CHAPITRE V
LES GRAVEURS DE MCOIAS l'Ol'SSlN. — JEAN PESNE, PIERRE DEL IMt, CLAIDINE STELLA, GÉRARD AUDRAN, ETC. LE XVill SIË( LE YOUUST REI'RODI IRE LES ŒUVRES DE POUSSIN. M. BOUCHER DESNOYERS DEVANT ÉUÉZER ET RÉBECCA
Dans rhistoîre de la gravure, l'œuvre du peintre doit toujours occuper une place importante. Quand ce peintre réunit à lui seul les qualités les plus éminentes et résume une école aussi considérable que Técole française, il peut, il doit même, ce nous semble, être l'objet d'une dislinction toute particulière et donner lieu à une étude spéciale.
Nous avons tenu à envisager Poussin isolément, parce que, en le séparant des autres grands artistes français, nous avons pensé faire mieux apprécier le rôle et le mérite du maître qui les domine tous. Lorsqu'on examine l'œuvre des graveurs qui consacrèrent leur talent & interpréter et à multiplier les œuvres de Poussin, on est contraint de sortir quelque peu de sa pallie, pour demander aux artistes étrangers, aux
HISTOIRE DE Ik GRAVURE EN FRANCE. iS5 graveui^ italiens surtout, la façon dont ils comprirent les œuvres de notre grand peintre. £n poussant cette étude jusqu'au commencement de notre siècle, nous
avons Icnlé de grouper le plus grand nombre d'artistes autour de Nicolas Poussin.
11 y a pour le graveur deux manières de se rendre digne de passer à la postérité : la première, en faisant des œuvres originales, et alors il se rapproche beaucoup du peintre ; la seconde, en traduisant avec intelligence et fidélité les œuvres des peintres. Jean Pesne, né vers 1623, mort en 1700, s'attacha à la seconde manière que nous venons d'indiquer, et y réussit avec un talent bien rare. Quelques biographes se plaisent à reprocher à ce peintre-graveur cette allure libre et franclie qui fait sa force, cette louable largeur d'exécution et jusqu'à cette étonnante facilité de pointe. Nous croyons inutile de réfuter cette opinion émise à la légère, et nous renvoyons le lecteur aux œuvres elles-mêmes. C'est, en eiîet, devant les Sept Sacrement» (R. D., 20-26) ou devant le Bavinemeni de Saint Paul (R. D., 12) que l'on aura aisément raison des détracteurs de Jean Pesne. Un travail uniforme, symétrique et monotone, peut-il rendre avec la même justesse ces œuvres admirables qui gaideiit la vive empreinte du génie du maitœ, et dans lesquelles un
15i HISTOIRE BE LA GRAVURE
dessin précis et ûdèle arrête les contours et modèle lés formes?
Si l'on considère attentivement les estampes de Jean Pesne, on retrouve peu à peu le tableau original ; on voit tous les personnages s'animer les uns après* les autres, et cli.KjUf* |)!ivsiononno apparaît pleine rie pensée et de vie. Combien peu de graveurs ont atteint ce résultat, lorsqu'ils ont tenté de reproduire les œuvres de Poussin, et combien peu de peintres aussi ont eu le bonheur de trouver un interprète semblable! Pourquoi donc demander à J. Pesne une netteté de burin et une puissance de pointe qu'il eût été inopportun de rechercher, quand on trouve en lui un talent merveilleux pour comprendre les plus sublimes inspiralions du peintre des Andelys?
L'examen de quelques-unes des estampes de J. Pesne en dira plus que de longues dissertations sur son talent; prenons pour exemple le RavimmeM de Sninf Paul y et constiUons tout d'abord celte harmonieuse couleur répandue partout avec tant de justesse, cette multitude de travaux particuliers employés par le graveur pour faire sentir la différence entre les chairs et les étoffes, entre les mnrs et les nuages, enfin cette stricte exactitude du dessin qui rend cette planche inestimable. M. Denon, dans la notice qu il a consacrée à Gérard Âudran,dit, à propos d'une estampe de ce maître, « qu'il semble que la pointe et le burin soient venus, à chaque instant, au secours l'un de l'autre, comme les différentes teintes sous le pinoeau.du peintre. » Il
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nous semble que cette phrase, appliquée à G. Audran, pourrait s'adresser presque avee autanl de Vérité au
Racissemetit de Saint Paul^ gravé par J.Pesne. Il est impossible, en effet, de rendre avec plus de noblesse ]a tête de ce Saint allant recevoir la récompense divine que lui ont méritée ses actions sur la terre ; la confiance est mêlée à Textase, et les anges, tout en songéant au précieux fardeau qu'ils supportent, agiss^t réellement; les personnages pensent et respirent dans cette composition, et Pesne a donné à chaque physionomie l'expression propre que Poussin avait su y imprimer. Considérons maintenant une estampe d'un autre genre, le Triomphe de Galathée (R. D., 50), par exemple, et nous virons que Pesne a fait preuve dans cet autre travail d'une aussi haute habileté. Lorsque Poussin traite des sujets pieux, toute sa composition a un caractère austère de piété et de recueillement; lorsque, au contraire, il met en scène des divinités païennes, il donne à ses tableaux un aspect flatteur et ^joué ; dans des sujets traités avant lui, il sait conn poser un tableau avec une originalité et une verve toutes nouvelles. Forcé par les ordres d'un pape de eonstruire le Vatican comme architecte et de l'orner de fresques comme peintre, Raphaël termina en quelques années ce que la vie d'un homme eût à peine suffi à concevoir. Personne n'ignore quelle étude approfondie Nicolas Poussin lit des Loges. La Bible, interprétée par Raphaël, lui avait inspiré l'admiration la plus fervente; c'était devant ces peintures gran-
dios^ qu'il aimait à passer des heures, c'était là aussi qu*il aimait à se reposer.
Raphaël avait peint à fresque un Triomphe de Galathée, œuvre sur laquelle il avait épuisé tout son génie ; Poussin sut traiter^ bien après lui, le môme sujet d'une façon tout l\ lait différente, mais également juste. Raphaël rassembla toute la composition autour de Galathée, il peignit la figure principale sur une conque entourée de quehpies Amours et fêtée par des tritons et des néréides. Poussin nous montra Galathée accompagnée de deux nymphes ; Neptune est debout à côté du char; l'onde est en fôte ; de petits génies voltigent au-dessus de la téte de Galatliée : les uns répandent des fleurs, d'autres lancent des flèches; toutdans ce tableau respire la gaieté et la fraîcheur. Marc-Antoine Raimondi a gravé avec la science qu'on lui connaît le dessin de son maître Raphaël; Jean Pesne traduisit également Tœuvre de Nicolas Poussin, et ici, comme toujours, le graveur français n'est pas inférieur à l'artiste italien : Pestampe de Pesne est pleine de limpidité, de joie, d'air et de soleil ; les tons clairs et doux ont fait place aux tailles sages et sévères des Sept SacremenU; on sent, sous le cuivre, respirer Pâme du penseur, et la seule différence que Pon puisse noter entre ces deux compositions que nous avons comparées, c'est que le Triomphe de GaicUkée de Raphaël semble composé du premier jet, tandis que Pœuvre de Poussin paraît étudiée avec plus de soin et plus profondément raisonnée.
