LES GRAVEURS DE CRAYONS
En faisant immédiatement suivre les graveurs de
crayons de l'école de FonUinebleau, nous avons nos raisons. L'influence des artistes venus en France au zvi* siècle avait été telle, i|u'elle avait absorbé une grande partie du talent des peintres français ; et, si rart italien avait jusque-là particulièrement guidé nos maîtres, l*art flamand n'avait pas non plus passé tout à fait inaperçu, car Léonard Tiry avait eu une influence réelle qu'il serait injuste de lui contester. Les crayons du xvt* siècle se rattachent à Técole de Fontainebleau par leurs rapports immédiats et évidents avec l'art flamand du xv*' el du xvi" siècle; ce sont, à n'en pas douter, les œuvres des frères Van Ëyck, d'Hemling et de ses contemporains, qui servirent de modèles aux Cloueti aux Dumonstier et aux Quesnel.
HISTOIRE D£ LA GRAVURE EiN FRAKCË. 109
Le type de Diane de Poitiers est perdu, il est vrai, et ne se retrouve plus désormais ; mais il est remplacé par celui des femmes de la cour de Henri III et de Charles IX, et, si la physionomie est moins pure, moins élégante et moins élancée, elle est rendue avec la même exactitude, la même finesse et le même esprit.
Ce qui distingue particulièrement les crayons du xn* siècle français, ce qui leur donne à nos yeux une valeur incontestable, c'est une naïveté intelligente et .expressive, unie à une exquise simplicité d'exécution. Avec les moyens les plus sobres, la physionomie du modèle est indiquée; et, au lieu de cette exagération qui avait eu jusque-là presque force de loi, on vit se former une manière qui donna à l'art français un caractère nouveau et bien défini . Le personnage est représenté m naturel et sans fard : c'est le seigneur que Ton rencontrait; c'est l'ami que l'on abordait; c'est la dame avec sa repartie vive et mordante, avec un sarcasme ou âvcc une parole bienveillante sur les lèvres. De quelle utilité alors ne sont pas ces précieux portraits pour les historiens du xvi* siècle 1 Sans leur secours, ceux-ci n'auraient pu lire dans les yeux de leurs héros, ni leurs vertus, ni leurs défauts; sans eux, et surtout sans la gravure, qui les a popularisés, ils n'auraient jamais connu la spirituelle ligure de Gabrielle d'Es- Irées ou les traits nobles et sévères du Connétable de Montmorency.
Jean Uabel est le premier graveur de crayons que
nous devions citer. Il était originaire de Beauvaîs, et, avant d'être graveur, il avait été peintre et dessina* teur. Son talent réside bi^ plutôt dans le portrait que dans les compositions; en effet, les vignettes que Ton connaît de lui sont assez confuses et oilrent peu d'intérêt. 11 n'en est pas ainsi de ses portraits : si Jean Rabel ne manie pas le burin avec habileté, et si ses gravures dénotent une grande inexpérience, on remarque toujours dans les portraits de cet artiste une entente véritable de la physionomie, qui rachète largement l'indécision du burin. Dessinateur scrupuleux, . curieux de la forme, Jean Rabei atteint toujours le biit>anquel il vise ; il sait que, dans le portrait, c'est l'aspect général de la ligure qu'il faut rendre, aussi estvce vers cette exactitude intelligente que tendent tous ses efforts, et le succès couronne presque toujours son enlrej)rise. On trouvera sur les physionomies deRemi BeileaUf d'Anlotne Muret^ de Micolas de Montreux^ de JHbrae, du président de Thon ou du Chancelier de lliospilal, un caractère qui est propre à chacun de. ces hommes, et qui ne convient qu'à eux seuls. Le procédé que Rabd emploie pour sa gravure n'est pas d'ailleurs dénué de toute élégance; s'il est matériellement inexpérimenté, il est cependant savant, et,' guidé par une main qui connaît à fond les secrets du dessin, il n'est jamais maladroit; le burin peut être timide, jamais il n'est dénué de charme, et, dans les vignettes même, qui dénotent la gêne et l'inezpérioDce, on reconnaît toujours que le graveur est
EN FRANCE. Ml
en inème Icmps, et burloui, un peintre de talent.
Nous attribuerions Tolontiers, non-seulement pour la gravure, mais encore pour le dessin, à Jean Rabel un i>etit poitrail où l'esprit le dispute au savoir; l'autear du Priniemp$ d^kiver^ le poète Jacques Yver, a été gravé à la fin du xvi* siècle avec une pointe si fine, si délicate et si spirituelle, que nous pensons ne pouvoir mieux attribuer cette planche qu'à Tél^nt dessinateur Jean Rabel ; nous reconnaissons à cette estampe la grâce de cet artiste unie à une souplesse au moins égale dans Texécution.
