‹ Histoire de la gravure en FranceChapitre 10 sur 16 · ET D'HISTOIRE · texte numérisé non relu

ET D'HISTOIRE

La gravure, pendant toute la première partie du xviif siècle, fut occupée eKclusivemenl pour ainsi dire à reproduire les œuvres d'un seul artiste. Antoine Watteau, le. peintre par excellence des fêtes galantes et des rendez-vous champêtres, était coloriste à la façon de Rubens; il adopta un genre différent de celui du maître qu'il «Sectionnait, mais il ne perdit jamais de vue la puissante couleur des peintures de la galerie de Médids. Alors que Rubens traite des sujets grandioses et pompeux, Watteau peint des scènes intimes et galantes; mais cet aimable artiste est doué d'un rare talent décoratif et mérite d'être mis au nombre des maîtres, parce qu'il inaugure en France un

genre nouveau, et que, danls une oertnine mesure, il

a réussi à formuler l'idéal qu'il avait entrevu. • Antoine Walleau naquit à Yalenciennes, le 10 oc- . tobre i684, de Jean-Philippe Walteau, ouvrier couvreur, etdèMichelleLardenoir. Détourné tout d*abord de son goût pour la peinture, il fut cependant placé par son père chez un peintre du pays bien incapable de développer le génie qui était eft lui; J. P. Watteau trouva d'ailleurs superflu de payer si longtemps la minime pension qu'exigeait le peintre Yalenciennois et retira son iîls de cette école, pour lui faire appren* dre le niélier qu'il exerçait lui-même. Antoine Watteau patienta quelque temps, mais, vaincu bientôt par une irrésistible vocation, il quitta la maison paternelle et se rendit à Paris. Ses débuts furent natnreliemenl pénibles; il entra d abord dans l'atelier d'un peintre nommé Métayer, passa de là, nous dit Gersaint, chez un entrepreneur de peintures du pont Notre-Dame et fut employé par celui-ci à reproduire à satiété un Saint Nicola» dont le débit était assuré. Aussitôt que Watteau trouva une occasion favorable, il quitta son patron, et c'est à cette époque qu'il lit connaissance avec Claude Gillot, artiste ingénieux qui semble l'avoir éclairé sur la voie qu'il devait suivre; mais une querelle, dont le motif fut^ dit on, la jalousie de Claude Gillot, sépara pour la vie ces deux amis, il fallut donc diercher un nouvel asile, et ce fut au Luxembourg, chez le concierge Claude Âudran, qu'Antoine YYatteau élut domicile. Claude Audran composait les orne-

m HISTOIRE DE LA GRAVURE

meots avec goût et facilité, et Watteau gagna à cette école, outre une instructioii spéciale dont il sot pro-

(iter plus tard, la possibilité de copier dans ses mo^ ments de loisir les peintures de Rubeos qui se trouliaient au Luxembourg ; il put aussi, dans les jardins de ce palais, dessiner d'après nature, et apprendre ainsi Fart du paysagiste, que jusqu'alors il n'avait pas eu Toccasion d'étudier. Le premier tableau de Watteau, un Jh'jKti l de troupes, fut peint par le jeune artiste, alors qu'il était dans l'atelier de Glaiide Audran; ayant trouvé à se défaire, moyennant soixante livres, de celte première toile, il songea à utiliser cette petite fortune pour aller revoir sa famille à Yaleuciennes. iMais la réputation que cette œuvre lui avait acquise à Paris n*était pas arrivée jusque dans la patrie de Watteau, et, ne trouvant pas d'ailleurs à Valenciennes les éléments nécessaires à son imagination, il revint à Paris, où les succès ne lui firent pas défaut. Le tableau que Waltcau avait vendu dans la capitale fui bientôt suivi d'un pendant, une liallc d'anme^ et on s'entretint alors du talent surprenant du jeune artiste jusqu'alors presque inconnu. L'Académie de peinture reçut comme agréé en 1712 le peintre des fêtes galantes, et celuici sut se rendre digne de la distinction dont il était l'objet en continuant ses études dans la voie qu'il avait inaugurée d'une fa(;on si brillante. S'étant présenté quelques années plus tard aux*suiîragesde l'Académie, il fut reçu académicien le 28 août 1717 sur V Enibarquemntpour l'île de CythèreAl mourut quatre

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ansplas tard, à Nogent, près de VincenneSy le i 8 juillet 1721 ; il avait Ircnte-sepl ans'.

Avant de passer en revue les œuvres des graveurs fort habiles qui s'attachèrent & reproduire les peintures de Wattcan, il importe de citer un eertain nombre d'eaux-furies que le peintre exécuta lui-même d'une pointe fine et spirituelle. M. Robert Duménil, après avoir décrit sept figures de modes, indique une planche infiniment rare à trouver dans son état primitif, c'est-à-dire avant d'avoir été retouchée par Simonneau Tainé. Cette estampe, qui re|)résente les persi/niiayes de la C<»nrilie ilalwiniCf j.ossède les meilleures qualités de Watteau, la grâce, la finesse d'expression et la riche et harmonieuse couleur : Scapin et Pierrot ont les yeux tournés vers le spectateur, tandis qu'Arlequin jette un regard plein de convoitise sur Colombine, dont on voit uniquement la tète; composition simple, mais dessinée avec une éléj^^ance iniinie, et gravée avec toute la délicatesse d'un peintre éminemment spirituel. Il faut rapprocher des estampes gravées par Ant. Watteau un recueil précieux qui a la valeur d une œuvre inspirée par le peintre lui-même: • c'est la collection de fac*simile de dessins, qu'après la mort de Watteau M. de Julienne fit exécuter à ses irais par les amis du défunt, bien dignes interprètes

' U oonte df» Cavlm tut ii rAcadémiet le 3 févritf 1748, sur Ant Watteau, une précieuse NoUoe <|ue MH. de Goooourt ont eu le bonheur lie retrouver, et qu'ils mit publiée cette année même à Lyon, chei Timprinienr L. Perrin. In^4*.

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d*un tel maîlre. François Boucher, lecomtedeOaylus,

Tremolières et quelques autres s'attachèrent à reproduire les dessins d'Ant. Walleau avec Ja plus scrupuleuse exactitude ; ils réussirent à imiter, à Paide du hurin et de l'eau-forle, ce crayon gras et souple en même temps qui accentue si heureusement les iigurei», et ils vinrent à bout par ce moyen de multiplier une quantité énorme d'études faites par le peintre d*après nature ou dans l'inlimité de l'atelier. C'est aujourd'hui une véritable bonne fortune pour les amateurs de retrouver quelques-unes de ces esquisses consignées dans cet autre livre de rcrilc et reproduites avec la conscience qu'inspira le talent uni à ramilié.

11 serait bien difficile de désigner d'une façon certaine le plus saxant rc[)r()ducleur des (uuvres d'Antoine VVatteau. Les graveurs qui interprétèrent les tableaux de ce maître étaient disciples de Gérard Audran ; tous, plus ou moins, ils avaient su profiler largement des exenipleàque ce grand artiste leur avait donnés; tous, d'ailleurs, se servirent des procédés mis en honneur par G. Audran, et surent approjirier au talent de Walleau les moyens que Gérard Audran niellait au service de la grande gravure d'histoire. Antoine Watteau, dont nous signalions en commençant les points de ressi'nil)lancc avec P. P. Ilubens, eut encore avec ce grand maître celui de savoir attirer autour de lui un groupe de graveura qui semblent nés tout exprès pour reproduire les œuvres qu'il produit : de même que Bubens trouvait en Boiswert, eu Voi'sterman et eu Paul

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Ponce des interprèles inimitables, de môme VVatteau semble avoir accaparé et formé pour son usage personnel Benoît Audran, Nicolas Cochin père, Laurent Cars, de Larniessin, et beaucoup d'autres artistes dont nous allons examiner les œuTres.

Benott Audran était neveu de Gérard. 11 apprit de son oncle les éléments de la gravure; il sut parfaitement profiter des excellents conseils qui lui furent donnés par un si grand maître, et exécuta, d'après Walleau, des œuvres parfaites au point de vue dt* Tinterprétation, et tout à l'ait remarquables sous le rapport de la gravure. Comme Gérard Audran, il avance sa planche h l'eau-forle et n'a recours au burin que lorsque son dessin est Oxé d une façon certaine; sacliant dessiner sûrement, il rend Tœuvrè du peintre avec toute l'exactitude désirable. Parmi les œuvres de B(*noît Audran, d'après VVatteau, il faut remarquer •l'abord un Hetour de Chasse (c est le portrait de madame de Vermenton, nièce de M. de Julienne); ÏAmonr dmirmCy une des plus grandes figures de Watleau, et le Concert champêtre, estampe gravée d'une main sûre et vaillante. Nous avons trouvé dans les lintretiens hadimy graves par le même artislc, une surcliargc inutile de travaux, défaut analogue à celui que nous signalerons plus loin lorsque nous étudierons les estampes que J. Moyreau exécuta d'après Antoine Watleau. Benoît Audran grava également plusieurs planches d'après d'autres maîtres, mais alors il ne réussit pas avec le même bonheur; ainsi les Sept

iocrements^ gravés d'après ^ic. Poussin, et Porus Nmé, d'après Charles Lebrun, manquent d*énergie el

ne sauraient èlre mis en regard des estampes de Jean Pesne et de Gérard Âudran. Plus heureux en face d*une œuvre d'Eustache Lesueur, Alexandre malade^ Benoît Âudran emploie un travail simple et harmonieux qui convient fort aux tableaux du peintre de SaifU Bruno; dans quelques portraits, tels que ceux de Molière^ d'après P. Mignard, de Fénelony d'après Vivien, et du cardinal de Béjulle^ d'après J. de la Monce, Benoît Âudran fait preuve d'une véritable connaissance de la physionomie humaine.

Ce sont les mêmes procédés que Benoît Âudran qu'emploie Charles-Nicolas Cochin père, lorsqu'il grave d'après Ânt. Watteau. V Amour au Théâtre^ Français et VAmaur au Thêàlre-llalien possèdent ces qualités de juste interprétation unies à un travail facile, mais consciencieux; Texpression si gracieuse des figures que peint Watteau est rendue avec uiw parfaile vérité ; et lorsque la belle Iris, courtisée par le Mezzetin, semble se complaire dans la douleur de Pierrot supplanté, Nie. Cochin sait rendre avec la même finesse que le peintre celte petite scène pleine de gaieté et d'esprit. Mariée de village est une planche de longue haleine à laquelle Ch. N. Cochin sut donner une hîiniionie parfaite; l'œil s'arrête aisément sur le sujet principal, sans en être un instant détourné. Charles-Nicolas Cochin grava encore d'après plusieurs de ses contemporains, el Ton connaît de lui quelques

i^iyui^ud by

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estampes d'après de Troy, J. Heslout, N. Coypel et François Lemoine. Celles-ci, inspirées généralement par des maîtres secondaires, sont loin de valoir les précédentes ; elles possèdent encore de grandes qualités de gravure, mais le goût du dessin est souvent tellement faux, que les estampes s*en ressentent. Né à Paris en 1688, Cli. Nie. Cocbin père mourut dans la même ville en 1754, laissant un fils, dessinateur ingénieux et très-fécond, dont nous nous occuperons plus loin.