EN FRANCE. ill
NesufiiUil pas d'avoir choisi deux sujels d'an genre absolument différent dans ToBuvre de J. Pesne pour
reconnailre chez ccl artiste les qualités les plus essentielles du savant dessinateur et du graveur habile? Le TesUment d^EudamdoM (R. D., 39), plusieurs Sainte Famille^ pourraient encore être examinées en détail; mais ces œuvres d'une beauté sublime ne sauraient, croyons-nous, donner une plus juste idée du taleul de Pesne que les deux estampes que nous venons de citer. Ce peintre-graveur sut profiter des conseils que lui donna évidemment Poussin ; il arriva, avec la puissante aide de ce grand arliste, à une répulalion justement méritée, et d'autant plus difficile à obtenir, qu'il n'était pas le seul à s'attacher presque eidusivement à reproduire les œuvres de Poussin.
Un artiste italien, Pierre del P6, né en 161 0 et mort en 1693, youlut aussi multiplier les œuvres de Nicolas Puus-in; il ^rravo iiii grand nombre des- tableaux de ce maître, et péchait un peu par le procédé matériel. S'inquîétant médiocrement de la netteté de la taille ou delà rondeur du trait, il ne se préoccupait que de la pensée du peintre, et cette pensée guidait continuellement sa pointe ou son burin. Le grand nombre des estampes que P. del Pô grava d après Poussin contrib'aa beaucoup à la gloire et à la réputation du peintre français ; elles propagèrent en Italie, de même que les gravures de J. Pesne en Fiance, les œuvres les plus importantes du peintre des Andelys. Une sérieuse réflexion, une connaissance approfondie du cœur hu-
main et un calme éloquent régnent dans les œuvres de N. Poussin; c'est toujours une idée plutôt qu'une action qu'expriment ses tableaux ; souvent même l'idée est tellement apparente, qu'elle préoccupe uniquement le spectateur. Or, les estampes de del Pô ont précisément les mêmes qualités : la pensée seule transpire, et c'est à peine si Ton fait attention à la façon négligée avec laquelle la gravure est traitée. 11 est difficile, en effet, d'être moins habile dans le travail de l'outil, plus sec dans l'exécution matérielle, que ne le fut P. del Pô dans le Saint Paul enlevé au troisième ciel poè' les anr ges (Bartscb., 18); mais est-il aussi possible de rendre avec plus de science œ groupe d'anges enlevant Saint Paul vers les cieux, et le transport de ce Saint, plein de la joie la plu^ [mre et la plus vraie? Ce qui, dans ce tableau, est surtout sublime, là où est tout le génie et toute la pensée du peintre, c'est dans cette épée et dans ce livre, seuls vestiges et résumé du passage du Saint sur la terre. Quoi de plus beau et de plus profond? Saint Paul semble s'être dépouille de tout ce qui l'attachait à la terre pour paraître devant Dieu ; il a quitté SCS insi^mes, renoncé h la gloire terrestre pour reporter tout à Dieu ; jamais la béatitude n'a été plus complètement exprimée. Pierre del P6 a gravé cette composition avec un certain ton de rudesse qui, loin de nuire à Teffet, rend cette situation encore plus pa* thétique, si c'est possible ; il a si bien compris l'idée de Poussin, qu'il a porté tout l'intérêt sur la tète du Saint, sur l'épée et sur le livre, et, s'il a négligé à
dessein la gravure des détails accessoires, c'est simple* ment pour attirer davantage l'attention sur les objets principaux.
U où on peut le mieux apprécier la supériorité de Pierre del Pô sur les autres graveurs de Poussin, c'est lorsqu'un artiste de grand talent se trouve avoir gravé la même pièce que loi : on voit alors que le manie^ menl de l'outil lient une telle place dans le travail, qu'il ne reste plus la liberté suffisante pour imiter fidèlement le modèle.
La SniiUe Françoise, de Poussin, a été gravée par Gérard Audnm et par Piérre del Po ; ces deux artistes ont exécuté leurs planches à ] ( n près dans les mêmes dimensions, et personne, certes, n'est tenté de refuser le plus grand talent de graveur à Gérard Âudran. Selon nous, Pierre del Pè lui est ici aussi supériear pour l'expression qu'il lui est inférieur pour l'exécution; le Vice, terrifié par l'apparition subite- de la Vierge à Sainte Françoise, est rendu, dans les deux estampes, d'une manière tout à fait différente. Gérard Audran a, pour ainsi dire, ennobli la téte de cette Furie emportant sa victime sur ses épaules ; il n*a pas donné à sa lîgure toute? Thorreur qu'elle devait personnifier; tandis que del P6, comprenant mieux la pensée du maître, lui a conservé tout le- caractère d'ignominie dont le peintre l'avait empreinte. C'était Popposition du noble et du bideux qu'il s'agissait de tracer; le graveur français ne paraît pas avoir suffi* sammenl compris cela. Gérard Audran sut, au reste.
prendre une revanche éclatante lor$(ju'il grava le Temps faimnt enfin rendre justice à la Vérité^ tableau Sttblime et si Yrai, sar une toile de Nicolas Poussin, image de cette vie pleine de désillusions et d'infortunes : c'est alors que le graveur emploie tout son génie à reproduire cette œuvre splendide, c'est alors aussi qu'il prouve combien il sait assouplir son burin pour le mettre au service de la pensée. Voyez encore dans Narcisse endormi quelle largeur d'exécution, quelle fermeté d'expression ! Voyez cet Amour tenant une torche et regardant une flèche tombée à ses pieds ; Toyez Narcisse endormi sur le bord de l'eau dans laquelle il vient de se mirer et qui va l'engloutir : est-il possible de pousser plus loin l'art du graveur? peuton retracer avec des tailles plus simples une composition aussi grandiose? Mais voyez aussi la couleur que Gérard Audran a donnée à toute cette estampe ; reproduit-elle bien Taspect des tableaux de Poussin ? n*y a-t-il pas plutôt quelque analogie avec la couleur flamande? peut-on, quand on a vu quelques tableaux de Poussin, se figurer une coloration si transparente et si limpide? n'a-t-il pas bien plutôt coutume de sacriiier à la pensée toute sa composition, et de se soucier quelquefois même trop peu de la couleur? Ne poussons pas plus loin nos crili({ues, et admirons franchement une toute petite estampe, faite sans bruit, sans éclat : le Mariage de la Vierge et de Saint Joseph, que Gérard Audran grava d'après un dessin de Nicolas Poussin, est une œuvre exquise; laissant de coté sa
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manière iH'rsoiinelle, Gérard Audran a su complètement s'idenlifier avec son modèle, ci cette fois aussi 0 a merveilleuseinent réussi à rendre Poussin; avec quelques traits d'une pointe fine, mais accentuée, il a dojmé à celte vaste composition, circonscrite dans un cadre restreint» toute la verve et la grandeur magis^ traie que renfermait le dessin du maître.
