‹ Histoire de la gravure en FranceChapitre 2 sur 16 · XV"" SIÈCLE · texte numérisé non relu

XV"" SIÈCLE

L'archéologie a plus d'importance dans Torigine de la gravure française que Part proprement dît; nous

donnerons donc à cette partie de notre travail de moins grands développements qu'aux autres époques, notre dessein étant de rechercher dans les œuvres de l'art les témoignages du talent bien plutôt que les caractères de l'anliquilé.

Quelques mots sur la naissance de la gravure en France, |)iiîs nous en esquisserons les progrès jusqu'à la fui du xv*" siècle, époque à laquelle l'art du graveur français commence réellement à prendre le dessus sur l'art des autres nations.

La France, en ce qui concerne 1 invention de la gravure, n'a pas de titres à faire valoir; mais il ne s'ensuit pas de là que, l'art une fois découvert, notre

école soit restée longtemps inactive. Les historiens de l'art, le plus souvent Allemands ou Anglais, n*ont pas eherché à augmenter rimportanoe du début de notre école, et, si" nous ne j)ouvons leur reprocher trè»-vivement cet oubli, noua devons cependant faire observer qu'en omettant ainsi de parler de notre art national ils ont rendu leur travail incomplel, car nous avons eu, vers le milieu du xv*" siècle, quelques graveurs sur bois qui méritaient au moins d'être mentionnés, ne fût-oe qu'en con»dération de Tancienueté de leurs travaux.

On a voulu voir dans les caries à jouer les premiers monuments de l'art du graveur français; M. Renouvier a cru distinguer, dans les cabinets de Londres et de Paris, quelques planches xylographiques acoompagnées de gravures contemporaines des meilleures estampes italiennes du xv'" siècle. Sans nous élever contre la justesse de ces conjectures, qui â'ap> puient uniquement, il est vrai, sur le goût de celui qui les fait, nous avouons que tant que nous ne verrons pas des pièces tout à fait hors ligne, dans notre pays ou dans tout autre, venir détruire les opinions reçues, nous ne saurions changer de conviction, et nous continuerons à faire commencer I histoire de la gravure française à la fin du xv' siècle, vers 1480, alors que les graveurs sur bois sont d'abord les auxiliaires et deviennent bientôt les successeurs des miniaturistes.

Jean Fouquet, God^roi, Ëtienne Dumonstîer, Beau*

neveu et Jean Poyet, doivent être regardés comme des peintres de premier ordre. Les précieuses miniatures dues à leurs mains confirment ce que nous avançons : preuves vivantes du goût et du savoir des maîtres du xv' siècle, elles attestent la vie et la valeur de l'art français, à une époque où l'Italie était déjà dans tout son éclat, il est vrai, mais où l'Allemagne cachait encore sous une apparence gothique ses instincts érudits, mais dépourvus de charme.

Les premières gravures françaises que Ton puisse noter seul destinées à orner des livres; elles venaient suppléer aux miniatures, jusque-là uniques ornements des manuscrits, et souvent même des livres imprimés. Les graveurs ne furent même que des tail' letm .d^ymaiga chargés de tracer les contours par un procédé qui permît de reproduire plusieurs fois le même sujet sans qu'une nouvelle composilion fût nécessaire; ces planches ainsi gravées s'appelaient des patrons. On voit eu effet très-souvent nos gravures primitives recouvertes de peintures à la gouache qui empêchent absolument de distinguer le travail du graveur; souvent le dessin gagne à cette transformation; quelquefois aussi il y perd, car le miniaturiste n'est pas toujours habile, tandis que le graveur de cette époque, à défaut d'originalité, ne manque du moins ni de naïveté ni de franchise.

Les noms de nos premiers graveurs sur bois n'ont pas été conserves; la position relativement secondaire qu'ils occupaient dans Fart, puisqu'ils étaient le plus

EN FHANCE. 9

souTent à la merci des enlumineurs, n'a pas paru suffisamment importante aux historiens du xv* siècle

pour qu'ils prissent le soin de mentionner quelque pari les noms de ces artistes modestes; mais il est permis de croire que les imprimeurs gravaient euxmêmes, ou, pour le moins, (ju ils dirigeaient les graveurs, et, à ce Litre, ils doivent élre considérés comme les plus anciens graveurs français.

