CHAPITRE Yi
.14 GHWIÎRE sors LOUIS XIII. — CALLOT ET SES IMITATEURS. LES GRAVEURS DE SIMON YOl'KT ET DE BLANCHARD. OIIELQIKS ARTISTES !>ROVINCIAUX.
LA GRAVURE HISTORIOUE PENDANT LE RÈGNE DE LOUIS Xill. LES GRAVEURS IfEfrAlIPES TOPOGRAPUIQUES.
Nous avons vu jusqu'à présent la gravure française aller de tàtonnenionts en tâtonnements, s'inspirant tantôt des maîtres italiens, tantôt demandant à la Flandre des modèles. Avec le règne de Louis XIII commence pour la France une ère absolument nouvelle ijni se continue jusqu'à nos jours. Sous le règne de Henri IV, à côtéd*estampes françaises, bien plutôt par l'intention que par l'exécution réelle, nous avons indiqué la transition; nous entrons maintenant dans une période tout à fait différente, période originale s'il en fut, qui commence à Callot pour nous amener jusqu'à la iin du xvm' siècle.
Jacques Callot naquit à Nancy en 1592. Parti à Tâge de douze ans pour Rome, avec une troupe de
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bohémiens, il fut reconnu en route par un marchand
deNaney, qui le ramena à sa famille; mais, ne pouvant - dès lors résister au désir de \oir la ville ëternellei Callot tenta une seconde fois, mais inutilement encore, de quilterses parents: son frère aîné, l'ayant rencontré dans une rue de Turin, le ramena àl^ancy. Sa familleapprécîa alors son talent naissant, consentit à son départ, et attendit pour le faire conduire à Rome une occasion, qui ne tarda pas à se présenter : Henri 11 de Lorraine envoyait au pape un ambassadeur qui voulut bien se charger d'emmener avec lui le jeune Callot (1609). C'est à partir de cette arrivée à Rome que commence la carrièred'artiste de Jacques Callot; rien ne le retient plus, il est absorbé entièrement par son art et ne se laisse distraire par aucun plaisir. Il entre chez Phil. ïhomassin, après avoir probablement étudié quelque temps chez Tem pesta avec ses compatriotes istaël Uenriet et Claude Deruet, et c'est à celte époque aussi qu'on a trouvé bon de dire que Callot avait connu Claude Lorrain et Nicolas Poussin, et qu*on a même été jusqu'à inventer que Callot avait peint les personnages dans les paysages de Claude; mais il est bon d'objecter à eela que Claude Lorrain avait au plus treize ans lorsque Callot quitta Rome pour ne plus y revenir (1611). QaHot alla rasuite se fixer pour quel* que temps à Florence, ville où son talent le fit recher» cher des grands seigneurs; Cosme 11 l'attacha à sa personne, et ce fut par les ordres de ce prince qu'il grava les quinze pièces de la Pompe funèbre de la
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Reine d!E%pa^e^ belle-sœur de sod protecteur (Meaume^ 440-454.) Deux ans plus tard, à la fin de 16 j 5, il entreprit la gravure des Fêie$ données au dur d'Urbin (Meaume, 655-640).
Après la publication de cette pièce, Gallot termina complètement ses études et vola de ses propres ailes. De retour en Lorraine en 1622, il grava des sujets tout à fait originaux. Noble de naissance, et ayant connu la misère pendant son premier voyage en Italie, il publia à cette époque la yoblesse (Meaume, 675-684) et les Gueux (Meaume, 685-709), sujets fort opposëset rendus avec un môme talent et un même esprit. Quant aux estampes qui accompagnent le livre d'Henri IJumbert sur le Combat à la barrière (Meaume, 492-503), on prétendit qu*une rivalité s'établit entre Callot et son compatriote Claude Deruet, erreur facile à réfuter si Ton fait attention à la dédicace de Callot à Madame de Ghevreuse, dédicace dans laquelle on trouve le passage suivant relatif à Deruet : a A cet effet m^ayant honoré par ses commandements du seing des machines, avec le sieur Deruet, de qui le pinceau, par son rare artifice, donne chaque jour des leçons au naturel. » On peut conclure aisément de cette phntse que la querelle de Callot avec Démet n*avait jamais dû être bien sérieuse, en supposant même qu'elle ait existé.
Callot vint à Paris en 1629 et retrouva là son com-
* Gatilogne de roBOfre de Jacques Callot, par E. Heaume. Nam;, 1S60.
patriote Israël llenriet, qui exerçait le commerce d'estampes dans la capitale, et y joignit le métier de graveur, comme Uni d'autres marchands k celte époque (de là vient la coniuskm de œl excudit y dont la signification a été entendue si différemment). C'est à Paris, où il séjourna un an, que Callot connut Cftar/ei Delonne et qu'il commença le charmant jx)rtrait de cet amateur (Meaume, 500), portrait qu'il acheva aussitôt après son retour dans sa patrie.
Trois ans plus tard (1653) Louis XIII entra dans la capitale de la Lorraine, et Callol, à cette occasion, se signala par son patriotisme. Le Uoi, qui connaissait tout le talent de cet artiste, lui proposa de graver le siège de Nancy; Callot refusa formellement en faisant au Roi cette réponse, que Félihien nous a transmise : « Sire, je suis Lorrain, et je crois ne devoir ncn faire contre Thonneur de mon prince et de mon pays. » Loin d'immortaliser une défaite éprouvée par sa patrie, quelque temps après Callol grava les Grandes misères delà guerre (Meaume, 564-581), charmante série d'esbimpes repr^ntant les tortures de toute sorte éprouvées pendant la guerre par les Lorrains. Callol fit encore quelques travaux pendant la longue maladie qui l'affaiblissait de jour en jour, et mourut le iA mars 1055, sans laisser d'enfants de sa femme Catherine Kullinger.