Nous sommes fort disposé à nous ranger à Topinion d*un critique anonyme du x^vm" siècle, qui imprimait, dans Mercure de France du mois d'août 1775, ce qui suit : « Si quelqu'un, de nos jours, peut Otre comparé à Gérard Âudran, c'est le célèbre Laurent Gars. La sûreté de son dessin et le goût de son travail nous rappellent presque tout ce que nous admirons dans le grand Audran. La manière et le choix du travail de Cars a même quelque chose de plus aimable; mais la fermeté du dessin et l'empâtement des chaii's a encore plus de goût et de caractère chez Âudran. Au reste, ce sont des hommes du premier ordre, des modèles à jamais précieux : on peut accorder à l'un d'eux la préférence, on doit à tous deux l'admiration; leur manière de traiter l'histoire en grand ne laisse ' rien imaginer de plus parfait et de plus noble. » Ën faisant la part de 1 enthousiasme bien naturel que devaient exciter à leur apparition les estampes de Laurent Cars, on doit reconnaître que Topinion du

critique est juste; niais on doit aussi ajouter, ce que l'auteur de cet article ne dit pas, que si Gérard Audran n'avait pas ëté ce qu*il fut, Laurent Gars n'aurait peiit-èlre pas alleinl lo dc^rc de perleclion auquel il parvint. Gelle flexibilité d'outil et cette façon habile de fondre les travaux du burin avec ceux de Teauforte, Laurent Cars y fùt-il arrivé sans le secours de son illustre prédécesseur? Quant au choix du travail de Laurent Gars, qui a quelque chose de plus aimable, nous nous permetlrons de prélrrcr encore le goûl élevé de Gérard xVudran, et, juscju'ù nouvel ordre, nous mettrons le beau au-dessus de l'aimable.

Laurent Oars naquit à Lyon en 4 702 et mourut h Faris eu i77i;il claitliis d'un graveur bien médiocre, J. E. Gars, qui lui facilita l'entrée dans la carrière. 11 étudia, à son arrivée à Paris, dans l'atelier dé Nicolas- Henri Tardieu, s inspira des grands maîtres de la gravure, et, après avoir été quelque temps élève, il devint maître à son tour. Les estampes de I^aurent Gars qui jouissent aujourd'liui de la plus i>iande répulation sont gravées d'après François Lemoiuc : c*est Céphale enlevé par Aurore j Hercule assommant Cacmy Jupi* ter enlevant Kmopey el quelques autres qui sont connues de tou). le monde. Mais le graveur ne s'adressa pas uniquement à ce' péintre justement célèbre : il grava aussi, d'après J. B. de Troy, d'après Ch. Natoîre et d'après Ant. Walleau, des planches dignes d'attention. On doit, en effet, considérer David et Betfuabée^ le Te.nps (jui enlève la Vérité, et les Fêta vénitiennes,

comme des œuvres tout h fait hors ligne : si Ton veut

bien ad mettre, et cela est indispensable, le goiU furl peu élevé des artistes auquel faurent Cars s'adressa, Watteau excepté, le travail de la gravure est en tout point cligne d'éloges. Trouve-t-on, en effet, même parmi les graveurs d'Antoine Watteau, graveurs d'une habileté exceptionnelle, beaucoup d*hommes capables de reproduire anssi bien ces tons harmonieux, ces personnages gracieux et alertes, ces physiononiies spirituelles et mignonnes que nous offrent les Fêles rém" fiemex ou la Dheune de hnnm auentnre? Trouve-t-on à aucune époque, en France, un artiste qui s iclie unir aussi heureusement la grâce à. la science du burin? Gérard Audran est peut-^tre le seul artiste qui ait su allier à un plus baut degré deux qualités aussi différentes; mais chez ce dernier la grandeur tient la place de la grâce.

Lors(jue Michel Aubert grave d'nprès Ant. Watleau, il est forcé d'employer l'eau-forte, procédé qui autorise la souplesse et qui se prête au dessin sémillant de Watteau bien plus que le pénible burin. C'est seulement après avoir longtemps travaillé le cuivre avec la pointe que M. Aubert pensa î\ terminer au burin Vtndiseret^ la Fêle du dieu Pan et le Hendes^ mm de cham'y estampes (|u'il grava d'après Watteau. Il semble, tant le travail du graveur est harmonieux et bien fondu, que les tons sont indiqués avec des moyens analogues à ceux du [)einlre, et (ju'il a à sa disposition, lui qui ne peut faire usnge que du blanc

UISTOIRË DE LA GUAVlhE

et da noir^ toutes les réssoaroes de la palette. C'est

presque uniquement au burin que Michel Auberl grava la Mort d'Àdoniif d*après François Boucher, planclie d'un dessin peu satisfaisant; et c'est encore à M. Au^ bert que nous devons de connaître Timage d'un des plus anciens peintres des fêtes galantes, du spirituel Claude Gillot. Cette planche^ qui nous montre l'artiste encore jeune, nous semble donner une juste idée de* l'auteur des Sorciers et des Sorcièreit au sabbat, talent fin et gracieux qui put bien être pour quelque diose dans la détermination que prit Ant. Wàtteau d'adopter comme genre la peinture des scènes galantes. Michel Âubert mourut à Paris en 1757; il était né dans la même ville vers 1 700.

Outre quelques arabesques gravées par Louis Crépy • d'après Antoine Walteau, arabesques agencées avec esprit et parfaitement reproduites, il faut compter la Perspective et le Triomphe de Cérès au nombre des bonnes estampes exécutées d'après Watteau. Le graveur, élevé par un père artiste lui-même, sut profiter des leçons qu'il reçut dans son enfance, et, doué heureusement, il dépassa bientôt son pèie Jean Crépy, dont le métier consistait surtout à copier et à vendre des estampes publiées antérieurement. Louis Crépy grava un portrait d'Antoine Watteau, qui, sans valoir celui que François Boucher exécuta, peut être considéré ' comme une œuvre sage, et mérite pour celte raison d'être mentionné, r^ic. Uenri Tardieu fut le plus habile d'une illustre

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famille de graveurs qui s*est perpétuée jusqu'au commencement de ce siècle*. Né à Paris en 1674, il mpurut dans la même ville en 1 749, et, après avoir été rélè?e d'Antoine Lepautre et de Jean Audran, il devint bientôt le maître de Laurent Cars, de B. Baron, de J. Pliil. Lebas et de Jacques-Nicolas ïardicu, son fils. Nie. Henri Tardieu traTailla beaucoup au recueil connu sous le nom de Cabinet Crozat et exécuta trois planches pour V Histoire d'Enée que Coypel avait peinte au Falais-Royah £n outre, il grava, au moyen d'une eau'^forte précise rehaussée de burin, plusieurs estampes d'après Anl. Watteau. C'est à lui, en effet, que l'on doit V Embarquement pour Cythère^ unique tableau de Watteau possédé par le Musée du Louvre; les Champs-Elysées y composition icniplie de personnages, et inondée d'air et de gaieté, et le portrait de M. de Julienne, l'ami fidèle de Watteau, représenté jouant de la viole auprès du peintre, qui quitte un instant ses pinceaux pour écouter le musicien. Ces trois estampes sont exécutées avec une précision de dessin et une netteté de burin admirables et donnent une juste physionomie du talent de Watteau.

Nous avons dit dans le chapitre précédent que Micolas de Larmessin le père grava une quantité trèsconsidérable de portraits sans originalité et presque

* On peot Kre, tnr la fiuniUe des Tardieu, un Irès-curieux article

public dans los Archives de VArt français, Uocuinenis, tome IV, p. 40» par M. Alexandre Tardieu, un des demieri descendants de cette illustre fiuniUe.

sans talent; les Pèlerim de l'île de Cylhère, ïllu er et V Accordée de village, estampes gravées d'après Ant. Watteau par le Ois, nous forcent d'être moins sévère pour celui-ci. WaLteau se trouvait, dans ces compositions gracieuses, sur son véritable terrain; tandis que, lorsqu*il voulut dessiner un sujet dont le pro. ;Trammfi oniciol lui était donné, il fit une œuvre médioçre que Nie. de Larmessin le fils ne put rendre meilleure. Louis XIV remettant le cordon bleu à M. le duc deBonrfiofjnr est, en effet, un tableau faiblement composé et gravé avec froideur, tnndis que les autres plancîies gravées par Larmessin d'après Watteau, possèdent toutes les qualités de riche coloris que l'on admire dans les œuvres originales. iNic. de Larmessin le ûls grava également plusieurs planches d'après Raphaël ; mais le genre élevé du peintre italien ne sied pjis si bien au tempérament coloriste du graveur; on reconnaît une certaine gêne et une insufQsance flagrante dans le Saint Michel terrarsant le démon, et dans le Saint Gcor^jes que Larmessin grava d'après le grand peintre d'Urbin. Quelques portraits, tels que ceux de Guillaume Comtou, d'après Jacques de Lien, morcedu de réception de Nie. de Larmessin à l'Académie, (le }faric Lcczimka, d après J. B. Vanloo, de Claude Hallé, d'après ijegros, nous semblent plus dignes d'attention, et nous croyons pouvoir dire qu'à l'exemple de presque tous les graveurs, Nie. de Larmessin se montre toujours plus habile lorsqu'il s'adresse aux œuvres de ses contemporains.

EN FBANCE. W

Pierre Aveline fut, dit-on, élève, pour la gravure, de Jean-Baptisle de Poilly; il dut évidemment étudier aussi les œuvres de Gérard Audrah, car, à la façon dont il taille le cuivre, on reconnaît les procédés énergiques et savants puis^à l'école du maître. 1^ estampes que P. Aveline grava d*aprcs À. VVatteau, la Récréation italienne^ les Charmes de la rie vi Vliuse'ujne de Gersaint, sont exécutées dans un ton clair et lumineuxqui sied, complètement aux œuvres du peintre. Malgré la puissante harmonie que possèdent ces estampes, nous sommes encore tenté de leur préférer une Diane au bain qui semble avoir inspiré au graveur un chef-d'œuvre; cette planche, presque entièrement exécutée à Feau-forte, semble gravée j»;ir le peintre luiraéme, tant elle est pleine de cette harmonie sereine, de cette couleur limpide que Wa tteau prodiguait à plaisir. KUe nous jiaraîl diurne, en tout cas, d'être regardée comme une des meilleures et des plus complètes reproductions des œuvres de Wa tteau. Non content de consacrer son talent à un seul maître, P. Aveline travailla, comme la plupart de ses contemporains, d'après quelques autres peintres, et parm>les estampes gravées par lui en dehors de Tœuvre de Watteau, il faut mettre au premier rang la Fofic^ planche exécutée (Tajjrès G. de Yischer : un enfant blond et joufflu tient d une main sa coiffe et de Pautre une folie, et semble dire au spectateur ces deux vers qu'on lit au-dessous :

Combien de euricm, empressés h me roir, Pourroot, en me foyant, se passer de miroir.

m HISTOIRE D£ LÀ GRAVURE

Un des plus féconds parmi les artistes qui s'attachèrent à reprodiiiiï' les œuvres d'autriii fui Jacquesi^hilippe Lebas, né à Paris le 8 juillet 1707, etmorl dans la méme.ville le 14 avril i 785. .Un des amis du paveur, ami dont le nom est aajourd'hni oublié, publia sur le compte de Lebas une sorte de panégyrique qu'il imprima en tête du catalogue de vente après décès de Lebas; c'est une source inappréciable pour les biographes; nous nous contentons d'y renvoyer le lec< teur.