Le livre que nous devons mentionner le premier, puis(ju'on en fait remonter l'impression à 1480, porte cette suscription : Cy finiu Fierabras, imprimé à Lyon par maiittre GnUlaume fe Boy, le m* jour du nioys (le mn rmhre. Dans ce volume, dont quelques planches sont d'une assez grande dimension, la première, entre autres, représentant le seigneur Fierabras cuirassé et monté sur un cheval, la grossièreté de l'exécution el l'insuftisance du dessin sont telles, qu'il faut bien se ranger à l'opinion générale; si même on compare les planches qui accompagnent ce volume aux gravures sur bois qui ornent les livres un peu postérieurs, on est presque tenté de re* garder celui-ci comme antérieur à la date qu*on «lui assigne.

Tout à côté du Roman de Fierabras, il faut citer un antre lim aussi ancien, et que Heineken, dans son Idée d^ime œîlectim ccmplke d* estampes, u*hésite.pas à indiquer comme le premier livre orné de gravures sorti des presses françaises : Belial* — Cy fimU le liure nommé la CoMolation des ponuret péchettn

noumllement tramlaté de laiin en fra/nçayt par véi^ rable H diicrète penonm frhre Pierre Ferget, docteur en théoloyie de l'ordre des Auynsthis de Lyon snr le Bosiiepar konorahle mayUre maiUre Mathû Hmz^rm de ijràce ml cocc Lanxuii et h xxii* jfoiir de mon a eeté finy ce présent linre. L'examen attentif de ces planches amène à rcconnaitre une faiblesse de dessin et une inexpérience de gniTure que la date dé l'exécution peut seule excuser; il donne, outre cda, une preuve évidente et irrécusable que la gravure sur bois fut d'abord regardée en France comme un moyen économique d*orner les livres, et non pas comme un art nouveau. On peut, en effet, difticilement s'expliquer cotnmonl les miniaturistes français auraient eu comme successeurs immédiats des graveurs absolument dénués de toute originalité, alors quMls avaient su se créer une manière propre dont ils ne s'éloignèrent jamais. Dans les ornements mêmes qui décorent la première page de BelieUf et au-dessous desquels on voit le Christ et Belial : Cy commence le procès de Belial à l encontre de Jhénmt on reconnaît une façon de comprendre l'orn^ent tout autre que chez les miniaturistes antérieurs;

11 faut donc conclure de là, croyons-nous, que la gravure française, à son origine, ne fut pas coniiée à des artistes; mais que, regardée d'abord comme un moyen plusexpcditif, plus commode surtout, elle futemployée généralement comme préparation des miniatures, et que, bon gré, mal gré, elle finit par attirer à elle les vrais artistes et par remplacer absolument la minia-

ivre, comme, quelque temps auparavant, rimjprimerie était ^nue succéder à la calligraphie. Les gravures

qui ornent Reliai sont grotesques à force d'être primitives, et elles oDt, nous ne saunons dire un caractère, mais une tournure qui accuse leur origine française, par la seule raison qu'elles ne sont ni italiennes, ni flamandes, ni allemandes : à celte époque dqjà ces trois écoles avaient une physionomie parfaitement distincte qu'il est impossible de retrouver dans les estampes qui nous occupent. Dans le livre de liclial^ il faut encore faire*remarquer que toutes les planches paraissent être de la même main et Fosuvre d'un seul et même graveur, particularité d'aiiUiiil plus notable que dans la plupai't des livres publiés en France au xv' siècle on trouve la preuve presque certaine que les gravures d'un livre étaient exécutées non pas par un même artiste, mais par tout un atelier que régentait une seule volonté.

C'est encore à Lyon que fut imprimé, chez Jean Dupré, en 1491, \a Mer des hisloires ^ un des plus beaux livres sortis des presses franç^aises au xv"' siècle. Les estampes qui le décorent sont d'un dessin peu correct; les ornements rappellent en plus d'un point les sculptures grossières de nos églises gothiques ; les tailles de la gravure sont coupées péniblement; le travail est peu symétrique et très-inégal, mais l'invention des ornements est facile et heureuse; et il faut surtout remarquer les lettres initiales, lesquelles, si elles sont trop surchargées et quelque peu compliquées, rachè-

!2 IlISTUlUE llK LA GnAVlUE

tent par un agencement facile cette exagération que l'art du moyen âge amena arec lai.