Si nous avons paru un peu sévère pour Gérard Audran, nous serons moins rigoureux envers une femme que le talent place an même rang que les artistes que nous venons de nommer. Cette femme se nommait Claudine Baussonet-Stella; elle était nièce du peintre Jacques Stella, chez lequel elle apprit les premiers éléments du dessin ; née à Lyon en 1054, elle mourut à Paris en 1697. On se ligure difticilement qu'une femme puisse habilement interpréter un génie aussi mâle que le génie de Poussin; le plus gjrand nombre de celles qui ont étudié et pratiqué les beaui-arts ont presque toujours adopté un genre facile et gracieux qui convient mieux à leur sexe. Il laut, en effet, une certaine éducation première, il ^ntméme une étude approfondie de l'esprit humain pour comprendre pleinement la haute signilicaliou des œuvres de Poussin : or est-on bien habitué à rencontrer chez les femmes cette maturité d*esprit et une semblable faculté d'assimilation? Nous avons sous les jenx une Sainte Famille dans laquelle des anges apportent des fleurs à l'Enfant Jésus assis sur les genoux de la Vierge ; on voit dans celte estampe tous
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les personnages respirer de Tesprit le plus pnr el le plus vrai; et, quoique ne partageant pas en toutpoinl. l'opinion de WaUelet, qui dit <x qu*aucun homme n*â saisi comme Claudine Stella le véritable caractèredu Poussin », nous sommes cependant tenté d'ajouler avec lui « qu'aucun graveur n'est parvenu comme elle à indiquer la couleur de ce maître. »
Je ne sais pas, en eûîet, s'il a jamais été fait une estampe plus complètement satisfaisante que*le Frappement du rocher^ gravé par Claudine Stella d'après un tableau de Poussin ex lUtisieo Anth. Slclla Parûm, Cette soif dévorante qui met à la torture tout un peuple, Moïse d'un conp de baguette sait la calmer, toutes les tètes exprimeat une douleur qui a la même cause, mais qui a une façon différente de se produire» Une seule femme est parvenue à se désaltérer, elle se dispose à recevoir d'une de ses compagnes un vase qui, une fois plein, soulagera un vieillard qui se meurt; elle a bu, cette femme, mais elle est encore tellemeflt surprise du miracle qui vient de la rendre à la vie, qu'elle hume l'eau avec un certain air de triomphe mêlé d'anxiété; elle ne sait pas si c'est un réve ou une réalité, tant elle sent en elle un changement subit. Au premier plaUf les deux femmes anéanties par la soil , l'enfant qui veut en vain atteindre le sein desséché de sa mère, sont du pathétique le plus élevé; le coté inférieur de cette estampe est véritablement digne d'être signé du nom de Nicolas Poussin. £n résumé, cette estampe, dont les terrains sont peut-être d'un ton un
EN FRAKCE. 14} peu métallique et trop uniforme, doit être considérée comme un des plus beaux spécimens de la gravure française^ et comme une des meilleures estampes gravées d'après Nicolas Poussin.
Claudine Stella, opposée à un autre artiste, ne peut que gagner à la ocmiparaison. M. Poiliy, artiste d'un taleai fort réel, a gravé, d'après Poussin, de même que Claudine Stella, une Sainte FanUUe, qui lut publiée tgpi» M. Lauglois^ via Ja/ccbaea tui ùgm Vktarix. là done ces deux grareurs sont en présence, et Poilly a sur Claudine Slelia 1q privilège d'une plus grande réputation. Cependant, après un examen attentif, il est impossible de ne pas reconnaître que Claudine Stella remporte sur lui à tous égards. Poilly a donné à la Vierge une tête ronde et pleine, des yeux vifs et brillants ; il lui a fait les lèvres grosses, en un mot il a modelé une Vierge mondaine, fort peu dans le goût des Vierges calmes et sévères de Poussin; Glau* dine Stella, au contraire, a imprimé sur le visage de la Vierge une expression tranquille et sereine bien plus conforme au génie de Poussin; elle a même donné à sa gravure un aspect frais et calme qui sied parfaitement à l'œuvre du peintre. En un mot, la qualité essentielle du talent de Claudine Stella consiste dans la simplicité du travail aussi bien que dans la science de l'expression et du sentiment. Qu'on examine Tœuvre entier de CL Stella, on y trouvera toujouiB une préoccupation manifeste de s'identifier avec le maître qu'elle imite, et une habileté remarquable
U4 UISXOIRË DE L\ GRAVURE
pour triompher des difficultés que présentent à oliaque
pas les qeuvi( s de Nicolas Poussin.
Un parent de Poussin, son beau-frère, Giovanni Dughet) grava un très-petit nombre de pièces, mais il grava toujours d'après Kic. Poussin. L'œuvre de ce graveur n'est pas nombreux, mais il est encore moins connu, et ou y fait entrer, è tort selon nous, quelques pièces dont il signe uniquenienl les dédicaces. Comment, en effet, allribuer au même artiste des pièces n*ayant aucun rapport de gravure, telles que les Sept Sacrements et le JiKjeincnl de l:^alumoii? Les premières sont gravées d'une pointe line et spirituelle, tandis que l'autre est traitée fort maladroitement au burin; mais, comme nous ne vouions pas discuter ici les autorités de ceux qui ont donné ces pièces à Jean Dughet, nous formulerons notre jugement d'après les estampes que les liisloricns sérieux de la gravure lui ont généralemeot attribuées. Jean Dughet a prouvé un véritable talent dans Y Assomption de la Vierge^ qu'il dédie J//'i7//<s^r"*" mia Sifjnora et P(uh (niao)W^^(^ la signara ilieodora del Pozzo^ dcvulissinw ser^^ GiovaiiU Duqiiey. On remarque dans cette estampe une justesse d'expression (jui prouve <[ue cet artiste, vivant continuellement à colé de Poussin, avait bien compris son maître et avait su emprunter quelque chose au génie de son beau-frère; la LèLe de la Vierge est pleine d'une candeur ialeiiigente, et si les plis de sa robe sont traités d*une manière un peu lourde et assez uniforme, on ne peut cependant en faire un reproche
fort sérieux au graveur, puisque raspecl général du Ubleau est habilemenl rendu. Une autre composition, dont on attribue généralement la gravure à Jean Dughet, offre cela de curieux que c'est la seule fois qu'elle ait été reprodnile, nous voulons parler du Tmpt arradiant la vérùé à l'envie et à la calomnie. Cette composition f tout à fait différente du tableau reproduit par Gérard Audran, est gravée avec une véritable science; la gravure de J. Dughet rend avec une certaine rudesse la couleur des tableaUx de Poussin, et c'est peut-être, avec les gravures de CI. Stella, une des estampes gravées d'après cet artiste qui donnent la physionomie la plus juste des tableaux du maître.
