Parabole de l'Enfant prodigue, 6 petites pièces (S
8. Buste de Sénèque, vu de face(B. 5 ; S. 42). Les supposant réunies, ces pièces constitueraient
un ensemble fort disparate. Aucune pourtant ne peut être qualifiée de médiocre et les bonnes épreuves du Saint François et de la Madeleine sont des planches absolument remarquables.
Il est possible d'attribuer à ces deux œuvres une origine commune bien que la Madeleine soit gravée avec plus de finesse.
Le premier état de l'une et l'autre planche porte, sur une pierre disposée tout exprès à l'avantplan, P.-Paul Rubbens, orthographe que le maître lui-môme n'a jamais adoptée.
Le travail un peu froid est incontestablement
correct et nous n'hésitons pas à l'attribuer à un élève du grand peintre , de préférence Van Thulden. Au surplus, l'effet est habilement obtenu et ne laisse pas de rappeler un premier essai de Vorsterman dont il sera question plus loin. Le modelé s'obtient par un travail pointillé, plus fréquent chez les peintres que chez les graveurs et que Van Dyck a largement employé dans ses planches.
Plus remarquable est la Pastorale (B. 60; S. 117) où un berger et une bergère se tiennent par la main.
Cette estampe est ordinairement attribuée à Jean Thomas d'Ypres, un élève de Rubens; elle se rapproche beaucoup par le type comme par le style des œuvres de Van Dyck.
L'aristocratique bergère rappelle aussi les traits de la ravissante épouse du peintre et, quels que soient les personnages, leur travestissement ne donnera pas, sans doute, le change sur leur qualité. Quoi qu'il en soit, Rubens n'a rien à démêler avec cette planche malgré l'inscription de son nom sur des épreuves des cabinets de Dresde, de Vienne et d'Amsterdam.
Le portrait du Ministre protestant (B. 86 ; S. 284), pour être une fort jolie chose, ne peut émaner que de quelque graveur anglais travaillant
dans la manière de Hollar, disons Gay wood. Le nom de Rubens y a été évidemment ajouté après coup.
La Parabole de l'Enfant prodigue fut publiée à Amsterdam sous le titre : De verloren soon, door P.- P. Rabens, tôt Amsterdam, by P-V. d. Berge, in de Calverstraat, in de Groene berg. La suite a tous les caractères des travaux de Van Thulden à qui l'on est assez généralement d'accord pour l'attribuer.
Il y a aussi des copies en contre-partie de ces fort jolies planches qui n'ont que le tort d'être présentées sous le nom de Rubens.
Les nos 2, 5 et 8 de notre liste méritent un examen plus attentif et, si Rubens a gravé, tolèrent certainement la possibilité de sa participation.
La Sainte Catherine, d'abord anonyme, est signée au deuxième état P.-Paul Rubens fecit et non « Rabbens, » ce qui constitue déjà une présomption d'originalité.
Mariette, qui ne s'avançait pas à la légère, ne rejetait pas l'attribution à Rubens : « C'est luymesme qui en a gravé la planche à l'eau-forte » dit-il 1 et l'œuvre a effectivement un grand caractère d'authenticité.
1 Abeccdario, V, p. 108.
Disons aussi que la figure représentée retrace sans aucune modification essentielle un des panneaux du plafond de l'église des Jésuites d'Anvers comme il est aisé de s'en convaincre par l'examen de ces compositions qui nous ont été conservées par le graveur Punt 4.
II fallait avoir conçu cette grandiose figure plafonnante pour triompher si complètement des difficultés de son interprétation par la gravure, pour traduire à si peu de frais les intentions du peintre.
La planche ne nous apparaît plus dans son état originel, même avant le nom de Rubens, et il en faut chercher les premiers linéaments sous une retouche, d'ailleurs remarquable, où la main de Vorsterman est plus apparente que celle de Bolswert, le graveur que Mariette désignait comme ayant été le collaborateur de Rubens 2. En y regardant de plus près encore on trouvera des contours quelque peu altérés, des « répentirs » selon le terme consacré.
Bien que la planche fût sans doute meilleure
1 Plafonds et tableaux des galeries de léglise des R. P. Jésuitesd'Anvers, dessinés par J. de Wit et gravés par J. Punt. Amsterdam, 1 751 , pl. 55.
