CHAPITRE XIII
La gravure sur bois dans l'œuvre de Rubens. Christophe Jegher.
La grande importance donnée par Rubens à la gravure en taille-douce eut pour effet de restreindre dans des limites étroites le champ abandonné à la gravure sur bois. La librairie anversoise n'avait pas cessé de faire un emploi régulier d'excellents travaux d'ornementation — compléments nécessaires des beaux livres qu'elle mettait au jour — mais il était graduellement devenu de bon goût d'accompagner les volumes de frontispices, et même de vignettes, gravés sur cuivre, malgré les frais et les difficultés résultant de l'insertion de ces planches dans un texte typographique.
Les graveurs sur bois avaient eux-mêmes peu
à peu cédé le pas à leurs confrères du burin et, au XVIIe siècle, leurs travaux n'apparaissent plus qu'à des intervalles éloignés dans les ouvrages issus des presses anversoises.
Les catalogues des gravures exécutées d'après Rubens contiennent près de cent compositions du maître, données à divers imprimeurs, pour servir de titres et d'illustration à des livres. Deux ou trois à peine de ces dessins sont reproduits par la gravure sur bois.
En réalité, la taille d'épargne ne servait plus qu'à des destinations d'une importance artistique très-effacée : fleurons, têtes de chapitres, lettrines, marques d'imprimeurs, parfois des images de piété, destinées à supporter un long tirage, et pouvant être obtenues à bas prix accompagnées d'un texte typographique.
Par la volonté de Rubens, la gravure sur bois fut appelée, un instant, à faire revivre à Anvers les admirables productions du XVIe siècle, à donner au maître des œuvres voisines de ces merveilles de science et d'effet qu'il avait pu voir exécuter lui-même à Mantoue, à l'époque où Andreani vint reproduire par ses procédés spéciaux le Triomphe de César de Mantegna, le plus précieux ornement de la demeure des Gonzague.
On ne peut méconnaître la puissance du souvenir de ces œuvres , dans les bois gravés sous la direction de Rubens. Il n'inventait pas plus ici un procédé qu'il ne créait un style ; il entreprenait manifestement de faire renaître, au profit de ses travaux, un genre si admirablement pratiqué pour le Titien et d'autres maîtres italiens, dont l'influence se fait sentir dans les œuvres de toute sa carrière.
Christophe Jegher fut le collaborateur de Rubens dans cet ordre de productions.
Était-il, comme on l'assure — et comme l'indiquerait aussi son nom1 — d'origine allemande? On peut le croire. Son métier même, plus largement exercé encore de son temps en Allemagne qu'aux Pays-Bas, viendrait, jusqu'à un certain point, corroborer la supposition.
En 1627-1628, Jean-Baptiste Barbé étant doyen de la corporation de S*-Luc d'Anvers, Christophe Jegher y fut admis à la maîtrise.
Les registres le qualifient de houte figuersnyder, littéralement : tailleur d'images de bois.
Une note relative à des travaux exécutés par Jegher en 1629 et 1630 démontre qu'il gravait
1 Jegher : Jâger : chasseur.
aussi sur plomb 1 et la mention n'a rien qui doive surprendre, car, en réalité, les travaux du maître ont une ampleur surprenante, même pour des gravures sur bois.
Creusant le plomb, il obtenait sans effort des effets vigoureux et l'impression elle-même se trouvait facilitée.
Le tirage coûtait, d'ailleurs, peu de chose, car un imprimeur anversois touchait, en 1630, une somme de 1 6 florins pour avoir imprimé cinq mille épreuves d'une planche gravée par Jegher -,
Quelle est la date de l'association de Rubens et de son graveur sur bois? Aucune année inscrite sur leurs planches ne fournit d'indications à cet égard. Lorsque Rubens dessina la marque de l'imprimerie plantinienne : la main tenant le compas avec la devise Labore et Constantia, Jegher fut chargé de la gravure, et un compte du 24 juillet 1631 lui alloue, de ce chef, 7 florins3. La vignette est signée I. C. I.
Une douzaine de planches naquirent de la col-
1 Liggeren, I, p. 648, et P. Vissciiers : Geschièdeim van Sl-Andrieskerk te Antwerpen, I, p. 154.
2 Liggeren, I, p. 590.
3 Titres et portraits , etc., explication des marques de l'imprimerie plantinienne.
laboration de Rubens et de Jegher. Que le maître y attachait une importance exceptionnelle, on peut le déduire du fait qu'il s'annonce partout, sur les planches de Jegher, comme l'éditeur de celles-ci : P. P. Rubens delineavit et excudit, et que, bien avant toute autre mention, il y inscrit en lettres d'une grandeur démesurée les mots : Cum privilegiis , avis énergique aux contrefacteurs.