Telle est, en quelques mots, la biographie de Jacques Callot. Cherchant, à ses débuts dans la carrière, à consacrer son talent à la gravure au burin, Callot est
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gêné, et sa verve continuellement contrainte. Poussé par un génie <]ui se montra seulement plus tard dans son entier, le graveur lorrain oomprit prompt^ent (|Me la voie ({u'îl suivait n'était pas celle qu'il devait suivre, il quitta donc le travail pénible du burin pour adopter le genre libre et facile de Teau-forte, qui s'accordait mieux avec son tempérament ardent. Mais il ne suffisait pas au génie de Caliot de suivre le chemin frayé, il lui fallait inventer et produire qnelque diose de nouveau ; il se mit à l'œuvre, et réussit pleinement dans son entreprise. Au moyen d'un vernis dur, répandu à quantité égale et iaible sur une planche de métal, il obtint une surface uniformément plane et dessina sur le cuivre avec sa pointe comme il eût dessiné sur le papier avec la plume. Le procédé trouvé, ou tout au moins très-perfeotionné, il fallut son génie pour en faire un bon usage. Doué d'une imagination vive et alerte, d'un esprit fin et bien français, Gallot fut un artiste dans toute la force du terme. Il est impossible de rencontrer plus de vivacité et plus de vie que dans les petites estampes toujours si fines de dessin et- de pointe qu'il nous a transmises. Jeune, Gallot cherche la voie qu il doit suivre et étudie avec ardeur; dans un âge plus avancé, il se crée une manière bien personnelle qui le rend un maître. lia suite des Mùère$ delà guerre {UGaixme^ 564-o8l ), épisodes d'une guerre cruelle, est composée avec une sdeoce profonde, exécutée avec l'esprit d'un poëte bien inspiré. Dans ces dix-huit petits tableaux gravés, où l'on pend, où i on
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EN FRANCE. 175 fiuil]e,où l'on roue, où Ton brûle, où l'on pille, on ae sait si c'est à la imesse du travail ou à Tesprit de la eomposîtioii qu'il faut donner la préférence. Une planche, non moins justement célèbre que celles-ci, représente la TmUalion de «Sainl Antoine (Meaume, 159). Le Saint, entouré de diables fantastiques, est debout devant une grotte; un monstre, que la plume est impuissante à décrire, semble vomir des tortures, tandis que d'autres diablotins cracbent partout armes, vipères et poisons aux yeux du saint anachorète. Les artistes ont de tout lemps exercé leur talent à la représentation de cette softne, qui laisse à Tîmagination un libre cours; aucun, à notre connaissance, ne semble avoir inventé de tortures plus fantastiques que Jacq. Caliot. Jamais peut-être on n'a accumulé plus de supplices divers, plus de tourments surnaturels; jamais non plus on n'a composé avec une fécondité semblable une tentation de Sûnt Antoine. Callot semble avoir étudié cbaque groupe aCn de le rendre plus hideux, mais d'un hideux supportable, et c'est par ce moyen qu'il a réussi à donner à cette planche un aspect qui émeut et qui â>ran!e. On peut le dire sans craindre d elre démenti , Jacques Callot est un artiste de génie : le travail a bien servi à développer ce qu'il y avait en lui, mais dans ses œuvres l'inspiration est bien plus apparente que Tétude. On arrive, à force de travail, à exécuter une estampe irréprodiable en un certain sens, un don naturel peut seul faire inventer et graver les meilleures pièces de l'œuvre de Caliot.
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Sur ies traces de J. Cailot marchent deux artistes lieureusment doués aussi, mais moins primesautiers,
Abraham Bosse et Jean de Saint-Igny. Le premier, fécond et exact chroniqueur des mœurs de son temps, nous initie à la vie intime du g^tilhomme et de Tar» tisan français; il trace avec sa pointe, quelquefois trop sèche, les habitudes d*une société qu'il connaît à fond, et, n*était cette préoccupation bizarre d^imiter le travail du burin avec le seul secours de la pointe et de l'eau-forte, on serait tenté de donner à Abr. Bosse une des premières places parmi les graveurs français du règne de Louis XllI. Heureusement, dans les charmantes suites de costumes qu'il grava d'après Jean de Saint-Igny, hNoblem françaùe à réglite (Catalogue, d 3i 0- 1 35 1 ' ) et le Jardin de la Jioblesse franraise (Cat. , 1 501 -1518), A. Bosse a montré qu'il savait manier librement le procédé que systématiquement il maîtrisait. Dans un traité dont les éditions se sont succédé jusqu'au commencement de ce siècle, le graveur trouvera expliqués clairement les procédés matériels à son usage, el, si l'art a fait quelques progrès depuis la publication du Traité des manières de graver à Peauforte et au burin (1645), on sera cependant forcé de reconnaître que Bosse a le premier mis en lumière
des principes qui jusqu'alors étaient diffus, quelque-
* Catalogue de f œuvre (TAbraliam 808^, par (icorges DupleBsis* 1S59, in-S*. Ce travail, (juc nous avons pnl>tié originairement dans la Berne mivenelle des ArU, a été réuni en volume, et a été tiré Si un trè8*petit nombre d^excmpluircs.
fois même tout à fait inconnus. lies Vierges folle» (Gat. ,
45-49), l'histoire de V Enfant jjrodifjue (Cat., 54-50), le Mariage à la ville (Cat., 1574-1579), la suite des Màiers (Cat., 1391-1397), sont autant de planches dignes d'attonlion au double point de vue de rarchcoiogie et de 1 art. L'archéologue y trouvera sur l'ameublement et sur Farchi lecture au commencement du xvif siècle des docuineiiLs prccitMix et iiiTcusables, l'artiste une habileté extraordinaire ù manier la pointe et à peindre les mœurs d'une époque.
Jean de Saiiil-lgny, Xunnaiid do naissance, claiLun dessinateur spirituel et alerte plutôt qu'un graveur de profession . Les eaux-fortes queFon rencontre signées de ce nom sont d'un dessin élégant; ce sont ou bien des gentilshommes, pourpoint au dos, ëpée au côté, attablés dans quelque lieu rustique ou dans quelque cabaret, ou i)i('n des figures de femmes élégamment vèUies, coiffées avec goût et fièrement campées. Une pièce trè^rare, le Joueur de Muselle (R. D., 42), nous semble d'un dessin peu précis; mais celle estampe ncsunirail pas à donner une juste idée du talent de Saint-lgny : il faut examiner le Livre de portraiture (R. D., 1-58), publié en 1(350 par cel artiste, pour juger de la iinesse de sa pointe et de l'esprit de ses figures. M. Ph. de Chennevières ^ a consacré une longue notice à son compatriote Saint-lgny, nolice pleine de faits et de documents, mais quelque peu partiale.