11 convient encore de uuMiiionner une aulre édition de la Mer des hiUmres^ que Pierre Lerouge avait éditée à Paris dès i488. Pierre Lerouge était imprimeur du roi et fut sans doute le premier qui se servit des ornements et dçs lettres ornées dont nous venons de parler; mais ici nous trouvons quelques grandes estampes sur bois tout h fait remarquables. On doit regarder le Bdplêmc de Clov is et la Balaille de Tolbiac y gravés sur la môme planche, comme une des plus précieuses productions de la gravure sur bois en France au xv* siècle. Cette estampe est presque au simple trait, et quehjues tailles indiquent seulement la forme des objets représentés; elle a beaucoup d*analogie, ainsi que les autres estampes de ce livre, avec les miniatuiCN dont nous vantions en commençant la délicate grandeur, et nous trouvons ici de la souplesse, presque de la grâce dans le déssin, une certaine liberté même dans la gravure; si la perspective est encore absente, le graveur compense ce défaut par la variété des ornements qu'il emploie. La Renaissance qui approche fera justice de l'exagération, et celle-ci sera remplacée bientôt par une élégance sobre et habilement calculée.

Lu Dame des morto, publiée en 1485 pur Guyot Marchant, dont la bibliothèque de Grenoble possède le seul exemplaire connu, — nous n'entendons parler

3ue de Tédition originale, — est, sans contredit, un es plus curieux échantillons de la gravure française à

ses débuts. 11 y a sur la physionomie des personnages que la mort attire à elle une expression individnelie digne de remarque, et la (^rayure en est aussi fine que précieuse, que ce soit le pape ou Fempereur, l'homme d'armes ou le chartreux, le cheYalier ou le marchand, diacun a la tristesse peinte sur le visage, et les vers qui accompagnent ces dessins expriment toujours un regret. Laissons parier le connestable :

J'nuove encor rintentîon D'assaillir château, forlerene;

Et moner à subjectiou Kn acqiiér.iiit honneur, richesse.

Miiis je voy que tonte proesse Mort met à b;is : c'ast grand despit.

Tout luy est ung; doulceur, rudetisc, Contre la niurl n u nul respit.

Si chacun semble voir arriver la mort avec déplaisir, chacun aussi la reçoit avec un sentiment différent : l'usurier ne la redoute pas comme l'amoureux, et l'amoureux a une autre façon que le marchand d exprimer sa douleur; chez l'un c'est un regret cupide, chez l'autre c'est une douleur résignée. Ces physionomies, tristes et contractées, font un singulier conlraste avec le sourire sardoniqiie de la mort toujours victorieuse. Les planches du livre de Guyot Marchant sont, cette fois, tout à fait françaises, elles procèdent en droite ligne de miniaturistes antérieurs : même liberté dans l'exécution, même facilité dans la composition, et nous ajouterons que le même esprit souple et flexible guide la main de lartisle. De

ce volume aux livres publiés par Antoine Vérard, il n'y a presque pas de différence.

Antoine Vérard, dont le nom est resté justement célèbre dans les annales de rimprimerie firançaisc de la iin du xv"^ siècici publia un grand nombre de livres ornés de gravures sur bois; ces estampes, dont le dessin n'offre pas une originalité marqué(\ n*oni pas un caractère bien particulier : c'est Tart ilamand qui semble les avoir inspirées. Quelquefois on surprend aussi une réminiscence de Fart italien, mais le génie de ces deux écoles est tellement amoindri, qu'il est à peine distinct; l'art gaulois apparaît aussi avec sa naïveté spirituelle et son style de composition facile; mais, si la gravure est encore au simple irait, le bois est cependant mieux taillé; on sent que l'artiste commence à prendre goût à la gravure et que cet art empiète déjà sur le domaine de la miniature.

