‹ Histoire de la gravure dans l'école de RubensChapitre 7 sur 35 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Pierre Soutman de Harlem. — Importance de son rôle auprès de Rubens. — Il grave ses copies de Raphaël, de Léonard de Vinci, du Titien. — Intervention de Rubens dans la publication des estampes exécutées d'après ses œuvres. — Efforts qu'il fait pour les soustraire à la contrefaçon. — Privilèges sollicités des Etats de Hollande. — Résistance des États. — Sir Dudley Carleton. — Octroi final (24 février 1620). — Privilège français. — Étude de l'œuvre de Soutman.

La série régulière des graveurs de Rubens s'ouvre par un maître étrange, désordonné, — singulièrement habile toutefois — dont le rôle auprès du vigoureux coloriste mérite une attention particulière. Nous voulons parler de Pierre Soutman.

Natif de Harlem, ce maître s'établit à Anvers à une époque qu'il n'est pas possible de préciser et

y reçut la bourgeoisie à la date du 18 septembre 1 620. L'année précédente il avait fait immatriculer aux registres de la corporation de S*-Luc, conformément à ses règlements, un élève : Jean Timans, dont le nom n'évoque le souvenir d'aucune œuvre.

« P. Soutman était peintre , dit M. Renouvier 1 » et vint de Harlem se former à l'école de Rubens. » Tout en prenant ses habitudes de dessin et ses » goûts chaleureux, il garda comme graveur, des » allures qui lui vinrent de son pays. » L'auteur fait allusion à cet emploi délié de l'eau-forte, à ce pointillé mince qui caractérise la manière d'Isaïe Vandevelde dont il fait un peu arbitrairement le maître de Soutman.

On ne trouve pas Soutman inscrit à la corporation des artistes anversois et son travail habile, qui, en réalité, est plutôt d'un peintre que d'un graveur, permet de croire qu'il vint de son pays complètement exercé.

Justement vanté par les auteurs comme chef de la noble école de gravure d'où sortent les Visscher et Suyderhoef, il a peut-être passé trop inaperçu dans ses propres travaux. Soutman est cependant une personnalité marquante de l'histoire de la

1 Types et manières des maîtres-graveurs, 2me partie, p. i i 9.

gravure. M. Emeric David a été presque seul à reconnaître ses hautes qualités *. « Il semble avoir » inspiré tout à la fois et Rembrandt et l'école de » Rubens » dit ce savant écrivain. Assurément le rôle est glorieux.

L'année 1 580, que tous les biographes assignent à la naissance de Soutman, lui donnerait trenteneuf ans à l'époque de sa présence constatée à Anvers.

Ses estampes d'après Rubens, au nombre d'une quinzaine, doivent se classer logiquement en deux séries : les unes exécutées à Anvers même, et sous la direction du maître, les autres en Hollande au déclin d'une carrière longue et bien remplie. Les dates que l'on rencontre sur certaines de ces œuvres, soit qu'il les ait réellement produites après la mort de Rubens, soit que pour une cause quelconque il en ait différé jusqu'alors la publication, ont peut-être amené les iconographes à oublier le rôle que le grand peintre lui-même semble avoir assigné au graveur dans la reproduction de ses toiles.

Les vues de M. Emeric David concordent, à

1 Discours historique sur la gravure en taille-douce et sur la gravure sur bois. Paris, 1808, p. 71.

cet égard, avec les nôtres. « Pierre Soutman et » Lucas Vorsterman nés l'un et l'autre en 1580 ?, » formés d'abord dans la peinture par ses leçons, » deviennent, dit-il, sous l'inspection de Rubens, » les chefs de l'École. »

Les preuves ne nous manqueront pas pour démontrer l'exactitude de cette suppositon, du moins en ce qui concerne la priorité de Soutman sur la plupart des graveurs associés à l'œuvre de Rubens à partir de 1620 2.

Soutman mania le pinceau et l'on est surpris de ne point trouver son nom dans le Peintre- Graveur d'Adam Bartsch. L'œuvre de Jacques Matham qui mourut en 1631 contient le portrait du théologien Nicolas Wigger (B. 205) exécuté d'après une peinture de sa main et le portrait de Matham lui-même fut peint par lui et gravé par J. Vandevelde en 1630. Lorsque C. Van Noorde publia le portrait de Soutman il lui attribua la qualité de peintre du roi de Pologne que le maître prend, effectivement, dans la dédicace qu'il fait en 1650 au roi Philippe IV, de ses Principes Hollandiœ. Enfin Samuel Ampsing, éditant en 1628

1 On verra que pour Vorsterman cette date était inexacte.

2 Emeric David : op. cit., p. 70.

sa description de Harlem i, désigne encore Soutman comme travaillant, à cette époque, en qualité de peintre à la cour polonaise.

Le rôle important que nous trouvons ainsi attribué à un maître dont les œuvres occupent jusqu'à ce jour une place effacée dans les galeries de tableaux, tendrait lui-même, dans une certaine mesure, à confirmer le fait de sa présence parmi les élèves de Rubens. Wladislas Sigismond de Pologne avait séjourné en Belgique au mois de septembre 1624 et, dans une lettre écrite de Bruxelles par l'ambassadeur de France, le 13 septembre, nous relevons ce passage : « Le peintre » Rubens est en ceste ville. L'Infante luy a com- » mandé de tirer le pourtraict du prince de Pologne » en quoy j'estime qu'il rencontrera mieux qu'en » la négociation de tresve 2. » Il a pu se faire que Soutman qui semble avoir été un praticien habile ait attiré l'attention du prince et soit devenu ainsi le peintre en titre du roi de Pologne, un amateur d'art passionné 3.