Le talent de J. Ph. Lebas consistait principalement

dans une souplesse de dessin qui n'excluait aucunement une originalité bien tranchée. Venu après Gérard Audran et les grands maîtres de la gravure française, Lebas sut prendre chez ses prédécesseurs un goût de dessin précis et une manière de graver agréa- . ble en péme temps que savante. S'adressant tantôt aux artistes flamands, il grava une quantité énorme de planches d'après David Téniers, d'après Phil. Wouwermans, d'après Ruysdaêl ou même d'après Rubens; tantôt, mettant son talent au.sèrviee des peintres français, il grava (i'après Joseph Vernet, d'après Charles et Jos^h Parrocel, d'après Lancret, d*après Pater et d'après Ant. Watteau, quelques estampes qui se distinguent par leur facilite d'exécution. Se souvenant aussi qu'il sait composer^ Lebas se hasarde à dessiner lui-môme quelques estampes, qui, k défaut d'une originalité bien déterminée, méritent encore d'être examinées, parce qu'elles sont sincères et spiri-

tuelles. Gomme presque tons les graveurs, Ph. Lebas ne réussit jamais plus beureusemeiil que lorsqu'il traduit les œuvres de ses contemporains; pénétré de f*esprit qui les inspira, il peut plus facilement les comprendre, plus aisément aussi il arrive à les rendre, et c'est pour cette cause que nous sommes tenté de regarder comme les meilleures estampes de rcsuvre de f^bas les planches qu'il grava d'après Joseph Vernet et d'après Watteau; ÏEiilrée du port de Marseille^ la vue de la VUlede Roum et vingt autres planches d'après le même maître, rendent fort heureusement le charme spirituel des peintures originales, et la Gamme d^a* mour, VÀnemUée ^lanteei VJle enehantée retrouvent dans les gravures de Lebas la ravissante fraîcheur que Watteau y avait tracée de sa main de maître.

Louis Sumigue eut le bon esprit de graver presque toujours d'après des artistes qui vivaient de son temps; il gagna à cette louable coutume de travailler souvent sous les yeux des auteurs mêmes des œuvres qu'il reproduisait, et Antoine Goypel put surveiller la gravure de son Don QuichoUe^ Boucher, sa Mort d* Adonis, J. Dumont et J. B. Pater, le Roman Comique qu'ils avaient illustré, enûn Antoine Watteau, un Concert, une scène de la comédie italienne dans laquelle Arlequin et Pierrot sont au premier plan, et les Amusemenu de Cythère^ planche élégante et fine qui rappelle fort pour la vigueur du ton avec laquelle elle est gravée le Narasse endormi que grava Gérard Audran d'après Nicolas Poussin. Louis Surrugue, né à Paris

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en 1695, mourut dans la même ville en 1769 , ses biographes voient en lui un élève de Bernard Picart, et l'examen de son œuvre empêche absolument d'admettre cette opinion. On ne rclroove, en effet, dans aucune des estampes gravées par Louis Surrugue, cette façon systématiquement mesquine de tailler le cuivre que Bem. Picart n'abandonne jamais.

On voul encore voir dans Ilenri-Simon Thomassin un élève de Bernard Picart, alors qu'il serait plus sage, pensons-nous, de ranger cet artiste an nombre des disciples de riérnrd Audrnn. Rien ne nous rappelle, en eiTel, dans Pœuvre deXhomassin, la manière de graver de Picart, et nous pouvons même affirmer que le séjour de deux ans que fil Thomassin à Amsterdam n'eut aucune induence sur son talent. Incendie de la ville de Heniteit, d'après l'architecte Hugnet, et le Marin ificat^ d'après Jean Jouvenet, font penser è Claudine Stella plutôt (ju'à aucun autre artiste ; et les estampes gravées par H. S. Thomassin, d'après Antoine WatteaUf Recrue allant joindre le réffimeni^ Arlequin amoarriiT et les Appri^tfi du hdl, sont du meilleur goùl et d*une exécution bien personnelle. H. Simon Thomassin termina plusieurs des eaux-fortes que Watteau avait esquissées de sa pointe spirituelle, et il publia la suite complète des estampes auxquelles il avait seulement collaboré, sous ce titre : Figures de modes dessinées et (jrai')Mft à Veau-forte par Watteau et terminées an burin par Thomassin le fils.

On trouve an bas d'un certain nombre d'estampes

E.\ FR.VKCE. 301 gravées d'après Walleau des vers qui sont deslinés à expliquer le sujet représenté.; on ignore généralement le nom de ces rimcars de profession qui mettaient ainsi leur plume au service des graveurs. Pour donner une idée de ces \Qv$f et pour faire apprécier ce qu'ils valent, nous allons en transerire ici quelques-uns que nous lisons au-dessous des ApprêU du bal :

Coquettes qui, pour voir gabns au rendez-vous, Voulez courir le bal, en dépit d*un époux, Si mienne éties. Dieu sait si troiiblerois lu danftel Tout bien pesé, pourtant, crois, malgré mes courroux.

Qu'en tel cas no ferois que ce qu'on h\l en France: . D'abord crierois un peu, puis prendrais patience; Enfin clorrois les yeux, et les clorrois si bien, Que cornes me Tiendro'cnt sans que j*en visse rien.

On a, j ignore pour quel mulil, beaucoup négligé jusqu'à ce jour les œuvres d'un graver modeste qui exécuta cependant, avec un (aient réel et avec beaucoup d'espril, un certain nombre de planches que Ton cherche en vain dans les collections d'estampes les plus riches : Quentin-Pierre Chedel naquit à Châlons en 1705, cl, après avoir passé la plus grande partie de son existence à Paris, il retourna dans sa patrie, où il mourut en 1762. Le plus souvent Ghedel grave de tout j)elits paysages qu'il compose lui-même avec esprit et auxquels on ne peut reprocher qu'une certaine monotonie; mais il reproduit également les œuvres de Boucher, de Pierre, de Watteau et d*autres artistes conlemporains, et réussit à traduire facilement ces peintures élégantes. Le ReUmr de la guinguette^

Arle(ptin jaloux, d'après Ânt. Walte<iu, les Ermites dam le désert, d'après J. B. Pierre, et le Dévot ermite^ d*après F. Boadier, sont des planches tout à fiiit dignes d^étre signées des noms les plus en vogue au xvm^ siècle.

Pour avoir voulu surcharger ses estampes d*ane trop grande quantité de travaux, Jean Moyreau a oer*

tainement éloigné de lui un moyen qui devait le faire réussir. Habitué à reproduire les œuvres de Philippe Wouwermans, il ne sut pas suflisamment se débarrasser de la manière indispoiisalilc pour ^aver les tableaux du peintre hollandais, tableaux qu'il reproduisit quelquefois lûême d'une façon un peu lourde, et il apporta, dans les estampes qu*il grava d'après Antoine Watleau, cette méthode d'exécution pénible qui nuit singulièrement aux œuvres du maître français. 11 n'en est pas une seule, parmi les estampes que nous connaissons d'après ce maître, qui n'ait celle uniformité et cette pesanteur de ton fatiganU Que h Moyreau grave la Partie carrée, la Collation^ la Musette ou le Défilé; qu'il transporte sur le cuivre quelques arabesques, les Singes de Mars, la Folie et Momus, Colornbine et Àt' le^in, ou le Marchand d'orviétan^ il est toujours le même, c'est-à-dire qu'il a recours à une infinité de travaux là où un trait seul suffirait; et cette manière paraissait déjà si choquante aux contemporains même de J. Moyreau, que Wattelet.- d'ordinaire très-indulgent, dit (tome IV, page 464) « qu'il est fâcheux qu'on trouve dans l'œuvre de Wouwermans un si

grand nombre d'estampes de Moyreau, qui a gravé d'une manière molle et sans esprit ce peintre, qui avoit de la fermeté dans la tonehe el de l'esprit dans l'exéculion. »

Si Jean-Ëlienne Liotard n'est pas Français, — il est né à Genève en 170^, — il faut cependant le classer au nombre des graveurs de Watteau, h canse d'une des meilleures planches ext';cut('rs par cet artiste d'après le peintre des fêtes galantes, le Chai malade. Cette scène spirituelle fut composée pour ridiculiser les médecins : elle représenle une femme demandant h la science un remède pour son chat malade, et un médecin qui, plein de son savoir, tâte le pouls de la béte. Liotard a employé uniquement l'eau l'orle pour rendre la peinture de Watteau ; au moyen d'une pointe iière et sûrement conduite, il a su faire passer sur sa planche toute l'animation que l'on voyait sur la toile;* l'expression des tctes est parfaitement rendue, et le chat lui-même semble se prêter volontiers à cette mystification, tant il est certirfn que plus il sera pa> tien!, plus il pourra facilement planter sa griffe dans le bras du docteur.

Il faut regarder comme lès meilleures estampes de l'œuvre de Louis Desplaces deux planches que cet artiste grava d'après J. Jouvenet, la Descente de croix et Saint Bruno. Le peintre Rouennais a trouvé dans Desplaces un interprèle habile qui a su donner à ses gravures une harmonie que ne possédaient pas toujours les œuvres originales. Louis Desplaces grava un

304 llibiOiU£ D£ LA GRAVIUE

oertaîn nombre de planches pour le Cabinet Crozat^

cl travailla, en même temps que Nie. Henri Tardieu, à la gravure de ÏUistoire d'Enée, qu'Antoine Goypel avait peinte au Palais-Royal. Son burin est souple, el, venant en aide à une eau-forte sûrement tracée, il produit uu effet satisfaisant. Les deux seules estampes que Desplaces grava d'après Watteau ne sont pas des meilleures; elles représentent le Repas de campagne et le Printemps^ et sont gravées un peu lourdement. Louis Desplaces exécuta un petit nombre de portraits assez remarquables, et il faut distinguer entre tous celui de Marie-Anne Duclos^ rcpresenlée en Ariane par Nie. de Largillière, portrait qui possède des qualités de coloris et de dessin fort louables.

11 nous paraît difficile île recon: aîlre la même main dans une série de vignetles dont le dessin est aussi pauvre que la gravure est négligée, et dans quelques planches gravi'cs avec une énergie souple et retenue d'après Antoine Watteau par Louis-Girard Scotin. Les biographes de cet artista nous apprennent que Scotin travailla longtemps à Londres pour des libraires, et c'est ainsi seulement qu'il nous semble possible d'expliquer cette dissemblance cnire les œuvres d'un même homme. Lorsque Scotin grave les Plaisirs du bal, les l atiijucs de la guerre^ le Lorytieut\ la Lorgneu$e et la CoMudey il doit trouver place à côté des meilleurs élèves de Gérard Âudran; son burin est moelleux et son dessin correct, tandis que les autres planches qui forment l'œuvre de Scotin paraissent le

plus souvent faites à la liùle et sont d'une incorrectioQ inexcusable.