Le plus beau livre publié par Antoine Yéranl, c'est, sans contredit, la Chronique de SairU-Dmit (1495). Cet ouvrage se compose de trois forts volumes in-folio remplis de p^ravurcs sur bois exécutées par dilTérenls taillearn d'ymdKjeu; chez les unes, en effet, une excessive ftpreté de burin rappelle Tart allemand interprété par un graveur malhabile; ches les autres, au contraire, un trait assez lin et bien conduit dénote un artiste dont la main est sûre. En tête de tous les chapitres se trouvent des estampes d'une assez grande dimension qui retracent un fait historique ou un acte de clémence ou de bravoure du souverain ; cellesHsi

paraissent avoir toutes été exécutées par nn seul et même graveur : un trait souvent un peu lourd indique la silhouette de l'objet représenté ; quelques tailles horizontales et parallèlt;s délerminent le jeu de la lumière et donnent du relief aux personnages. Jamais enccHre, dans la gravure, on ne surprend une contretaille, tant la difilculté île faire rciiconii'tM- deux traits parait insurmontable; les ornements qui entourait les têtes de chapitre sont ici invariablement les mêmes : sur le côté, des oiseaux que supportent des branches de ieuiliages enlacées; au milieu une ligure de femme terminée en rinceaux d'ornements; au bas de la planche, ce sont les mêmes oiseaux qui rëparaisSenl, mais, au milieu, un écusson blanc supporté par deux anges remplace la femme que l'on voit sur les côtés; comme travail, ces ornements ont une grande analogie avec ceux que nous signalions à propos de la Mer des Imtoires^ publiée par Jean Dupré et par Pierre Lerouge.

VÀrt de bien mourir^ chei Ant. Yérard (vers 1492), eontient encore un certain nombre de planches curieuses et naïves : c'est le mourant sui' son lit de mort, entouré des démons qui le tentent, d'anges gardiens qui le veillent et de parents qui le soignent ; c'est ensuite la représentation des supplices auxquels sont condamnés le gourmand, l'envieux et le luxu- . rieux, etc. Ici encore la perspective est peu ou point observée : dans une de ces planches entre autres, celle où les démons désespèrent de convertir à leurs doc-

Irines le moribond, on voit au premier plan un cheval mené par son maître à une écurie qui pourrait à peine, tant les proportions en sont réduites, contenir le palefrenier. S'il nous fallait citer toutes les fautes de ce genre que Ton trouve dans les planches publiées en France à la fin du zv' siècle, la tâche serait nonseulement très-longue, mais aussi fort ingrate; il suffira de dire que ces estampes, avec toutes leurs imperfections, ne sont pas seulement curieuses au point de Yue du costume et de Fameublement, mais qu'elles ont un cachet propre qui nous fait trouver en elles un type irrécusable de la manière fraaçaise à celte époque.

Dans le Bornant de la Bose^ codicifle et testament de inaistrc Jehan de Meun , nouueilftnenl imprhné à Paris (par Ânt. Yérard), nous trouvons des planches qui nous paraissent antérieures aux estampes qiii ornent les autres livres sortis des presses du célèbre imprimeur; celles-ci ont un aspect encore plus archaïque que celles que nous avons citées plus haut; aussi croyons-nous bon de ne pas nous appesantir sur ces gravures, qui ont paru, sans aucun doute, dans quelque édition antérieure que nous n'avons pu nous procurer.

Outre les livres que nous venons d'examiner comme spécimens des publicatioos de Vcrard, celui-ci publia aussi plusieurs livres pieux, et les Heures de Nostretkme en françoys et en lafîn, imprimées à Paris nonnellctitenl chez Anloine Vcrard^ peuvent, ce nous

soniblo, donner une juste idée du talent déployé dans ce genre de publications par l'imprimeur parisien. En téta de chaque office se trouve une figure habilement gravée ; une naïveté charmante domine dans ces compositions, où £ve est créée, où l'ange Gabriel annonce à la Vierge qu'elle sera mère de Dieu, où la Vierge est yisitée par Sainte Ëlisabeth, où Jésus est adoré dans la crèche par les bergers, et dans les autres figures qui ornent ce livre. La gravure, toujours indiquée, plutôt qu'exécutée, montre la silhouette ombrée à Taide de quelques tailles destinées àfaire comprendre la forme ei le mouvement; mais ces ombres sont tellement rares, qu'elles peuvent être comptées. Les contours des figures sont quelquefois grossiers, mais, malgré celle grossièreté, conséquence inévitable d'un art qui débute, le dessin en est agréable et séduisant. On retrouve dans ces estampes la môme bonhomie que dans la traduction des versets qui les accompagnent, et la façon libre et dégagée de rendre la pensée plaît même dans ses formes les plus abruptes ; les lettres ornées placées au commencement des chapitres sont formées, comme dans presque tous les livres sortis des presses de Yérard, de profils grotesques, et la Danse de$ Iforli, que nous verrons plus tard apparaître dans les livres de Simon Vostre, en téte de l'Office des morts, n'est pas encore mise en usage dans les Heures de Vérard.

