CHAPITRE MV
LE PLUS BEAt SPECTACLE
Ql E I/H0]»Ora PLISSE OEFlVlll A SO.V SEllBLABLE.
César, s:i fomine ot sa iille se coniprironf. L(^ pauvre employé voiilul altiûiidre à un icsiillat sinon inipossibli» , du moins giganlesqnt* : an paiein<'nl intéf^ral (]<• sa dctle! Ces trois elies, unis pai- I»' lien (l'une pi'(>l>il(' IVioic, (Icvinirnt avai'( s. el
278 CKSAR BIROTTEAU.
se refusrnMU loiii. Un liard leur paraissait sacré. Tar calcul, ('.('sariiie eut pour son commerce un dévonmcnt de jeune fille. Elle passait les nuits . s'ingc'niait poui accroître la prospéiité de la maison , trouvai! des dessins d'étoires el déployait un génie commercial inné. Les maîtres (Paient obligés de modérer son ardeur au travail , ils la récompensaient par des gratifications ; mais elle refusait les parures ei les bijoux que lui proposaient ses patrons.
— De l'aigent ! était son cri.
Chaque mois, elle apportait ses appointemens , ses petits gains à son oncle Pillerault. Autant en faisait César, autant madame Birotteau. Tous trois se jTconnaissant inhabiles , aucun deux ne voulant assumei" sur lui la jesponsabilité du mouvement des fonds , ils avaient remisa Pillerault la direclioH sn[»ivnie du placement de leurs économies. Iledcvenu négociant- l'oncle tirait parti des ("onds dans les reports à la Bourse. On apprit plus tard (piil avait été secondé dans celte (ttuvre par Jules Desmarets et ])ar Joseph Lebas . empressés
CÉSAR BlROTTEAr. , 279
l'un et l'autre de lui indiquer les alVaires sans risques.
L'ancien parlumeui. «pii vivait aiqjrrs de son oncle, n'osait le questionner sni- Tenq^loi des sommes acquises par ses travaux et i)ar ceux de sa fille <'t de sa i'emme. 11 allai! tèto haissi'c jtar les rues, dérobant à tous l(^^ regards son visap;*' abattu , décomposé, stupide. (^('sar sf reprochai! de porter du drap iin.
— Au moins, disail-il avec ut) iMi^ai'd angi'liqnr à son oncle , je ne mange pas le [>ain d(^ mes créanciers! Votre pain Uîc scnd)l<' donx quoi(pic donn»' par la [)ili('' que je vous inspire, (Mi songeant cpie. trace h cette sainte eliarilc . j(^ ne vole rien snr mes appointemens.
Les négociaus <pii rcnconl-aii'nl l'enqjioy»' n'y retrouvaient aucun vestige du |»ai'lumeur. 1>'S indilU'rens eoncevai'Mil une innnense id<''(' des elmli's humaines :\ laspecl de cet honmic au visage (hupiel le chagrin le j)lns noir avait mis sou deuil, (jni se montrait houleverst' parce (pii n avait jamais ap[>aiii ch'/. lui. 'a fi/'itsiu'! N'est pas
détruit qui veut. Les gens légers, sans conscience, k * qui tout est indifférent , ne peuvent jamais offrir le spectacle d'un désasti'e. La religion seule imprime un sceau particulier sur les êtres tombés : ils croient a un avenir , à uu<' Piovidcuce ; il est en eux une certaine lueur qui les signale , un air de résignation sainte entremêlée despérance qui cause une sorte dattendrissemenl : ils savent tout ce qu'ils <)nt peidu comme un ange exilé pleurant à la porte du ciel. Les faillis ne peuvent se présenter a la Bourse. César chassé du domaine de la probité était une iiuag<' de l'ange soupirant après le [>ardon.
Pendant quatorze mois, plein des religieuses pensées que sa chute lui inspira . lîirotteau refusa tout plaisii*. Quoi{iue sur de l'amilié des lîagon, il lui iuq^ossible de le dc'lerminer à venir dîner (lie/ eux. ni chez les Lebas, ni chez les Matifat . ni «hez les Protez et Chillréville . ni nu^me chez M. Vau^jucliu . <[iii tous s'empressèrent d'houoj'er eu (j'sar- une verUi supérieure. r,ésar aimail mieux rWv ncuI dnns sa chambre que
^]e rencontrer le regard d'ini créancier. Les prévenances les plus cordiales de ses amis lui rappelaient amèrement sa position. Constance etCésarine n'allaient alors nulle part. Le dimanche et les fêtes, seuls jours où elles fussent libres, ces deux femmes venaient à Tlieure de la messe prendi'e César et lui tenaient compagnie chez Pillerault après avoir accompli leurs devoirs religieux. Pillerault invitait l'abbé Loraux dont la pai'ole soutenait César dans sa vie d'épreuves , et ils restaient alors en famille. L'ancien quincaillier avait la fibre de la probité trop .sensible pour désapprouver les délicatesses de César. Aussi avait-il songé à augmenter le nombre des personnes au milieu desquelles le failli pouvait se montrer le fnmt blanc (^t I'omI à hauteur d'honnnc;.