Après Jean Rabel, que nous devions placer le premier, non-seulement parce qu'il est ie plus habile, mais encore parce qu'il est le plus ancien, — peut-être même le premier qui se soit appliqué à rendre en gravure toute la linesse des dessins, — nous devons citer deux autres graveurs, qui, par le nombre dé leurs œuvres et par le mérite qu'elles dénotent, occupent une place importante dans l'histoire de la gravure en France. Thomas de Leu, que nous croyons Flamand d'origine, tant par la forme de son nom (il signe ses premières pièces de Leeuw) que par sa façon de procéder, était éditeur aussi bien que gmeur, et l'on trouve son excudii sur quelques pièces signées en même temps du monogramme de Léonard Gaultier. Si l'on examine avec soin l'œuvre de Th. de Leu, on s'apercevra que cet artiste grava d'après des peintres, à peu d'exceptions près, dont les œuvres sont bien rares aujourd'hui : il suffira de citer les noms d'isaïe Fournier, de James
Blaméi de Jacob Bunel, de Darlay, de Qaesnel, de Daniel et de Pierre Dumonslier. Curieux avant tout de l'exactitude, Th. de Leu copie sou modèle avec une rigoureuse précision; mais, ayant à sa disposition une habileté peu commune, il sail clunner en même temps au personnage qu'il représente la physionomie qui lui convient en propre, et, lorsqu'il nous transmet Teffigie de Ururi 71', de Marie StuafiomWiidoi tic Caron^ son beau-père, il assigne à chacun une expression juste et un caractère propre. Henri IV est représenté avec sa bonhomie quelquefois un peu narquoise, mais simulée \ les traits de Marie Stuarl révèlent bien un grand et noble cœur; Antoine Garon n'annonce dans son portrait ni une imagination bien féconde ni une intelligence exceptionnelle ^ Il existe encore aujourd'hui un assez grand nombre de dessins que Thomas de Leu multiplia pour qu'il soit possible de vérifier Texactilude des portraits gravés par cet artiste. Pour ceux qui ont cherché à se rendre compte du mérite du graveur, ils se sont tous accordés à regarder Thomas de Leu comme un des plus habiles à reproduire l'image fidèle de son modèle.
L'œuvre de Th. de \j&a est très-considérable et ne renferme pas uniquement des portraits; on connaît encore de lui un assez grand nombre de vignettes,
* L«' CI avon qui a servi à Thomas tlo L( u pour graver celle planclio existe encore au Cabinet des estampes de Paris. .M. ISiel, du reste, l'a fait reproduire en fac-similé par A. Riffuut, dans son imporbut ouvrage des Portraits des personnages français les plus Uhstres du Vf sUele.
EN FRANCE. 113 quelques-unes d'après Antoine Garon, des pièces sur l'art militaire dont rinvention est de Jacques Perret, genlilliomme savoisicn, et des pièces historiques; parmi ces dernières on remarque par lieu lièrement une estampe d'après François Quesnel représentant \e Sacre de Louis XI II. Ici la vérité historique ajoute un grand intérêt à lexécution matérielle de la plandie, et, si la gravure est un peu sèche et dénuée d*élégance, on doit en accuser plutôt le dessinateur . que le graveur, car Tiiomas de Leu est le miroir fidèle du peintre qu'il traduit et ne se permet jamais de faire le moindre changement au dessin qu'il a sous les yeux.