Gomme les estampes qui servent à orner les livres publiés par Ant. Vérard n'offrent pas plus un carac-

tère propre (juc les antres c^ravurcs de celle époque, nous ne croyons pas iuulile de dire quelle élail la marque employée par cet imprimeur : elle élail formée (le deux anges portant on écusson fleurdelisé, deux et une, surmonté de la couronne de France; audessous, dans un cœur, les lettres Â. V. R. enlacées et surmontées de signes impossibles à indiquer autrement que par une reproduction fidèle

trois pieds de lis, et le tout enfermé dans un carré long et en hauteur, sur la bordure duquel on lit une iuToca-

lion à Dieu, lerniin(''e par le nom d'Anthoine Vérard.

Faute de connaître les graveurs des Heures du xv*" et du xvf siècle, nous sommes obligé do mettre sous le nom des imprimeurs la gravure de ces sortes de livr(^'-. Si ceux-ci n'ont pas eux-mêmes gravé les planches, ils en ont certainement dirigé l'exécution, ils les ont pour le moins commandées. Simon Yostre fut le premier <{ui pu])lia en France des livres d'Heures, et c'est de ses presses que sortirent les plus précieuses et les plus intéressantes pour l'histoire de la gravure : à défaut d'un dessin bien correct et d'une taille savamment conduite, on remarque «lans ces estampes une naïveté et une bonhomie qui doit être favorablement appréciée. De i486 à 1520, Simon Vostre ne cessa de livrer au public dévot des livres qu'il faisait orner de vignettes, tirées tantôt de l'histoire sainte, tantôt d(3 la vie privée ; quelquefois même des sujets

Diyilizea by

assez païens, tels qu'un centiiure tirant de ]*arc,

étaienl là pour reposer l'esprit tlu lecteur et p(Kir le distraire de la iiiédiluliuu. 61 les coiiiposi lions soul Tariéiis comme sujet et comme idée, le type des gravures est toujours le même; c'est la représentation vrait' d'un l'ail, et celle interprôtalion esl rendue avec une naïveté charmante; point de convention, point de parti pris dans ces petits sujets; l'artiste qui les a exécutés sentait ce (pi'il trarail, 1 exposait simplement, sans efforts et sans recherche; aussi arrive-l-il toujours à plaire et à intéresser. Si, au lieu de sujets rappelant un fait, indiquant une action, le graveur veut composer des onienieutS) les niéuies qualités de simplicité élégante apparaissent bien mieux encore : des enroulements de feuillages, laissant accès à des êtres plus ou moins fanlasli(]ucs de formes ou de mnuvemcnls, en font tous les frais ; et dans celle partie de la décoration du livre Tartiste français fait peut-être preuve d'un goût meilleur que les ornemanistes des autres pays. Subissant Tinspiralion directe des miniaturistes iies xnf et kiY"" siècles, il déploie autant d'élégance et un charme égal ; ce ne sont plus, comme ses prédécesseurs, les miniaturistes, des feuillages réels qu'il tourne de mille façons, ce sont des branches imaginaires qu*il enroule et qu'il développe selon sa fantaisie, et il sait en tirer un parti que la nature, sans le secours de l'art, ne saurait alleindre.