Les graveurs Charles et Gabriel Dupuis fureol tous deux reçus à TAcadémie, sur des portraits : le premier en 1750 et le second en 1754; mais, non contents de se restreindre dans cette spécialité, ils abordèrent la gravure des compositions d*histoire, et l'atné du moins, Charles Dupuis, réussit quelquefois à rendre heureusement les œuvres de Watteau, de Noël Goypel ' et de Louis de Boullongne. Malgré une e^laine indécision dans le travail, Charles Dupuis parvint à ' surmonter les difficultés que présente lart de la gravure, et reproduisit d'une façon charmante TOcmpation selon Vâge et la Leçon â^ammtr, Watteau avait mis sur ces deux toiles le charme qu'il savait répandre dans toutes ses œuvres, et le graveur sut parfaitement transcrire l'aspect séduisant des tableaux. L'estampe la plus importante, comme dimension du moins, de l'œuvre de N. Gabriel Dupuis est une pièce allégorique sur Tavcnement de Louis XIV au trône, estampe exécutée d'après Charles Lebrun sur un dessin de J. B. Massé. La gravure est largement tracée, mais le dessin est rond et dénué d'élégance, et on a peine à retrouver dans l'estampe de Gab. Dupuis la peinture puissante de Cb. Lebrun.

On lit, au bas de quelques estampes gravées d'après Antoine Watteau, P. M, sculp.^ et on n'a pas jusqu'à présent pu encore découvrir le nom du graveur ^ui se cache à l'abri de ces initiales. Brulliot, dans son Diù-

SO

ÔQtf UISÏÛiliE DE LA GRAVURE

tionnaire de» Monoqramvm (IP partie, page 309, 2295), allribue ks estampes signées ainsi à un gra- ' Teur nommé P . Menant, qui aurait travaillé à Paris vers ni 6. Quelques experts donnent cette marque, — nous ignorons sur quoi ils fondent leur allrihu lion, — à un artiste nommé P. Mercier, qui aurait gravé également au commencement du xnn* siècle. Nous laissons le cliamp libre aux conjectures, et nous nous contenions dédire que les estampes signées de ces initiales, quel que soit le nom de leur auteur, sont gravées légèrement, et rendent fort bien la physionomie des œuvres qu'elles reproduisenl ; on effet, le Trioviphede Vénus^ les Castagnettes et la Conventaion galante exécutés par ce P. M., quoique gravés en esquisse, possèdent les mêmes qualités d'ampleur souple et élégante que les œuvres originales.

Bernard Lépicié n'était pas moins bon graveur que curieux historien ; en même lenqis que, comme historiographe de l'Académie, il publiait la Description des tableaux du Boit et les Vies des premiers peintre$ du Roi, il faisait preuve, comme graveur, d'un talent réel qui le place ;iu nombre des meilleurs continuateurs de la grande école de gravure. Outre un charmant portrait du grand amateur de dessins, AfUoine de la Roque i d'après Wattenu, l'œuvre de Bernard Li picié offre plusieurs excellentes planches d'après J. B. Siméon Chardin; le Toton, la Ratiuettse et la (iour entante furent gravés par B. Lépicié, d'un burin vaillant et hardi, tandis que la femme de cet ar-

K> FB.VNCE. 507

liste, Rénée-Ëlisabelh Marlié-Lépicié, gravait avec un esprit analogue le BénédicUé et la Mère lahorieitse.

Aujourd'hui que les œuvres de J. B. Siméon Cliardin ont eoiin trouvé grâce auprès des amateurs, on est heureux de posséder ces traductions fidèles et întelligénies qui doniiciU dans son inlégi ilé la physiononiie des tableaux. Bernard Lépicié grava encore plusieurs planches pour le Cahinel Crozat; mais cellesHïi, exécutées d'après des œuvres italiennes ou flamandes, ne peuvent élre comparées aux estampes que nous vpnoDS de citer ; elles ne rendent pas le plus souvent le caractère des toiles originales qu'elles multiplient*

Un marchand d'estampes du xviii' siècle, François JouUaini s'avisa encore de graver les œuvres de quelques-uns de ses contemporains; mais, /absorbé par son commerce, il ne put s adonner longtemps à l'art de la gravure et n'exécuta qu'un petit nombre de planches, dont les meilleures sont le Portrait de Françoi» Desportes, d'après le peintre lui-même; la Récrcatwii champêtre^ d'après l^ancret; et \e& Agréimnls de l'été^ d'après Watteau ; ces trois estampes, préparées à Teauforte et terminées au burin, possèdent d'excellentes qualités, elles rendent habilement les œuvres originales et sont dessinées scrupuleusement.

Il serait superflu, maintenant que nous avons dit le principal mérite des meilleurs graveurs d'Antoine Watteau, de pousser plus loin cet examen. Nous n'avons certes pas cité tous les artistes habiles qui exécutèrent quelques estampes d'après ce maître, mais

308 UISTOIRE DE LA GRAVIRK

ia liste complète serait faslidieuse, et il nous suffira d'ajouter que G. Huquier grava finement plusieurs arabesques; qu*Ë. Jeaurat grava Ptetrot eonlent; B. Baron, VÀmour pamble; Élicnne Fessard, les Enfants de Bacchus; M. Jeanne Renard du Bos, ihic Sninle Famille que copia le graveur allemand G. L. Wûat; P. Dupîn, \e Départ pour le$ îles; Raveîiet, le Départ de garnison; enfin que le peintre François Boucher exécuta de sa pointe la plus fine une petite Vue de Vincennet, et une sorte de Triomphe de P<m(>ne. En gravant les œuvres d'x\nloine Watleau, François Boucher faisait connaître publiquement qu'il savait reconnaître et apprécier les qualités éininentes du maître auquel on tenta, mais bien injustement, de Topposer.

François Boucher vit en effet au milieu du xvin* siècle; il naît en 1704 et meurt en Î768; son œuvre, d'ailleurs, personnifie à lui seul tout l'art de cette époque, art faux, 8*il en fut, retraçant avec toutes leurs extravagances ridicules les goûts de la société française sous Louis XV. Malgré cette recherche systématique d'un genre factice et maniéré. Boucher est loin d'être un peintre dénué de mérite, et ce serait une grave omission de ne pas donner une cerlaine attention aux compositions ingénieuses qu'il a exécutées avec une facilité trop grande peut-être. C'est presque toujours à la mythologie, et à une certaine mythologie de convention, qi:e François Boucher emprunte les motifs qu'il confie à la toile ; ou bien, lorsqu'il puise

EN FRA?ÎCK. S09 on lui seul ses inspirations, il nous fait voir des femmes nues au bain, des Véuus qui ressembleat plutôt à madame de Pompadour déshabillée qu*à la femme pure et absolument belle que l'antiquittî clierche à idéaliser sous la figure de la déesse. Boucher comprend Tari comme Pajou et comme Falconet, ou, pour mieux dire, il comprend l'art comme tout le siècle où il vivait lui imposait de le comprendre : la grâce est toujours accompagnée de coquetterie, et Télégance est toujours maniérée et souvent tout à fait fade. On ronn;ul aujourd'hui encore une grande quantité de tableaux de F. Ik>ucher, on compte par milliers les dessins que cet artiste exécuta ; mais on peut faire h toutes ces compositions le reproche de présenter un aspect trop monotone qui fatigue à la longue ; sous une apparence agréable, les figures de Boucher sont souvent incorrectes, et il semble invraisemblable qu'un modèle de Boucher ait jamais su vivre et agir.

fjcs mômes artistes qui avaient reproduit les œuvres d'Antoine Watleau gravèrent les compositions de Boucher; mais, cette fois, guidés par un peintre moins habile, ils ne réussirent pas avec le même bonheur. Laurent Cars lit une eslampe médiocre lorsqu'il grava une Allégorie $ur la paix de la Frawe^ d'aprèi? Boucher; Ph. Pariseau reproduit sans talent la Vendange; Étienne Fessard ne fut guère plus heureux pour V Amour désarmé; Jean Daullé rendit avec son burin brillant et plus froid qu'harmonieux les Charme* de

la me ckampàre. Quelques graveurs surent mieux

s'identifier avec le talent de Boucher, et parmi eux iF faut compter Michel Aubert, qui employa une eau forte fine, accentuée de tailles au burin, pour graver Vém$ ei V Amour; Louis Desplaees, q ui usa des mêmes moyen» pour rendre Hermaphrodile; P. Aveline et Nie. de Larmessin, qui surent faire passer dans la Bonne aventure^ dans la Courtimne amoureuse^ l'esprit de leurs modèles; mais encore est-il vrai (hi dire que ces artistes, employant tous le burin pour rendre les peintures lascives de Boucher, ne purent les reproduire avec une vérité absolue; et Boucher ne trouva réellement d'exœllents interprètes de son talent que dans quelques graveurs qiii venaient d'inventer un procédé nouveau, la gravure en manière de crayon, procédé qui semble né exprès pour reproduire les dessins de iioucher. Ce» artistes sont nu nombre de trois et s'appellent Demarteau, François et Bonnet.

Gilles Demarieau naquit hors de FranGe^ à Liège; mais, tojite son existence s'étant écoulée à Paris, el

toutes ses gravures reproduisant des œuvres françaises, il faut nécessairement classer cet artiste parmi nos compatriotes. C'est aux dessins de François Boucher que G. Demarteau s'adressa de préférence, et il semble avoir inventé tout exprès ce procédé, que l'on nomme aujourd'hui manière de crayon^ pour reproduire la sanguine ou le crayon mou que le peintre employait de préférence à la mine de plomb. £n effet ,

au moyen d'un instrument nommé roulette, G. Domarteau oblcuait des travaux qui imitaient parfaitement les traits que produit un crayon mou sur les vergcures du papier. Si Ton ajoute que G. Demarteau possédait un goût de dessin ti'ès-apj)roprié à celui de fioucher, on comprendra facilement l'intérêt qui s'attache aujourd'hui encore aux estampes du graveur, qui ont la valeur de vérilabies jac-simile. G. Demarteau ne s'adressa pas uniquement aux croquis de Dou* cher, il reproduisit également les dessins de'plusieurs aulres de ses contemporains, tels que Carie Vanloo, Ch. Me. Cochin, liouel, etc.; mais il ne réussit jamais mieux que lorsqu'il refNroduisait des œuvres de François Boucher. Un catalorpie de toittes les estampes gravées en manière de crayon, par Demarteau, publié du vivant de l'artiste, atteste qu'il grava au moins 664 plandies, nombre énorme, si Ton songe au travail que chacune de ces estampes exigeait*

On est indécis pour savoir si c'est à Demarteau ou à Jean-Charles François (Nancy, 1717, f Paris, 1769) qu'il faut attribuer l'invention de la gravure en manièi'e de ci^aym; sans oser trancher d'une façon certaine cette question, que les contemporains des deux artistes pouvaient seuls éclaircir, nous conserverions volontiers à Demarteau l'honneur de cette invention, et nous regarderions J. Ch. François comme le premier graveur qui ait employé en France la gravure en manière de /aris, procédé qui n'est pas sans analogie avec le précédent, mais qui diffère o^ndant par le

343 HISTOIRE DK LA URAYURK

résultat. Quoi qu'il en soit, J. Ch. François réussit, à peu près comme Demarteau, à rendre parfaitement les dessins de ses contemporains; il grava entre autres avec un louable savoir plusieurs cavàlim d'après Ch. Parrocel, quelques académies d'après Carie Vanloo, quatre tête$ d'éludé d'après L. 6. Bianchet, trois eroqyit d*après Eisen, et le Finirait du peintre Porlnil d'après Frédou. Usant tour à tour du lavis et de la manière de crayon, il mit à la mode un genre de gravure qui fut depuis utilisé par nos graveurs modernes de fac-similé. Ce lavis, obtenu au moyen de Teau-forte répandue à doses inégales sur le cuivre nu, rendait à s'y méprendre les travaux du pinceau.