Au mois de mai 1820, cette l'airiille, au\ prises avec l'adversitc' , fut récompensée de ses etï'oils par une pi'emièref«*'te que lui nu'uagea larl/itr-e de ses destinées. L<' derniei' diinaiiehe de ce mois é'iail l'anniversaire <Iu consentement donni' par C.onslance à son mariage :iv«'c C(''s;ir. Pillerault
avait loué, de concert avec les Ragoii , une petite maison de campagne à Sceaux , et l'ancien quincaillier voulut y pendre joyeusement la crémaillère.
— César, dit Pilleniult à son neveu le samedi soir, demain nous allons ;i la campagne , et tu y viendras.
Cés:ir, qui avait une superbe écriture, faisail le soir des copies pour Derville et pour quelques avoués. Or le dimanche, muni d'une permission curiale . il travaillait comme un nègre.
— ^on, répondit-il, monsieur Derville attend après un compte de tutelle.
— Ta femme et ta fdle méritent bien une réconi- |)ense. Tu ne trouveras que nos amis. lablH' Loraux, les Ragon. Po[>inol et son oncle. D'ailleurs, je le veux.
(]ésar et sa (emme (^mporlc's [)ar le tourbillon des affaires , n'étaient jamais revenus à Sceaux , quoi((ue de temps à autre tous deux souhaitasseni y retourner pour revoie larlii'e sous lequel s'étail presque évanoui le premier connnis de la Reine
lies Roses. Peiitlaiit la route que César fit en fiacre avec sa femme et sa fille, et Popinot qui les menait , Constance jeta à son mari des regards d'inlolligence sans pouvoir amener sur ses lèvres un sourire. Elle lui dit quelques mots ii l'oreille , il agita la tète pour toute réponse. Les douces expressions de celte tendresse , inaltérable mais forcée . au lieu d'éclaircir le visage de César, le rendirent plus sombre et amenèrent dans ses yeux quelques larmes réprimées. Le pauvre honnne avail fait cette route vingt ans auparavant , riche . jeune, plein d'espoir, amoureux d'une jeune fille aussi belle que l'était maintenant Césarine; il rèvail alors le bonheur , et voyait aujourd'hui <lans le fond du liacre sa noble enfant pâlie par les veilles , sa courageuse femme n'ayanl plus <|ue la beaulé des villes sur lesquelles oui |)assé les laves «l'im volcan. L'amour seul dail resté ! L'attitude de (^('sar (^loulfail la joie au cœur de sa fille el d'Anselme (pii lui repiw'scntaienl l;i charmante scène d'autrefois.
— S())('z heui('U\ , uiesenrans. \ oiis en ave/ le
droit, leur dit ce pauvre père d'un ton déchirant. Vous pouvez vous aimer sans arrière - pensée , ajouta-t-il.
Birotteau , en disant ces dernières paroles, avait pris les mains de sa femme et les baisait avec une sainte et admirative aftection qui toucha plus (Constance que la plus vive gaîté. Quand ils arrivèrent à la maison où les attendaient Pillerault, les Ragon , Tabbé Loraux et le juge Poi)inot , ces rinq personnes d'élite eurent un maintien , des regards et des paroles qui mirent César à son aise , car toutes étaient émues de voir cet homme toujours au lendemain de son malheur.
— Allez-vous promener dans les bois d' Aulnay, dit l'oncle Pillerault en mettant la main de César dans celles de Constance , allez-y avec Anselme et Césarine ! vous reviendrez à quatre heures.
— Pauvres gens , nous les gênerions . dil madame Hagon attendrie par la douleur vraie d<* son d(''biteur; il sera bien joyeux tantôt.
— C'est le lepentir sans la faute , dit l'ablM' Loraux.
— Il ne pouvait se grandir que par le malheur, dit le juge.
Oublier , est le grand secret des existences foites et créatrices , oublier à la manière de la nature qui ne se connaît point de passé, qui recommence à toute heure les mystères de ses infatigables enlantemens. Les existences faibles , <onnne était celle de Birotteau, vivent dans les douleurs au lieu de les changer en apophtegmes d'expérience ; elles s'en saturent et s'usent en rétrogradant chaque jour dans les malheurs consommés.