Bans les grandes planches des Heures publiées par Simon Yostre, la gravure est beaucoup plus avancée

âO HISTOIRE DE LA GRAVURE

que dans los gravures sur bois qui précèdent : l'art du graveur sur bois fait déjà de grands progrès, et Simon Toslre peut être regâurdé oomme ayant le premier publié des gravures où la. silhouette n'est plus seule tracée. Jusque-là, avons-nous dit, un simple trait in* diquait la forme du corps, des draperies et des meubles ; dans les Heures de Simon Yostre, une taille croisée a remplacé ce conlour sommaire; on sent un art qui progresse et qui, à force d'étude, arrivera au point élevé où le milieu et la fin du xvi' siècle l'ont amené. Nous pourrions, à propos des livres d'Heures de Simon Yostre, nous occuper de la Danne des Morts^ qui encadre T Office des morts, mais il ne nous est pas permis de nous livrer ici à un examen approfondi de cette épopée symbolique, si intéressante à tant de points de.vue; nous sortirions du sujet que nous avons entrepris de traiter.

Dans les estampes de Simon Yostre, Finfluence étrangère n'est pas encore tout à fait absente, mais elle commence déjà à être moins visible ; Tinfluenee italienne se découvre dans quelques ornements épars çà et là qui rappellent Mantègne et ses disciplesj le Tudesque Martin Schongauer pourrait bien réclamer aus» quelques contours brisés et quelques plis à angles aigus, mais la plus vraie origine de ces dessins doit être cherchée dans les Heures manuscrites que celles-ci venaient remplacer; c'est avec ces ouvrages seulement que Ton trouvera une analogie réelle.

Simon Yostre publia des Pcid'heures à l'tuaige de

plusieurs villes : P({ris, Toul, Charlres, Reims et ChâloDS eurent leur livre spécial. S'ils diffèrent par le titre et quelquefois par le texte, si quelques oraisons sont remplacées on modifiées, les mêmes bois, à bien peu d'exceptions près, ont été employés partout ; c'est toujours la même mort qui enlève le marchand ou Tusurier, le riche ou le pauvre, le noble ou le vilain, et ce sont toujours aussi les mêmes païaholes et les mêmes enseignements; tous les personnages sont habillés à la mode de la fin du siècle ou du commencement (lu xvi", et l'archéologue trouvera dans l'étude de ces précieuses vignettes plus d'un utile document pour reconstituer Thistoire du costume et de l'ameublement en France.

Simon Vostre ne fut pas le seul à exécuter ces sortes de livres d'Heures, et, {»arce qu'il fut le plus habile, il serait injuste de ne pas s'occuper de ses contemporains et de ses successeurs, bien diurnes aussi d'être étudiés au double point de vue de notre art primitif et de notre histoire nationale.

Philippe Pigouchet s'associa quelquefois, s'il faut en croire l'examen de ses livres, à Simon Vostre; nous avons trouvé en effet les planches publiées par ce dernier dans un livre d'Heures à Vntaiqe de Rome, édite en 1 488 ; ces planches étaient dans leur fraîcheur primitive et les épreuves que nous avons vues étaient tellement puresi qu'elles semblaient tirées sur le bois tout nouyellement taillé.

Les estampes que l'on voit dans les Heures de Thiel-

man Kerver sont copiées des gravures publiées par Simon Yostre; à la place d'une naïveté sincère on trouve une gêne inhérente h la copie ; forcé de reproduire cxaclement un' dessin, l'arliste ne peut plus donner libre carrière à son talent; il devient lourd et timide alors que le graveur qu*il copie est libre et presque audacieux-, toutes les formes sont alourdies, pesantes, et les physionomies n*ont plus cette simplicité qui sied si bien à un art naissant. Dans les Hure ink» meralc Virijinh MarvcC ^enindum mum romanum cum plnrilniH orationihua tnm in gallico quam in lor iino^ 1497, les grandes vignettes que Ton trouve dans les Heures publiées par Simon Vostre ont disparu ; elles ont été réduites, et, quoique elles a ion ( encore été gravées avec soin, elles ont perdu cependant leur caractère naïf. La Dame des Motis de Simon Vostre n*cst pas repnxluile par Kerver, el rinfériorih' des Heures de celui-ci est plus évidente encore dans les ornements que partout ailleurs ; les artistes employés par Kerver ne savaient pas manier l'échoppo avec l'habileté des dessinateurs attachés à l'imprimerie de SiHion Vostre ; ils sont d'ailleurs, eux aussi, continuellement retenus par un original dont ils ne sauraient s'affranchir.