Au xvii' siècle, nn grand uonabre d'artistes reproduisent les œuvres de Poussin : les uns avec un vrai talent, d'autres avec habileté ou avec adresse, d'autres enfin semblent les déligurer à plaisir. Nous eommenoerons par un artiste qui nous intéresse d'une façon toute spéciale; nous voulons parler du graveur Âvice, qui n'a gravé, à notre connaissance, que trois estampes, parmi lesquelles deux sont d'après Nicolas Poussin : V Adoration des Mages, dont le tableau existe au Musée du Louvre, et un Groupe (ra)n(mn j(nin}}t au bord d'une forêt f dont on a inconsidérément attribué la gravure à Poussin lui-même. Qu'on nous permette ici une rcnianjue : tous les biographes disent que, jeune et sans ressource, Poussin lit connaissance, à Paris, avec un gentilhomme poitevin «qui Temmena dans
le château de sa mère; que cette ieniine le re(;nt lelle-
menl mal, qu'il fut forcé de revenir à Paris, « et que, n'ayant pas de quoi faire les frais de son voyage, nous dit Fëlibien (Enir^km, ëdit. de Trévoux, 1725, tome IV, p. 7), il fut ( oiilraint de travailler pour la province pour s'entretenir, tâchant peu à peu à s'a|h procher de Paris. » Avice était Poitevin et d'une fa-
mille noble, comme l'indiquent plusieurs actes retrouvés récemment dans les archives du Poitou. On nous permettra donc de supposer que ce jeune homme qui se lie à Paris avec Poussin et l'cmnirneen Poitou est précisément le chevalier Avice. Si celle opinion pouvait être appuyée de faits moins problématiques, on découvrirait peut-être, dans quehpie vieux chAteau «lu Poitou, des œuvres de Poussin inconnues jusqu'à ce jour. Nous livrons notre hypothèse à quelque Poitevin curieux de l'histoire des arts dans son pays. Dans tous les cas, que le chevalier Avice soit ou ne soit pas le gentilhomme poitevin qui emmena Poussin dans sa province, il n'en est pas moins un excellent graveur et un dessinateur expérimente. Le petit Groupe d'amours est une œuvre charmante et tout à fait distinguée, aussi n'a-t-on pas craint d'en attribuer la gravure à Nicolas Poussin lui-même.
U Adoration des Mages du Musée du Louvre a eu <lu bonheur : un autre graveur, sur lequel on connaît fort peu de détails biographiques, Benoît Thiboust
* Benoit Thiboust, né à Chartres eu ItiOU» était élève de Claude Mellan.
n'a gravé que cette seule pièce d'après Poufism.6l.il s'est acquitté de cette tâche avec talent. Une partie du tableau seulement a été reproduite, et elle est l )ien dans le caractère de l'original. Malgré une certaine inhabileté de gravure, on reconnaît un artiste consciencieux et plein d'admiration pour le maîiie dont il multiplie les œuvres. Un autre artiste, Séb. Vouillemont, grava une Sainte Famille qui mérite de grands éiogfis; eUe est exécutée simplement, et quoique le dessin laisse à désirer en quelques endroits, il faut cependant estimer cette pièce, dans laquelle le caractère original a bien été conservé. Un artiste provincial rémplit dans la Peste d'Azalh les deux coodiUons de reproducteur habile et de savant graveur; il se nommait Jean Baron et était de Toulouse. Nous ne connaissons de cet artiste qu'un lorL petit nombre de pièces, et la PeUe d'Azotii est de beaucoup la meilleure. Cette gravure a un aspect triste et calme parfaitement conforme à l'esprit du sujet; tous les personnages ont la physionomie qui leur convient, chaque plan est indiqué avec précision, chaque groupe se trouve bien à sa place; en on mot, tout cnncourtpour laire de cette estampe une des meilleures qui aient été gravées d'après I^icolas Poussin.
Jean Couvay grava, d'après l^oussin, le Martyre de Saint Barthélémy, La manière iarge du graveur de croiser les taiUes ne s'accorde pas absolument avec les tableaux du maître; cependant il a su si bien exprimer les sensations diverses qu'éprouvent les spectaleura
d'un supplice, et il dédie le Martyre de Saint Barthélémy d'une façon si humble et si respectueuse à Poussin f qu'on est tenté de lui pardonner; il s'exprime ainsi : Hujmce hraclex sclapluram clarissimo celeberrim mro D. D. Paimin clol, dtcal, donak/ftet vd potim qd. pcmicillo expremt, scalpro rependit y et priuati juris opm jubet em publicit omnesque ad stiifendsR artU ipectOiCulum admittit 'ejm cultiâ dédissimuê J. Couuay. Tont à côté de J. Couvay doit trouver place Claude Mellan, l'artiste qui a le plus abusé de la gravure à une seule taille. Mellan a gravé trois pièces d'après Poussin, et ce sont trois frontispices pour des ouvrages imprimés au Louvre, une Bible, les œuvres d'Horace et VEnéide de Virgile. Poussin a représenté Virgile, vieux et fatigué de ses longs travaux, recevant d'Âpollou la récompense que lui ont méritée ses œuvres poétiques; ces deux personnages sont rendus avec un rare talent, et, dans la gravure de même que dans le dessin, leurs physionomies semblent réellement inspirées. Si l'on veut se figurer le vrai poète, rien, ce nous semble, n'est plus capable d'en donner une juste idée que cette composition; et, en laissant de côté cette uniformité de tailles qui nuit absolument au mérite de l'œuvre, il faut avouer que les trois estampes gravées par Claude Mellan reproduisent très-babilement les dessins du maître.
Phaélon demaridant à Apollon la conduite de ion c/mr, composition gravée par deux artistes différents, JSicolas Perelle el Cesare Fantelli, a été rendue chaque
fois heureusmnent. Nicolas Perelle, fils du célèbre, graveur de paysages Gabriel Pereîle a quelque peu subi l'influence de son temps : ses contemporains, élèves ou amis de Simon Voueti cherchaient tous à reproduire de leur mieux les tableaux de cet artiste ; ils aimaient, comme Simon Vouet, ces oppositions brusques entre l'ombre et la lumière, ces jours éclatants à côté d'une nuit obscure, et Poussin, à qui cette manière quelque peu piltorc sque ne convenait nullement, ne s'accommodait guère de ce genre de gravure. Cependant, N. Perelle et Fantetti surent suffisamment comprendre les intentions de Poussin })our graver ce tableau avec esprit, et quoiqu'ils aient laissé en plus d'un endroit transpirer cette manière brusque, ils ont su cependant donnera chaque physionomie une expression intelligente et vraie qui contribue fort à faire admirer Poussin. A la même époque, un babile graveur à l'eau-forle, Rcmy Yuibert, rcpruduisit, d'après Poussin, VEn$evelimment du Christ; il employa une pointe fine et légère, et parvint, au moyen de quelqiies traits, à reproduire très-exactement la physionomie générale du tableau.
Se trouve t-il encore, après les artistes que nous venons de citer, des graveurs que l'on puisse mettre au nombre des habiles reproducteurs àes^ œuvres de Ni-
* On peut voir, nr Nieolat PereUe et nr toute la fimille de cet artiste, les renseigoements précis que Mariette a eitraits des MéoMires manuflcrits de Fëlibicn. Que sont-ils devenus, ces Mémoires?
colas Poufisiii? Louis de GhastiUon, Gérard Ëdelinck et Guill. Château onl-îls gravé avec une véritable habileté les œuvres de Poussin? Le Baptême du Christ, gravé au burin d!une façon trop rude par L. de Ghastillon, est41 parfaitement dans le ton sombre du tableau ? Le même L. de GhastiUon a donné une physionomie assez riante à une eertaine Léda se disposant k recevoir Jupiter qui s'avance vers elle sous la forme d'un cygne; cette estampe est habilement exécutée, mais le gfraveur a un peu trop négligé le desrin, et Léda ressemble trop aux femmes bi^ charnelles que Jordaens aimait à peindre dans ses tableaux.
