre les cnvaliissemens de lillégalité ; mais les sujets de plainte ('{aient rares, sa passion avait donc fini pai- embj'asser ses locataires. Un locataire <!evenait son ennemi, son itifél'ieur , son sujet, son feudataire: il croyait avoir droit il st's respects , et repu-dait comme un homme grossiei- celui (pji passait sniis rien dire auprès de lui dans les escaliers. Il c'ciivait Itii-

même ses quitlances, et les envoyait à midi le jour de l'échëaiice. Le conlriljuable en relard recevait un commandement à heure fixe. Puis la saisie , les frais , toute la cavalerie judiciaire allait aussitôt , avec la rapidité de ce que l'exécuteur des hautes œuvres appelle la mécanique. Molineux n'accordait ni terme ni délai , son cœur avait un calus h l'endroit du loyer.

— Je vous prêterai de l'argent si vous en avez besoin, disait-il à un liominc solvable, mais payezmoi mon loyer, tout ictard entraîne ime perle d'intérèls dont la loi ne nous indemnise [)as.

Après un long examen des fantaisies cai>riolantcs des locataires qui n'offraient rien de normal, qui se succédaient en renversant les instil niions de leurs devanciers, ni plus ni moins que iles dynasties, il s'était octroyé une charte , mais il l'observait religieusement. Ainsi le bonhonnne ne réparait rien , aucune chemincie ne fumait , ses escaliers étaient propres, ses plafonds blancs, ses corniches iri(''prochables , les parquets inllexibles sur leurs lambourdes, les peintures salisfaisan-

180 CÉSAR BIROÏTEAU.

les ; la serrurerie n'avait jamais que (rois ans, aucune \ître ne manquait ^ les fêlures n'existaient pas, il ne voyait de cassures au carrelage que quand on quittait les lieux , et il se faisait assister pour les recevoir d'un serruiier, d'un peintrevilrier, gens, disait-il, fort accoinmodans. Le preneur t'tait d'ailleurs lil)re d'améliorer; mais si l'imprudent restaurait son appartement, le j vêtit Molineux pensait nuit et jour à la manière de le déloger poiu' réoccuper l'appartement fraîchement décoré ; il le guettait, l'atten- (l;iit et entamait la série de ses mauvais piocédés. Toutes les finesses de la législation parisienne sur les baux, il les connaissait. Processif, écrivaillem* . il minutait des lettres douces et polies à ses locataires ; mais au fond de son style comme sous sa mine laile (.'t prévenante , se cachait lame de Shylock. 11 lui fallait toujours six lïiois d'avance, imputables sur le dernier terme du bail , et le cortège des épineuses conditions qu'il avait inventées. 11 vérifiait si les lieux étaient garnis de meubles suffisaiis [joiu- répoiidre du loyer.

CÉSAR BIROTTEÀU. ÎSI

Avait-il 1111 nouveau locataire , il le soumettait à la ]»olice de ses renseignemens , car il ne voulait pas certains états, le plus léger marteau l'effrayait. Puis , quand il fallait passer bail , il gardait l'acte et l'épelait pendant huit jours en craignant ce (}u iî nommait les et cœtera de notaire.

Sorti d(^ ses idées de propriétaire, Jean- Kaj>tiste Molineux paraissait bon , serviable ; il jouait au Ixjston saus se plaindre d'avoir été soutenu mal à propos ; il riait de ce qui fait rire les bourgeois, parlait de ce dont ils parlent, des actes arbitraires des boulangers qui avaient la sci'lératessede vendre à faux poids, de la connivence de la [jolice, des liéroïques dix-sept di'putés de la (iauche. Il lisait le bon sj:.>s du curé Meslier et allait à la messe, faute de pouvoir choisir entre le d('isnie et le christianisme; mais il ne rendait poiin le j)ain bénit et plaidait alors j>our se soustraire :mx jn-éteiitions envahissantes du <lerg(''. l/infa- (igable pf'litionuaire écrivait à cet égard des Nilies aux joiirnaux (pic les journaux n'ius(''raieHt pas et laissaient sans réponse. Enfui il rcssemblaii