Paiiui les livres d'Heures publiés par Gilles Hardouin qui soient venus à notre connaissance, le plus heureusement exécuté est celui qui porte ce titre: A fa loitamje de Dieu et de la îrh-saivie et (florieim Vierge Marie et à l'édtlimtion de tous bons catlioliques ont esté commencées ces présentes Hcnres à Vu-

saige de Borne tout au long 9an$ rien requérir, avec

un(/ commun, aniiennes, su IfrcKjcs cl oraisons de plusieurs saincls et sainctes selon ledid usaiye; plusieurs% autresy comme on verra en la tablCf imprimé» à Parti par Gillel HarJouyn, libraire, denmirant au bout du poiU Nostre-Dame, devant Sainl- Denis de la Chair à f enseigne de la Ro$e. Si oe volume nous paraît d'une exécution soignée, nous devons cependant ne pas tout atlinirer sans iV'serve : los artistes allemands bien plutôt que les miniaturistes français, semblent nvoir inspiré le dessiuateur ; le goût gothique domine trop dans ces compositions ; le graveur ne semble pas d'ailleurs assez familier avec l esprit français, qui rend élégant tout ce qu'il touche. Dans les petites vignettes gravées en manière criblée, (]ui servent de tètes de lettres, il est facile de remarquer rinilnence étrangère ; ce Saint Christophe que les artistes primitifs de tous les pays se sont plu à représenter sous les formes les plus diverses n'a [dus ici ni la même naïveté ni la même justesse de mouvement; b; divin fardeau qu'il porte semble mal assis sur ses épaules, et la pose du saint est forcée et mafique absolument de naturel. Dans la Mort de la Vieryt ., une des plus imj)orlanles estampes de ce livre d Heures, Gilles llardouin ou plutôt les artistes employés par Gilles Hardouin ont trop surchargé la composition, et ils lui ont ôté ainsi la solennité qu'elle devait avoir; la Vierge morte, couchée dans un lit de parade, est entourée de trop de monde, et surtout oe monde n*est pas sufGsamment

bien groapë : les têtes sont rangées sur une même

ligne, et chaque physionomie n'a pas une expression d'adoration suffisamment distincte; l'artiste a, par ce manque de sobriété, été à eette composition une grande partie de Tîntérét qu'elle devait présenter. On pourrait faire à l'exécution même de ces planches un reproche analogue : différent en cela de ses contemporains, Fartiste surcharge trop sa gravure; il n'est pas., suffisamment économe de tailles, et il alourdit ainsi le dessin sans profit pour l'estampe; son travail, inquiet et timide, semble indiquer d'ailleurs que les procédés matériels de k gravure ne lui sont guère familiers.

Les livres d'Heures de Guillaume Eustache, de Guillaume Godart et de François Begnault doivent encore être inscrits à la suite des ouvrages que nous venons de mentionner ; chaque page est généralement entourée d'ornements ou de petites compositions à l'imitation des Heures de Simon Yostre, le maître, sans contredit, en ce genre. Il nous paraît difficile de donner une idée exacte du caractère particulier de ces livres, et nous pensons ne pouvoir mieux les taire connaître qu*en disant qu'imitateurs de la manière de Simon Vostre, G. Ëustache, G. Godart et Fr. Regnault, tentent de perfectionner le genre adopté par ce dernier; mais, loin d'améliorer la manière de leur prédécesseur, ces imprimeurs-artistes mettent simplement dans leurs petits bois plus de recherche^ et ils diminuent ainsi la naïveté, principal mérite de. ces estampes primitives.

EN frange: is

Les imprimeurs que nous venons de citer s'attachèrent non-seulement à ia gravure des livres d'Heures, mais ils ornèrent encore un certain nombre d'autres oumges, et nous avons vu, publié par Fr. Regnault, un curieux volume intitule : Le (Jraiid voyage de ihentialem diuisé en deux parti» ^ imprimé à Fam, par Frmeoii RegnmUt, lihraire , demourofU à la (kanl'rue Saint-Jacquen^à l'ymaigede Saiml Claude j i5i7. Les estampes que Ton trouve dans ce livre sont an simple trait et pins grossièrement ei^utées que celles des livres d'Heures; elles présentent cependant une certaine naïveté qui nous permet de les regarder comme antérieures à cette date de i5i 7.

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