On n'est généralement pas disposé à trouver médiocres les œuvres de Gérard Ëdelinck \ on est, au contraire, bien plutôt disposé à les louer, et cependant , cette fois, nous allons blâmer une de ses estampes, VAnnondaêîm (R. D. , 5) . Si on ne lisair pas an-dess&ns de cette gravure : iY. Paum?i piniity on serait lenté d'en attribuer le dessin à tout autre artiste, à quelque élève -de Técole de Mignard, par exemple. Or, il est bien diflicile, ce nous semble, de trouver un peintre moins maniéré et plus savamment précis que N. Potfisflin«>ËdelindL a donné une physionomie éveillée et trop
* Nous p;ii lorons en son liou cl place de l'immense talent de Gérard Édclinck : la Vierge de François l" et les nombreux portraits qu il grava le placent au premier rang parmi les graveurs de notre école; nais ici, où imkis avons à juger en lui Tinterprète d'un autre artiste, nous devions être phis sévère, par oeb même <joe Thomme était plus illustre.
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EN FRANCE. I5f
vive à la Vierge, que Poussin représentait d'ordinaire rêveuse et pensive ; il a reodu toute cette oomposilioo avec un burin trop brillant et trop métallique, qui traduit fort mal les Ions sévères des tableaux de Poussin. Nommons encore un artiste, et notre première liste sera dose. Si nous finissons par celui-ci, ce n'est pas qu'il soit inférieur aux autres, mais bien parce que la cbronologîe le veut ainsi. 11 se nommait Guillaume Chaleui, signait souvent ses estampes : G. Castellm del. et fecit, et grava un certain nonil»rc de pièces d'après .Nicolas Poussin. 11 y a dans toutes ces estampes une oonleur sombre qui rend assez bien la couleur des tableaux du maître ; le type dcb ligures est, en général, exaclement transcrit, et, parmi les planches de cet artiste, il en est une surtout qui mérite de fixer notre attention : c'est Mn'àe exposé sur les eaux. Guillaume Château semble, dans cette estampe, avoir fait abnégation complète de son talent personnel pour s'idenlilier avec le maître qu'il reproduisait, et, celle fois aussi, il a été bien près de faire un chef-d'œuvre ; il a su donner, comme Poussin Pavait su avant lui, à celle lemme agenouillée qui abandonne son enfant au cours du ^il une physionomie pleine d'inquiétude et de désespoir ; c'est à peine si cette mère éplorée ose jeter un regard sur son jeune enfant qu'elle voit pour la dernière fois, et cet enfant lui-même, par un doux sourire, semble comprendre le malheur qui Paccabie et partager la douleur de sa mère.
Avant d'en finir avec le xvu' sièle, il faut encore
parler des artistes qui ont tenté de graver quelques tableaux de 'Poussin et qui n'ont réussi que fort rarement à les reproduire habilement. Ceux-ci ne sont, hélas 1 que trop nombreux, ei parmi eux nous devons ranger Ëtienne Gantrel, Jean lienfant, Ëtienne Baudet, Antoine Garnier, Michel Nalalis, Jean Nolin, Pierre Yan Somer et un certain nombre d'autres qu'il n'est pas même utile de nommer. Ce qui manque à la plu* part de ces artistes, c'est une connaissance approfondie du dessin, et, s'il leur arrive de reproduire avec habileté les œuvres des autres maîtres ou les leurs, ils échouent coiiipléU'inont lorsqu'ils veulent s'adresser aux compositions de Poussin. JeauLenfant, par exemple, qui a gravé avec talent un grand nombre de portraits d'après Pliili|)pc de Champagne et d'après luimême, n'a su tirer aucun parti du Saint Paul de Nicolas Poussin. Ëtienne Gantrel a gravé quelques pièces qui sont infiniment supérieures au Saint François Xavier ressmcitatU une jeune fille; le tableau que l'on adinire justement au Musée du Louvre est presque entièrement défiguré ici, et encore cette pièce est-elle celle que Gantrel exécuta le plus habilement d'après Nicolas Poussin. On ne peut nier le talent de Michel Natalis comme graveur; mais, lorsque l'on connaît le RavissemeÉil de Saint Paul gravé par Jean Pesne, il est impossible de ne pas trouver dans l'estampe que Michel Natalis exécuta, d'après le même tableau une regrettable froideur. Un artiste qui grave habituellement avec les mêmes procédés que Michel Nala-
FRAiNCË. 155
lis, Étîenne Baudet, a voolu exécuter, nu moyen d*une
seule taille, \eJiajemenl de Salomon^ et n'a pas réussi. 11 a cherché à imiter Claude Mellan, qui, avec ce procédé, était arrivé à traduire quelquefois très-habilement les artistes qui lui servaient de modèle; mais, n'ayant aucune habitude de cette sorte de gravure, il est parvenu à ne faire rien qui vaille. Bouillard, artiste peu connu, grava d'une façon fort ordinaire, même assez incorrecte, Moïse fotdant aux pieds la wuronne de Pharaon; mais au moins Taspect général du tableau paraît compris et est bien rendu. Nous n'en pouvons dite autant de ï Adoration den Bergers^ gravée par Jean Nolin, ni de la Sainte Fa-^ mille, gravée par P. Van Somer; nous n'avons pu découvrir dans ces estampes rien qui ressemble à Poussin; c*est à peine si la composition elle-même a été respectée. Jean Vcrini et Antoine Garnier cherchèrent à reproduire avec leur pointe quelques œuvres de Poussin ; mais leur travail pesant et grossier ne donne aucune idée des originaux. Bernard Picart, qui par la naissance appartient au xvif siècle, quoique la plus grande partie de sa vie s'écoula dans le xvin*, grava aussi quelques pièces d'après Nicolas Poussin ; son burin est monotone et pénible, sou dessin assez correct. B. Picart avait trop longtemps vécu en Hollande pour pouvoir bien s'identifier avec les idées françaises, que Poussin personnifie d'une façon si complète.
11 nous reste à rappeler les noms de deux artistes doués d*un talent incontestable : François Qiauveau et
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Jean Lepaulre. Personne plus que nous n'est disposé à admirer l'originalité dièz ttii> artiste^ mais taons soih haiterions que le graveur ne fût original que lorsqu'il grave d'après ses propres compositions, et nous nous croyons en droit de rédamer de lui i- abandon de sa manière personnelle lorsqu'il reproduit les œuvres d'autnii. C'est pour cette cause que François Chau- TSau nous semble ne pas s*étre saflisamment dé&ît de son originalité pour graver la Sdinte Marguerite qu'avait composée N. Poussin. 11 en est de. même du Muriyre de Samt PatU, qu'a gravé Jean fispautre; ob n*y retrouve pas suffisamment la main de Poussin ; on la reconnaît même si peu, que, si cette dernière composition n'était pas bien connue, on l'atfribuerait plutôt au graveur lui-même qu'au peintre qui l'a si^* gnée.
Nous terminerons la revue qae nous avons entreprise des graveurs qui, au xvii' siècle, ont reproduit les œuvres de Poussin, en mentionnant deux portraits que Nicolas Bonnart a gravés d'après cet artiste. C'est dans lé portrait que le physionomiste triomphe particulièrement ; c'est là qu'il peut montrer ce dont il est capable et épuiser tout son savmir; -aiissi Poussin n'a-t-il pas manqué de mettre dans les rares portraits qu'il a peints un cachet surprenant de vérité morale. Bonnart, qui a gravé ceux du pape Clémmt IX et dq cardinal Bonpiglimy a su donner à sa gravure la même grandeur que Poussin avait mise dans ses tableaux, et Ton peut dire en toute sûreté que ces deux portraits
sont deux chefs-d'œuvre de ressemblance et d'expression.