182 CÉSAR B1ROTTEA0.

à un estimable bourgeois qui met solennellement au feu sa bûche de Noël, tire les rois, invente des poissons d'avril, fait tous les boulevarts quand le temps est beau, va voir patinef , et se rend à deux heures sur la terrasse de la |>lace Louis XV les jours de feu d'artifice , avett du pain dans sa poche , pour être aux premières loges. La Cour Batave, où demeurait ce petit vieillard , est le produit d'une de ces spéculations bizarres qu'on ne peut plus s'expliquer quand elles sont exécutées. Cette construction claustrale , à arcades et galeries intérieures , bâtie en pierres de taille , ornée d'une fontaine au fond , une fontaine altérée qui ouvre sa gueule de lion moins pour donner de l'eau que pour en demander à tous les passans , fut sans doute inventée pour doter le quai'tier Saint-Denis d'une sorte dv l\\lais-Royal. Ce mouunienl, malsain, enterré sur ^es quatre lignes par de hautes maisons, n'a de vie et de mouvement que pendant le jour, il est le centre des passages obscurs (|ui s'y donnent rendez-vous et joignent l<' quartier des halles au

CÉSAR TÎIKOTTEAU. t8o

quartier Saint-Martin })ar la fameuse rue Quincampoix , sentiers hunudes où les gens pressés gagnent des rhumatismes ; mais la nuit , aucun lieu de Paris n'est plus désert, vous diiiez les catacombes du commerce. 11 y a là plusieurs cloaques industriels, très peu de Bataves et l^aucoup d'épiciers. Natuiellement les appartemens de ce palais marchand n'ont d'autre vue que celle de la cour commune où donnent toutes les fenêtres, en sorte que les loyers sont d'un prix minime. M. Molineux demeurait dans un des angles, au sixième étage, par raison de santé : l'air n'était pur qu'à soixante-dix pieds au dessus du sol. Là, ce bon propriétaire jouissait de l'a^ pect enchanteur des moulins de Montmartre en se promenant «lans lescheneaux où il cultivait des fleurs, nonobstant les ordonnances de police relatives aux jardins susjjendus de la moderne Babylone. Son appartement était composé de quatre pièces, non com[)iisses pr(''cieuses anylaisrs sitm^es à l'étage supérieur : il en avait la clé , elles lui appartenaient , il les avait (Mablies, il était en règle «

<'et égard. En entrant , nne indécente niulitë ré-* vêlait aussitôt l'avarice de cet homme : dans l'anlichambre, six chaises de paille, nu poêle en l'aïence , et sur les murs tendus de papier \erthouteille, quatre gravures achetées à des ventes; dans la salle à manger, (hnix bufl'ets, deux cages jfleines d'oiseaux , une lable couverte d'une loile cirée, un baromètre, une porte-fenêtre donnant sur ses jardins suspendus et des chaises d'acajou foncées de crin; le salon avait des pelits rideaux passés en vieille étoffe de soie verte, un meuble en velours d'Uti'echt vert à bois peint en blanc. Quant à la chambre de ce vieux célibataire rlle offrait des meubles du temps de Louis W, défigurés par un trop long usage et sur lesquels une fennne vêtue de blanc aurait eu peur de se salir. Sa (heminée était ornée dune pendule à deux colonnes entre lesquelles tenait un cadran qui servait de piédestal à une Pallas brandissant sa lance : un mythe. Le carreau était enconjbré de plats i>leins de restes destinés aux chats , et sur lesquels on «jiaignait de mettre le pied. Au-dessus dune coni-

CÉSAR BIROTTEAU. I8ô

mode en bois de rose un portrait au pastel (Molineux dans sa jeunesse). Puis des livres, des tables où se voyaient d'ignobles eartons verts ; sur une console , feu ses serins empaillés ; enfin un lit d'une Iroideur qui en eût remontré à une carmélite.

César Birotteau fut enchanté de l'exquise politesse de Molineux, qu'il trouva en robe de chambre de molleton gris, surveillant sou lait pos*'^ sur un petit j'échaud en tôle dans le coin de sa cheminée et son eau de marc qui bouillait dans un petit pot de terre brune et qu'il versait à i)etites doses sur sa cafetière. Pour ne i)as déranger son propriétaii'e , le marchand de parai)luies :ivait été ouvrir la porte à Birotteau. Mohncux avait en vénération lesmaiies et les adjoints de la ville de Paris, qu'il appelait se» officiers municipaux. A l'aspect du magistrat, il se leva , resta debout, la casquette à la main, tant que le grand lîirotteau ne fut pas assis.

— Non monsieur, oui monsieur, ahî monsieur, si j'avais su avoir l'honneur de possédei' au scinde mes modestes pc'natcs un mcndjrc du c()r])s uiuni-

cipal de Paris, croyez alors que je me serais fait un devoir de me rendre chez vous, quoique votre propiiétaire ou — sur le point — de le — devenir.