2 Abecedario, V, p. 108.
sans les retouches, elle a conservé un jet trèslibre et les connaisseurs y feront aisément la part d'une conception grandiose, d'un effet magistralement compris, et d'un modelé sans doute trop alourdi pour un travail en quelque sorte improvisé.
A tout prendre, la Sainte Catherine est une planche que nous croyons pouvoir qualifier de chef-d'œuvre, quel qu'en puisse être l'auteur.
M. W.-H. Carpenter 1 a le premier fait connaître comme devant être attribuée à Rubens l'eau-forte du buste de Sénèque (B. 5; S. 42) dont les épreuves achevées portent le nom du maître avec celui de Luc Vorsterman et le titre L. Annœus Seneca.
L'épreuve unique que nous avons obtenu la faveur de reproduire, est classée au British Muséum dans l'œuvre de Van Dyck. Elle représente, une fois encore, le marbre que l'on sait avoir appartenu à Rubens.
M. Carpenter cite un passage de Richardson où Van Dyck est désigné comme l'auteur de l'eau-forte, à la faveur d'une confusion évidente. Richardson désignait la planche gravée par Van
* Op. cit.; p. loi.
Kessel sur un dessin de Van Dyck dont elle porte le nom. L'eau-forte que nous reproduisons porte elle-même à la plume les mots : Van Dyck heeft dit geëtst. - is raer.
« Si c'était à un peintre qu'il fallait nécessaire- » ment attribuer cette eau-forte, dit M. Duplessis1 » — parlant du Sénèque de Londres — et pour » notre part nous n'avons aucune répugnance à » admettre cette opinion — ce serait à Rubans que » l'on devrait en faire honneur.... N'est-il pas pos- » sible d'admettre lorsque l'on constate la sûreté » de savoir de l'auteur de cette planche que le » dessin a été tracé à la pointe, sur le cuivre, » par le maître lui-même? »
Tel est aussi notre avis partagé, du reste, par les iconophiles qui ont été à même de voir l'œuvre dans son état primitif au Musée britannique.
L'intervention de Vorsterman, prouvée cette fois par sa signature, dans les épreuves de la planche terminée, laisse à peine un doute sur sa participation à la Sainte Catherine dont la reprise a, d'ailleurs, assez de similitude avec celle du Sénèque.
1 Eaux- fortes d'Antoine Van Dyck, reproduites par Arnaud Durand. Paris, s. d. , p. 5. — Cet ouvrage est postérieur aux Merveilles de la gravure où n'est point cité le Sénèque.
Si nous passons, enfin, à la Vieille à la chandelle, nous aurons à rechercher sous une retouche plus approfondie, cette fois, et presque opaque, le travail primitif de Rubens. Au premier aspect, la part d'intervention du maître se précise difficilement.
Qu'il est l'inventeur du sujet, on n'en saurait douter et le catalogue de ses tableaux 1 désigne au n° 125 « le Portrait d'une vieille avec un garçon à la nuit » qui était très-probablement l'original de la gravure. Il existe aussi d'innombrables répétitions de cette donnée dont le prototype serait, aujourd'hui, selon M. Schneevoogt, en Angleterre chez M. Hastings Evelyn 2.
« Mon père, dit Mariette, a toujours ouï dire » que cette estampe était gravée par Rubens » même et je ne vois rien qui doive faire croire » le contraire. A l'égard du graveur par qui elle a » été terminée au burin, je penche plutôt pour » Pontius que pour Vorsterman 5. »
Quelqu'un avait dit à Mariette avoir vu en Hol-
* Op. cit., p. 7.
2 Catalogue des estampes gravées d'après Rubens, p. 1 53. — L'auteur se trompe évidemment en désignant un tableau du Musée de Dresde comme constituant un duplicata du sujet représenté dans la gravure.
3 Abecedario, V, p. 130.
lande une épreuve à l'eau-forte pure et non encore retouchée au burin.
Cette assertion n'a rien d'inadmissible, car Ton trouve dès Tannée 1646 — six ans à peine après la mort de Rubens — une copie en contre-partie 1 d'une épreuve non chargée de la retouche au burin, exécutée par le graveur Jacob Stahl qui travaillait à Narva de 1640 à 1660. — Le copiste ajoutait cette mention : Rigœ in œdibus Miïhlmanni.