1 Beschryving va?i Baarlem, 1628, p. 372.

2 Gachard : Histoire politique et diplomatique de Rubens. Bruxelles, 1877, p. 26.

3 En 1621 les Archiducs avaient accordé la libre sortie aux œuvres d'art achetées pour son compte en Belgique. Pinchart : Archives des arts, lettres et sciences, II, p. 95.

Quoi qu'il en soit, à son retour, Soutman se fixa dans sa ville natale et s'y maria en 1630, le 21 avril 4. Rien ne semble indiquer qu'à cette époque il entretînt encore des relations avec son illustre maître.

A ne le considérer que dans sa carrière anversoise, son rôle nous apparaît comme très-important et les œuvres que l'on peut rattacher à cette période de sa vie occupent, parmi les travaux de Rubens même, une place dont l'intérêt mérite d'être signalé.

Au commencement de l'année 1618 l'on voit le grand peintre entrer en négociations avec l'ambassadeur d'Angleterre près les États de Hollande, sir Dudley Carleton, pour l'acquisition d'un précieux cabinet d'antiques formé par ce diplomate 2. Il ne s'agissait point d'une transaction à prix d'argent, mais d'un échange. Rubens tenant beaucoup aux antiques et Carleton n'étant pas moins dési-

1 Vander Willigen : Les artistes de Harlem, 1870, page

2 La correspondance relative à cet objet nous a été conservée. M. W.-H. Carpenter en a publié les pièces dans ses Pictorial Notices of Van Dijck and other Painters, etc., ouvrage traduit en français sous le titre de Mémoires et documents inédits sur Ant. Van Dyck , P.-P. Rubens et autres artistes contemporains , par M. L. Hymans. Anvers, 1845.

reux de posséder les œuvres du peintre, les choses s'arrangèrent au mieux.

Le 28 avril Pierre-Paul écrivait :

« Je me trouve avoir en ce moment chez moi » quelques-unes de mes plus belles toiles, de celles » que je m'étais réservées à moi-même. J'en ai » même racheté quelques-unes pour une somme » plus grande que je ne les avais vendues, mais » elles sont toutes au service de votre Excel-

» lence en cas que nous réussissions, comme

» je l'espère, à nous arranger, je ne manquerai » pas de finir le plus tôt possible tous les tableaux » encore inachevés, quoique compris dans la liste » ci-jointe l. »

La liste dont il s'agit est un document d'une valeur exceptionnelle. On n'y trouve pas seulement les titres des œuvres, mais Rubens y inscrit en marge le prix et les dimensions de chacune d'elles, ajoutant en outre des observations du plus piquant intérêt. Nous apprenons ainsi de lui-même la part importante qui revient souvent dans ses travaux à des élèves habiles et, jusqu'à un certain point, le secret de sa prodigieuse fécondité.

1 Op. cit., p. 169.

Notre sujet exige la reproduction intégrale de la pièce :

« Au très - illustre et très-estimé sir Dudley » Carleton, ambassadeur du sérénissime roi de la » Grande-Bretagne près les Etats des Provinces- » Unies à La Haye.

» Liste des tableaux qui se trouvent chez moi :

500 Prométhée enchaîné sur le Caucase; florins. un ajgje lui ronge le foie. Cette toile est — : de nia main. L'aigle est de Snyders.

600 Daniel dans la fosse aux lions; ceux-ci florins, d'après nature, le tout de ma main.

600 Léopards (d'après nature) entourés florins. de Satyres et de Nymphes. Le tout de ma main, à l'exception d'un superbe paysage fait par un artiste du plus grand mérite en ce genre.

500 Lèda et le Cygne. L'amour se trouve florins, aussi dans le tableau entièrement exécuté par moi.

500 Christ en croix, de grandeur naluflorins. rei]e , considéré comme la meilleure chose peut-être que j'aie jamais faite *.

1 Crucifîsso doit nécessairement se traduire par Crucifix : Christ en croix. C'est ainsi que traduit également M. F. Villot :

1200 Le Jugement dernier exécuté en parflorins, tieparunde mes élèves d'après letableau beaucoup plus grand que j'ai fait pour le sérénissime prince de Neubourg.

Celui-ci me le paya comptant trois mille cinq cents florins. La toile en question n'étant pas achevée, je la retoucherai entièrement moi-même de manière qu'elle puisse passer pour originale.

500 Saint Pierre prenant du poisson l'arflorins. gent pour payer l'impôt. Il est entouré de pêcheurs; le tout d'après nature de ma propre main.

690 Cavaliers chassant le lion. Ce tableau florins, eopjé (je ceiui qUe je fls pour le sérénissime prince de Bavière est commencé par un de mes disciples, mais achevé par moi.

600 Le Christ et les Douze Apôtres par florins. mes élèves d'après les originaux appartenant au duc de Lerme. Tous sont retouchés par moi.

600 Achille déguisé en femme. Cette peinflorins. ture remarquable par son éclat est de mon meilleur élève , achevée de ma main et remplie de jeunes filles brillantes de beauté.

Cabinet de l Amateur et de V Antiquaire, IV, pp. 297 Rubens désignait réellement un Christ en croix.

florins.

Saint Sébastien nu; exécuté par moi.