Birotteau fit un geste pour le prier de remettie sa casquette.

— Je n'en ferai rien, je ne me couvrirai pas que vous ne soyez assis et couvert si vous êtes enrhumé, ma chambre est un peu froide, la modicité de mes revenus ne me permet pas... A vos souhaits, monsieur l'adjoint.

Birotteau avait éternué en cherchai\t ses actes. Il les présenta , non sans dire , pour éviter tout retard, que M. Roguin notaire les avait rédigés à ses frais.

— Je ne conteste pas les lumières de monsieur Koguin , vieux nom bien coniui dans le notarial parisien ; mais j'ai mes petites habitudes, je fais mes affaires moi-même , manie assez excusable . et mon notaire est...

— Mais nolie afl'aire est si simple, dit le parfumeur, habitué aux proinptes décisions des commerçans.

— Si simple! s'écria Molineux. Rien n'est simple en matière de location. Âh ! vous n'êtes pas propriétaire, monsieur, et vous n'en êtes que plus heureux. Si vous saviez jusqu'où les locataires poussent l'ingratitude, et à combien de précautions nous sommes obligés. Tenez, monsieur, j'ai un locataire

Molineux raconta pendant un quart d'heure comment M. Gendrin, dessinateur, avait trompé la surveillance de son portier , rue Saint-Honoré. M. Gendrin avait fait des infamies dignes d'un Marat , des dessins obscènes que la police tolérait, attendu la connivence de la police! Ce Gendrin, artiste profondément immoial, rentrait avec des femmes de mauvaise vie et rendait l'escalier impraticable! plaisanterie bien digne d'un homme qui dessinait des cai'icatures contre le gouvernement. Et pourquoi ces méfaits?... parce qu'on lui deinan<lait son loyer le quinze ! Gendrin et Molineux allaient plaider, car loul <mi ne j)ayant pas. l'artiste prétendait rester dans son appartement vide. Molineux retevait des lettres anonymes où

Î88 CÉSAR BIROTTEÀU.

(rcndrin sans doute le menaçait d'un assassinat, le soir, dans les détonrs qui mènent à la Cour Batave.

— Au point, monsieur, dit-il en continuant, que ^ï. le pj'éfet de police, à qui j'ai confié mon embarras.. . (j'ai profité de la circonstance pour lui toucher quelques mots sur les modifications à intro- (!uire dans les lois qui régissent la matière) m'a autoiisé à porter des pistolets pour ma sûreté personnelle.

Le petit vieillard se leva pour aller cherchei* ses pistolets.

— Les voilà , monsieur! s écria-t-il.

— Mais, monsieur , vous n'avez rien à craindre de semblable de ma part , dit Birotteau regardant Cayron auquel il sourit en lui jetant un regard où se peignait un sentiment de pitié pour un pareil homme.

Ce regard, Molineux le surprit, il fut blessé de rencontrer une semblable expression chez un ofiicier municipal, qui devait protéger ses administrés. Atout autre, il l'aurail pardonnée, mais il ne la pardonna i)as à Birotteau.

— Monsieur , reprit-il d'un air sec, un juge consulaire des plus estimés , un adjoint , un honorable commerçant ne descendrait pas à ces petitesses , car ce sont des petitesses ! Mais, dans Tespèce , il y a un percement à faire consentii- par votre propriétaire , M. le comte de Grandville , des conventions à stipuler pour le rélajjlissement du mur à (in de luiil ; enlin les loyers sont considi'rablement bas, ils se relèveront , la place Vendôme gagnera , elle gagne! la rue de Casliglione va se bâtir! Je me lie... je me lie...

— Finissons , dit Birotteau stupéfait, que voulez-vous? je connais assez les affaires pour deviner (jue vos raisons se tairont devant la raison supérieui'c, l'argcnl ! Kh ])icn! (pie vous faut-il?

— Ilien que de juste, monsieur l'adjoint. Combien avez-voiis de lenq)s à faire dans votre bail?

— Sept ans, r('|Hnidit Birotteau.

— Dans scpl ans . i\[io ne ^au(lI•a pas mou pieniici? reprit MoIiniMix. Que ne louerait-on pasdeux chand>res garnies d;Kis(<Mpiarlier-là? plus de deux ceuls francs |i;m' mois, j'.'ul-èlre! .le me lie, je mv

19ft CÉSAR BIROTTEAU.