* Pcinircs provinciaux de l'ancienne France, par Poiold, toute 1", page 101.
Un compatriote de Jacque» Gallot, Claude Deruet»
suivit également la voie tracée par le maître; mais, moins heureux qu'Abr. Bosse et que Saint-Igny, il parvint tout au plus à rappeler la manière de Gallot, qu'il copiait d'ailleurs trop servilement. Dans les trois pièces que l'on connaît de cet artiste, on voit que le trait est cherché et pénible, que le dessin est indéci» et que la main du graveur est exclusivement guidée par un idéal aucjiiel elle ne peut atteindre.
Si le talent de Callot avait été de nature à faire école, on pourrit classer les graveurs préc^ents au nombre des disciples de l'illustre Lorrain; mais cet esprit indépendant ne pouvait avoir ni maîtres ni élèves, n est seulement possible de grouper autour de ce talent tout personnel quelques artistes qui osèrent aborder le sentier tracé par lui. Au nombre de ceuxci ^ il faut encore classer Nicolas Cochin, qui, dans certaines eaux-lorles, approcha quelque peu de la finesse de pointe de Jacques Gallot; mais il y a toujours cette verve inimitable que personne ne peut atteindre, et Cochin ne peut, pas plus que les autres, franchir celte limite. Gependant, dans quelques-uns des lointains que les graveurs au burin de son temps lui confientt Nicolas Cochin fait preuve d une facilité de dessin qu'une pointe un peu plus lourde empêche unique» ment de mettre en parallèle avec les vive$ et sémillantes eaux-tortes de Callot.
Quoique Etienne de la Belle soit né à Florence, il serait injuste de ne pas le ranger au nombre des ar^
listes français, puisque c'est en France qu'il chercha ses modèles et puisqu'il résida à Pans la plus grande partie de son existence. J. Callot avait laiâsé derrière lui à Florence, lorsqu'il y avait séjourné, une réputation très-grande et une quantité considérable d*estampe.s ; celles-ci vinrent sous les yeux de la Belle, encore jeune, qui fut singulièrement séduit de leur spirituelle habileté. Le jeune graveur florentin sentit qu'il pourrait réus^r en suivant cette manière et s'y adonna tout entier. C'est donc grâce à Callot, l'artiste le plus français que la France ait produit, que la Belle fut ce qu'il devint. Mariette, qui apprécie le talent de la Belle avec sa sûreté de jugement .habituelle, dit que « la Belle étoit tout à fait propre* à représenter des actions militaires, des veues de mer et de vaisseaux, des ruines, des pastoruiles et surtout des festes et des spectacles, qu'il représentoit dans toute leur magnificence ^ »> Nous ajouterons à cette appréciation un peu générale qu'il sut aussi donner aux petits personnages qu*il représenta un esprit tout à fait remarquable; nous dirons même que la fameuse Veue et perspectice du poiU iMmf (Jomjsert; 112'), pièce capitale de l'œuvre, exécutée à Paris en 1646, est pleine d'animation et
*- Abecedario de P. /. MarieUe, et autres notes inédites de cet amateur sur les arts et les artistes, oumge publié par Ph. de Ctiennevîères et Anat. de Mootaiglon. 1851-IS60, m-8% tome II, p.
* Ettai d*un catalogue de l'œuvre d^ÊUenne de la Belle^ par Ch. Ant. Jombert. Paris, im, in-8*.
(le mouvement : celle foule qui se meut vit et agit par&itement, et, en dehors de celle aclivilé réelle, il faut encore louer la perspeclive habile de cette planche, dans laquelle le sieur Bosse, professeur de perspective en l'Académie royale, et grand querelleur, n'eût certainement rien pu trouver à critiquer. Si l'on voulait citer toutes les pièces vërilablement remarquables de l'œuvre de la Belle, la liste serait interminable, car Tœuvre de cet artiste s*élève, selon Jombert, à i ,27G pièces, et pres(}ue toutes ces estampes sont traitées avec le même soin et le même esprit. Flusieui^s Jeuuc de cartes (Jombert« 116-119), exécutés pour servir à l'éducalion de Louis XIV, donnent peut-être la plus juste mesure du talent de la Belle : ils tout exécutes avec une facilité de pointe surprenante ; le dessin, quelquefois un peu lourd du graveur, les extrémités, qu il dessine souvent d'une fai^on un peu trop grossière, ont fait place ici à une légèreté trèslouable, et les cartouches qui entourent le Jeu des fables, le Jeu de la Géographie, le Jeu des Reines et le Jeu de$ Hais de France^ sont traités avec un esprit tout particulier. Nous ne pouvons, comme quelques auteurs trop prévenus en laveur d'Ét. de la Belle, le placer au-dessus, ni même à côté de Jacques Callot; mais nous devons dire qu'ayant su s'inspirer des estampes de cet artiste, il proQta heureusement des exemples qui lui étaient offerts, et qu'il approcha assez de la manière de Callot pour être compté parmi les imitateurs heureux du graveur lorrain.
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£>' FllANCE. m
Sébastien Lecierc, né à Metz le 26 septembre i 637, devrait être rangé au nombre des graveurs du règne • de Louis XIV, puisque son existence se passa entièrem^tsous le règne du grand Roi ; mais, eu égard au caractère propre de la plus grande partie de son œuvre, il nous semble plus rationnel de le mettre au rang des imitateurs de J. Gailot. Sébastien Lecierc appartient, d^aiUenrSf bien plus à cette école qu*à la grande école de gravure que nous examinerons plus loin.