300 Suzanne, tableau exécuté par un de florins, mcs élèves, mais entièrement retouché par moi.

Tous les tableaux portés sur cette liste ne passèrent point aux mains de sir Dudley Carleton. Il reçut en échange de ses marbres 2,000 florins qu'il convertit en tapisseries de Bruxelles et, en fait de tableaux, borna son choix au Promélhée, au Daniel, aux Léopards , à la Léda, au Saint Pierre, à la Chasse au lion, au Saint Sébastien et à la Suzanne. Rubens ajouta, pour parfaire le prix, une petite toile de Sara et Agar actuellement en la possession du duc de Westminster.

Nous voyons par les lettres du grand peintre qu'il mit une insistance particulière à recommander la Chasse portée sur sa liste et la raison nous en est fournie par une correspondance de 1616-1617 *. L'agent britannique possédait une première chasse de la main de Rubens et pour l'autre le maître disait : « je la rendrai aussi belle » que celle que j'ai faite autrefois pour V. E., et

1 Smith : Catalogue raisonné, supplément, pp. 234-241.

» elles correspondront parfaitement Tune avec » l'autre, le premier des deux tableaux étant [la » représentation] de chasseurs européens, et le » second une poursuite de lions à la moresque et » à la turque. »

Sir Dudley se rendit à ces raisons et le 22 mai, il répondit : « je donnerai la chasse aux lions » pour pendant à l'œuvre que je possède déjà. »

En parcourant la liste des tableaux offerts par Rubens à sa transaction avec le diplomate anglais et dont huit sortirent de sa possession, l'on trouve plusieurs toiles reproduites au burin, du vivant même du maître et par des graveurs qui furent des premiers appelés à travailler sous sa direction.

La Pêche du poisson pour payer le tribut et la Suzanne fournirent matière à des œuvres de Vorsterman, la série du Christ et les Apôtres et X Achille à la cour de Lycomède tombèrent en partage à Nicolas Ryckemans ; enfin le Christ en croix, la Chute des réprouvés 1 et la Chasse aux Lions furent gravés par Pierre Soutman.

Il faut ajouter au lot de ce dernier la Chasse aux Loups et aux Renards, l'œuvre possédée par

1 Celte planche porte la date de 1642.

sir Dudley Carleton, antérieurement à sa transaction avec Rubens, car telle était, en réalité, cette toile comme le démontre une liste de ses tableaux conservée au State Paper Office de Londres *.

Soutman nous apparaît donc comme travaillant de bonne heure aux côtés de Rubens et ce n'est point se montrer d'une témérité extrême que de lui attribuer une part dans les tableaux commencés ou copiés par les élèves du maître, si Ton tient compte de l'habileté dont il fait preuve dans ses estampes. Peut-être faut-il expliquer ainsi la publication, par ses soins, d'une seconde interprétation de V Achille gravée par son élève C. Visscher et surtout cette mention énigmatique qui figure sur ses grandes chasses d'après Rubens, P. Soutman invertit, effigiavit et exeudit, accolée à cette autre P.-P. Rubens, inventor 2.

La qualité d'inventeur, assumée par un interprète, peut faire supposer à celui-ci une part plus considérable à la production du travail que n'en comporte la somme d'initiative abandonnée d'ordinaire aux graveurs.

1 Carpenter, trad. Hymans, p. 481, note.

2 On lit même P. -P. Rubens pinxit sur la grande chasse à l'hippopotame que Soutman signe lui-même comme inventeur !

D'autres planches encore nous montrent Soutman secondant Rubens dans une entreprise de confiance : la reproduction d'après les dessins du maître de certaines œuvres de Raphaël , de Léonard de Vinci et du Titien.

Sans nous arrêter , pour le moment , à l'étude critique de ces interprétations, nous pensons pouvoir affirmer que, sous le crayon de Rubens, et le burin de Soutman, la Cène de Léonard est une œuvre des plus intéressantes et qu'un talent remarquable a présidé à l'exécution des planches de la Venus couchée du Titien 1 et du Christ donnant les clefs à saint Pierre d'après Raphaël. C'étaient peut-être des exercices préalables à des travaux d'une plus haute portée, mais l'admiration de Rubens pour les maîtres de l'Italie ne permet pas de les reléguer parmi les œuvres minimes créées sous sa direction.

Soutman édita lui-même, comme on l'a vu, les planches issues de son burin. Le Christ en croix (B. 83 ; S. 288) exécuté sans doute d'après le tableau porté sur la liste fournie à sir Dudley

1 Cette estampe ne figure pas aux catalogues de l'œuvre de Rubens, elle est pourtant d'après un dessin du maître et d'ailleurs assez rare. Notre reproduction réduite est d'après l'original du Musée Plantin-Moretus, à Anvers.

Carleton, et une des planches les plus rares de l'œuvre du maître, parut sans privilège; il en fut de même du Christ donnant les clefs à saint Pierre (B. M; S. 187).

Plusieurs des planches de Soutman passèrent, par la suite, aux mains d'éditeurs hollandais et flamands : Cl. de Jonghe — l'ami de Rembrandt — De Wit, Théodore van Merlen, mais les premiers états furent mis en circulation par le graveur luimême.

L'absence de dates sur la majeure partie des œuvres de Soutman impose une tâche en quelque sorte irréalisable à qui veut entreprendre de déterminer l'ordre de production de ses planches. Toutefois, la nature même des travaux inspirés par les toiles de Ruberïs semble assigner à plusieurs d'entre elles une date contemporaine du séjour du graveur dans l'atelier du peintre.

L'omission du privilège ou la simple énonciation : cum privilegio, ajoutée à la suite du nom du graveur, peuvent être envisagées comme datant les estampes d'une époque antérieure à l'obtention par Rubens de ses privilèges étrangers. On ne peut toutefois être fixé à cet égard, beaucoup d'artistes hollandais se servant de la mention cum privilegio.