De même que Thomas de Leu, Léonard Gaultier ne
s'attache pas uniquement h la gravure des portraits ; Tœuvre de cet artiste contient au moins un nombre égal de pièces historiques et de vignettes; celles-d, composées avec une certaine élégance, exécutées avec finesse, manquent cependant de vie et de mouvement;* le burin, par la difficulté de son emploi, ne se prête pas comme l'eau-forte aux mille exigences de la vignette; il entrave et refroidit l'exécution; malgré Thabileté de Tartiste qui en fait usage, il arrête la verve sans avantage pour le dessin. Les gravures historiques exécutées par Léonard Gaultier offrent un véritable intérêt : la Procmion de la Ligue^ le Sacre de Marie de Médicis et le Baptême de Louis XI U sont autant de documents précieux pour notre histoire
nationale^ d'autant plus qne l'artiste, secouru par une
m HISTOIRE DE LA GRAVURE
main habile, a rendu avec rexaciitude du témoin oculaire ces événements publics dont la vérité fait toutb la
valeur. Dans ses portraits, Léonard Gaultier sait donner à chacun de ses personnages un caractère bien personnel, et il se rapproche en cela de Thomas de Leu, dont nous signalions plus haut le talent particulier à rendre resprit de son modèle. Que Léonard Gaultier nous mette sous les yeux Firnage de Jeanne d^Àlbret, de Roumi d, deMarie doMédiciSy d'Henri III à cheval, de Serralier ou de Henri IV tenant le mpire de milice^ on note une expression particulière dans le regard et un cachet de vie personnel sur chaque physionomie. Aussi habile que Thomas de Leu à comprendre un portrait, .Léonard Gaultier diffère quelque pèu de son émule par le procédé : l'un emploie un burin iin et poli, l'autre, au contraire, taille le cuivre plus largemen t , plus fadlement aussi. Se soucian i peu de Texcessive propreté de sa planche, Léonard Gaultier sacrifie aux exigences pittoresques plus que Thomas de Leu, mais il sait cependant s'arrêter à temps; d'ailleurs, fidèle observateur du crayon qu'il traduit, il joint à la science du dessin une interprétation habile, mais vraie
• On no sait trop si c'est à Th. de Leu ou à Léonard Gaultier qu'il faut atlriliuer une série de cent quarante-<iu;ilre i)ortrails inij)riniés sur une inéiue feuille, et donnant Tiinage de personnages célèbres dont les tnils lenieat restés inconnus pour la plupart sans cette estampe. Gravée d*un burin savant et nerreux, cette plandie nom semble, par le goût, appartenir plutôt ï L. GauUîer qu'à Th. de Leu; nous crojons, en effet» diseeraer dans celte série, connue sous le nom de ChrondonU
E> FHAMCE. 115
Qoel est donc le rimeur qui, au bas de chacun des
portraits de Thomas do. i.cu ou do Léonard Gaultier, cbanle les verlus ou les exploits du personnage représenté? C'est une question que nous aurons bien sou» venta nous faire quand nous avancerons dans lliisloire de la gravure française, ici nous avons découvert audessous de ces vers un seul nom, et ce nomv|est celui de François de Belleforest ; devons-nous conclure de là que le poète commingeois soit Tauteur de tous les vers qui accompagnent ces portraits? Nous ne le croyons pas, aussi laissons-nous à quelque fureteur le soin de nous révéler le nom de ces nombreux vei^siûcateurs qui auraient chanté sur le même ton, pour peu qu'on le désirât, le vainqueur et le vaincu, le lâche indompté ou le brave des braves.
Jean Briot grava peu, mais Taspect de quelques-unes de ses planches a un caractère assez particulier de naïveté et de simple élégance pour qu il doive trouver place parmi les graveurs de crayons. Le travail de cet artiste n*est ni agréable, ni séduisant, mais il a un cachet de vérité qui compense bien Thabiletc de l'outil. Les porti;aits du poète «/• B* Marini (1621), du pape Urbain VIH^ de l'évêque de Poitiers iMroehepozay^ et de i)/. Picard^ attestent par leur façon à part uu talent «ncëre que Ton doit estimer d'autant plus, qu'il est
colléey la largeur d'exécution de Léon. Gaultier, unie à la science de son dessin. Les iiorlmits de François Clonol, d'Ant. Caron, de Germain Pilon, et du graveur Aubin Olivier, Icrnuncut cette planche, dont les exemplaires intacts sont d'une insigne rareté.
116 lUSTÛiUJ:; DE LA GRAVURE
tout à fait dans le caractère des dessinateurs de
l'époque ; chaque,pliysioiioniie est tracée avec vérité et sans affectation, diaque regard est naturel et tel qu'il devait être. Le portraict de très-haïUty trh-fuisiant^ * très-excelleni prince Henry-le'ijr and ^ fut publié à Paris^ chez Nicola$ de Mathomère^ rue de Montorgueilj à la Com^ de Dain^ 1610. Le roi est couché sur un lit (le parade, au milieu d'une vaste chapelle ardente; deui autels couverts de cierges allumés si^ voient aux côtés du cercuéil ; la chambre est entiéreuient tendue de noir et l'aspect de la scène ne manque pas d'une imposante tristesse. Jean Briot a gravé cette planche d*après François Quesnel, et il ' a su lui duuuer, au moyen de certains petits détails caractéristiques, un cachet de vérité incontestable qui contribue à la faire estimer davantage. Jean Briot grave d'une façon un peu mescpjine, mais toujours fidèle; ses contours sont roides, ses plis un peu aigus. Le procédé qu'il emploie a plus d'un rapport avec la manière adoptée par Jean Picart et Jaspar Isac.