L'école de gravure, au xvu'^ siècle, se divise en deuk parties bien distinctes. La première comprend les artistes qui ont encore conservé des traditions et qui suivent les préceptes de Gérard Audran; la secondé est composée d'artistes qui cherchent à créer iine manière nouvelle, n'ayant souvent pas le courage d'étudier leurs prédécesseurs, et trouvant plus de profit à cultive]^ un g^re léger et gradëux qui, en exigeant d'eux moins d'étude, leur procure autant d'honneur. 11 faut le dire, si les premiers ont encore gardé quelques traditions de la grande école de gravure, s'ils ont, quelquefois encore, su habilement interpréter les beautés que Poussin mettait à profusion dans ses tableaux, les derniers n'ont guère compris le génie du maître, et l'ont quelquefois même tellement amoindri, . qu'il est impossible de retrouver dans les estampes exécutées par eux rien qui soit digne des originaux. Quelquefois aussi les graveurs du xviii*' siècle n'ont pas craint de modifier les compositions qu'ils traduisaient, et il est inutile de dire que celles-ci n*ont jamais gagné à cette transformation. Quelques graveurs étrangers ont tenté, à la même époque, de reproduire ksB (Buvres de Poussin; lltalie, qui s'essaya le plus sou-
vent, ne réussit aucunement; après avoir vu naître et avoir nourri les plus grands artistes, Tltalie semble tombëe au xvnf siècle dans un engourdissement eomplet, dont elle ne s'est encore relevée qu'à de bien rares intervalles.
Les graveurs du commèncemenl du xvm* siècle ont, il est impossible de le nier, une grande habileté à manier l'outil; ils connaissent aussibien, peut-être mieux, qu'un grand nombre de leurs prédécesseurs leur métier de graveur. Mais possèdent-ils bien encore l'exactitude nécessaire pour faire passer sur la planche Tesprit et le sentiment d*un grand artiste? Ph. Simonneau, P, Dupin et D. Beau vais se sont exercés à graver quelques ouvrages de Poussin; ils ont donné à leurs estampes un aspect brillant que n'avaient pas les œuvres originales. Mais, lorsque l'on a à reproduire roeuyre d'un maître d'un génie aussi élevé, de quel droit le graveur se permet*il de modifier quoi que ce soit à son modèle? Ne doit-il pas plutôt cbercher à rendre simplement le tableau avant de tenter de l'embellir? Philippe Simonneau, en gravant Renaud endormi, surpris par Armide^ n'a nullement rendu l'aspect de la toile originale : il a changé l'expression des figures, il les a fait ressembler aux têtes du xvin' siècle. Le visage d'Arniide est ovale, les yeux sont petits, la bouche en cœur, la physionomie éveillée et lutine; or Poussin, qui cherchait continuellement la beauté parfaite, avait trop étudié les statues antiques pour donner à Àrmide une tête aussi banale; aussi
croyons-nous plus ('qiiital)lo de rojctcr celte faute de goût sur le graveur. Edme Jeaurat a mieuY réussi en gra^nt les Nymphes sortant du bam (il signe ainsi cette estampe : Ed. I, en 1708). I/exécution, assez large, révèle une véritable entente du style de Pous- ' sin; si une couleur brillante domine encore un peu trop, on remarque au moins, sous cette couche extérieure, l'inteiligence de Tartiste qui comprend bien son modèle, mais qui ne peut le rendre qu'imparfaitement. On peut en tliic autant de Renaud et Armide^ qu'a gravé P. Dupin en 1722; la couleur seule est en désaccord avec les tableaux de Poussin. Un artiste moins connu que le précédent, et qui cependant appartient encore à cette grande école, grava, d'après» Poussin, le Triomphe de Baechus et d'Ariane. D. Beauvais, tel est son nom, eut le malheur d'avoir pour intermédiaire, entre lui et l'œuvre originale, Louis Ghéron, habile dessinateur, mais moins savant reproducteur ; et, si on reproche justement â Beauvais de s'être trop éloigné du dessin de Poussin, c'est uniquement sur liOuis Ghéron, croyons^nous, que doit retomber le blâme.
Àous devons avouer notre singulière affection pour le talent de Jacques Goelemans, traducteur de tant de chefs-d'œuvre enfouis à Aix dans la collection du chevalier Boyer d'Aiguilles. J. Goelemans, né à 'Anvers en 1070, mourut à Aix en Provence en 1 735; quoique d*une origine étrangèi e, il peut et doit même, à cause de son talent et de ses nombreux travaux en France,
m liisxoiiib; u£ la gravure
être rangé parmi les artistes français. Il grava, à notre connaissance, trois estampes d'après Nicolas Poussin: une Bfmhanalet la Mort de Gervmimiê^ et David vainqueur de GoHath, On lit au bas de la Mort de G^rmanicus celle inscription, qui, pour nous, est un véri- Uble document : Grauée par J, Coelemam en, MDCC iVayi'èfi^ et de la même grandeur de feiffmm de Nie, PuamUi ^'^^ ^^^^^ cabinet de M» Boyet y à Aix en Provence. GeUe estampe, qui porjte 223 miUinièU*es de largeur sur i7d de hauteur, esi gravée avec une liabiielé peu commune. J. Coeiemans a indiqué à grandes masses les lignes principales du tableau; il a attiré tout Tintérêt sur Germanicus couché, et a rendu avec la vérité d'un miroir lidèlc et intelligent l'esquisse de Poussin. Cette composition, à peine ébauchée, est reproduite heureusement, et la science de Poussin apparaît pleinement dans cette estampe, qui rejdferme toutes les qualités d'un fac-similé dç dessin, et qui joint à cette louable fidélité une couleur facile à distinguer dans les esquisses de Poussin, mais trop souvent absente dans les œuvres terminées.
Nicolas Loir, Massé, Fragonard et Charles Hutin étaient peintres, et appartenaient à une école absolument opposée à celle qui avait pour chef Nicolas Poussin; le craycm de ces artistes était aussi incorrect que la pluuie de Poussin était précise et résolue; chez eux le type des figures était aussi moderne qu'il était antique chez Poussin; en un mot, ces artistes, organisés différemment, se proposaient un but absolument opposé:
les premiers avaient choisi poui* idéai le coquet et le gracieux; les derniers, le noble et le sévère. Les uns elles antres ont- atteint le but auquel ils tendaient, miis à la condition expresse d'être eux-mêmes. Massé, en gravant Apollon et Daplmé^ a donné à ces person* nages mythologiques une physîonomîe maniérée que Poossin n*a certainement pas mise* dans son lableau; cependant, Jiialgrë ce défaut d'exaclilude, on doit reconnaître l'habileté avec laquelle le pa^fsage est traité. L*abbé de Saint-Non a gravé deux dessins de Fragonard en voulant donner le faosimile d'a])rès les dessins de ce peintre de deux esquisses faites par Poussin dans le palais Chigi. Marcenay de Ghuy, historien de la gravure, a piélendu traduire Poussin en donnant au TedammU d*Eudamida$ des effets secs et froids qui ont la prétention d'imiter le clairobscur de UenibrantlL . Si Cliarles liutin n'avait pas mis au bas de Saint Pa/nU et Saint Bamabé refumt de Mcrifhr am idolee : diaprés le demn de Poupm, on serait tenté d'attribuer celte composition au graveur et non au peintre. 11 serait facile encore de eiter un asses grand nombre de graveurs de cette époque qui ont à peine laissé subsister la composition de Nie. Poussin.