Bien que, dans un petit nombre de cas, Rubens ait personnellement assumé sur des estampes exécutées d'après ses œuvres la qualité d'éditeur, l'on sait qu'il supportait lui-même, le plus souvent, les frais d'exécution de ces travaux. Il serait toutefois impossible d'établir en l'absence de documents authentiques s'il fut intéressé à la vente de ses planches à une époque antérieure à l'apparition de celles de Vorsterman.

L'entreprise du grand peintre de faire reproduire par le burin ses œuvres principales semble l'avoir beaucoup préoccupé. Si les planches exécutées sous ses yeux par des graveurs habiles devaient contribuer rapidement à rendre populaires les conceptions de son génie, le succès même assuré à l'œuvre ne la désignait que plus fatalement aux entreprises de trafiquants peu scrupuleux. Se protéger contre ces entreprises était une véritable nécessité et Rubens, que l'on a voulu, plus d'une fois, représenter comme possédé d'une soif immodérée des richesses était pleinement justifié à soustraire ses travaux à des copies fautives dont sa réputation devait nécessairement souffrir.

A aucune époque, et dans aucun pays les éditeurs ou les auteurs n'ont été à l'abri des contrefaçons. Albert Durer et Vésale, pour ne citer que

ces deux exemples éminents, se plaignent avec amertume de ne trouver qu'une sauvegarde illusoire dans les privilèges obtenus de la faveur des princes !.

Les auteurs tenaient néanmoins à obtenir des « privilèges » qui assurassent leurs œuvres contre les réimpressions frauduleuses et des octrois temporaires leur étaient souvent accordés môme en pays é ranger.

Les recueils d'Otho Vœnius étaient publiés avec les privilèges de presque toules les puissances européennes. Ses compositions de la Guerre des Romains et des Bataves parurent en 1 611 avec cette inscription :

« Privilegiis Pontificio, Cœsareo, Regum Hispaniœ et Galliœ, Principum Belgii ac Confœderatarum Provinciarum Ordinam > caution est,

1 « Ces privilèges ne valent pas la page qu'ils occupent dans » les diplômes, car je ne sais que trop par ce qui m'est arrivé » pour mes planches analomiques, qui ont paru pour la prc- » mièrc fois à Venise, il y a trois ans passés, ce que valent » les décrets des souverains auprès des libraires et des impri- » meurs dont le nombre pullule partout et qui ont défiguré » mon œuvre tout en le décorant de titres pompeux. » Lettre de Vésale à Oporin; Corporis humant fabrica Basilese, 1543. Ambroise Firmin Didot : Essai sur la gravure en bois. Paris, 4863, p. 94.

nequis hoc aut cœtera Auctoris opéra œri incisa imprimat vel quoquomodo imitetur ni decem marcharum auri puri mulctam velit incurrere. »

Le privilège était purement prohibitif. Il ne constituait pas un droit de publication, mais avait pour objet d'assurer à l'éditeur d'une œuvre la propriété exclusive de celle-ci et l'autorisait à attraire en justice les contrefacteurs *.

Au mois de mai 1619 les États de Hollande furent appelés à délibérer sur une demande introduite par Rubens en obtention de privilège ^t, chose remarquable, sa demande fut repoussée. La résolution des États est du 17 mai. En voici les termes :

« Opte requeste van Pieter Rubbens, woonende » tôt Antwerpen, schilder, versoeckende octroy op » syne wercken met interdictie van dye nae te » maecken in de Vereenichde Provincien, is des » suppliants versoeck affgeslagen 2. »

1 On verra que Rubens fut lui-même obligé par la suite d'user de ce droit.

2 « Sur la requête de Pierre Rubens habitant Anvers, pein- » tre, sollicitant octroi pour ses œuvres avec interdiction de » contrefaire celles-ci dans les Provinces-Unies, la demande » du requérant est repoussée. » Dodt van Flensburg: Archief voor kerkelijke en wereldsche geschieclenissen. Utrecht, 4848, VII, p. 05.

Les planches qu'il s'agissait de publier étaient celles de Vorsterman alors en cours d'exécution. Le refus d'octroi était chose insolite ; pris à l'égard d'un homme de l'importance de Rubens, il semblait revêtir une forme personnelle d'hostilité.

Le peintre avait-il joué déjà dans la politique un rôle qui pût déplaire aux États? Il est permis de le croire.

La trêve de 1609 conclue entre le roi d'Espagne et les États expirait le 9 avril 1621. Rubens fut activement mêlé à des négociations ayant pour objet de faire rentrer les Provinces-Unies sous la domination espagnole , négociations dont la dame de T'Serclaes avait pris l'initiative. M. Gachard, dans sa remarquable Histoire politique et diplomatique de P.-P. Rubens *} a publié tous les renseignements que l'on a pu réunir jusqu'à ce jour concernant ces démarches; il n'hésite pas à croire que le début politique du grand peintre était fort antérieur aux lettres de 1623, les premières que l'on ait trouvées de sa main sur la question de la trêve, et nous savons par le même écrivain qu'en août et septembre 1619, l'on avait délibéré déjà de l'affaire 2.

1 Bruxelles, 1877, 1 vol. in-8°.

2 Gachard : op. cit., pp. 9-10.

Le rejet de sa demande dut vivement contrarier Rubens, mais ses aptitudes diplomatiques disent assez qu'il n'était pas homme à se décourager d'un premier échec.