La première pièce connue de l'œuvre de Sébastien Lecierc est de 1650 : c*est une vue de la Ville de Metz (Jombert, 1^), qui lui accueillie favorablement; mais, poursuivi par l'idée fixe de devenir ingénieur, Séb. Lecierc se fit attacher, comme ingénieur géographe, à la personne du maréchal tic la Ferté. Ayant appris qu'un de ses dessins avait été présenté au Roi comme Tœuvre d'un autre, il renonça immédiatement à sa position et vint à Pans pour étudier à son aise le génie militaire. Présenté à Charles Lebrun vers 1665, celui-ci lui donna le bon conseil d'abandonner ses projets et de se livrer exclusivement à l'élude du dessin : le conseil du grand peintre fut suivi par le jeune artiste, qui n'eut plus tard qu*à s'applaudir de sa docilité. Protégé parle maître, tout-puissant alors, Séb. Lecierc obtint un logement aux Gobelins et une pension de six cents livres, à la condition expresse de consacrer
« Calalogue raisonné de Vœuvre de Séba$Uenleelere, par Charles- Antoine Jombert. Paris, 1774; S vol. io-S*.
m IILSTOIRE DE LA GRAVURi^
exclusivement son talent au service du Roi. A la mort du chancelier Séguier, Lebrun chargea Séb. Lcclerc de graver le dessin du catafalque exécuté par lui h cette occasion, et, la planche terminée, le preinicr peintre du Roi présenta son protégé à l'Académie, qui raçut à runanimité le jeune graveur, le 16 août 1672, et lui donna, par considération pour ses études antérieures, la place de professeur de géométrie et de perspective. Sébastien Leclerc épousa, en 1675, la fille d'un teinturier du Roi nommé Van denKerchoven. Il eut de ce mariage dix enfants, six filles et quatre fils; et, quoique sa pension eût été portée de six cents à dix-huit cents livres, elle ne pouvait plus suffire à faire vivre cette nombreuse famille. Force fut d'abandonner la position pour subvenir aux besoins de tous les jours. C'est alors que Séb. Leclerc grava ce nombre iniini de vigucttcs, dans lesquelles on remarfpie surtout une étonnante facilité de conception. Ën 1710, Leclerc faillit [x rdre la vue; il abandonna donc pour un temps ses travaux, qu'il put heureusement reprendre bientôt; mais ce ne fut que pour quelques années, car il mourut à Paris lé 25 octobre 1 714, alors qu'il mettait la dernière main a son Traité d'architecture (Jombert, 515), l'œuvre de toute sa vie. Le mérite principal des estampes de Séb. Leclere • consiste dans une fécondité inépuisable ; les pièces les plus célèbres de ce graveur méritent pleinement la réputation dont elles jouissent. VÀcadêmie des Sciences et des Beaux-Arts (Jombert, n° 265) et
tl'ée d/Àlexa)idre dam Babylone (Jonil)erl, 285) sont composées avec une verve incontestable ; la gravure de ces deux planches peut également donner une juste idée du talent de Sébastien Leclerc à sa meilicuie époque. Siron veut envisager une autre période de Tœuvre de Leclerc, on pourra étudier avec soin une petite suite gravée en 1695 el porlant pour litre : Vue de plmicun pelit» endroits des fauxbourgs de Paris (Jombert^ n* ^44). Leclerc, r|ui a dessiné et gravé ces petites estampes d'une main sùie el ingénieuse, a tenté ici d'imiter la manière de J. Callot : sans approcher de son modèle, il a cependant réussi à rappeler la manière de ce maître. 11 n'en est pas de même des Batailles d'Alexa/ndre ( Jombert, 257), gravées en petit par Séb. Leclerc, d'après Charles Lebrun on plutôt d'après les estiimpes de Gérard Audran. Soit que les gravures de l'habile maître lyonnais empêchent d'apprécier les copies à leur juste valeur, soit (pie Séb. Leclerc n'ait pu lacilemeiit s'assujettir à deveiiii' co- ' piste, ces planches sont faibles et même d'un dessin plus qu'incorrect.
Après ces artistes ù l'allure spirituelle, la France peut compter au nombre des siens un maître du premier ordre qui consacra quelques heures à des travaux de gravure ; ce n'est plus alors un graveur de profession, c'est bien un peintre et un grand peintre qui se servit de la pointe pour rendre sa pensée, comme il se serait servi du crayon ou du pinceau.
C'est un véritable honneur pour la gravure française,
m HISTOIRE DE LA GRAVURE
de pouvoir citer le nom de Claude Lorrain : doué des qualités les plus essentielles chez un paysagiste, Claude grava quelques planches avec cette souplesse de pointe que connaît seul le peintre. Peu soucieux de la taille uniforme, du contour net, il laisse à la nature qu'il imite le soin de guider sa main de poêle; jamais in« décis ni timide, il sait du premier coup produire l'effet qu'il cherche, rendre la nature telle qu*il la voit à travers son génie. Le Soleil couchant (R. D., 15), ou plus justement le Lever du Holeil est un des exemples les plus frappants du tact de Claude Lorrain : la lumière est répandue avec une richesse infinie ; la mer, surprise au lever du soleil, est d'une transparence qué le ciel encore sombre fait mieux apprécier; au premier plan, uneharque , quelques pêcheurs, des palais, ajou lent par leur as|)cct obscur, — Péclat des rayons du soleil ne peut encore les atteindre, — à la majesté du paysage. Le Bouvier (R. D., 8) est, sans contredit, une des planches que Cl. Lorrain a le plus amoureusement exécutées : quelques vaches passent un gué et rentrent à la ferme, tandis que leur conducteur reste assis sur le ^razon et joue de la cornemuse; la ferme est garantie par un épais bouquet d'arbres arrosé par une étroite rivière sur laquelle a été jeté un simple pont de bois ; quelques collines dans le lointain couronnent le paysage et terminent le point de vue. C'est toujours le peintre inspiré que l'on admire, c'est cet artiste prodigieusement doué qui saisit l'impression de la campagne qu'il étudie et qui sait en transmettre le coté
poétique et grandiose. Dans le Bouvier, h gravure
semble même plus habilement conduile que ihins les autres planches de Claude; si Ton examine attentivement cette estampe, on reconnaîtra cette façon de gra- .ver particulière aux peintres, procédant toujoui-spar masse et négligeant le détail plutôt que de détourner l'attention de l'objet important. Dans une autre estampe moins recherchée, mais presque aussi belle, le Troupeau à l'abreuvoir (R. D., 4), on retrouve, aussi clairement au moins, le grand peintre Lorrain. Un bouvier, appuyé nonchalamment sur un hàton, guette quelques vaches qui se désaltèrent ; la composition, simple en elle-même, est cependant tout à fait complète. Claude a mis toute son habileté à reproduire la transparence de Teau, la limpidité de l'air et celte vie forte et puissante des arbres arrosés perpétuellement; la lumière tombe généreusement sur le dos de ces b&stiaux rendus à la vie, et donne, par sa splendeur, à ce paysage qui semble exécuté à la hâte, tout r intérêt d'une œuvre parfaite. Nous ne ferons qu'indiquer les Feux d'artifice (il. D., ^28-38 ' ) que grava Claude Lorrain ; ils sont composés avec facilité, gravés d'une pointe pittoresque, mais ils ont, aux yeux des amateurs, plutôt un incrite de curiosité qu'un intérêt
' Ouirt! lo Calalo;^iU! ilc Id iivre tle llhuido Lnrrain, [jublii'' ni 1.S55 par M. Itolici l lluméiiil, il faut encore consulter le Catalogue raisonné des estampes yravces à L'can-forte par Claude Gellde, que M. Eugène Piot a publié dans le Cabinet de V amateur et de l'antiquaire, tome II, p. 448.