Jean Picart observe scrupulei^sement son modèle dans les différentes compositions qu*il traite; sujets d'histoire, vignettes de piété on portraits. Graveur exact plutôt que dessin;^toc savant, il accorde un peu trop peut-être au travaif^ matériel de sa planche, qu'il surcharge de tailles inutiles; le modelé est quelquefois un peu sacrifié, et les contours sont trop brusquement brisés. Dans les tombeaux de la famille de Montmorency, dans quelques statues antiques qu'il
Ëi\ FRANCE. il7 multiplia, comme dans ses portraits, Jean Picarl apporte le même soin à rendre le caractère de Tobjet qu'il a sous les yeux, mais en revanche il emploie la même uniformité de tailles. Jean Picart ne permet jamais à son burin un élan pittoresque, il le mène toujours avec la même froideur, alors même que le sujet ou le portrait comporterait une certaine fougue. Jacques d'Auzolcs^ sieur de la PeyrCy Baron^ ou la Mareschalle de Schomberg, sont représentés dans une atr titude vraie et naturelle; la pbysionomie de ces personnages est bien annoncée, mais le travail monotone de la planche détruit une partie de la valeur qu'elle devrait avoir.
Les estampes de Jaspar Isac ont une analogie frappante avec celles de Jean Picart. Lorsque Jaspar Isae nous fait voir l'image de CharloUe-Catlierinc de la ïrèmouiUe^ de llenri de Bourbon,^ évtujue de Metz, de Lmeau^ de Christophe^ prince de Portugal, ou de quelques autres personnages de son temps, si la physionomie est sagement indiquée et caractérisée d'une façon convenable, le travail du graveur est encore trop àccusé. Le dessin a été soigné d'une façon toute particulière dans le portrait du duc deMontmorenq/, .que Jaspar Isac] semble avoir gravé un jour où il était mieux inspiré que d'habitude; la téte du personnage est heureusement étudiée et comprise, le nez, les yeux et la bouche sont dessinés avec précision, et le caractère général de la physionomie est rendu avec conscience. Jaspar isac grava également un assez grand
118 UiSTOiRË D£ LA GRAVURE
Dombre de pièces fiicétieuses; quelques-unes sont même assez libres. Le graveur employa alors indistiactementla pointe ou le burin; mais ces estampes, qui représentent généralement des sujets Yulgaires, ne méritent, ni par leur exécution, ni par leur dessin, de fixer rattention. C'est un Ivrogne^ un Joueur de violon^ le Duel à /'andouille, le Cadet et la f/iniole, Nms tommes ieptj et autres plaisanteries grivoises, iesquclles, si elles eurent à leur apparition un certain succès, n'ont plus conservé aujourd'hui aucun autre intérêt que celui de la rareté; le dessin de ces facéties est dû, croyons-nous, à isac lui-même, et il est aussi brutal que les sujets qu'il représente.
Jacques de Fornazeris grava d'un burin plus moelleux, mais aussi moins savant que celui de Thomas de Leu et de Léonard Gaultier, les portraits de Claude LebruHj de Henri I]\ de Marie de Médici%^ d'après quel- • qucs dessinateurs inconnus, et le portrait de SuU'^ d'après Âmbroise Dubois. Chez cet artiste, comme chez les autres graveurs qui s'attachent à la reproduction des crayons, on remarque une grande rigueur d'imitation jointe à une connaissance approfondie du dessin. Nous pensons ({ue c'est avec raison que l'on attribue à J. de Fornazeris le portrait de HenrilV ijtlàcé au milieu d'un riche portique orné die figures, et au bas duquel on lit: Imie Fouriiier inuen. — Thomas de Leu $culpsit 1596. Le graveur des portraits que nous venons d'étudier nous paraît parfaitement capable de dessiner lui-même une figure avec talent, et nous
EN FRAKCË. il9
nous rangeons volontiers à Topioion de ceux qui Toient dans Jacques de Fornazeris non-seuiemenl un graveur habile, mais encore un savant dessinateur.
Nous n'en pourrions dire autant de tous Jes autres graveurs de crayons : Jacques Grantliommc uous semble, en effet, donner plus de soin à l'e&écution matérielle de sa gravure qu*au^ dessin lui-môme; originaire de la Flandre, cet artiste emprunte à son pays natal non-seulement son goût, .mais encore sa iaçon de graver. Le portrait de FrêdérielV^ comte palatin du Rhin, duc de Bavière, et celui de Henri Stnetius^ exécutés alors qu'il était encore jeune, révèlent son origine étrangère et une éducation particulière qui n'a aucun rapport avec les procédés employés par les Français. Jacques Granthomme ne prend rang, à vrai dire^ dans Fécolé nationale, (jue lorsqu'il abandonne son maniement d'outil primitif; il devient alors plus souple et plus libre, et mérite de vrais éloges pour le portrait du Prince de Parme ou pour celui du Duc (ie Lon aine, Quittant cette propreté d'outil qui entrave toute verve et toute inspiration, ne se préoccupant plus de la netteté de son trait, il peut consacrer à l'étude du dessin plus de temps, et rendre ainsi avec plus d'exactitude ses modèles.