Nous avons dit que Bonnet fut le troisième artiste qui employa la manière de crayon comme moyen de reproduction. Gelui-d vint encore ajouter aux découvertes de ses prédécesseurs une découverte nouvelle : il inventa la (jramre en pastel. Auparavant, Jean- Christophe Le Blond avait gravé avec une grande habileté un portrait du roi Louis XV, qui, à distance, faisait illusion. Gautier Dagoti avait tenté, niais sans succès, de rendre, au moyen d'un procédé de gravure en couleur dont il était l'inventeur, une série de planches anatomiques; mais ces deux artistes ne purent parvenir à mettre en vigueur celle nouvelle façon de graver, et ce fut Bonnet qui triompha de la résistance que cette invention trouvait de tous côtés. Il grava dans ce genre quelques dessins de François Boucher, et, la réputation du peintre aidant, il sut in-

troduire en France ce nouveau geni*e, qui n'a guère été imité depuis cette époque. Cette sorte de gravure s'obtenait an moyen de Timpression de plusieurs planches qui, chacune, donnaient un ton difTérent, et qui, réunies, formaient un tout aussi harmonieux que le comportaient les dessins reproduits.

Lancret et Pater sont, parmi les peintres qui cherchèrent à imiter le genre de Watteau, les deux seuls qui parvinrent à rappeler le maître; encore les œuvres de ces artistes sont-elles moins habiles et prouventelles une imagination bien moins variée. Les graveurs qui avaient reproduit les peintures de Watteau s'adressèrent également à Lancret, et surent déployer dans les œuvres de celui-ci les mêmes qualités essen» lielles de dessin et de coloris. Joullain grava d'une façon remarquable le Concert pmtoral ; Laurent Cars mit tous ses soins à reproduire le portrait de la célèbre danseuse Camor^; J. P. Lebas, quoique avec un burin un peu brillant, parvint à rendre parfaitement le Repas italien; enfin, N. Tardieu, N. Gochin, B. Audran, L. Desplaoes, G. Sootin et Nie. de Larmessin se réunirent pour graver les Quatre éléments, les Qu<Ure saisons et les Quatre heures dn jour.

Ce sont encore les mêmes artistes qui multiplient les œuvres de J. B. Pater, Les dix vignettes que ce peintre dessina pour le Roman romique de Scarron donnèrent à Lebas, à Surrugue, à Jeaurat, à Scotin, à B« Audran et à Lépidé l'occasion de montra leur

su HISTOIRE DE lA GRAVURE

laleni facile; cl si ces graveurs reproduisent des œuvres^ d*un dessin quelquefois un peu risqué, ib savent transcrire en tout cas l'esprit de leurs modèles. On

attribue à J. B. Pater la gravure à roau-foi le de deux planches qui représentent un Camp et une Halte d'armée; ces estampes donneraient une faible idée du talent de Palcr, et nous croyons plus raisonnable de les allribuer à. quelque artiste inconnu qui tenta, mais infructueusement, d'imiter la manière de Watteau et de Pater.

Après les peintres dont nous venons de dire l'influence directe sur les graveurs de leur époque, nous devons encore, sous peine d'être incomplet^ citer au moins les noms des principaux artistes qui fournirent encore des modèles aux graveurs fran(;ais du xvui^ siècle. Jean-Baptiste-Siméon Chardin, dont le talent, consistant surtout dans une exécution puissante, était facilement sym})atbique à tous, eut le bonheur de voir ses œuvres fort bien reproduites : Laurent Cars, C. Nie. Cochin, Fillœul, Lépicié, Lebas et Surrugue multiplièrent à leur apparition les tableaux qu'il produisait, et ces artistes possédaient le talent nécessaire pour rendre la couleur solide et la composition simple et naïvement spirituelle des œuvres de Chardin. Le musée du Louvre possède aujourd'hui, dans la salle consacrée aux pastels, un portrait de Chardin dans lequel le peintre s'est représenté lui-même : un élève de J. G. Wiile, Juste Chevillet, le grava et sut faire passer sur le cuivre

EX FUA.NCE. 515

Ja physionomie vivante que le peintre s'était donnée. Toute une famille d'artistes, la famille des Yanloo,

travailla en Franco pondant le wiif siècle, mais elle n'eut qu'une très-faible influence, en supposant même qu'elle en ait eu une quelconque, sur les graveurs de son temps. Le goût do dessin do ces artistes, qui tous avaient une manière analogue, était peu fait pour attirer des imitateurs et pour former des élèves, Jean- Baptiste Vanloo (1684-1745) eut un certain talent de coloriste qui lui permit d'exécuter avec succès les portraits du roi Louis XV ^ de la reine Marie Leezinska^ portraits que gravèrent au burin 6. S. Petit et Nicolas de Larmessin. On doit encore mettre au nombre des couvres babiles de J. fi. Vanloo le portrait du graveur Nie, Henri Tardieu; le fils de l'artiste représenté multiplia à l'aide du burin ce portrait, et flt passer dans la gravure l'aspect vivant de la figure de son père. De même que J. B. Vanloo, Louis-Michel Vanloo (1707-1771) ne lit que des portraits, encore ceux-ci sont-ils souvent difficiles à distinguer, et est-on souvent fort embarrassé pour savoir auquel de ces deux artistes il faut attribuer telle ou telle toile. Les graveurs ne manquèrent presque jamais d'indiquer au bas do leurs estampes les prénoms de l'artiste d'après lequel ils travaillaient, et, grâce à cette précaution, nous pouvons dire aujourd'hui que les meilleurs portraits de Louis-Michel Vanloo sont ceux de Jacques Lemercier^ gravé par J. Daullé, de Diderot, gravé par Henriques, et de Joacliim-François-Bmiard Potier^ gravé par

31C HlSTOinE D£ LA GftAVURË

Petit en 1755. Enfin, Carie Vanloo (1705-1765) composa lui-même un certain nombre de sujetis qui laissent beaucoup à désirer sous le rapport du dessin, et que la gravure nous permet de juger aujourd'hui que les

peintures sonl disparues on égarées. C. Nicolas Cochin père grava d'une façon digne de Gérard Audran David jouant de la harpe devant Saûl. P.' P. Molès employa un burin terne et uniforme pour reproduire Saiîit Gré- • ijoire retiré dam une caverne, et N. ûupuis, L. Lempereur et Etienne Fessard semblent avoir perdu l'allure libre et dégagée qui les caractérise, lorsqu'ils gravent, d'après C. Vanloo, Enée enltciutl sua père i/icAise, le Triomphe de Silène^ et Jupiter et Àntiope. Ëtienne Fessard retrouve sa verve ordinaire dans (Mialre estampes de moyenne dimension, la Pcinlnre, la Sculpture^ ÏÀrcliHectiire et la Mimque; puis un * artiste dont la réputation dépasse de beaucoup le mérite, J Beauvarlcl, grave d'une lagon lourde el monotone deux compositions de Carie Vanloo, la Sultane el la Co^lidmce^ estampes d'un goût iaux et d'un dessin sans énergie.

La famille des Coypel l'ournil à l'arl quatre peintresgraveurs : Noël Coypel, 1 628-1707; Antoine Coypel, I66M72^; Noël-Nicolas Coypel, 1688-1734; et Charles-Antoine Coypel, 1094- 1752. Tous quatre, ces artistes semblent procéder d'un mémo maître, qui serait Charles Lebrun; mais la façon élevée avec laquelle Charles Lebrun eomprend la décoration est hien allénuée par ces artistes, qui remplacent l'imagination

par ratïélerie et l;i grandeur par l'cniplia^e. Tous les Coypei gravèrent à i'eau-forte, et M. Robert Duménil a catalogué les estampes de ces artistes. Nocl Coypei fut élève de Simon Vouet, de Noël Quillerier et de Charles Ërrard ; il semble ne s'èlre altachë qu a composer des sujets pieux, et ceux-ci furâit gravés généralement par Nie. Regnesson, par Jean Boulanger, par Réné Lochon, par Guillaume Clialeau et par Gaspard Duchange. Les deux eaux-fortes que Ton connaît de Noél Coypei sont gravées avec vigueur, mais elles sont dessinées d'une façon un i)cu ronde, et rappellent tout à fait le travail de Louis de fioullongne.

Antoine Coypei grava également à Teau-forta, et, quoique donnant un peu plus de liberté à sa pointe, il obtint bien rarement un résultat satisfaisant. Le Grand portrait de La Voinn (R. D., 15) et ApolUm déclarant tm amovrà Daphfté (R. D., 7) annoncent un graveur dont l'outil est au service d'un dessin trop incorrect. Noël-Nicolas Coypei tente de rappeler la manière des Vanloo, ses contemporains, et compose à sa façon une Charité romaine^ que grave J. P. Lebas; il ressemble plutôt à N. Lancret, dans le Bain de Diane, que grave le mémo Lebas^ mais ici Tesprit est bien amoindri ; quant à la Sainte Thérèse que Noël- Nicolas Coypei grave lui-même, elle est d'un dessin bien irrésolu, mais le travail de l'eau-forte n'est pas inhabile.

Le plus connu des Coypei, Cb irles Coypei, fut pendant asses longtemps garde des dessins du cabinet du

Roi, fonction qui le mit à même d'étudier à i'nise les maîtres de tous les temps, el qui rengagea à graver

en fac-similé une Tête d homme ^ d'après Léonard de Yinci (R. D., 24), Afollon^ d'après Michel-Ange (R. D., 26), et une Figure de frofil^ d'après Raphaël (R. D., 25). Il grava égalcmeni à l'eau-forte un certain nombre de peliles figures qui, le plus souvent; étaient inventées par lui et qni représentaient un Petit-maître faisant semblant de penser (R. D., 1 7), ou un PetU-maUre reyardant fièrement (U. D., 18), ou bien encore V Histoire d'une dévote (R. D., 15-16), qui va à la messe, qui s'ofTre en holocauste, qui querelle sa servante ou qui calomnie le prochain. Outre ces ébauches, qui ne peuvent donner une idée complète du talent de Charles Coypel, Il faut encore «uminer les estampes gravées cl'aj)rcs ses propres tableaux. Ce sont toujours les mômes graveurs que l'on doit nommer : François Jouliain reproduit les principales têtes du tableau que G. Coypel avait peint à TOratoire; Louis Desplaces exécute un Amour forgeant des llèchea; Louis Surrugue, Persée délivrant Andromède, et Bernard Lépicîé reproduit avec talent et d*un hurin puissant V Amour de ville^ Y Amour de cUlayCj la leuve, les Amoun à la toUeltiet et Thalie chasiée par la Peinture,

Jean-Baptiste do Troy eut, comme les artistes précédents, plusieurs membres de sa famille qui cultivèrent les arts ; mais il fut le seul qui se fit une certaine réputation, encore fut-elle médiocre. Ses compositions

K.\ FUAiNCE. ôl'J

théâtrales Tarent graTées par J. L. Le Lorrain, J. B. Hutin, Cl. 0. Gallimard, Laurent Cars et J. P. Parrocel; mais ces graveurs, malgré leur habileté personnelle, ne purent rendre supportables ces compositions «ouvent ridicules, et perdirent, en reproduisant les ieuvres de J. i). de Troy, un temps qu'ils auraient pu employer d'une façon bien plus utile. Les seules estampes d'après J'. B. de Troy qui méritent d^étre recherchées sonl gravées par Ch. Me. Cochin, el représentent des convenaiioM gcUanlet; composées simplement et reproduites avec une intelligence louable, elles montrent le seul bon côlé du liilenl emphatique de J, B. de Troy.