m HISTOIRE DE LA GRAYURE
d'arl ; on s'étonne même, à juste titre, de voir le plus merveilleux pajsagiste que la France ait produit employer son temps à multiplier par la i^ravure des choses (}ue la réalité seule peut faire apprécier : ôlez, en effet, à un feu d'artiiice cette opposition de la lo«* mière scintillante à la nuit obscure, et vous aurez le plus singulier désaccord entre l'éclat du jour que le soleil illumine et le feu que le génie de l'homme a su produire.
A côté des graveurs que nous avons cités plus haut, mais bien loin de Claude Lorrain , se forma toute une
écule d'artistes qui se conlenla le plus souvent de reproduire les œuvres d'autrui. Dessinateurs spirituels et rompus à toutes les difficultés du métier de graveur, ils se groupent naturellement et peuvent être désignés sous le nom collectif de graveurs de Simon Youet et de Blanchard.
Simon Vouet (158'2f o juin IGil) voyagea dans sa jeunesse en Angleterre, en Turquie et en Italie; sa réputation étant venue jusqu'aux oreilles de Louis XIII, le Hoi appela S. Vouet à Paris et voulut même, dit-on, apprendre de lui le dessin et la gravure. À cette époque, où le courtisan était peut-être encore plus courtisan qu'il ne le fut depuis, cette protection royale assura la fortune de Simon Vouet. Le Koi prenait des leçons de dessin de Simon Vouet, toute la cour voulut employer l'artiste : les palais, les hôtels et les églises furent bientôt couverts de peintures
du iiiailre à la mode, et si le peintre ne méritait ni tant d'honneur ni tant de vogue, il avait cependant
assez de qualités personnelles pour justifier jusqu'à un certain point cet engouement. Doué d'une originalité non contestable, Simon Vouet introduisit en France une manière nouvelle qui n'était pas dénuée de tout charme : un dessin facile, quoique trop incorrect quelquefois, une couleur limpide et un sentiment de Texpressîon assez développé, donnaient à ses tableaux un aspect gai et spirituel que le temps a malheureusement notablement détruit. Ces oppositions brusques de l*ombreà la lumière, ces profils perdus, que Simon Vouet semble singulièrement altëcliouner, ces ligures au type ouvertement français, sont, en tout cas, des innovations qui rendent sa peinture bien personnelle. L'accueil royal que 6iuion Vouet jivjuI reçu n'attira pas seulement les grands seigneurs, il lit venir à lui une série de graveurs, jaloux de partager sa gloire. Vouet semble d'ailleurs avoir indique lui-même la voie à suivre; on connaît, en effet, deux planches gravées* par lui : David et Goliath ^ pièce non décrite par M. Robert Duménil, et la Vierge et l'enfant Jésus auq;Uel Saint Joseph présente un oiseau» Ces gravures à l*eau-forte sont traitées avec cette liberté dont les peintres ont seuls le secret, et si elles ne sont pas bien correctement dessinées, elles ont tout au moins le mérite d'être facilement exécutées.
C*est évidemment à l'époque oii Eustache Lesueur était dans l'école de Simon Vouet qu'il grava cette
Sainte Famille dans laquelle M. Robert Duménil reconnaît « des aitiludes simples, nobles et gracieuses, des expressions fines et justes^ un dessin pur et on bel agenccmeiiL de draperies. » Moins enthousiaste que le savant auteur du Peintre-Graveur français t nous nous contenterons de dire que si cetle estampe, généralement reçue pour être l'muvrc d(^ Losueur, avait été gravée par Michel Doriguy ou par tout autre graveur de cette époque, elle aurait couru grand risque de ne pas être remarquée ; nous ne pouvons, en effet, malgré tout notre bon vouloir, apercevoir dans cette estampe les qualités essentielles des œuvres d'Ëustache Lesueur , Taménité , la grâce et la beauté calme et pensive.
Nous avons tenu à placer ici Lesueur à la tête des
graveurs de Fécole de Vouet, parce que son talent comme peintre lui assignait une place tout à fait hors ligne. Michel Dorigny, gendre de Simon Vouet, doit être compté comme le plus savant graveur des œuvres de son boau-père.