Charles Maïlery, que nous avons déjà compris parmi les graveurs sur métal du xvi'^ siècle, grava un certain nombre de portraits qui lui assignent une place parmi les graveurs de crayons. Comme Jacques Granthomme, il est, à n en pas douter, Flamand d'origine.
m . HISTOIRE DE Lâ GRAVURE
Paul de la Houve édite son portrait à' FA '^zahelh-Claire' Eu(jenw Autriche, comime de Flmidrea et duchesse de Brabanl; d'ailleurs, sans cette preuve évidente, à la gravure serrée, modelée jusqu'à l'excès, de ses premières planches, on reconnaît que le graveur a plu (ôl tenté d'imiter Wierix et l'école de ce graveur qu'il n'a cherché à se laisser uniquement guider par le dessin qu'il avait sous les yeux, tlomme les autres artistes (jui s'attachent à reproduire les crayons, sitôt que Charles Mallery met le pied sur le sol françîiis, il comprend qu'il n'a d'autre voie de salut que dans l'imilation simple et naïve de ses modèles, et alors sa gravure prend un charme qui lui était inconnu jusqu'alors. Dans le portrait après le naturel de Mumeiyaeur le Dauphin^ aagé de 7 mm en avril 1602, dédié au Boy^ que Granthomme exécuta d'après Quesnel, dans la figure du gazelticr Allard^ d'après D. Dumonstier, ou dans l'image du poète Gamier, d'après J. Kabel, on retrouve non-seulement la physionomie tout ^tière du personnage représenté, mais encore toute la naïve . interprétation du portraitiste. On en pourrait dire aur tant du portrait de Gérard de Maynard, qui semble gravé par le dessinateur lui-même, tant l'expression en est vraie, et tant l'aspect en est naturel en même temps que séduisant.
On lit au bas de certaines pièces, entre autres audessous de Trais enfanU complètement nus, les mots Jenel inveiUor; la gravure de ces estampes ressemble assez au travail de P. Perret, et peut, ce nous semble,
E^i FRANCK. ISi lui être attribuée. Si Ton admet avec quohjucs écrivains que ce Jenet, qui signe ici comme inventeur, n'est autre que Fr. Clouet, dit Janet, on doit regarder ces planches comme dignes d*un véritable intérêt; si, au contraire, et nous nous urrèlous plus voionliers à cette seconde supposition, on regarde ce Jmet comme un dessinateur inconnu, ces estampes {indenl une grande partie de leur importance. £n eltet, en les examinant avec grand soin, et surtout sans parti pris, on reconnaU la main d*un homme habile et d'un dessinateur (le talent, mais on ne peut y trouver cette précision de style et cette noblesse de sentiment que les portraits du peintre Glouetnous révèlent; nulle part, dans les deux estampes que nous connaissons d'après Jenet, cette science profonde de l'expression, ni cette souplesse de dessin qu'attestent les portraits peints par Clouet, ne se montre ni même se laisse pressentir.
Avant d'arriver aux graveurs français qui tentèrent au x\if siècle de reproduire les crayons, nous devons en finir avec le xvi* siècle, et mentionner encore quelques fidèles successeurs de Rabel, de T. de Leu et de Léonard Gaultier; parmi ceux-ci Alexandre Vallée, Sébastien Youillemont et Jehan Leblond, trouvent naturellement leur place. Al. Vallée grava un petit nombre de pièces rentrant ici dans notre cadre; mais le portrait de Robert Boissard^ qu'il exécuta d'une pointe fine et agréable, mérite cependant d'être indiqué. Les portraits de de Tliou^ d'après Demonstier,
et de Jem Lehlane (Aetat. 62), diaprés 6. Pantau, placent Séb. Vouillemont au nombre des graveurs habiles à rendre la physionomie du personnage et à en indiquer clairement le caractère. Qnant à Jehan Leblond, il semble s'être altaché volontiers à la reproduction des portraits des femmes illustres du règne de louis XIII, et il nous apprend, dans une dédicace à madame de Chevreuse, que c'est d'après un crayon quil a gravé cette image; la taille qu*il emploie est large et en même temps fidèle; ses portraits ont un caractère de vérité et de ressemblance qu'un dessinateur habile peut seul donner, et qu*un'sayant graveur peut seul aussi consenrer.