Les artistes firançais sont encore relativement fort habiles, si on les compare aux graveurs étrangers; il faut voir comment les graveurs italiens et anglais traduisirent les œuvres de Poussin, pour se faire une idée du mauvais goût qui régnait alors dans ces pays.
f«0 H18T01KK l>K LA GRAVIIUË
P. Beltelini a gravé la Strage deW Jnnocenti. Nous avons été à même de voir le tableau original à la ?eiîte de M. Collot, faite à Paris en 1^3; il était retouché en plus d'un endroit ; un seul coin nous parut intact : c'était celui de droite, oii une mère désespérée arrête le bras d'un soldat prêt à frapper son enfant'; c'est prérisément ce côté que Bettelini a gravé, et l'artiste a tellement exagéré 1« s figures, qu'elles semblent grimacer bien plutôt qu'exprimer le désespoir et la fureur; d'ailleurs, les tailles froides et uniformes que le graveur a employées ne rendent nullement l'aspect du tableau, qui est assez clair de ton. On autre Italien, Car. Baroni, a gravé h Rome, en 47G1, le Martyre de Sainte Cécile^ d'après le tablem original de Nicolas Poturin, toile d'empereur^ qui est dam le cabinet de S. E. M. le bailli de Breieuiîy ambasuadeur de Malle à liome^ dédié à M, i'ahbv de Saint-Non, Cette toile, qui depuis est venue au Musée de Montpellier, a été l'objet d'un savant travail de M. Jules Renouvier '. Jamais peut-être tableau n'a été plus défiguré par la gravure; il n'y a plus ni expression vraie, ni couleur convenable, et la composition elle-même, quoique tort belle et fort babilemeiit entendue, ressemble à peine aux autres compositions connues de Poussin. Prancesoo Polanzani a gravé une suite de vingt estampes représentant la Vie de la Vierge;
' On voit il Lille, au Musée Wkar, uoe superbe élude de Nicolas Poussin pour ce groupe.
* Le Musée de Montpellier, par Jules Renouvier. 18^5. hhS*<
EN FRA.\C£. iOl
ces estampes sont reproduites avec une si grande inexaclitude, elles sont si loin des aulrcs œuvres connues de Poussin, que Ton en a attribué le dessin à Jacques Stella ; malgré celte attribution, qui est de Basan (Dîetionmire des (jraveun)^ nous sommes lente de croire que la composition appartient à Poussin, et que, si on ne reconnaît guère le maître h travers ces grossières estampes, on aperçoit cependant quelques détails qu il affectionnait singulièrement, et quelques figures qu'il avait doj:) utilisées dans d'autres compositions.
Ln sejil artiste an<,rlais grava, au xvm'' siècle, une œuvre de Poussin : c'est Robert Strange, né vers 1 725, et mort h Londres en \ 79^, et la seule pièce qu'il ait gravée représenle le Jugement d'Hercule : c'est une planche métallique et lourdement exécutée, reproduisant la composition avec une grande exactitude, mais avec celte exaclilude niaise qui ote à une œuvre réellement importante sa valeur et son intérêt. Robert Strange avait un véritable talent comme graveur; mais il n'avait pas, et en cela il ressemblait au plus grand Sombre de ses compatriotes, ce qu'il faut pour comprendre le génie de Tart français.
Nous avons lini avec la série, bien courte, des graveurs qui ont interprété au xvui*" siècle les œuvres de Poussin. Quel est le défaut commun à tous ces artistesinterprètes? N'est-ce pas le sentiment de la grandeur qui leur manque généralement ? ne sont-ils pas toujours trop préoccupés de Teiïet personnel qu'ils veulent
produire, et n'oublient-ils pas lin peu Irop aussi l'idée
^ guidait le maître qu'ils traduisent? Us ment à leurs côtés des peintres d un grand talent peindre dans un genre tout à fait opposé que commandait l'époque, et ils suivent tout naturellement le courant qui entraîne le siècle. A quoi bon faire à ces artistes le reproche d'avoir gravé un si petit nombre d'œuvres de Poussin? Ne vaut-il pas mieux les blâmer d'avoir songé è s'occuper d'un maître dont le génie ne pouvait nullement s'approprier au leur, et d'avoir voulu traduire un artiste qu'ils ne comprenaient pas?
Kos artistes contemporains ont-ils bien interprété les œuvres de Nicolas Poussin? Ont-ils bien compris toutes les beautés renfermées dans les tableaux de ce grand peintre, et toute la profondeur de son génie? Telles sont les questions que nous devons nous faire en aborda ni les graveurs de notre temps.
Peyron doit avoir ici la première place ; quoique appartenant peut-être par la naissance autant au xviii' siècle qu'au xix'\ il fait partie de eette seconde moitié du siècle qui se rapproche davantage du nôtre, par cela seul que l'artiste vent s'écarter du précédent; Vien , Peyron et David ne peuvent être considérés comme des peintres du xvnf siècle, quoique réellement la plus grande partie de leur existence se soit
EN FRANCE. m
passée dans ce siècle. Moïse défendant les filUi de Jéthro. n'a jamais été exécuté en peinture, à notre ooonaissance, par Nicolas Poussin. Celte superbe composition, digne d'être comparée aux plus nobles bas-reliefs antiques, est toujours restée à l'état de dessin, et le Musée du Louvre est aujourd'hui F heureux gardien de ce trésor. Jean-François Peyron (Aix, 15 novembre 1744, — Paris, 20 janvier 1805) fut, avec le comte de Caylus, un des premiers artistes modernes qui songèrent que l'art antique pouvait fournir de précieux exemples aux artistes, et, pendant que le comte de Caylus gravait des statues grecques et romaines et savait, malgré sa pointe trop pittoresque, en faire comprendre toutes les beautés dans de savantes dissertations, Peyron se prit d*amour pour Nicoliis Poussin, et grava les Filles de JcUuv. Le choix du graveur-peintre ne pouvait, certes, être plus heureux ; mais, si on doit louer Peyron de s'être adressé au grand artiste qui représentait à ses yeux Tart sérieux, il faut le blâmer .d'avoir rendu ce dessin avec trop de froideur. H. Rosotte, il y a quelques années à peine, reproduisait en fac-similé le même dessin pour le .\lusée du Louvre, et savait donner à son œuvre un aspect simple et vrai qui convient tout à fait à la composition de N. Poussin, aspect que Peyron n'apassullisamment saisi. Peyron a enoore gravé plusieurs estampes d'après Nicolas Poussin : nous connaissons, entre autres, une Scène pastorale qui est tellement pastorale et si peu grandiose, qu'elle nous paraît appartenir plu-
m HISTOIRE DE U GRAVCR
tôt au graveur provençal qu'au peintre normand. Les mots Poussin inv, et pinx, devraient nous ôter tout scrupule à cet égard, et semblaient devoir n'autorisor aucune supposilibn contraire; mais l'aspect général de la composition nous permet de douter de^toute la bonne foi du graveur, qui, pour avoir vu un dessin de Poussin d'une composition à peu près analogue, se serait cru en droit d'en faire une interprétation libre, très-libre même, et de mettre au bas la signature du maître. Nous soumettons notre hypothèse aux amis de Ja vérité, et, en attendant le jugement de ceux-ci, nous ne comprenons cette estampe dans Tœuvre de Poussin qu'avec une certaine réserve.