Michel Dorigny. de SaintrQuentin (161 77 i 1060?), élève de Simon Vouet, décora le château de Vincennes, et quehjues autres palais, de peintures tout à fait dans le goût des œuvres de son maître. Ces ouvrages, disparus aujourd'hui, n'auraient d'ailleurs probablement pas suffi à conserver le nom de Dorigny, tandis que les eaux-fortes de cet artiste, d'une allure fière et d'une pointe audacieuse, seront toujours là pour témoigner de son talent et de sa facilité. Michel Dorigny est à
Simon Vouel ce que Jean Pesne est à Nicolas l'oussin: il n'est guère de tableaux importants de Simon Vouet que Dorigny n*ait reproduits, et, chaque fois, ie graveur conserve aux riches compositions du peintre cet aspect fiais et lumineux que l'on devine aujourd'hui dat s les peintures originales plutôt qu*on ne le voit. Il est impossible, en effet, croyons-nous, de graver les œuvres de Simon Youet avec plus d'exactitude que ne réussit à le faire en 4640 Michel Dorigny dans les Décorât iom de la bibliulhè(jue du chancelier Séguier (R. D,, 76-82), dans une certaine Diane chamrem (1658) (R. D., 61), et dans le Martyre de Saint Emtache (H. D., 58). Quelque compliquée que soit la composition de Simon Vouet, Michel Dorigny parvint à mettre à sa vraie place chaque personnage et chaque groupe, et si Ton remarque sur les figures qu'il grave un air maniéré et quelquefois assez faux, ce n'est pas au graveur qu*il en faut faire un reproche, mais bien au peintre, qui, quelle que soit son habileté à peindre un personnage, ne sait dessiner une flgure sans la rendre avec affectation
On attribue avec raison, selon nous, à Michel Dorigny la Mama^ rade ou Pompe funèlfredu maltâtier de la vertu. '-^ Vazy-voir exeudit, — Auec priuU, de F. Mansard (R. D., 5). Cette pièce, otr Fnmçois Mansard, onde dn célti>Te Jules Hardouin Hansard, est trèsfort tourné en ridicule, eut pour prétexte, nous apprend Dargenville, les ennuis perpétuels donl Dorigny fiit robjet de la part de F. Mansard lorsqu*il peignait les plafonds du château de Vmcennes. La vengeance était sanglante, car elle voulait ridiculiser à jamais rarchilecte du Roi. VoicUa (loscriptioo que M. Robert Duménil donne de cette estampe: « F. Mansard est représenté monté sur un âne, ayant un singe en
îîn autre gendre de Simon Voucl, François Tortebat (i626<i690), grava d'après son beau-père et son maître quelques pièoes qui. ne sauraient être comparées aux estampes de Michel Dorigny : au lieu de celle pointe libre et facile que nous admirions, chez celuici, nous trouvons ici un travail lourd et pénible. UAmje (R. D., 10), ebLanii)e fine cl d'une couleur agréable, nous semble être la meilleure pièce de ToBuvre de Tortebat, car les autres eislampes de cet artiste, d'après Simon Vouet, telles que le Vœu de Jephté (H. D., 5), Élie enlevé au ciel (R.D., 6), et la MûTî de la Madeleine (R. D., 8), sont ^vées d*une façon uniformément loui^le et sont péiiihlemenl dessinées, il est probable même que Torlebal abandonna promptement la gravure, qu*il avait d'ailleurs commencé assez tard à pratiquer, car les premières estampes que nous connaissons de lui sont datées de 1664, et les dernières, exécutées en 1668, se trouvent dans VAbréffc de lanalunde de Vésale^ à Paris, chez Tortebat, lOOcS, in-f.
Si nous rangeons François Perrier au nombre des graveurs de Simon Vouet, c'est bien plutôt parce que le talent de ce graveur appartient tout à lait au même
« roupe qui lui poi te uu pnnisol et le tire avec une échelle passée à son cou ; il lieut uutï sounette qu'il fait sonuer en se dirigeant à droite, où se voit le gibet de Monllaucon. L'animal traîne à sa suite un panier garni de règles, de couipas, d équerres et de plans, p Cette planche se trouve fréquemment surmonter une pancarte imprimée qui contient les injures les plus grossières coutre Fraoçois Mansard.
£N FRÂ2«GE. 191
ordre que le talent de Vouet que parce qu'il grava beaucoup d'après cet artiste, car M. Robert Duniénii se Catalogne que quatre pièces gravées par Fr. Perrier d'après Vouet, la Na$mté (n* 13), Saint Àntome enl&oé au ciel (n° 14), Apollon el Diane cimmut le» Harpm (vl* 15), et une ÀUégcrie (n" 16);. et encore ces pièces ne sont-elles pas, comme on peut s'en rendre compte, d'après des œuvres bien importantes. Elles sont d'ailleurs gravées d'une façon aiguë et un peu maigre qui a plus d*un rapport avec les estampes de Michel ûorigny, mais elles manquent absolument de cette tournure presque grandiose que Dorigny donnait toujours à ses estampes. L'œuvre de François Ferrier doit encore être consulté à notre point de vue, attendu qu'il contient une estampe habilement faite qui reproduit les traits du chef de Técole. Ce portrait de Simon Vouet a été gravé en 1G52, alors que le premier peintre du Boi était dans la force de l'âge. S. Vouet est représenté de trois quarts; une légère et folle moustache recouvre une bouche petite, mais à grosses lèvres; des yeux viis sont couverts d'une paupière épaisse, et Taspect général de la physionomie donne plutôt l'idée d'un homme lourd et paresseux qu'il n'indique un travailleur aussi fécond et aussi heureusement doué. Nous avons vu d'autres portraits de SimonVouet, entre autres un dessin de Nicolas Mignard conservé au musée du Louvre et que M. Ph. de Chennevières a fait reproduire dans ses Portraits inédits éFartistes Irançais; nous donnons toujours la préfé-
UISTOIRË 0£ LA GRAVLU£
rence à l'œuvre de Perrier, qui nous paraît avoir un
ciiiaclèrede vérilc absent des au lies portraits de Simon Vouet.