En même temps que P. ûaret appartient au xv!*" siècle par la naissance, il peut être regardé comme le premier graveur de crayons au xvii* ; son travail n'a plus rien de primitif ni rien qui trahisse Tiniluence de l'art étranger. Guidé par le goût de Simon Touet, P. Daret grave d*après ce peintre un grand nombre de compositions qui nous occuperont [)ius loin; dans ses portraits, il transporte un peu cette insouciance systématique pour la couleur, et s*il ne sait pas donner assez de relief aux personnages qu'il représente, il transmet au moins très-fidèlement leur physionomie et leur caractère propre. Le portrait de Vabhé de Saint-Cirm^ exécuté d 'après D. Dumonstier, est peut-être le plus vrai et le plus expressif de ToBuvre de P. Darei; le trait du burin est, il est vrai, monotone, mais Tœil est si vif et indique si bien cette vie que donne T.esprit, la bouche
£M FRàNCË. 123
est d'une Tarifé si intelligente, que le procMé s'oublie
toul de suit(! lorsque l'on songe aux qualités réelles de ce porlrait.
Claude Mellan introduisit en France une manière de graver singulière qui ne fut pas suivie après lui; l'emploi d'une seule taille donne à ses portraits une monotonie bizarre et désagréable ; il- exécuta même en ce genre un tour do force auquel l'art n'a qu'une faible pari : la tête du Christ, gravée avec un seul trait qui commence au milieu du nez et «qui se termine aux angles tic la planche, passa longtemps pour son chef-d'œuvre, tandis que c'est uniquement un enfantillage impardonnable chez un artiste qui peut, lorsqu'il le veut, manier le burin avec habilelr : dans un grand nombre de ses portraits, en effet, à part cette monotonie de tailles parallèles qui nuit à l'ensemble, on remarque une véritable science de dessin et une étude sérieuse de la physionomie bumaine. A ses débuts, fidèle observateur du travail de ses devanciers, Qaude Mellan est un peu dur et serré dans sa manière; mais, lorsqu'il peut s'affranchir de la routine générale et donner à son talent un libre essor, il grave les portraits de Peiresc et de bien d'autres personnages de son temps avec la liberté que donne un savoir profond et une grande facilité. Si Claude Mellan n'avait pas autant abusé de ce travail, fastidieux à la longue, et s'il avait admis plus souvent dans ses portraits la contre-taille, il eût très-probablement occupé une des premières places parmi les graveurs de crayons. Tel
124 IllSTOlUK Dli I.A (IRAVURE
qu'il est, et tel que ses plus belles planches le font connaître, il mérite dans Thistoire de l'art un rang honorable; ne serait-ce que comme miroir de son temps et que comme historien du siècle qu'il traverse, il serait encore digne d'attention et d'estime. Dessinateur lui-même de la plupart de ses estampes, il montre une entente de la physionomie peu commune, et par les dessins de lui que l'on voit au Musée du Louvre, on doit, sous peine d'être taxé d'injustice, le regarder comme un descendant direct de l'école à la tête de laquelle se trouvaient les Glouet, les Dumonslier et les Quesnel. Nous lui reconnaissons autant de verve, plus de facilité; et si son dessin est déjà moins pur et d*une simplicité moins exquise, on doit en allribucr la cause, croyons-nous, au grand siècle de la Renaissance qui s*en va, entraînant avec lui son éloquente naïveté.
Michel Lasne a peut-être un travail plus régulier que son contemporain Claude Mellan, mais ce travail est aussi moins agréable et plus rude. Michel Lasne emprunte plus souvent ses modèles à autrui, et, ne se fiant pas en sa propre habileté, il a recours aux dessinateurs de profession. Le genre de gravure dont use Michel Lasne consiste dans un croisement de hachures à angles droits» moins brillant, moins fré^ tentieux que celui de Mellan, tendant à rendre d*une manière naïve, mais non pas dénuée d'une énergie simple et correcte, le caractère et la physionomie de son modèle. La première estampe que nousconnais-
Digitizod by Googl
£.\ FUANCE- 125
«ODS de Michel Lasne est datée de 4617, et elle est
gravée dans un goûl qui pourrait faire croire que le graveur puisa sa manière dans les pays étrangers. Il semble que Francesco Villamena, Corneille Bloemaert et les Sadeler aient été ses premiers modèles, et qu'il ne soil devenu tel que nous le révèlent ses estampes gravées dans Tâge mûr, que lorsqu'il fut pleinement libéré de cette façon étrangère. Michel Lasne ne commença réellement à avoir un talent à lui que vers 1630; on le retrouve alors avec cette simple élégance et cette vérité naïve qui caractérise tout à fait sa manière dans les portraits de Pierre Seguier^ de Pierre de Marca$tu$^ d après D. Dumonstier; de Strozzi d'nprès Simon Vouet; de lirunycr d'après Ànt. Van Dyck; àeSancliez et de Nicolas Renouard^ peut-être d'après son propre dessin. Â la fin de sa vie comme à ses débuts, Michel Lasne semb^p vouloir emprunter encore à autrui sa manière et ses procédés; cette fois il s'adresse à la France, et c'est vers Claude Mellan qu'il tourne ses regards; mais alors ses tailles sont tellement rares et tellement écartées, qu*elle8 suffisent à peine pour donner une forme sensible aux objets, et l'effet y est tout à fait sacrifié. C'est dans ces quelques pièces dues au burin de Michel Lasne vieilli que l'on voit apparaître au grand jour tous les défauts de Claude Mellan, à un tel point même, que les dernières planches de Michel Lasne peuvent être regardées comme la caricature exacte des estampes de Claude Mellan.