Après François Pcyron, nous devons parler d'un artiste italien estimé de quelques amateurs plus curieux de la rareté que de la beauté des estampes qu'ils réunissent : U. Morghen grava, d'après Poussin, deux pièces qui pourraient compromettre la réputation de ce maître, si elle n'était pas si justement et si solidement établie : le Repos en t^yypte et le Temps faisant damer le» Saisons sont peut-être les deux planches les plus absolument faibles qu'on ait gravées d'après Poussin. Sous une apparente habileté et à travers une science incontestable de gravure, le dessin est tellement négligé, que Tceuvre du maître est totalement défigurée. Cette composition, oii le Temps, assis, joue de la lyre,
* Caïuloguc de l'œuvre de Raphaël Morghen, par Palmerini, II- 121, 122.
EiN FRANCE. 165
tandis qoe quatre gracieuses femmes, se tenant par la
main, dansent au son de la musique, perd tout son charme dans l'estampe de Morghen ; le graveur a rendu niaises et fades ces Saisons que Pousrin avait peintes souriantes et inspirées, et la gravure elle-même, d'un ton uniiormément gris, sans pian ni couleur, manque totalement de relief et de vie.
La Sépulture de Jéms fut gravée par Mariage avec un certain talent; Nicolas Poussin a représenté le Christ mort« étendu à terre et adoré par les saintes femmes, à la porte du tombeau ; deux disciples se disposent à déposer le corps dans le sépulcre; l'expression de chaque tête a été heureusement comprise par le graveur, et, s'il y a lieu de constater une trop grande sécheresse dans le travail, il faut cependant pardonner au graveur, qui a su, au moyen d'un dessin correct, rendre heureusement la physionomie des personnages mis en scène.
VAaompiûm de la Vierge^ que Jean Pesne grava avec un si grand talent du vivant de Poussin, fut, en 1815, gravée de nouveau par Laugier. A cette eauforte, simplement exécutée et savamment modelée, a succédé un travail lourd et pesant ; cette expression naïve de la Vierge heureuse d'un bonheur céleste, dans l'estampe de Pesne, a été remplacée ici par une phy^ sionomie dont le trop grand calme exprime presque la niaiserie \ or il faut attribuer cette fausse interprétation au peu de soin que le graveur moderne a mis dans son dessin.
m IIISTOinE DB LA GRAVUni:
II nous semble que, lorsqu'un graveur a mission de reproduire le tableau d'un maître, il doit s'attacher avant tout à se pénétrer du sentiment de son modèle; * Sans cette condition expresse, jamais l'artiste, quelle que soit son habileté comme graveur, n'arrivera à un résultat satisfaisant, et ne pourra même être regardé comme un habile reproducteur. Raphaël-Urbain Massard, que quelques œuvres d'après David et d'après Gérard ont placé au nombre des plus célèbres graveurs de son temps, le nia de nous donner une représentation fidèle de la Mort de Saphire ; mais, lui aussi, il ne' sut pas suffisamment se prémunir contre le goût qui régnait alors sous rinfluenco de David, et, tout en rendant trait pour trait le tableau du grand peintre normand, il ne put arriver à lui donner cette allure noble et majestueuse que Ton admire dans l'œuvre originale.
Th. Thou venin ne doit être mentionné ici, pour la
gravure du Repoa en E[f)jple^ que parce que, parmi les images de piété faîtes d'après Poussin, celle-ci est peut-être la moins mauvaise*. Quoique, à vrai dire, ce genre d'eslampes ne doive pas être compte dans une ëtude sérieuse, nous croyons bon de dire ici que, si Ton s'adresse aux compositions des grands maîtres pour les m dire sous les yeux des culanls, ou pour inspirer ie recueillement, il serait opportun d'être plus sévère pour les graveurs employés à cet usage et d'engv il'eux plus de soin et plus de vérité dans Tinlerprétation.
L'Angleterre, qui a toujours recherché avidement les œuvres de Nicolas è^oussin, ne parait pas, à en juger par ses graveurs, avoir heureusement compris le génie d^cet artiste. Ceux d'entre eux que nous pouvons citer ne sont que de» interprètes bien inexpérimentés ou • sans talent aucun. J. Fittler grava, entre antres, les Plmes d'EgyptSf tableau composé par Nicolas Poussin avec une science extrême; c'est, à en juger par la composition, une des toiles les plus importantes du maître. Le nombre considérable de personnages qu'elle contient, la grandeur du sujet et la majesté de lacomposition, font de ce tableau une œuvre capitale. Au lieu de mettre tous ses soins à reproduire l'esprit des physionomies, Fittler semble s'être attaché uniquement à rendre Teffet que produit un tableau vieilli. On sait coi^bien le coloris des tableaux de Poussin a été altéré : peints sur des toiles rouges, ils ont presque tous tellement poussé au noir, qu'ils ont aujourd'hui une couleur souvent désagréable ; mais, parce que le tableau a souffert, le graveur doit-il s'attacher à reproduire le ton noir du tableau vieilli? ne doit-il pas plutôt tenter de rendre à l'œuvre qu'il traduit son aspect primitif? L'estampe de J. Fittler offre un certain intérêt, puisqu'elle est la seule représentation qui soit parvenue jusqu'à nous de cette composition de Pousmn, les Plaie» d^Égypte; mais l'insuffisance du dessin et le ton désagréable de la planche contribuent bien peu à la faire estimer.
Si l'on compare la gravure de E» Smith, un Groupe
d'Amown^ à Testampe du même sujet, que Ton attribue à N. Poussin lui-même et que nous avons mention*
née en parlant du graveur Avice, on sera surpris de l'inhabileté du graveur anglais. Il est impossible, en ' effet, de rendre plus lourdement cette composition pleine de charme : cinq Amours jouent ensemble, l'un tient une pomme, l'autre tente d'attraper un papillon, un troisième cherche à embrasser son voisin étendu sur le dos; le fond, formé d'un bouquet d'arbres, encadre cette joyeuse composition, et la gaieté respire sur toutes ces petites têtes roses et réjouies ; le graveur Smith, au moyen de son burin sec et froid, a donné à sa gravure un effet uniformément gris qui n*est pas supportable.
C'est avec le plus habile graveur du conuiiencement de notre siècle que nous arrêterons notre étude sur les graveurs de Nicolas Poussin. M. Boucher-Desnoyers, que la mort enleva il y a peu d'années, avait consacré son talent à la reproduction des œuvres des grands maîtres; Raphaël avait été particulièrement l'objet de sa prédileclion, et la Belle Jardinière peut, sans conli'edit, être considérée comme une des plus belles estampes du commencement de notre siècle. Le
tableau du Musée du Louvre, Eliézer et Rebecca^ par Nicolas Poussin, tenta aussi le célèbre artiste, qui se mit à l'œuvre et qui mena à bonne fin sa difficile entreprise. A côté d'un incontestable talent de dessinateur et de graveur, on peut reprocher à Boucber-Desnoyers une trop grande monotonie d'expression sur
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ks physionomies des compagnes de Rebecca ; on peut aussi reprocher à l'artiste interprète d'avoir donné à sa gravure une finesse de dessin qui n'existait pas à un même degré dans l'œuvre de Poussin ; mais ces critiques de détail adressées, il faut convenir que cette estampe est, jusqu'à ce jour, la meilleare que le XIX' siècle ait produite d'après Nicolas Poussin.