C'est uniqu^ent au burin que grave Pierre Darel; mais ce burin est si babilement mené, qu'il rend fort heureusement les œuvres de Simon Vouet. il est bien difficile de désigner, de façon à être reconnues, les
dilîérentes \ierges et Saintes Familles que Daret grava d'après Simon Vouet, car celles-ci n'ont pas été décrites, et ne diffèrent généralement que par Tattitude (le la Vierge et de l'iuifanl. Nous tenterons cepenilant, au moyeu des dates, de faire reconnaître les estampes que nous dterons. Quoique avec une physionomie réellonientlrop maniérée, — ce qui n est d'ailleurs nullement la faute de Daret, — nous trouvons la Vierge avec r enfant 3hu$^ gravée en 1652 d'après un dessin de Torlebal exécuté sur une peiiUure de Simon Vouet, d'un aspect charmant; P. Daret a donné à sa gravure un ton moelleux et une grâce parfaite qui fait estimer cette planche, dont le dessin a dû l)eaucoup souffrir de l'intervention de V\\ Tortebat. Une des plus belles compositions de Simon Vouet, les Saintes Femmes an tombeau du Christ^ a été rendue par l^ierrc Daret avec un rare talent; les rochers ardus dont le peinti^e a entouré la scène principale ont été traités par le graveur avec âprelé et justement sacrifiés, tandis que le corps mort du Christ, appuyi' sur les genoux de la Vierge qui s'évanouit de douleur, placé au premier plan et traité avec une vigueur louable, allire le regard
et souliont parfaitement l'examen; la gravure en est donc simple et attrayante, et la couleur souvent un peu crue des tableaux de S. Vouet est rendue avec une grande vérité. L'estiimpe la plus digne d'éloges de l'œuvre de Daret représente une Vierge tenant devant elle l'enfant Jésus, qu'elle découvre; cette estampe, gravée en IGiO, toujours d après Simon Vouet, porte l'empreinte des meilleures qualités: expression juste et touchante, dessin facile et sentiment heureux. Parmi les burinistes de l'école de S. Vouet, P. Daret est certainement le plus habile, et ses émules Michel LasnCt Cl. Mellan, $éb. Vouillemont et Gil. Rôusselet doivent être considérés comme lui étant très- inférieurs
Nous avons parlé plus haut, à l'occasion des graveurs de crayons, de Michel liasne et de Claude Mellan; les observations que nous faisions sur l'âpreté du burin du premier et sur la malheureuse manie du second de graver à une seule taille sont encora parfaitement justes pour les estampes que ces deux artistes exécutèrent d'après Simon Vouet. En effet, Michel Lasne grave avec un burin trop aign la Vierge ei (enrfaut Jésus dans un paysage (1G88); on sent trop le travail de l'outil, et le dessin soigné et précis ne suffit pas pour imprimer à cette estampe le caractère de
I Pierre Daret publia, eu 1651, une trailaclion de la vie de Ruphaël |iar le Vusari. Cette i>elile pluquette, fort rare, fut utilisée p:ir le P. Boui> bourgt qui la réimprima lextueileinent sous son nom, h Lyon, en 1709. et «|ui ae contenta d^ajouter & la suite une liste des principaux Uddetux ci statues qui se voyaient de son temps dans les églises, dans les rues et sur les pbces publiques de Ljob.
IS
194 lIISTOlUE DE LA GRAVURE
Foriginal. Ces défauts sont encore plus apparents dans
uneaulre estampe de Mich. Lasne représentant Saint Gilles découvert dans sa retraite par un chasseur, Hichel Lasne a employé cette fois un procédé assez semblable à celui de Mellau, el, n'en ayant aucune habitude, il a exécuté une planche absolument liaibie. Claude Mellan fut quelquefois au moins plus heureux: dans le titre des Poésie di Marcello, GiouanMti (Montaiglon, 294'), il se montre gracieux dessinateur, et dans VAmmar et Ptyché (Mont., 180), composition de Vouet, inspirée par Raphaël, si le travail n'était pas aussi désagréablement monotone et s'il n'était pas aussi apparent, on serait tenté de regarder cette planche comme une des meilleures de l'œuvre de Cl. Mellan; le dessin en est joli, l'expression douce, et la lumière, habilement distribuée, éclaire bien le point important de la composition. Nous n'en pouvons pas dire autant d'une certaine Sainte Catherine^ 1635 (Mont., 96), ni de Saint Vincent de Paul (Mont., 76), ni d'une allégorie, rintelligence^ la Mémoire et la Volonté (Mont., 572), pas plus que d'une Lucrèce (Mont., 122), planches gravéesd'une façon trop métallique et dans lesquelles le métier est toujours trop apparent. Une Hérodiade (Mont., 81) doit être regardée comme la pièce la plus librement gravée par
* Calaloytie raisonné de L'œuvre de Claude Mellan, d'Abbcvill»-. [y^r M. Anatole de .Monlaiglon, précédé d'une nolicc sur la vie et les ouvrages de Mellan, par P. 4. Marietle. Abbcville. 185(5 ;in-8». (Exlrait des Mémoires de b Socidié impériale d'émuklion d'Abbeville).
Cl. Melland*aprèsSimon Youel; c'est, dans tous les cas,*
avec le Pttrtrail de Virgima da Vrzzo^ (Mont., 257), une des planches dans lesquelles Claude Mellaa fait le plus voir son dessin précis et sa science incontestable d'eipression.
C ebt également au burin que grave Sébastien Vûuil« lemont; mais cet artiste emploie son burin avec tant de sécheresse, qu'il rétrécit le dessin et lui donne une allure mesquine. La Vierge qui (mirasse l'enfant Jésu$ ne donne même aucune idée du talent facile de Vouet: Séb. Youillemont a tellement déOguré son modèle, qu'il serait impossible de deviner l'auteur de l'œuyre originale, si le nom de Vouet n'était inscrit au bas de cette planche. Pierre de Jode, qui grava en 1652 l'estampe que copia Simon Vouet Tannée suivante, a un genre de travail assez semblable à celui de Séb. Vouillemont : il procède par petits plans, et s'attache aux détails insigniiiants d'un dessin avec le même soin qu'aux parties importantes. La Vierge ef fenfafU Jé$m auquel uxirU JoKcpli présente un oiseau est une pièce faible, et l'on est même en droit de s'étonner que S. Vouet ait choisi cette estampe comme modèle; le peintre eût été pins heureux dans son
* Vil iiinia da Vezzo avait épou<é a Kcmio, on lôSfi, le jx-intre Simon Vouet; « elle dessiiuiit clle-uième agréablement, nous dit 1*. J. Marielto, et peignait en miniature. » Cl. Mellan a gravé une planche d'après celte artiste, une JudiUi s^appuyant sur la tête d'Holopherne^ au bas de laquelle on lit : Ft'iymw de Veao pnx, — CL Melkui GaUu» f. Romm.
choix s'il se fùl adresse à uoe eslampe de Michel Dorigny ou & oDe œinrre d*un aulre graTeur de son école. Jean Boulanger a une façon difTérente de graver : il Ira ce avec uu burin assez purement conduit les contours principaux du dessin qu'il veut reproduire, il modèle ses figures avec une infinité de travaux de pointe sèche qui alourdissent inutilement la gravure; c*est au moins l'observation que nous avons faîte dans deux Saintes Familles que J. Boulanger grava en 1657 el en 1661, dans une Préneutaiion au Temple et prîncipalement dans Tunion de Vénut^ Cérès et Bacchm (1654), planclies exécutées d'après Simon Youet.