126 lilSTOIilE DE LA GRAVURE
À la suite de Daret, de Claude Mellan et de Michel
Lasne se trouve touto une série de graveurs qui tentent (le perpétuer la manière de leurs devaociers : Picquet, Anna Vanfiouckel, Ragot, Raul Roussel, Jolain, 6anière,Th. VanMei len^ Charpignon, et quelques autres que nous ometlons à dessein, cherchent à copier les œuvres de leurs prédécesseurs. Graveurs médiocres et dessinateurs peu expérimentés, ils gardent cependant encore assez la tradition de leurs maîtres pour donner aux portraits qu'ils multiplient d'après un bon dessin un caractère assez tranché et une certaine allure de simplicité; mais si, par malheur, ils ont devant les yeux un modèle médiocre, ils ne savent alors en tirer aucun parti, et ils exécutent une œuvre absolument sans valeur.
LA GRAVURE HISTORIQUE AU XVl' SIÈCLE JOSQU*A LA MORT DE HENRI IV (1610)
Nous nous étendrons peu sur la gravure historique au XVI* siècle; presque tous les artistes que nous venons de passer en revue furent les vrais interprètes de rhistoirc de leur temps, et, sans s'attacher uniquement à retracer les faits qui se produisaient devant eux, ils en donnaient cependant le reflet le plus juste et le plus exact.
La gravure historique, — nous entendons par là la gravure mise au service de l'histoire, retraçant une
E> FIlA.NCi::. 127
bataillé, une victoire, une action quelconque d'un peuple ou d*un souverain, — n'est pas encore bien répandue en France au conimenccinent du xvi' siècle; il faut arriver au règne de Charles IX pour trouver une véritable série de gravures historiques composées en face des cvi'mements eux-mêmes. Pendant le règne de François l'\ à part quelques Entréety on ne trouve qu'une seule estampe du genre qui nous occupe : c'est une chasse au cerf dans la forêt de Fontainebleau, signée d'un double L ei publiée par J. Gock. Encore cette estampe est-elle l'œuvre d'un artiste étranger fort peu préoccupé du style français. Flamand, à n'en pas douter, ce graveur est venu à Fontainebleau, entraîné parle mouvement de Renaissance qui s\ opérait, mais il a encoie peu profilé des progrès de l'art. Les personnagesqui animentla composition sont trapus et lourds; la gravure, exécutée d'une eau-forte maigre et pénible, n'offre rien de la liberté un peu exagérée des maîtres de Técole; et, si l'on ne reconnaissait les ces* tûmes de la cour du roi François P, on serait fort tenté de rendre à l'école flamande cette estampe dépaysée parmi les noires.
Sous Henri II, François II, Charles IX et Henri lU, deux artistes semblent avoir accaparé le monopolo de la gravure historique. Perrissin et ïortorel publièrent en 1570 une série de planches qui retracent les prin* cipaux événements arrivés en France de 1 550 à 1570. Quoique datées uniformément de 1570, ces estampes ont dû être composées par des témoins des événements
m HISTOIRE DE LA GRAVURE
eux-mêmes : elles donnent une trop juste idée du Townoi oà Henri II fut blmé (R. D. , 5) , du Mamure
faii àCahors (R.I)., 0), ot dos différentes exécutions arrivées sous le règne de Charles iX, pour ne pas avoir été inspirées par l'impression du moment et composées le lendemain de i'nction. Nous devons mentionner ici, vu son importance pour T histoire de la gravure française, la grande quantité d'éditions de cette suite d'estampes, composée selon les uns de quarante planches, selon les autres de quarante et une. M. Robert Duménil, dont le travail sur les peintres-graveurs français fait avec raison autorité, attribue à Perrissin et à Torlorel les gravures exécutées à i'eau-forte, et regarde comme des copies les estampes gravées sur bois, ainsi que celles où le burin entre pour quelque chose. Nous ne sommes pas en tout point du même avis que le savant iconograjthe, et nous proposons une auli'e ex|)licalion : ces estampes, toutes absolument semblables quant à la composition, mais que Ton trouve tantôt gravées sur bois, tantôt exécutées d'une eau-foiie franche, tantôt au contraire lourdenic-rit retouchées au l)urin, quelquefois accompagnées d'un texte allemand, le plus souvent entourées d'un texte français modifié sur certaines épreuves, ces estampes, disons-nous, seraient l'œuvre de deux dessinateurs, Perrissin et Tortorel, maistle plusieurs graveurs dont les noms sont, comme tant d'autres, restés inconnus. Ces dessins auraient eu un tel succès, que de uom^ breuses gravures en auraient été faites immédiatement
£N FRANCE. 129 et auraient été publiées concurremment. Comment expliquer, en effet, si f on admet avec M. liobert Du- *ménil que les estampes à l'eau-forte accompagnées du texte français sont les planches originales, que le Massacre fait à Cahors eu Querci le 19 novembre 1 56 J , gravé à Teau-forte, ne porte que le monogramme de Perrissin, tandis (juc les épreuves de la planche sur bois, outre ce même monogramme, portent aussi tout au long le nom de J. Tortorel? iSous reconnaissons d^ailleurs, dans les différentes épreuves des gravures sur bois que nous avons été à même de voir, unelrop grande liberté de travail pour qu*il nous soit possible d'admettre qu elles soient la copie d'une autre gravure. Exécutées d'après un dessin unique, deux estampes peuvent avoir une liberté égale en sens opposé; copiées Tune d*après l'autre, elles sont nécessairement différentes.