Les planches de Jegher étaient donc gravées directement sur les dessins de Rubens et celui-ci ne négligeait pas d'en surveiller l'exécution, comme le prouvent assez les précieuses contreépreuves que conserve le Cabinet de Paris et qui, toutes, portent les traces d'une révision approfondie, ainsi que des modifications que le graveur a fidèlement observées.
Sur quelques-unes de ses planches Jegher accompagne ses initiales du racloir, preuve bien évidente qu'il les a taillées sur le bois.
C'est le cas pour YEnfant Jésus jouant avec le petit saint Jean (B. 40; S. 91) et pour le Christ tenté par le démon (B. 37 ; S. 138). Ce fut à ce procédé qu'il recourut évidemment aussi pour le grand Jardin d'amour, dont il existe des épreuves tirées de la planche trouée par des piqûres de vers.
La conviction de quelques iconophiles est moins
complète en ce qui concerne le Repos en Egypte (B. 23; S. 114), une œuvre capitale, dont les effets ne paraissent pas toujours se concilier avec le procédé de la taille d'épargne. L'intervalle laissé par le croisement des hachures semble parfois d'une bien grande délicatesse pour supporter le tirage vigoureux de la planche, et l'on pourrait supposer que Jegher usa véritablement, cette fois, d'une planche de plomb.
Quoi qu'il en soit, les travaux du graveur ont un effet, une puissance et une expression qui les associe d'une manière plus intime à la personnalité de Rubens qu'aucune autre reproduction de son œuvre. En réalité, c'est le dessin du maître que nous avons sous les yeux, repris avec toute son ampleur, avec l'énergie de sa touche et l'expression de ses contours.
Ces œuvres excellentes ne perdent rien à être rapprochées des travaux de même nature inspirés par le Titien et le Véronèse.
La vigueur des travaux de Jegher est parfois surprenante. Une Chaste Suzanne (B. 36; S. 94) constitue la planche sur bois la plus largement traitée qui jamais ait passé sous une presse, et son impression dut offrir des difficultés énormes.
Hercule exterminant la fureur et la discorde
(B. il; S. 68), non moins large, est pourtant une œuvre irréprochable de style et d'expression.
Cette planche qui reproduit un des panneaux du plafond de la salle des banquets de Whitehall, fait supposer que Jegher fut en relation avec Rubens à une période assez avancée de la vie du maître. Ce ne fut qu'en 1 629, et pendant son séjour à Londres, que Rubens reçut la commande du travail dont il s'agit et ses peintures ne furent placées qu'en 1634 *.
Il ne nous semble pas que l'on ait rendu pleine justice au talent de Jegher dans l'appréciation de ses travaux. « Son art a fait tant de progrès depuis » la première moitié du XVIIe siècle, dit un écri- » vain, que ses planches nous causent maintenant » une certaine surprise. Leur aspect rude et sau- » vage ne manque pas d'expression ni de carac- » tère. La fougue de Rubens prend là un air de » barbarie très-dramatique 2. »
Pareil jugement, lorsqu'il s'agit d'apprécier un travail de Rubens ne s'adapte pas mieux à la nature de l'œuvre qu'à son mode d'interprétation.
1 Sainsbury : op. cit., pp. 183-184.
2 Alf. Michiels : Histoire de la peinture flamande. Paris, 1869, VIII, p. 585.
Il est très-évident que Jegher rendait les dessins de Rubens avec la plus grande fidélité et l'intérêt de ses travaux résulte, précisément, de la conscience avec laquelle il paraît redire les intentions du grand artiste. M. Duplessis le constate avec l'autorité d'un connaisseur éprouvé : « les » estampes de Jegher sont de véritables fac-similé » de Rubens 1 » , dit-il.
Jegher n'a pas, au reste, pour seul objectif, l'étalage d'une taille vigoureuse. Une de ses planches les plus importantes et les plus rares est imprimée en trois teintes, de manière à rendre complètement un dessin sur papier brun, rehaussé de blanc. Le vaste paysage boisé qui sert d'arrière-plan à cette composition, est une merveille d'adresse et de légèreté, et les rehauts sont introduits par la main intelligente et discrète d'un coloriste de bonne race.