Il y avait moins d'un an, sir Dudley Carleton lui avait écrit : « Notre présente affaire ne sera » que le commencement d'une correspondance plus » longue et plus suivie : aussi je m'engage à vous » aider de mes services aussi souvent qu'ils pour- » ront vous être utiles , dans cette cité ou dans » toute autre, chaque fois qu'ils pourront vous » causer quelque plaisir K » Le moment était venu de recourir aux services d'un homme passionné pour les arts et que sa haute position mettait mieux que nul autre en mesure de vaincre des difficultés insurmontables au premier aspect.

La lettre suivante, datée du 18-28 mai 1619 vient nous prouver que Rubens se prévalut avec un plein succès des offres de service de son puissant protecteur 2.

1 Lettre du 22 mai 1618. Cakpenter, trad. Hymans, p. 191.

2 Sainsbury : Original unpublished Papers illustralive of the Life of Rubens, London, 1859, n° XXXVI, p. 47. — L'original est en italien. M. Alfred Hédouin, en publiant cette lettre [Gazelle des Beaux-Arts, VII, p. 150), inclinait à croire qu'elle se rattachait à l'affaire des estampes. Ses vues se trouvent pleinement confirmées.

« Très-excellent Seigneur,

» Je ne m'étais nullement trompé en pensant » que V. E. fut la seule personne capable de » mener à bonne fin des négociations autrement » impossibles. Certes elle était opportune la chasse » d'animaux si formidables que vous avez donnée » à ces seigneurs aussi bien que la pêche des » apôtres qui pour nous sont devenus vraiment » des pêcheurs d'hommes, ainsi que V. E. me le » dit avec raison. Cela ne me semble pas étrange, » car toute chose est d'une plus grande efficacité » sous son propre climat.

» Au fait, sans de pareils moyens, rien ne peut » être obtenu quoique la raison alléguée par les » États Généraux que je ne suis pas leur sujet et » réside hors de leur territoire ne soit point d'une » grande valeur, attendu que d'autres princes ou » républiques ne l'ont point invoquée, envisa- » géant comme juste que leurs propres sujets ne » causent point tort ou préjudice à personne en » empiétant sur le travail d'autrui.

» De plus, tous les souverains, quoique méfiants » entre eux dans les grandes choses, sont d'accord » dans la protection qu'ils accordent à la vertu, » aux sciences et aux arts, du moins ils devraient » l'être.

» J'ai précisé mon désir à l'ami qui en rendra » un compte détaillé à V. E. En même temps je » prie V. E. de prêter la main à l'entreprise, jus- » qu'à son complet accomplissement , etc. » En post-scriptum le peintre ajoute :

« 11 arrive parfois que dans une assemblée de » personnes qui ont été individuellement rendues » favorables, un certain nombre de ces seigneurs, » se trouvant réunis, agissent d'une manière abso- » lument contraire à leurs engagements particu- » liers. C'est pourquoi je prie V. E. de considérer » avec sa prudence accoutumée si notre préten- » tion ne court point risque de se heurter de » nouveau à quelque refus et si Elle présageait » quelque chose, même vaguement, je La prie » d'abandonner d'emblée le projet sans faire de » nouvelles instances, non que j'aie déjà changé » d'avis, ni que j'attache un faible prix à l'obten- » tion de cette faveur, mais pour d'autres raisons » je désire ne pas être importun en la sollicitant. »

On voit par ce curieux document, qui reçoit pour la première fois ici son véritable sens, la voie qu'avaient suivie le peintre et son puissant soutien. On avait individuellement gagné à la supplique de Rubens les membres des États et,

sans nul doute, l'ambassadeur avait été puissamment aidé dans ses démarches par le don de quelques planches, notamment la Chasse au Lion et à la Lionne (B. 21; S. 31-3) gravée par Soutman et la petite Pêche m iraculeuse du même maître (B. 47; S. 14-0) à moins que ces apôtres « pêcheurs d'hommes » ne désignent la planche anonyme (B. 44; S. 188) exécutée, sans nul doute, par Vorsterman d'après le Saint Pierre trouvant dans le poisson l'argent du tribut, une des œuvres obtenues par Carleton en échange de ses antiques.

Il faudrait cependant donner la préférence à la première des deux planches à laquelle se rapporte plus naturellement la parole évangélique et surtout à cause du fait que l'œuvre de Vorsterman porte toujours le privilège des États de Hollande.

Le 8 juin une nouvelle demande fut introduite auprès des États et ceux-ci, après en avoir délibéré, prirent la résolution suivante :

« Opt octroy dat Pieler Rubbens residerende » binnen Antwerpen, versoeckt ende byden Heere » Carleton Ambassadeur des Conincx van Britta- » nien gerecommandeert wordt, om te mogen laten » uytgaen de plaeten ofte prenten? gemencionneert

» inde lystci by hem overgegevcn, innehoudende » verboth van deselve in de Vereenichde Neder- » landen, binnen den tyt van thien jaren naest » commende te mogen naesnyden op seeckere » peyne, is verstaen dat den suppliant eerst sali » aen Haer. Ho. Mo. presenleeren , van elcke » plaete een affdruksel die hy van meeninge is te » laten nytgaen, omdat gedaen ende gesien, daerna » op des suppliants voors. versoeck ende recom- » mandatie van den voors. Heer Ambassadeur » gedisponeert te werden nae behooren 2. »

Les États se relâchaient de leur rigueur, et lorsque le 24 février de l'année suivante Rubens leur soumit une de ses planches, ils consentirent enfin à lui octroyer, non pas le privilège de dix années