Laurent Gars grava d'après François Lemoine plusieurs planches qui renferment une couleur lumineuse que n'avaient pas souvent à un même degré les œuvres originales. En effet, Franç. I^emoine, qui possèded'excellentes qualités de décorateur, ne sait pas donner de simplicité à ses figures isolées. Imitant en cela François Boucher, il peint des personnages qui ne pourraient ni respirer, ni marcher, et il se plaît à inod(îler des nymphes étiques que les satyres seuls peuvent courtiser. Outre les planches de Laurent Cars, on compte au nombre des meilleures estampes gravées d'après François Lemoine : Jacob apercevant Ra4:hel^ par G. N. Cochin, et Renaud et Armidet par Nie. Silvestre le fils. Charles Natoire exagéra peut-être encore les allures de son matire François Lemoine, et sous un charme apparent de dessin il cache un sentiment

fl

m HISTOIRE l\ tiUAVllU:

faux et profondément mesquin. On connaît quelques

eaux-forles gravées par Naloirc avec une pointe facile et agréable, et au nombre des meilleures nous placerons une Sainte Familh (R. D., 2) et des Àmaun jouant avec une chh re (R. D.^ 6). Etienne Fessard grava, sur les dessins deNatoire, toutes les décorations de l'église des Enfants-Trouvés, et il ne put guère donner à ses gravures plus de grandeur que n'en avaient les originaux. Claude Dullos rendit faiblement une eomposition bien faible aussi, le Triomphe d^Âm- Ijhitrke. h B. PerroneaUf P. Aveline et 6. Huquier se réunirent pour graver les Quatre cIcmcntH, tandis que Lalive de JuUy, riche amateur d'objets d'art, traçait d*une |>ointe timide et souvent lourde des compositions Miialogues de Cb. Naloire. Singulier contraste ! un des peintres dont le goûL fui le moins relevé, Charles ^^atoire, fut presque le seul do son temps qui songea à Raphaël ; ce fut le seul, en tout cas, qui composa en l'honneur du grand maître une allégorie ILitteuse que grava médiocrement Jean Pelletier.

Le chef d'une illustre famille d'artistes, Joseph Ver- - nei, adopta un genre spécial de peinture, genre dont il semble ne s'être jamais écarté. Il était peintre de marine et possédait au suprême degré les facultés nécessaires ponr rendre In majesté de l.i mer et le paisible aspect des rivières, line composition heureuse et une exécution sage attirèrent nécessairement l'attention sur les œuvres de cet artiste, et les graveurs s'empressèrent de multiplier les peintures du maître à la mode.

fialéchou exécuta l'estampe la plus célèbre de l'œuvre

de Joseph Vcrnel ; il grava la Tempête et sut donner aux pal lies éclairées un Ion lumineux qui rend tout à fait la lueur électrique; malheureusement les premiers plans étaient lourds et peu transparents. Les ll(ii(jneif}scs^ que grava encore Balécliou d'après Joseph Yernety ont une couleur harmonieuse, l'air y circule bien et inonde Timmense horizon dans lequel Vaàl se perd. Ouantau ïenipa cahue^ destiné à servir de pendant à la Tempête^ l'estampe est d'un ton uniformément épais, et Teau, d'ordinaire si limpide dans les marines de J. Yernet, est rendue ici métalliquement et sans transparence.

G. Nie. Gochin s'associa à J. Ph. Lebas pour graver d'après Yernet les ports de Marseille, de la Rochelle, de itochefort, de Dieppe et beaucoup d'autres signés de cette façon : 6\ N. Cochinel J. Ph. Lebas nocii seulp^erunU Ces deux graveurs, dont le talent n'était pas sans une certaine analogie, surent rendre parlailement l'aspect des tableaux essentiellement spirituels de J. Yernet; non-seulement la mer apparaît avec toute son imposante inimensitc, mais rarcliitecturo qui encadre l'Océan est soignée; les milliers de personnages qui animent la plage sont ingénieusement groupib, et on éprouve devant les estampes une sensation semblable à celle que i on ressent devant les tableaux. Jacques Aliamet employa un burin trop pesant pour reproduire YIncendie nocturne^ le Midi et une Vtie rfii Levant, Ces eslanqies manquent de transparence. Le

m UISTOIHK DE LA G.RAVURE

Charpentier ne rendit pas avec moins de sécheresse le

Coup de vent^ et P. Benazech, quoique plus habile, ne sut pas encore faire passer dans ses gravures, letictour de la pêche et la Pêche à la Ugne^ Tesprit des œuvres originales; Weirrotter apporte la pesanteur allemande dans les deux marines qu'il dédia à Wattelel et à Marguerite Lecomte; et nous trouvons au Piaufra^ et à la Tempête^ que gravèrent J. J. Avril et E. Gousinet, femme Lempereur, la limpidité ordinaire aux œuvres de Vemet. Gelui-d grava lui-même d'une pointe nerveuse et accentuée quelques estampes que décrit M. Prosp. de Beaudicour dans le Peintre-graveur français continué (tome 1", page 02), la Plage à la grom four, le BeUmr de la pêche et trois petits paysages.

On doit reconnaître que la gravure des portraits fut toujours poussée en France à un très-haut degré de p^ectîon; aux graveurs des crayons du xvi* siècle avaient succédé J. Morin, Robert Nanteuil et Gérard Ëdelinck, et après ceux-ci vinrent lesDrevet, J. Baullé et J. G. Wille, continuateurs, avec des mérites inégaux, de la grande école française. Deux peintres éminents se chargèrent^ au commencement du xviii* siècle, de guider les graveurs : Hyacinthe Rigaud et Nicolas de Largillièie, ayant passé une assez notable partie de leur vie dans le grand siècle, surent profiter des exemples qu'ils avaient reçus et adoptèrent un genre qui les fit estimer pour eux-mêmes.

Hyacinthe Rigaud, né à Perpignan en 1659, était

EN FRANCE. m

lils et pclit-lils de peintres ; il fut envoyé tout jeune à Montpellier pour apprendre le dessin; il reçut les premières leçons d'un peintre nommé Pezei et de J. Verdier, et vint à Paris en 1681 pour se perfectionner dans la peinture. Les premiers portraits qu'il fut chargé de faire furent ceux du joaillier Matheron et du sculpteur Girardon; ils attirèrent Tattention sur lui, et les commandes lui arrivèrent de tous côtés. Ën 1695, Rigaud songea à retourner dans sa patrie voir sa mère» devenue veuve depuis plusieurs années, et il rapporta à Paris le portrait qu'il fit d'elle et que grava dans la suite Pierre Drevet le père. L'Académie royale de peinture et de sculpture n'hésita pas à reconnaître le talent du jeune artiste et l'attira dans son sein. Hyacinthe Rigaud présenta comme morceau de réception le portrait du sculpteur Desjardins, et fut reçu le 2 janvier 1 700. A dater de celte époque, la réputation de Rigaud se répandit partout, et chacun brigua Phonneur d'avoir son portrait peint par le célèbre artiste. La ville de Perpignan, ayant le droit • d'élire chaque année un noble, et voulant donnera Rigaud un témoignage public d'admiration, le rangea au nombre de ses concitoyens nobles en 1 709, et cette décision fut confirmée par un arrêt royal du 5 novembre 1725. Rigaud put jouir pendant de longues années de cette haute faveur, et mourut le 27 décembre 1743; il était âgé de quatre-vingt-quatre ans.

Nicolas de Largillière naquit à Paris trois ans avant Hyacinthe Rigaud, en 1656. Biais dès l'âge de trois ans

il quitta la capitale pour aller retrouver son père, établi marchand à Anvers. Tout jeune encore, — il avait à peine neuf ans, — il partit avec un peintre pour TÂngleterre, apprit le dessin à Londres, et revint en fiel* gique, après dix-huit mois d'absence, étudier Ja ])einture sous un artiste tout à fait oublié de nos Jours, Antoine Goubeau. Le premier voyage que Largillière avait fait à Londres l'engagea à retourner dans cette ville, où il avait été bien accueilli. Il y retourna donc et reçut des conseils de Pierre Lély. Après avoir ainsi voyagé, il éprouva le désir de revenir en France, et il se lixa à Paris. Ch. Lebrun reçut favorablement le jeune peintre, lui prodigua ses bienfaits, et Nie. de Largillière fut reçu académicien en 1686 sur le portrait de son protecteur. A partir de cette époque, Nie. de Largillière travailla continuellement à Paris, et mourut dans la même ville le 20 mars 1 746. Son talent se ressentit toujours des premières étud<>s qu'il avait faites : on ne voyage pas impunément, et il reste toujours quelque chose des pays où l'on a reçu la première éducation. Doué dès Penfance d'un goût prononcé pour la peinture, ^ic. de Largillière ne dut pas rester indifférent aux œuvres de Rubens exposées de tous côtésà Anvers; quittant la Flandn» pour voyager en Angleterre, il put encore admirer dans toute leur fraîcheur les toiles que Van Dyck avait laissées à la cour de Charles 1*', et c*es(, sans aucun doute, à ces excursions lointaines que l'on doit la couleur toujours haimouieuse et souvent puissante des œuvres de Lar-

filière. Hyacinthe Rigaud n'avait pas eu une existence semblable; il avait toujours vécu en France et n*avait

j)U ainsi connaître à fond les chefs-d'œnvro do liubens cl de Van Dyck; mais sou organisation naturel le suppléa à ce que les voyages n^avaient pu lui fournir : il semble avoir deviné par instinct les richesses de la palette flamande, et, s'il n'arrive pas toujours à rendre avec une puissance égale à celle de Largillière les portraits (lu'il produit, il possède h un degré si élevé ' la science du portraitiste, qu'il transmet avec une vérité toujours grandiose les traits du Roi ou de l'orateur, du ministre ou du peintre. Rigaud et Largillière font l'un et l'autre, et on leur a même amèrement reproché, un trop grand abus des draperies; les personnages qu'ils peignent sont couverts de vêtements amples et somptueux qui sont rendus peut-être avec une certaine emphase, et le personnage disparaît sous une robe trop brillante, ou se détache sur des draperies bien luxueuses; mais, ce défaut indiqué, il faut reconnaître que ces draperies sont rendues avec une telle aisance, et peintes avec une facilité de coloris si harmonieux, qu'il faut un peu pardonner au portraitiste pour admirer sans réserve le peintre.