Jie par 1111 bail. Nous porterons donc le loyer à quinze cents francs. A ce prix , je consens à faire distraction de ces deux chambres du loyer de M. Cayron que voilà, dit-il en jetant un regard louche au marchand , je vous les donne à bail pour sept années, consécutives. Le percement sera à votre charge , sous la condition de me rapporter l'approbation et désistement de tous droits de M. le comte de Grandville. Vous aurez la responsabilité des évenemens; de ce petit peicement, vous ne serez point tenu de rétablir le mur pour ce qui me concerne, et vous me donnerez comme indemnité cinq cents francs dès à présent, on ne sait ni qui vit ni qui meurt, je ne veux courir après personne ix)ur refaii'e le mur.

— Ces c(^nditions me semblent à peu près justes, dit Birolteau,

— Puis, dit Molineux, vous me compterez sept cent cinquanio francs, hic et nunc , pour les six mois de la jouissance, le bail en portera quitlance. Oh ! j'accepterai de petits effets, causés r«ifur en loyers \Kmv ne pas perdre ma ganmtie , à

U'Ilo date qu'il vous plaiia. Je suis rond et court en affaires. Nous stipulerons que vous fermerez la porte sur mon escalier où vous n'aurez aucun droit d'entrée.... à vos frais.... en maçonnerie. Rassurez-vous, je ne demanderai point d'indemnité pour le l'établissement à fin de bail, je la regarde conmie comprise dans les cinq cents francs. Monsieur, vous me trouverez toujours juste.

— Nous autres commerçans ne sommes pas si pointilleux, dit le parfumeur, il n'y aurait point d'aliaire possible avec de telles formalités.

— Oh ! dans le commerce, c'est bif^n différent, et sui'tout dans la parfumeiie où loul va comme un ;^ain, dit le petit vieillard avec un sourire aigre. Mais, monsieur, en matière de local ion, à Pai'is. rien n'i'sl iiulilirMcnl. Tenez. j*;ii en nn localaire. rue MonloiguiMl...

— Monsieur, dil Kiiii'.fean. je sciais dése.spéi'é de rrlardei' v<»(re déjcnne!' : voilii les actes, rcdiiiczli's, tout co (pic vdiis me dcniandcz est «'ulendu, signons (l,Mnain, ('changeons anjonrd'lini nos pa-

rôles , car demain mon architecte doit être maître des îieux.

— Monsieur, reprit Molineux en regardant le marchand de paraphiies , il y a le terme échu , !M. Cayron ne vent pas le payer, nous le joindrons aux petits effets pour que le bail aille de janvier en janviei'. Ce sera plus régulier.

— Soit, ditBirotîeau.

— Le sou pour livre au portier. . . .

— Mais, ditBirotteau, vous me privez de Tescaiier , de Tentrëe, il n'est pas juste....

— Oh ! vous êtes locataire , dit d'une voix p('rem[»l(>ire le petit Molineux à cheval sur le prin- <ipe, vous devez les impositions des portes et fenêlies et volie j)art dans les charges. Quand tout est hieu entendu, monsieur, il n'y a plus aucune difliculté. Vous vous agiandissez beaucoup, monsieui-, les affaires vont bien?

— Oui, dit Birotieau. Maislcmotif est autre, .le réunis quelques amis autant pour célébrer la déhvrance du (rrritoire que pour fêter mapiomotiou dans l'ordre de la Légion-d'Honneui....

CIISAR BIROTTEAU. 193

— Ali ! ah ! dit Molineux , une récompense bien méritée !

— Oui, dit Birotteau. Peut-être me suis-je rendu digne de cette insigne et royale faveur en siégeant au tribunal consulaire et en combattant pour les Bourbons sur les marches de Saint-Roch au treize vendémiaire, où je fus l)Iessé par Napoléon, ces titres

— Valent ceux de nos braves soldats de l'ancieime armée. Le i-nban i-ouge veut du sang r(^pandu.

A ces mots , piis du Conslilulionnel, Birotteau ne put s'cmpèch(M' d'inviter le petit Molineux . (jui se confondit en i-emerciemens et se sentit prêt à Ini pardonner son dédain. Le vieillard reconduisit s )n nouveau locataire jusqu'au palier en l'accabhnU de jtolitesses. Quand Biiotteau fut au milieu de la (^our l>alave avec (^ayi'on, il i-egarda son voisin d'iui ;iii- L^oguennrd.