1 Cette liste n'a pas été retrouvée aux archives de Hollande.

2 « Concernant l'octroi sollicité par Pierre Rubens, résidant » à Anvers, et appuyé par le seigneur Carleton, ambassadeur » du Roi de la Grande-Bretagne, à l'effet de pouvoir publier les » planches ou estampes mentionnées dans la liste fournie par » lui, contenant défense de pouvoir copier celles-ci dans un » espace de dix années à venir sous certaines pénalités, il est » entendu que le requérant aura d'abord à présenter à Leurs » Seigneuries une épreuve de chaque planche qu'il se pro- » pose de publier, afin que ceci fait et considéré il puisse être * statué comme il appartiendra sur la demande du susdit » requérant et la recommandation du susdit seigneur ambas- » sadeur. » Dodt : op. cit., Vil, 69.

qu'il sollicitait, mais un privilège septennal prohibant toute copie de ses planches ou eaux-fortes sous peine de confiscation des copies et d'une amende de cent carolus d'or K

Informés, comme nous le sommes désormais, de la part importante qui revenait à sir Dudley Carleton dans le résultat désiré par le grand peintre anversois , nous saisissons le sens de ce

1 « De Staaten Gcneraal der Vereenigde Nederlanden om » gocde consideratie Hare Hoog. Mog. moveercnde, hebben » verboden en geinterdiceert aile een iegclyk ingezeten van » de Voorz. Vereenigde Nederlanden die zich met het plaet- » snyden etsen ernceren, de inventien van Pieter Rubbens, » schilder, hem ophoudende tôt Antwerpcn, in het koper » gesneden en nog te snyden, daarvan liy de prenten aen » H. H. Mog. sal hebben verloont, binnen den tyt van seven » jaren naetesnyden ofte etsen by de pene van de verbeurte » van suleke naegesneden ofte geëtste prenten en de daeren- » boven vandc somme van eenhondert caroli guldcus. » (Archives du Royaume à la Haye : Résolutions des États Généraux.)

Traduction. — Les États Généraux des Provinces-Unies, agissant en due considération, ont défendu et interdit à tout habitant des susdites Provinces-Unies gagnant sa subsistance par le métier de graveur, de contrefaire au burin où à l'eauforte pendant une période de sept années, les inventions de Pierre Rubens, peintre, résidant à Anvers, et dont il aura soumis les épreuves à leurs Hautes Puissances, sous peine de confiscation desdites estampes et en sus d'une somme de cent florins carolus. (Document inédit.)

passage de sa lettre du 26 mars 1620 à W. Trumbull touchant le tableau commandé par Carleton pour le prince de Galles et dont le prix était contesté : « Je conformeray bien le mesme que j'ay » dict que nonobstant que la peinture estoit de » ceste valeur, que pour les obligations que j'ay » à Monsr l'Ambassadeur que je me contenterai » de telle récompense que bonne et juste semble- » royt à Son Excellence sans aucune replicque1. »

La dédicace de la Descente de croix gravée par Vorsterman, œuvre publiée en 1 620, exprime, à son tour, cette reconnaissance si légitime 2 et, mieux renseignés que Mariette 5, nous n'envisagerons pas cette phrase comme un acte de courtoisie banale et qui méritait tout au plus d'être rapporté par Horace Walpole en sa qualité d'Anglais.

Dès le mois d'octobre 1619 Rubens avait obtenu en France un privilège analogue à celui qu'il sollicitait des États de Hollande. Le secrétaire de la ville d'Anvers, Gevartius, avait usé, à cet effet, des

1 Sainsbury : op. cit ; append. A, III, p. 248.

2 Jllustrissimo excellentissimo ac prudentissimo Domino Dno Dudleyo Carleton Equiti, Magnœ Britanniœ Régis ad Confœderatarum Provinciarum in Belgio ordines legalo,pictoriœ artis egregio admiratori, Petras Paulus Rubens, gratitudinis et benivolentiœ ergo nuncupat dedicatque.

3 Abecedario, V, 87 (notes sur Walpole).

bons offices d'un homme qui devait devenir par la suite le correspondant le plus assidu de Rubens : le conseiller Fabri de Peiresc du Parlement d'Aix.

A la date du 25 octobre Peiresc mandait à son ami Gevartius le résultat satisfaisant de ses démarches en faveur de Rubens 1 et la chose paraît n'avoir provoqué aucune difficulté.

11 est vrai que le maître anversois ne trouva pas dans le privilège français toutes les garanties désirables.

Quelques mois plus tard, Rubens faisait à la bibliothèque du roi de France le dépôt de ses estampes et c'est encore une lettre de Peiresc à Gevartius qui nous dit l'admiration excitée par les gravures flamandes : « De si belles pièces qui sont » admirées de par deçà à tous ceux à qui je les » ai monstrées. »

Rubens pouvait donc revêtir désormais ses estampes de la triple mention : Cum privMegm Régis Cliristianissimi , Principum Belgarum et Ordinum Bataviœ. — Sur toutes les œuvres où elle figure, elle indique une participation directe

1 Emile Gachet : Lettres inédites de P.-P. Rubens. Bruxelles, 1840, p. !.

du maître et constitue de sa part une véritable approbation donnée au travail du graveur.

Si l'on considère l'ensemble des planches gravées par Soutman d'après Rubens, l'on remarque tout d'abord que les sujets les plus mouvementés sont tombés en partage à l'habile maître de Harlem.