La signature de Jegher, rapportée plus haut, paraît indiquer que ses prénoms étaient Jean Christophe. La présence des initiales L C. I., sur la vignette de Moretus, ne laisserait aucun doute à ce sujet, si les planches insérées dans V Histoire naturelle d'Eusèbe Nieremberg, publiées
1 Merveilles de la gravure, p. \ 58.
par l'imprimerie plantinienne en 163 S !, et celles d'après Rubens, n'étaient uniformément signées C. I.
Jegher eut un fils, graveur comme lui, portant le prénom de Jean, mais il serait hasardeux d'assigner à ce second artiste toutes les planches signées I. C. I., par la raison qu'il ne fut inscrit à la gilde de SMLuc qu'en 1643-1644. Il a, du reste, signé certaines œuvres loan. Jeghers.
En 1637, Christophe Jegher signait des lettres G. I. le Christ en croix, gravé d'après un tableau de F. Franck, peint pour l'église de S*-André à Anvers 2, et pourtant, si l'on rapproche de la vignette de Moretus les planches signées comme elle I. C. I., insérées dans h Perpétua crux du R. P. Josse Andries (Anvers, Corneille Woons, 1649), il est impossible de ne pas reconnaître la même main.
Nous ne constatons aucune différence entre les planches de ce petit livre, dont les dessins émanent de Quellin et Sallaert, et celles d'un autre ouvrage qui lui fait suite et porte le titre : Perpetuus gla-
1 Joannis Eusebii JYierembergii , etc. Historiœ Naturœ maximœ peregrinœ, libris XVI, distincta. Antv. officina Plantiniana, 4635, fol.
2 Liggere, I, p. 649.
dius, publié également par Woons el daté de 1 650, ni enfin, d'un troisième livret toujours conçu sur le même plan, mais daté de 1654, et intitulé : Necessaria ad salutem scientia. Les illustrations sont partout excellentes, gravées avec un sentiment précis de l'effet pittoresque, et toujours signées I. C. I.
Nagler 1 fixe entre les années 1660 et 1670 la date de la mort de Christophe Jegher. Pourtant le maître avait cessé de vivre déjà en 1652-1653, car une redevance mortuaire était inscrite, à cette date, à la charge de ses héritiers, dans les comptes de la corporation de S*-Luc d'Anvers 2.
Malgré cette circonstance, nous hésitons à attribuer plutôt à son fils qu'à lui-même, les planches de la Necessaria ad salutem scientia, le livret ayant eu sa première édition en 1653, alors que les bois pouvaient être prêts pour la publication qui fut approuvée à la date du 2 juillet.
Ce qui tendrait à confirmer cette supposition, c'est qu'un dernier opuscule publié par Woons en 1655, pour faire suite aux autres, comme l'indique
1 Neues allgemeines Kûnstler Lexicon. Mûnchen, 1838, t. VI, p. 455.
2 Liggeren, II, p. 246. Il était né le 24 août 1596 : Histoire de la gravure d'Anvers, p. 141.
son titre : Praxis virtuhim praecipuarum ad salutem necessariarum, resta sans planches.
C'est indubitablement à Jegher le père que doit être attribuée la gravure des médaillons, imprimés en plusieurs teintes !, des Icônes Imperatorum Romanorum, ouvrage publié par Moretus en 1645. L'auteur, Gaspard Gevartius, avait agrandi les types d'Hubert Goltzius en y ajoutant, aussi, plusieurs portraits d'empereurs d'Allemagne, à l'exécution desquels Rubens n'avait pas été étranger 2.
Christophe Jegher ne trouva d'autre imitateur que son fils et l'on ne saurait s'en étonner, tout en le regrettant. Si l'on considère à quel ordre de travaux était réduit un homme de ce mérite, le goût du jour exigeait, évidemment, autre chose que les planches qu'il pouvait donner au public.
Rubens avait discerné en lui l'étoffe d'un maî-
1 Ces médaillons sont conservés au Musée d'antiquités d'Anvers.
2 « Plusieurs portraits des Empereurs romains qui s'y trou- » vent furent dessinés par lui, comme l'atteste la préface en » tête des œuvres complètes de Goltzius, publiées en 4644- » 4645. » Titres et portraits d'après P. -P. Rubens, texte de la planche 22.
tre; il sut faire briller un instant son génie aux yeux de la foule.
Jegher ne tarda pas à retomber dans ses illustrations de livres de piété ^ il ne trouva point, sans doute, à s'y enrichir, car nous avons constaté que sa famille se laissa porter sur la liste des insolvables de la gilde de S^Luc, à l'occasion de ses funérailles.
1 Nous avons sous les yeux un petit drapeau du pèlerinage de Horst (Limbourg) signé I. C. I.