— Je ne ci'oyais p:is (ju'il pût exister des gens aussi — inliiiMcs, dil-i! en l'cleiiant sur ses levées le mol fxUc!

— Ah ! monsieur, dit Caj rou, tout le monde n'a pas vos talens.

Biiotleau pouvait se croii'e un homme supérieur en présence de M. Mohneux, la réponse du marchand de parapluies le fil sourire agréablement, et il le salua dune façon royale.

— Je suis à la llall(% se dit Birotteau , faisons Taffaiie des noisettes.

Après une heure de recherches, Birotteau, renvoyé des dames delà Halle à la rue des Lombards, où se consommaieirt les noisettes [»our les dragées, apprit par ses amis les Matifat que le fruit sec n'était tenu en gros que par une certaine madame Angélique Madou, demeurajit rue Perrin Gasselin, seule maison où se trouvassent la véritable av(dine de Piovence et la vi-aie noisette blanche des Alpes.

La luc Perrin Gasselin est un des sentieisdu labyrinllK' carrciiienl enfernu' par le <piai , la rue Saint-Denis, la rue delaFeri'onueric et la jue de la Monnaie. <'l (pii esl commeles enîraillesdela ville. Il y grouille un iKtinbrc inilîii de iiiai* iiainiiscs hé-

térogènes et mêlées, puantes et coquettes, le hareng et la mousseline, la soie et les miels, les beurres et les tulles, surtout de petits commerces dont Paris ne se doute pas plus que la plupart des •hommes ne se doutent de ce qui se cuit dans leu>pancréas, et qui avaient alors pour sangsue un cert<ain Bidault dit Gigonnct , escomi)teur, demeurant rue Gren('aal. Là d'anciennes écuries sont h;il>itées par des tonnes d'huile , les remises contiennent des myriades de has de coton; là se tient /f gros des denrées vendues en détail aux lialles. Madame Madou , ancienne i*evendeuse de marée, jetée il y a dix ans dans le fruil sec pai* une liaison avec l'ancien propriélaire de son fonds, et qui avait long-temps alimenté les commérages de la Halle, était une beauté virile et piovofpmnte, alors disparue dans un excessif eudjonpoiul. Elle habitait le rez-de-chaussée d'une maison jaun<' en i iiines, mais maintenue à cha(|ue ("lage p;n" des croix en fci'. T>e d«''limt îivait i(''ussi à se ({/'faire de ses concurreiLS et à convcrlii- son (•()n!ui('j( c v\\ ui<)noj)()le ; malgiv (jU('l(pu»s l(''g(MS d(''fauts <r«''(iucati(>n. sou héritièn'

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])Ouvait donc le conliiiiier de routine , allant et venant dans ses magasins qui occupaient des remises, des écuries et d'anciens ateliers où elle combattait les insectes avec succès. Elle n'avait ni comptoir , ni caisse , ni livres ; elle ne savait ni lire ni écrire, ♦ t répondait par des coups de poing à une lettre , en la regardant comme une insulte. Au demeurant bonne iemme, haute en couleur , ayant sur la tête y\\\ foulard par-dessus son bonnet, se conciliant pai* son verbe d'ophycléide l'estime des charretiers qui lui apportaient ses marchandises et avec lesquels ses castilles linissaient par une bouteille de petit blanc. Elle ne pouvait avoir aucune difficulté avec les cultivateurs qui lui expédiaient ses fruits, ils correspondaient avec de l'argent comptant, seule manière de s'entendre entr'eux, et la mère Madou les allait voir pendant la belle saison. Birolteau aperçut celle sauvage marchande au milieu de sacs (le noisettes, de marrons el de noix.

— Bonjour, ma chère dame, dit lîhoUeau d'un air léger.

— Ta vlà'i'c^ dil-elle. lié mon (ils. lu me connais

donc pour avoir eu des rapports agréables? Est-ce que nous avons gardé des rois ensemble ?

— Je suis parfumeur et de plus adjoint au maire du deuxième arrondissement de Paris, ainsi comme magistrat et consommateur, j'ai droit h et' que vous preniez un autre ton avec moi.

— Je me marie quand je veux, dit la virago, je ne consomme rien à la mairie et ne fatigue pas les a'ijoinls. Quant à ma pratique, a m'adore, el je leux parle à mon idée. S'ils ne sont pas contens, ils vont se faire enfder alieurs.

— Voilà les effets du monopole ! se dit Birolteau.