Que cette eau-forte n'est point une fantaisie du graveur, exécutée d'après un dessin ou un tableau, on peut l'induire d'une autre planche, non moins rare que la précédente, gravée cette fois dans le sens de l'original, et certainement exécutée d'après un même type avec une perfection plus grande. Un examen très-attentif peut seul révéler des différences légères qui ne permettent pas de croire que l'eau-forte anonyme dont il s'agit, constituerait le travail primitif de la planche attribuée à Rubens.
La tête de la vieille est d'ailleurs gravée avec beaucoup de talent dans cette version et pourrait passer pour originale si le surplus ne laissait fort à désirer.
Il faut y regarder de près dans la planche dite
1 La vieille y tient sa chandelle de la main droite.
de Rubens, pour trouver les linéaments du travail attribué au maître, le burin en ayant recouvert presque toutes les parties.
Une épreuve avant toutes lettres, au cabinet de Paris, porte l'inscription tout entière de la main de Rubens :
Quis velet apposito, lumen de lumine tolli. Mille licet captant, dépérit inde nihil.
Plus bas : Pet. Paul. Rubenius invertit et excud., et à droite : Cum privilegiis Régis Christianissimi, serenissimœ Infanlis et Ordinum confederat. Une main contemporaine a ajouté sous le nom de Rubens : P. Pontius fecit, mots essuyés, toutefois , tandis que l'encre était fraîche.
Cette dernière mention confirmerait les vues de Mariette et, certainement, dans son aspect général, la planche n'a rien qui rappelle Vorsterman.
D'après le privilège il faut assigner à la publication une date antérieure à 1621, car l'octroi émane de l'infante Isabelle seule : serenissimœ lnfantis. L'archiduc Albert mourut en 1621 et, de son vivant, Rubens emploie la formule Principum Relgarum.
Voyant la planche copiée plusieurs fois et, en quelque sorte, au lendemain de la mort de
Rubens, il est à peine possible de révoquer en doute son illustre origine.
Nous avons , d'autre part, à l'appui de la supposition que le peintre fit des essais d'eau-forte, un passage de la lettre écrite au mois de juin 1 622 à Pierre van Veen, le frère de son ancien maître.
« J'ai appris, écrivait Rubens, que vous auriez » trouvé le secret de graver sur cuivre sur un » fond blanc comme le faisait Elsheimer. Pour » creuser la planche à l'eau-forte, il couvrait le » cuivre d'une pâte blanche; puis il gravait avec » la pointe jusqu'au métal qui est un peu rou- » geâtre de sa nature et il semblait qu'il dessinât » à la pierre rouge sur du papier blanc. Je ne me » rappelle plus quelle est la composition de cette » pâte blanche, bien qu'il me l'ait confié *. »
Rapprochée des estampes que nous venons d'analyser, la lettre de Rubens constitue un indice qu'il est intéressant de recueillir.
1 Archives communales d'Anvers. Pierre-Paul Rubens, Documents et lettres, par C. Ruelens. Bruxelles, 4877, p. 85. I/auteur assure qu'aucune mention de cette pâte blanche n'est faite dans les traités de gravure. Il a tort; Sébastien Leclerc, dans son édition du Traité des manières de graver en tailledouce sur l'airain, d'Abraham Bosse (Paris, 4 701, p. 40), donne la « manière de rendre blancs les vernis dur et mol sur la planche. *
Sans doute, mêlées à l'œuvre immense et vigoureux de ses graveurs, les trois planches attribuées au maître ne se signalent à première vue par aucun caractère tranché. Elles ne brillent pas, comme le dit M. Duplessis au sujet de la Sainte Catherine, par une exécution bien particulière, mais elles suffisent à nous indiquer que Rubens n'est pas le maître désordonné jusqu'à l'incorrection que certains appréciateurs superficiels de son génie prétendraient nous représenter.
Nulle part, mieux que dans les estampes exécutées d'après le grand peintre flamand , cette théorie ne trouve son éloquente réfutation. Rien de mieux précisé que les grisailles et les dessins qu'il offre en modèle à ses graveurs, rien de plus sévère non plus que sa critique dans l'appréciation des planches gravées d'après ses œuvres.