Les portraits que Rigaud et Largillière exécutèrent avec un talent si élevé étaient gravés à mesure qu*ils étaient terminés; nous dirons plus, ces deux artistes semblent avoir attaché à leur personne quelques graveurs qui consacrèrent leur talent à reproduire les œuvres qu'ils mettaient au jour. Parmi ceux-ci, et tout

à feil en première ligne, il faut ranger les Drevet, dont le burin rendait avec un bonheur inoui les portraits de ces deux peintres. La manière des trois Drevet

est assez semblable, et elle est si difficile à distinguer, .que l'on est souvent tenté de confondre les œuvres de ees trois graveurs. M. Charles LeblanCi dans le Mantirf de l'amateur d*mtampes, a tenté de restituer à chacun cp qui lui était du, et nous renvoyons au travail consciencieux de cet iconographe les gens curieux de connaître Tœuyre de chacun. Nous dirons seulement ici que Pld re Drevet le père, Pierre Drevel le fik, et Claude Drevet gravèrent toujours au burin. Tons trois habiles à mener Toutil, ils tracent les contours du personnage avec des tailles savantes et conduites très-librement, mais ils modèlent la ligure et les vêtements avec des travaux trop uniformes. Le reproche que nous adressions aux peintures originales peut s'appliquer encore davantage aux estampes : les draperies y tiennent une place trop importante et empêchent d'examiner à l'aise la physionomie du personnage représenté, partie capitale dans un portrait. Les estampes qui nous paraissent les plus heureusement réussies dans Tœuvre de Pierre Drevet le père sont les portraits de Jean Foresl^ d'après Nie. de Largillière, d'André FélUnen^ d'après H. Rigaud, et à^Hyae, Riga^^ d'après une peinture que Fartiste exécuta lui même. Le graveur» prenant pour modèles des œuvres hors ligne, sut se tenir à la hauteur de sa tâche, et rendit avec une mâle fermeté ces

EN FRANGE. Sil^

portraits, dans lesquels la vie transpire de toutes parts.

Le portrait de Botsuei^ que Rigaud avait peint eu t699, donna à Pierre Drevet le fik Toccasion de faire un chef-tl'œuvre à la hauteur de roriginal. L'éloquent prélat est représenté diebout, appuyé sur les Ora/itom funèbres; il est majestueusement drapé, et tont en ce portrait annonce un grand homme. Inspiré, sans doute, par le génie de l'homme qu'il représentait, Rigaud sut donner à Bossuet une allure noble et superbe; il trouva moyen de personniOer le génie en faisant le portrait d'un homme de génie, et 1 estampe de Drevet, gravée largement et nullement emphatique, inspire la même admiration que Tœuvré peinte ; Tattention se porte immédia lement sur cette tète imposante qui tenait un auditoire royal en suspens, et les draperies, quelles que soient leur richesse et leur ampleur, ne sont placées ici que pour encadrer le personnage et pour concourir à le faire valoir encore davantage. Outre ce chef-d'œuvre, qu'il^écutaà l'âge de vingt-six ans, Pierre Drevet le fils exécnta encore un grand nombre de portraits qui méritent à tous égards l'attention; mais jamais Drevet ne fit une œuvre plus complète que le portrait de Bossuet. Les poriraits de Samuel Bernard^ de Robert de Cotte et de Bené PuceUe^ tous trois d'après Rigaud, peuvent être regardés comme des œuvres puissantes rendues avec une science infinie; mais, à côté de qualiu's tout à fait louables, on regrette d'être forcé de blâmer une monotonie de travail que le portrait de Bossuet n*a nul-

m HISTOIRE DB LA GRAVURE

lement. l'ierre Drevet le fils a, comme son père, une habileté toute particulière à graver les mains; aussi nemanque-t-il pas une occasion de prouver son savoir, et, en cela, il diffère de la plupart des graveurs de portraits du xvn' siècle, qui semblent éviter, à dessein, de rendre cette partie difficile de la figure humaine.

Claude Drevet, élève des précédents, continua avec succès la manière que ceux-ci avaient inaugurée; mais, si ses estampes témoignent encore de la même habileté d'outil, elles sont cependant exécutées moins largement, et les portraits de Guillaume de Vintinulle, archevêque de Paris, d'après H. Rigaud, et du Comte de Sinzendorf, d'après le même artiste, sont gravés d'une façon monotone qui empêche l'œil de saisir tout d'abord la partie saillante de l'estampe.

Si les Drevet semblent êire les graveurs attitrés de iiigaud et de Largillière, ils ne furent pas les seuls (|ui multiplièrent les œuvres de ces maîtres. Jean Daullc, quoique traçant des tailles trop métalliques, sut cependant donner à la gravure qu'il lit de Mnddnic la co;/?tesae lie Caylm l'aspect de T œuvre originale ; Marie Horthemels approcha du talent de Gérard Édelinck dans le portrait de Henri de Thiard de Bissyy qu'elle grava d'après lUgaud; Fr. Ertinger sut employé i un burin moelleux et correct qui rend très-bien l'image de Franroin de Camps ; G.' F. Schmidt fit preuve d*ex- .cellentes qualités de coloriste dans plusieurs portraits auxquels on ne reproche avec raison qu*un aspect trop brillant; François Chereau réussit fort heurensemenl

le porlraitdu cardinal de Poliffnac: enfin, Vcrmeulen, Gb. Simonneau, Claude Duilos et J. Sarrabat gravèrent, d'après Rigaud et d'après Largillière, des planches qui dénotent un grand savoir; Géraid Édelinck lui-même emprunta souvent ses modèles à ces artistes, et il contribua fort à la réputation qu'ils obtinrent en gravant les admirables poi trails de Martin DesjardmSf de Jules-Hardonin Maumrl el de Charles • Lebrun.

H. Rigaud et Nie. de liargîllière niarf|uent la Iransi-

tioD entre la grande école des portraitistes du siècle de Louis XiV et Tocole puissante encore mais surtout élégante du xviii* siècle. Jean-Marc Nattier (17 mars i(38.j-7 septembre ITOtî) lut un des preniiers porlrailistes de la Régence ; il peint les mœurs de son temps en reproduisant l'image des seigneurs de la cour et des dames à la mode; la grande perruque n'existe plus : une petite et courte perruque poudrée la remplace; au lieu de ces figures sérieuses immobilisées par Tétiquelte, on voit des minois enjoués ou des profils spirituels et piquants ; au règne pompeux de Louis XiV succèdent les débauches du llégent et le pouvoir gracieux et frivole de madame de Pompadour. Nattier voulut, à ses débuts dans la carrière des arts, aborder la peinture de style; mais, n'ayant aucune des qualités requises pour ces sortes de travaux, il serait, certes, absolument oublié aujourd'bui s'il était resté dans cette voie ; il la quitta donc pour se livrer exclusivement à la peinture des portraits, et il parait affection-

ner les portraits de femmes. Il rend, en effet, avec bonheur la physionomie douce de sa souveraine Marie iecitiu^, tableau que J. Tardieu et ËUenne Gaucher s'empressent de graver; ce dernier encadre le portrait de la lieine dans une guirlande de fleurs qu'il compose a^ec un art infini. Nattier représente, sous la figure des quatre éléments, Madame Henrielte, Madame Victoire^ Madame Elisabeth et Madame Adélaïde de France^ et J. Tardieu, R. Gaillard et fialé« * chou gravent ces portraits avec talent ; ils emploient un burin souple et moelleux qui reproduit très-lîdèlement les peintures accentuées de Nattier; mais les portraits de Nattier out le tort de trop se ressembler. L'emploi de la poudre, des mouches et du ronge, la coiffure identique, fait que les femmes n'ont plus leur caractère naturel lorsqu'elles soumettent leurs visages aux peintres, et ceux-ci sont contraints de représenter ce qu'ils voient et non ce qu'ils pourraient voir. Levasseur et A. Marcenay de Ghuy nous font connaître un portrait du Marqtm d^Argenson , que peignit J. M. Nattier; il conserve un certain caractère, même à travers le froid burin de l'un et l'eau-fort» lourde de l'autre. Enfin, une des meilleures estampes gravées d'après Nattier est due au burin de L. J. Calhelin ; celui-ci transmit avec esprit au cuivre le portrait d'un émule de Nattier, du peintre Louis Tœqvé,

Quoique Jean-Louis Tocqué (1096-10 février 1772) ait passé une partie de sa vie à l'étranger, sa manière de comprendre la physionomie humaine et ses procé-

dés de peinture sont bien français; de même que Nattier, Tocqué vécut au milieu d'une société fardée qui eut une influence immédiate sur sa manière. Les porlraiLs peints par Tocqué, généralement bien gravés, sont même plus agréable» dans les estampes que dans les originaux, car, exécutés souvent asses sèchement, ils manquent d'une harmonie que les graveurs savent y ajouter. Les meilleurs portraits exécutés par Tocqué sont ceux du Dauphin^ fils de Louis XiV, gravé par Simon IL Thomassin; de M. de Livry, évèque de Callinique, gravé par P. Savart; de l'abbé Giiijot-DeS' finUain» et de J, B, Ma$9é, gravés par G. Frédéric Sdimidt. Quant aux portraits du Comte de Sawifr-F/oretUin et du Marquis de Marigny^ gravés par Jean- Georges Wille, ils sont désagréables à I'obiI. Wille taille le cuivre avec une telle symétrie, que le travail de la gravure empêche d'apprécier le dessin en détournant le regard) et cette habileté matérielle nuit plus à Tœuvre reproduite qu'elle ne la seconde. Cette observation peut également s'adresser au portrait de Lenormant de Tourneliem^ que Nie. Dupuis grava d'après Tocqué tout à fait dans le goût de Wille.

La gravure au burin, à moins qu*elle ne soit employée j)ar les peintres eux-mêmes, est bien peu propre à reproduire des peintures au pastel; aussi les œuvres de Maurice-Quentin De la Tour (5 septembre 1704^ 17 février 1788) furent-elles le plus souvent faiblement interprétées. P. £. Moitte et P. L. Surrugue donnèrent comme morceau de réception à TAcadémie

m HISTOIRE DE LA GRAVURE

les porlrails tic Jean Restovt et de Ucné Frémin^ qu'ils avaient gravés d'après De la Tour; et , malgré Tbabileté bien connue de ces graveurs, on serait fort embarrassé, si L'on ne connaissait les œuvres originales, de dire si c'est un pastel ou une peinture à l'huile qui servit de modèle. Étienne Ficquet exprima avec un aspect plus vaporeux les portraits de Voltaire et de Rousseau, (\u'\\ grava d'après le même artisle; mais le procédé du peintre est encore assez méconnaissable. Il en est de même des portraits de Marie Leczinska, gravé par Petit, et de Charles de la Morlièvc^ gravé par Lcpicié. Le portrait de Jacques Dumont le Romain ^ exécuté largement au burin par J. J. Flipart, donne seul Tidée d'un pastel. Un artiste absolument oublié aujourd'hui, P. iicrlrand, grava d'une façon tout à lait appropriée au talent de De la Tour Arlequin qui tient son masque h la main; il employa l'eau-forte et rendit, au moyen de contours indécis, l'aspect vn[)oreux du pastel. La diiliculté de bien interpréter les pastels était telle, qu'aucun artiste n'osa entreprendre la gravure du portrait de Madame de Vompadoar^ exposé au musée du Louvre; et Tœuvre la plus importante de De la Tour n'a pu encore trouver un interprète assez couiMgeuK pour la traduire, assez habile du moius pour la rendre avec tout son charme et toute son élégance féminine.