Avec le règne de Henri IV, les estampes historiques commencent à se produire plus fréquemment, cl l'éditeur Jean Leclerc, qui grava peut-être aussi, publie un certain nombre de planches qui resteront comme les monuments les plus précieux de l'histoire de celte' époque. L'Entrée de Henri IV à Paris, ï Allée de ce iouverain à légli$e Notre-Dame^ gravées d'après i^ic. Bollery, oncle de Jacques Blanchard, mais peintre bien peu connu, peut-èlru par Jean Leclerc lui-même, nous donnent l'aspect réel de Paris à cette époque et le costume authentique du soldat et des gens du peuple. Témoin de l'événement, Nicolas lioUery nous
en a conservé une image exacte, à laquelle le graveur s'est scrupuleusement conformé. Pierre Firens, dont nous avons parlé ailleurs, grava, à notre connaissance, une seule planche relative au temps qu'il traverse : il nous montre le Boi guérissant des écruuelle$ les malheureux atteints de cette infirmité; malgré une exécution froide et monotone, celte planche, confirmant un lait connu, il est vrai, mais révélé jusque-là uniquement par l'histoire, mérite Tattention.
Léonard Gaultier, qui pourrait à juste titre être nomme le graveur de Henri iV, composa et grava quelques estampes historiques ; ce sont même, à vrai dire, les planches qui donnent la physionomie la plus vraie et la plus fidèle du règne de ce monarque. Henri IV enlouré de sa famille , le Baptême du Dauphin né à Fontainebleau le i4 septembre 1606, le Sacre de Marie de Médicis devenue veuve en 1 61 0, et quelques autres pièces, ont fourni à Léonard Gaultier Toccasion de mettre son burin an service de l'histoire; et ce graveur, dont nous avons loué la facilité à saisir la physionomie des personnages, savait avec le même talent conserver Taspect d*nn événement.
Nous citerons encore une estampe historique publiée vers 1598 et gravée sur bois par un artiste français : c'est une allégorie sur la paix que Henri IV rendait è la France après les troubles de la Ligue. La France est personnifiée sous les traits d'Andromède, qu'un monstre (la Ligue) est sur le point de dévorer; Persée, sous les traits de Henri lY, vient délivrer la victime
el lui rendre la tranquillité. Celte estampe, gravée par un artiste anonyme, est bien composée ; elle est eiéeutée d^une taille large et dans un goût tout à fait français ; sans avoir la pureté des gravures sur bois de notre Renaissance^ elle en garde cependant quelque diose, et se distingue par une allure franche et dégagée.
Nous deYODS faire' remarquer une lacune assez singulière dans rhistoire de notre gravure : la mort de
Hcnii iV ne trouva pas en France un seul artiste qui voulût en consacrer le souvenir; si, à côté des récits contemporains, on tenait à placer une reproduction gravée de cet évrnement, il faudrait en demander à l'ÂHemagne el à la Flandre un témoignage authentique.
Nous avons terminé Texamen des œuvres écloses eu Fr^nçe au xvi* siècle ; nous allons maintenant aborder une époque où l'art français, dégagé de toute influence étrangère, va dominer les écoles qui ren\iruiiiient. I^e règne de Louis XIII nous montrera la gravure française progressant sans cesse et servant à son tour d'exemple aux pays qui l'avaient suscitée. Elle sera désormais supérieure à Tart italien qui s'éteint, à Tari allemand déchu ; égale au moins à l'art flamand qu'elle inspire, et modèle de Fart anglais qu'elle fait naître.