— Popule ! c'est mon tilleul , il aura l'ait des sol- (ises, venez- vous pour lui, nion respectable magistrat? dil-elleen adoucissant sa voix.

— iNon , j'ai eu l'hrmneur de vous dire que je venais v\\ ([iialiU' d»? r(msommal<MU'.

— Eh bien connnent te nonnnes-tu , mon gars? Je l'ai pas vore vu venir.

— Avec ce ton là , vous ih^vez vendi'e vos noi-

4^8* CÉSAR BIROTTEÀC^.^

settes à bon marché ? dit Birotteau qui se nomma et donna ses qualités.

— Âh! vous êtes le fameux Birolteau qu'a une belle femme ! Et combien en voulez-vous de ces sucrées de noisettes , mon cher amour ?

— Six mille pesant.

— C'est tout ce que j'en ai , dit la marchande en parlant connne une llûte enrouée. Mon cher monsieur, vous n'êtes pas dans les fainéans pour marier les filles et les parfumer ! Que Dieu vous bénisse, vous avez de l'occupation. Excusez du j)eu î Vous allez être une fière pratique , et vous serez inscrit dans le cœur de la femme que j'aime le mieux au monde, la chère madame Madou.

— Combien vos noisettes ?

— Pour vous, mon bourgeois, cent fiancs le ( eut , si vous prenez le tout.

— Cent francs, dit Birolteau , six mille francs ! Et il m'en faudra peut-être des cent milliers pai' an.

— Mais voyez donc la belle marchandise ,.• riieillie sans souliers! dit-elle en plongeant son

CÉSAR BIROTTEAÏT. 199

hras rouge dans un sac d'avelines. Et pas creuse ! mon cher monsieur. Pensez donc que les épiciers vendent leurs mendians quatre francs la livre , et que sur quatre livres ils mettent plus dune livre de noisettes eu dedans. Faut-il que je perde sur ma marchandise pour vous plaire ? Vous êtes gen- > lil, mais vous ne me plaisez pas cote assez pour <,'a! S'il vous en faut tant , on pourra faire marché à soixante-douze francs , car faut pas lenvoyer un .idjoint, çà porterait malheur aux mariés! Tàtezdonc la belle marchandise , et lourde ! 11 ne faut pas les cinquante à la livre! c'est plein, le ver n'y ♦îst pas ! ï

— Allons, envoyez-moi six milliers à quatre; mille francs et à quatre-vingt-dix jours , rue du PaulK>urg-du-Temple , à ma fabrique, <lemain de grand matin. ■:

— On s(Ta presse'' conuiic une mariée! Eh bien ! a<lieu y monsieur le maii-e, sans rancune. Mais si ça. vous ('tait é'gal , dit-elle en suivant Uirotteau dans la cour, j'aime micsux vos edcls à (|uarante joins,* «arji'vous fais lro[> bon mar(li(''. je ne [jeux \)Hf%>

core perdre l'escompte! Avec ça qu'il a le cœiii- Iciidre , le père Gigonnet , il nous suce lame comme une araignée sirote une mouche.

— Eh bien! oui, à cinquante jours. Mais nous |)èserons par cent livres , afin de ne pas avoir de creuses. Sans cela , rien de fait.

— Ah ! le chien , il s'y connaît ! dit madame Madou ! On ne peut pas lui refaire le poil. C'est ces gueux de la rue des Lombards qui lui ont dit ça ! ces gros loups-là s'entendent tous pour dévorer les pauvres igneaux.

L'agneau avait cinq pieds de haut et trois pieds de tour , elle ressemblait à une borne habillée en colonnade à raies, et sans ceinture.

Le parfumeur, perdu dans ses combinaisons, méditait en allant le long de la rue Saint-Honoré sur son duel avec l'huile de Macassar , il raisonnait ses étiquettes, la forme de ses boutoilh^s . <'4ilculait la contexture du bouchon, la couleuides aiïiches. Et l'on dit qu'il n'y a pas de poésie dans le commerce ! Newton ne lit pas plus de calculs pour son célèbre binôme que lîirotteau n'en

faisait pour r^'ssmcÉ' Comagène, car l'Hiiilo retlevinl Essence, il allait (Vune expression à l'autre sans en connaître la valeur. Toutes les combinaisons se pressaient dans sa tète , et il prenait cette activité dans le vide pour du talent.

Dans sa préoccupation , il dépassa la l'ue des Bourdonnais et fut obligé de revenir sur ses pas en se rappelant son oncle.

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