Quand les deux couples eurent gagné le sentier qui mène aux bois d'Aulnay , posés comme une couronne sur un des plus jolis coteaux des environs de Pîuis , et (juc la Vallée aux Loups se montra dans toute sa coquetterie ; la beauté du jour, la grâce du paysage , la premièie verdure ^t les déhcieux souvenirs de la plus belle journée de sa ji.'unesse détendirent les (oïdcs tristes dans laine de César : il serra le bras de >a
fomme contre son cœur palpitant , son œil ne fm plus vitreux , la lumière du plaisir y éclata.
— Enfin, dit Constance à son mari, je te revois, mon pauvre Co'sar. Il me semble que nous nous (Comportons assez bien pour nous permettre un j)etit plaisir de temps en temps.
— Et le puis -je? dit le pauvre homme. Ah! Constance, ton aftection est le seul bien qui me reste ! Oui , j'ai perdu jusqu'à la confiance que j'avais on moi-même ! je n'ai plus de force, mon seul désir est de vivre assez pour mourir quitte avec la lerre ! Toi, chère femme, toi qui es ma sagesse et ma prudence , toi qui voyais clair , toi qui es irré}n'ochable, tu peux avoir de la gaîlé ; moi seul, entic nous trois, je suis coupable ! 11 y a dix-huit mois, au milieu de cette fatale fcte , je voyais ma Constance, la seule iemme que j'aie aimée, plus bell(< peut-être que ne l'était la jeune personne avec l.iquelle j'ai couru dans ce sentier, il y a vingt ans , comme courent nos enfans!.. En vingt mois, j'aiflétri cette beauté, mon orgueil , un orgueil permis rt h'gilime. Je t'aime davantage en le connaissant
mieux... Oh ! chère! dit-il en donnant à ce mot une expression qui atteignit au cœur de sa femme , je voudrais bien t'entendre gronder, au lieu de le voir caresser ma douleur !
— Je ne croyais pas, dit-elle, qu'après vingt ans de ménage l'amour d'une femme pour son mari pût s'augmenter.
Ce mot lit oublier pour un moment ii (]ésar lous ses malheurs , car il avait tant de cœur que ce mot était une fortune. Il s'avança donc piesque joyeux vers Imr arbie qui , par hasard , n'avait pas été abattu. Les deux époux s'y assirent en regardant Anselme et Césarine qui tournaient sui* la même pelouse sans s'en apercevoir , cr(»yant peuirlre aller toujours droit devant eux.
— Mademoiselle, disait Ansehne, me croyez- Nous assez lâche et assez avide pour avoir prolilc (le l'acquisition de la pari de votre pèie dans y Ifiiile Cépha/i(/ur?... .1»; lui conserve avec amour sa moitié, je la lui soigne. Avec ses fonds, je fais Irscompte, et s'il y a des eflels douteux , je les prends de mon cùté. Nous ne [louvons être lim à
l'autre que le lendemain de la réhabilitation de votre père, et j'avance ce jour-là de toute la force que donne l'amour.
L'amant s'était bien gardé de dire ce secret à sa belle-mère. Chez les amans les plus innocens , il y a toujours le désir de paraître grands aux yeux de leurs maîtresses.
— Et sera-ce bientôt? dit-elle.
— Bientôt, dit Popinot d'un ton si pénétrant que la chaste et pure Césarine tendit son front au cher Anselme , qui y mit un baiser avide et respectueux, tant il y avait de noblesse dans l'action de cette enfant.
— Papa , tout va bien , dit-elle à César d'un air tin. Sois gentil, cause, quhle ton air triste.
Quand cette famille si unie rentra dans la maison de Pillerault, César, quoique peu observateur, aperçut chez les Kagon un changement de manières qui décelait quelque événement. L'accueil de madame Ragon fut particulièrement onctueux , son regard et son accent disaient à César : Nous sommes payés.
Au dessert , le notaire de Sceaux se présenta ; l'oncle Pillerault le fit asseoir, et regarda Birotteau qui commençait à soupçonner une surprise, sans jMHivoir en imaginer l'étendue.
— Mon nevcni , depuis quatorze mois les économies de ta femme , de ta iille et les tiennes ont produit quinze mille francs. J'ai reçu I rente mille fiancs pour le dividende de ma créance, nous avons donc qiiaranle-<'in<[ mille fi'ancs à donner à tes créanciers. M. Ragon a reçu trente mille francs pour son dividende, monsieur le notaire de Sceaux t'apporte donc une quittance du paiement intégral , intérêts compris, fait à tes amis. Le reste de la sonmie est chez Crottat , pour Lourdois , la mère Madou , le maçon , le chai-pentier et les créanciers les plus pressés. L'annexe prochaine nous vei-rons. Avec le temps et la patience , on va loin.
La joie de Birotteau ne se di'ciii pas , il se jela dans les bras de son oncle en pleurant.
— Qu'il porte aujourd'hui sa croix , dit Ragon
:i l'abbé Loraux.