.\|)rès avoir groupé autour des peintres de portraits un certain nombre de graveurs, il est nécessaire de s'occuper de ceux-ci isolément. Les Drevet, outre qu'ils

furent les plus illustres portraitistes du xyiii* siècle,

l'oiinèrent encore une école qui eut d'illustres élèves. Deux artistes d'Âbbeville (la ville était prédestinée, elle avait déjà fourni â la gr«ivure Cl. Mellan et les Poilly), Jean Daullo et Jacques-Firmin Boauvarlet, coulinuèrent la manière que leurs maîtres avaient mise en honneur. Jean Daullé (1703-i7ô5), tout en exnjvérant le travail brillant de ses prédécesseurs, sut ilonuer à quelques-unes de ses estampes une couleur assez puissante pour les faire estimer, et, parmi les meilleures pièces que cet artiste exécuta, il faut ranger les portraits d7///'/c//y///r linftiml pciijiutnt le poi trail de m femme^ estampe qui lit recevoir le graveur académicien en i 742, de Pierre Mariette, deMademoiselle

P('lissicr^ d'après Dronais, de Banni, d'après duTroy, dGJJaiijn'rtais, d'après li. Tournières, et de la C'omtem de Feuquières, tenant le portrait de son père, d'après Pierre Mignard. Malgré une cerlaînc tendance à sacrilier le dessiu à 1 habileté de l'outil, Jean Daullé demeure, au moins ddns les portraits que nous venons de citer, dans des bornes raisonnables, et, s'attachant a bien exprimer la |)hysionoraie de ses modèles, il grave des œuvres tout ù fait estimables. Jacques fieauvarlet (1 75Ï-7 décembre i 707) ne fut pas aussi habile interprète, et il surchargea de travaux inutiles un grand nombre de ses estampes. Dessinateur inexpérim^té, il ne construit pas avec exactitude la figure humaine, et, si l'on ajoute à ce défaut capital un désir exagéré de onontrer l'habileté d^ son outil, on .

m UISTOIKË DË LA GRAVIRË

placera à un rang bien inférieur cet artiste incomplet.

Cependant Beauvarlet grava simplement le portrait de ïaiCoïïUmeduBai'ry^ d'après H. Drouais, elii réussit à rendre tout Tesprit de son modèle, mais ce fut la seule fois qu'il agit de la sorte; les portraits du Comte d'ArU)ii et de Madame Clotilde cnlants, d'après le môme peintre, sont pleins de recherche; le portrait de François-Pierre DucluseU intendant de Tours, est fade et sans expression ; quant au por irait de Molière que Beauvarlet grava d'après Séb. Bourdon, — la peinture aujourd'hui perdue pourrait bien être apocryphe, — il est assez habilement exécuté, mais il ne reproduit pas les traits de riiiustre comédien ; l'auteur de Tartufe y est représenté assis devant son bureau; il regarde le spectateur avec un air hautain qui le fait ressembler a un ministre plutôt qu'à un comédien. Eu somme, Beauvarlet, dont la réputation a été grande de son temps, ne nous paraît pas mériter l'estime qui l'a entouré : habile praticien, il négligea trop le dessin pour occuper un rang élevé dans l'histoire de Tart, et le portrait du sculpteur Bouchardon^ qui lui ouvrit les portes de l'Académie, n'était ni la meilleure estampe qu'il exécuta, ni une œuvre hors ligne.

On a encore, selon nous, beaucoup surfait le mérite de Jacques Baléchou (1715-1764), et, se laissant séduire par le travail matériel, on semble avoir oublié

que le graveur doit, avant tout, dessiner correctement, et que lorsqu'il tente de reproduire les œuvres

Ë.N FKANC£. ' ' 335

d'aotnii, il doit chercher d'abord à en saisir parfai-

lement le caractère. La Sainte Geneviève qm Baléchou grava d'après Yanioo est totalement dénuée de charme et de souplesse, et on s'explique difficilement l'engouement dont cetle estampe fut l'objet; elle ne peut, en effet, mériter d'éloges ni pour le dessin, qui est abs^t, ni pour la gravure, qui est lourde et sans transparence. Lié d'amitié avec le peintre Aved, Baléchou grava plusieurs estampes d après cet artiste, et les portraits de la femme de celui-ci et de ToMchereau de lÀnihrei peuvent être estimés pour le travail de l'outil. M, de Julinnie tenant à la main le porlrail de son ami Watleau, d'après de Troy, est peutêtre moins métalliquement et moins maladroitement gravé, aussi est-il plus agréable à l'œîl et mérite-t-il d'être préféré aux autres planches gravées par J. Baléchou.

Jean^Georges WiUe naquit auprès de Kœnigsberg le b novembre 1715; il vint fort jeune à Paris avec son ami et compatriote Georges-Frédéric Schmidt, et reçut, nous apprend-il lui-même dans ses Mémoires, des conseils d'Hyacinthe Rigaud. Si l'on veut faire consister simplement la science du graveur dans Tha* bileté à mener de belles tailles bien nettes et également distancées, il faudra regarder J. G. Wille comme un des graveurs les plus habiles; mais, si l'on exige du graveur une interprétation sage et fidèle, un coloris en rapport avec l'œuvre qu'il copie, on ne pourra pas adresser d'éloges aux estampes de Wille, œuvres tou-

356 insreiRE dk la gravlrk

jours froides et brillantes ù l'excès. M* Cb. Leblanc a publié un catalogue raisonne de FoBuvre de J. G.

Wille, auquel nous renvoyons le lecteur curieux de savoir ce que cet artiste a produit ; mais nous de- Yons faire remarquer que l*estampe de ce graveur que les anialeuis se disputenl avec le plus d'acharnement, Vimtruclion paternelle (Leblanc, n" 55), n'a que le bien petit mérite de renfermer une robe de soie merveilleusement rendue; autant vandrait-ii dire que les \oce$ de Cam^ de Paul Véronèse, ne sont admirables que parce qu*on y voit au premier plan deux chiens posés avec naturel. Comme portraitiste, J. G. Wilie ne nous paraît pas devoir mériter beaucoup plus d'éloges. Les portraits les plus célèbres qu il exécuta au burin, ceux du Comle^/e SainUFlorentiny d*après J. L. Tocqué (Leblanc, 124), de W oldemar de Lowendalf d'après iJe la Tour (Leblanc, 122), du Carditial Colomaj d'après P. Battoni (Leblanc, 158), et de Poisson de Mariijny^ encore d'après J. L. Tocqué (Leblanc, 125), sont d'un aspect tout à fait désagréable; ce sont les dentelles et les draperies qui frappent tout d'abord, et les cuivres qui garnissent les meubles sont gravés d'une façon moins métallique que les broileries qui couvrent les vêtements. £n résumé, J. G. Wille, au point de vue de rhabileté matérielle, n'a pas été dépassé; mais, en définissant le domaine du graveur et en lui donnant les limites véritables dans lesquelles il doit être circonscrit, on est contraint de ranger Wille parmi les porlrailistes médiocres du xvni siècle; il

mourut à Paris ie 8 août 1806 \ Depuis longtemps il avait cessë d'exercer son burin.

Fierre-Cliailes Ingouf et François-Robert Ingouf étaient frères et étaient tous deux élèves de Flipart. Ces artistes ont une manière d(; graver assez semblable, qui consiste dans un travail mesquin et peu original; ils gravèrent l'un et l'autre un assez grand nombre de portraits qu'ils copièrent souvent d'après des estampes connues, et, lorsqu'ils voulurent interpréter directement une œuvre peinte, ils la traduisirent sans énergie. Ainsi les portraits de CrébUloUf d'après Délateur, de Marivaux, d'après Augustin de Saint-Aubin, de Hue de Miromesnil^ de Decker et de M, de Saiihm^ gravés par Fr. Hob. Ingoui, sont exécutés sèchement et manquent de caractère; les estampes les moins faibles de Ingouf le jeune (Junior) furent exécutées d'api ès les peintures de J. B. Greuze, et nous en parlerons à leur place.

Parmi les plus féconds dessinateurs de portraits au xviii* siècle, il faut compter Charles-Niculas Gochin, qui grava souvent même d'après ses propres dessins. Né à Paris en 1715, Gochin mourut en 1788, laissant l'image de presque tous les hommes considérables de

4 La plupart des portnitisles da règne de Louis XY ayant eohtiniié de graver sous le r^e «nvant, nous avau préftré les grouper îeikia suite les uns des antres. Aussi ne dioit*oD pas être surpris de tnmrer dans ce diapitre des artistes dont quelques-uns vécurent jusqn*aa commencement du SIX* siècle; ceux-ci, d*ailleurs, gravèrent presque toujours d'après des ceuvces du conuneaceaieni du xviii*.

<son temps ; il eut seulement le tort de les représenter trop souvent de proûi, et, une perruque uniforuie ^dant, leur physionomie n'est pas toujours suffisamment caractérisée. Lorsque Ch. Nie. Gochin grava lui-' même les portraits qu'il dessinait, il employait une |>ointe spirituelle et mordante que Wattelet, Laurent Gars et Augustin de Saint-Aubin, les interprètes habituels de l'œuvre de Cochin, ne surent pas toujours «conduire avec la même habileté. Wattelet se servait toujours de la pointe, et qualité d^amateur &it ex- •euser une pesanteur d* outil bien apparente ; Laurent Cars commence ses planches à l'eau-forte et les termine -sagement au burin, et Augustin de Saint-Aubin fait de même. Ce dernier (5 janvier i 736-9 novembre 1807) fut un des graveurs qui rendirent le plus habilement les «portraits de Ch. Nicolas Cochin; il savait ti-anscdre 41 vec esprit les originaux qui lui étaient confiés, et, alors même qu'il gravait d'après ses propres dessins, car il était lui-même excellent dessinateur, il devenait l'émule de son maître Charles-Nicolas Cochin. Augustin •de Saint-Aubin retoucha, refît même pour ainsi dire •un certain nombre de portraits qu'un amateur du i\m* siède avait tenté de graver ; et nous croyons pon- "voir affirmer que c*est à Augustin de SaintrÂubin, et non à Lalive de Jully, qui les signe, qu'il faut attribuer les portraits de M. et de Madame de Laborde diaprés Roslin. Ce sont même oertainem^t les deux plus jolies estampes qu'Aug. de Saint-Aubin ait gravées ; elles sont exécutées d'une pointe fine et accen-

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