Les grandes Chasses au Lion, à l'Hippopotame et au Crocodile, au Loup et au Renard, an Sanglier; Sennachérib précipité de cheval par l'ange du Seigneur, la Chute des Réprouvés, l'Enlèvement de Proserpine, les compositions les plus strapassées, en un mot, de l'illustre Anversois donnent matière à des planches curieuses et d'une décision absolument artistique.

M. Renouvier a reproché à Soutman de compromettre par sa bizarrerie la grandeur du maître 1 et, sans doute, Vorsterman et Pontius doivent être préférés pour le calme et la correction de leur burin. Mais Soutman a un genre très-personnel et les sujets qu'il emprunte à Rubens s'adaptent le mieux du monde à son tempérament. Dessinateur aussi adroit que nerveux, il possède l'art de don-

1 Renouviek : op. cit., !2",e partie, p. M 9.

ner aux grands ensembles une animation, un souffle que Ton ne retrouve à un égal degré que chez Rubens lui-même. La Chasse au Loup (B. 21; S. 31 -S) fournit matière à un véritable chefd'œuvre. Procédant par masses lumineuses, le graveur atteint sans effort apparent à une grande vigueur et la finesse de sa pointe précise les contours avec la netteté exigée par le sujet.

Cernés de toute part, les loups font face aux traqueurs :

Dum vigilat pastor , venalor darda minalur l.

Un robuste campagnard présente aux dents de l'un des carnassiers, le fer de sa pertuisane et les chiens attaquent avec vigueur. De toutes parts arrivent les cavaliers, la trompe retentit, la scène est vraiment ce qu'elle devait être.

L'effet de Soutman est tout entier dans les oppositions : le procédé des aqua-fortistes. La demi-teinte et le reflet lui servent beaucoup moins que la franche lumière et l'ombre et, parfois même, c'est d'un simple trait qu'il les sépare. Nous ne recommandons pas le système, mais il est employé — ne l'oublions pas — par un graveur habile.

1 Inscription de l'estampe.

Les graveurs d'animaux les plus adroits : Jean Fyt, Pierre Boel ou Jean Le Ducq n'ont pas fait preuve de plus d'adresse que n'en déploie Soutman dans l'exécution de ses animaux et l'analyse révèle même une certaine différence de travail entre les loups représentés dans sa planche et le reste de l'œuvre. L'intervention de Snyders pourrait n'être pas étrangère à ce fait.

Dans les beaux états, avant l'adresse de Van Merlen, la planche de Soutman peut figurer parmi les chefs-d'œuvre de la gravure.

Plus vigoureuse, la Chasse au Lion et à la Lionne se distingue par des qualités du même ordre. Il y a plus d'action dans ce groupe de quatre cavaliers unissant leurs forces pour combattre les fauves rois du désert. L'un d'eux est culbuté avec son cheval et le lion s'apprête à faire un terrible carnage. Son mufle se contracte dans un affreux rugissement et rien ne peut donner une idée de la sauvage grandeur de ce masque léonin. Soutman atteint le but, cette fois encore. Il fait passer dans sa planche l'énergie saisissante et la majesté de la peinture de Rubens.

Si nous ajoutons à ces deux estampes la Chasse au Sanglier et la Chasse au Crocodile, la suite ainsi obtenue constituera un ensemble d'une rare beauté.

Nous avons essayé, plus haut, d'expliquer la signification des mois invenil, efpgiamt et exmdit que le graveur ajoute à son nom.

Soutman eut un copiste adroit mais alourdi de ses chasses, en Guillaume de Leeuw, graveur que les biographes disent Anversois et l'élève du maître qu'il copia. La plupart des œuvres de ce praticien, plus proche de Rembrandt que de Rubens, ont été publiées en Hollande.

La Défaite de Sennachérib compte parmi les bonnes planches de Soutman. Le graveur lui-même publia cette œuvre qu'il exécuta d'après un dessin que Mariette dit avoir possédé 1 et qui fait actuellement partie du cabinet de l'archiduc Albert d'Autriche. Le tableau est à Munich ; la gravure n'en reproduit qu'un fragment.

Le faire de Soutman, dans cette estampe, se rapproche beaucoup du travail de Suyderhoef, son élève. Le cheval qui se cabre est admirablement modelé et le relief est obtenu par un travail de points très-serrés que Vorsterman utilise dans plus d'une de ses planches.

Voorhelm SchneevoogV2 range dans l'œuvre de

1 Abecedario, V, 75.

2 Catalogue des estauipes gravées d'après P.-P. Rubens. Harlem, 1873, p. 120, n° 5.

Rubens une Antiope gravée par un anonyme qui serait Jacques Neefs, d'après certains iconophiles. Une estampe de Soutman démontre que la composition appartient en réalité à Ant. Van Dyck dont le nom y figure tout au long : Ant. Van Dyck pinxit cum PriviL La planche, bien qu'elle soit anonyme, est incontestablement de Soutman; elle démontre les rapports intimes qui existaient entre Rubens et lui.

V Antiope de Van Dyck appartenait au grand peintre anversois et figure sous le n° 228 au catalogue des tableaux vendus à sa mortuaire: « L'histoire d' Antiope et Jupiter transformé en Satyre, du chevalier Van Dyck 1. »

Une autre gravure d'après le même peintre : Le Christ saisi au Jardin des Olives paraît avoir une signification analogue, car les auteurs rapportent que Van Dyck avait offert à son maître en partant pour l'Italie un tableau de ce sujet.

Rubens attachait, paraît-il, un haut prix à cette toile et se plaisait à en faire ressortir le mérite 2.

1 Spécification des peintures trouvées à la maison mortuaire de feu messire P.-P. Rubens, chevalier, 4640, p. 11.

2 Carpenter : Trad. Hymans, p. \ 4. — La planche est des plus maigres et peut-être une des premières qui furent exécutées par Soutman pour Rubens. Une certaine réserve nous est

Le Christ en croix (B. 83; S. 288) doit attirer l'attention au double titre du mérite et de la rareté.

Le parti pris du graveur dans cette reproduction est absolument extraordinaire. Tout le relief des chairs repose sur un pointillé dont il est difficile de saisir l'économie sans le secours de la loupe et lorsque l'on examine la tête du Sauveur, on reste confondu de la science approfondie du dessin qui s'y révèle. Soutman met une complaisance visible à préciser le déchirement des chairs. Les clous ne traversent point la paume de la main; ils pénètrent entre les os de l'avant-bras, tendant les muscles et soulevant la peau d'une manière effroyable. Le sang coule de ces blessures et inonde le bras.

Soit oubli, soit pour tout autre motif, le graveur a omis la couronne d'épines.

Le ciel obscurci est magistralement rendu à l'aide de la pointe et Rembrandt seul a su joindre tant de force à tant de légèreté.

commandée, toutefois; nous savons que la Prise de J.-C, du Musée de Madrid, provient de la maison mortuaire de Rubens La composition diffère de la planche de Soutman. Cette circonstance ne doit pas infirmer totalement notre supposition, car le graveur a pu suivre une esquisse préalable au tableau appartenant à Rubens, esquisse plus tard modifiée.

La belle planche dont il s'agit ne porte pas le nom de Rubens. On y lit pour seule inscription les mots : Pinxit et P. Soutman excud. Qu'elle soit aussi de Soutman comme graveur, on n'en peut douter, et, plus d'une fois, ses planches parurent encore incomplètes. L'Enlèvement de Proserpine ne porte au premier état que le seul nom de Rubens. Celui de Soutman n'est mentionné qu'à l'état suivant, tandis que sur la grande Cène d'après Léonard de Vinci les mots P. -P. Rubens ne viennent remplacer qu'au deuxième état le nom de Soutman.

L'exécution de cette planche importante sous les yeux de Rubens ne peut être douteuse et l'inscription en langue italienne qui l'accompagne le prouverait au besoin : La Cena stupenda di Lionardo d'Avinci (sic) chi moriva nelle braccie di Rè di Francia.

Le grand peintre flamand a certainement outré son admirable modèle et nous connaissons assez Soutman pour savoir qu'il lui revient une bonne part de l'excès d'expression que l'on reproche à cette œuvre. Et pourtant, ce serait manquer de justice que de méconnaître le développement, en quelque sorte rationnel, de cette composition, sous la main de Rubens et de son graveur.

Pénétré du caractère grandiose de la fresque de Léonard, Rubens souligne l'expression des physionomies, la vigueur du geste et, Soutman aidant, offre à ses contemporains une traduction que Ton peut qualifier de libre, mais qui demeure singulièrement éloquente.

Quiconque n'aura vu la grandiose peinture de Milan qu'à travers la version flamande est assuré de n'en oublier jamais aucun personnage. La crainte, l'indignation, la pitié qui se peignent sur les visages des apôtres, restent gravés dans la mémoire du spectateur bien mieux que par l'irréprochable mais froide précision d'un Raphaël Morghen. Le souvenir des exagérations s'efface et l'esprit même de la conception demeure.

La Pêche miraculeuse (B. 47; S. 1^0), la planche que sir Dudley Carleton offrit sans doute aux membres des États de Hollande, doit être contemporaine de la reproduction de l'œuvre de Léonard de Vinci.

Par l'impression générale , la composition fait songer à la grande Pêche que Bolswert exécuta d'après le tableau de Malines. Le mouvement des flots agités a été rendu avec une grande adresse par le graveur, plus vigoureux qu'à l'ordinaire.

La planche parut avec Vexcudit de Soutman

au premier état et l'adresse de Clément de Jonghe n'y fut ajoutée que postérieurement, ce queSchneevoogt a omis d'indiquer.

Après son retour en Hollande, Soutman ne modifie pas assez sensiblement ses procédés pour qu'il soit possible de déterminer avec une pleine certitude les planches de la fin de sa carrière. Quelquesunes portent des dates et nous le montrent, fort tard encore, en possession de toute son adresse. C'est ainsi que la grande Chasse au Sanglier de 1642 (B. 21 ; S. 31-9) diffère peu, en somme, des planches gravées à Anvers.

Au mois d'octobre 1651, les bourgmestres de Harlem furent appelés à délibérer sur l'offre que leur fit le graveur de sa grande collection de portraits des comtes de Hollande accompagnée d'un texte de Scriverius K

Cette collection avait été publiée l'année précédente en deux éditions, l'une dédiée aux États, l'autre à Philippe d'Espagne 2. Elle contenait de nombreuses planches d'après Rubens, gravées sur les dessins de Soutman par C. Visscher, J. Suyderhoef, etc.

1 Vander Willigen : op. cit., p. 266.

2 Wussin : Cornel Visscher; Verzeichniss seiner Kupferstiche. Leipzig, 1865, p. 265.

Jusqu'au déclin de sa carrière l'habile maître reste fidèle à la grande tradition de l'École flamande y et ce n'est pas un de ses titres les moins glorieux d'avoir pu former encore, après Rubens, des interprètes nouveaux de son grand style qui le cèdent à peine en perfection aux collaborateurs du maître.

Soutman mourut en 1657.

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