Plus coloriste que les artistes que nous venons de citer, Gilles Rousselet montre dans la plupart de ses planches une habileté de dessin peu commune; il grava d'après Simon Vouet un sujet d'armoiries qui est traité avec un véritable talent d'exécution. Outre le premier plan, grave d un burin iranc et vigoureux, le lointain, représentant la vue d'une ville, est rendu à Teau-forte avec esprit et finesse. Cette planche, sans pouvoir être comptée au nombre des productions importantes de Gilles Rousselet, suftit cependant pour faire apprécier Thabileté du graveur.
Queiijues artistes s'attachèrent encore à reproduire les œuvres de Simon Youet: mais ceux-ci, inhabiles dessinateurs pour la plupart, ne réussirent souvent qu'à en amoindrir la valeur en voulant modilier le dessin qu'ils avaient sous les yeux. L& Saint Mcolas
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gravé par Jean Couvay est une eslampe qui imite lourdement les plus mauvaises planches de Mich« Lasne.
Élienne Picart, qui grava la même composition, nous semble encore s'être moins rapproché de l'original. €h. David exécuta au burin, dans le goût de Séb. Vouillemont, une Sainte Véroni(jne tenant le linge sur lequel la téle du Christ est empreinte. Karl Audran grava avec une certaine vérité dans Tinterprétatioii Sdinl François à genoux devant un autel, tandis que Helchior Kùssell préférait copier au burin quelques-unes des plus spirituelles eaux-fortes de Michel Dorigny, plutôt que de reproduire quelques tableaux encore inédits de Simon Vouet.
Sans pouvoir précisément être mis au nombre des graveurs de Simon Vuuol, Laurent de la livre et François Chauveau se rapprochent tellement par leur goût de dessin de l'école de cet artiste, qu'il faut nécessairement les classera côté de ses disciples; ce sera d'ailleurs, croyons-nous, le meilleur moyen de les juger à leur juste valeur, et de déterminer leur véri* table place dans l'iiistoire de l'art français.
Laurent de la llyre n'alla jamais en Italie; c'est l'école de Fontainebleau qui l'inspira. Les qualités qu'il eût pu trouver en puisant aux sources mêmes àu beau ne lui furent guère transmises que par les maîtres italiens venus en France au xvi*" siècle. 1^ personnages de Laurent de la Hyre ont les formes allongées et maigres, mais d'une maigreur bien différente de l'élégance svelte de l'école de Fontainebleau.
198 HISTOIRE DK LA GRWUUK
Guillet de Saint-Georges \ historien ingénieax et exact des membres de TAcadémie de peinture, trouye une
cerlaiue analogie entie Laurent de la Hyre el Eustache Lesueur; cette ressemblance ne nous frappe nuUeirient, et nous croirions faire injure à Lesueur en lui opposant L. de la Hyre. Quelle similitude existe-t-il dans le dessin, dans la couleur ou dans la composition, entre la Vie de mint Bruno ^ pages sereines et sans taclie, et la Vierge et l'enfant Jésus servis par les Àiiges (R. û., 5) ou la Sainte FamUle^ dans laquelle Penfant Jésus écrase un serpent (R. D., 4), pièces les plus estimées de Toeuvre de la Hyre? il nous semble que, là où Lesueur emploie un dessin correct et d'un goAtex([uis, la Hyre risque quelquefois quelques contours au moins hardis, et, alors que Lesueur est toujours simple, la Hyre est quelquefois affecté et maniéré. Quant à la gravure, Laurent de la Hyre est aussi bon praticien que qui que ce soit; il manie la pointe avec sûreté, et, n'était son dessin étroit et mesquin, il occuperait une place très-honorable parmi les nombreux graveurs contemporains de Vouet.
Ëlève de Laurent de la Hyre, François Chauveau gicave dans sa jeunesse les compositions de son maître; sa pointe, guidée par un peintre de mérite, est encore
* Mémaim inédits surtatfieet let ouvrages des membres de V Académie reyole depeinittre el de sculpture, pubfiés, d'ajirès tes manuscrits ooQserfés à Tficole des SeanipArts, par L. SuHiieiii, Bnd. Soor lié. Pli. de Ghennerières, P. Mante et A. de Montaiglon. â vol. b-S*.
ï,^ FUA.NCK. m
assez docile, et les premières estampes de Fr. Ghan-
veau doivent être considérées comme les meilleures de son œuyre considérable. Bientôt, confiant en ses propres forces, Fr. Chauveau dessine et grave une infinité de vignettes qui n'ont plus que le mince mérite d'être facilement composées. Tous les romans du temps paraissent, soit avec un frontispice gravé par Chauveau, soit avec des vignettes dessinées et gravées par le même artiste, dont la vogue croît de jour en jour. Cet engouement excessif ne s'explique plus guère aujourd'hui où l'on peut examiner froidement l'œuvre complet de Fr. Chauveau, œuvre rempli de pièces sans valeur aucune, filariette fait de quelques estampes de Chauveau une critique aussi juste que mordante, lorsqu'il dit que « ses productions sont sur la même ligne que les romans dont elles font Tornement. » Ca^sandrr, le Grand Cynis^ VAstrth* et les mille autres productions du même genre ne doivent-elles pas en effet à la fécondité de leurs auteurs, de même que les estampes de Chauveau, le souvenir que l'on en conserve? Les gravures de Fr. Chauveau sont d'un dessin souvent assez négligé, et, pour que la pointe quelquefois pitloresqu(î suppléât î\ celte incorrection, il faudrait admettre au moins quelque variété dans les compositions, variété totalement absente. Le plus souvent Fr. Chauveau, dans la force de son talent, n'aborda que la vignette; cependant il entreprit quelquefois aussi de graver de grandes planches d'après les maîtres . italiens, et le Triomphe de Bacchus d'après Jules Ro-
main, la meilleure pièce parmi celles-ci, est encore ass<iz péniblement exécuté.
Jacques Blanchard était contemporain de Simon Touet (Paris, 1'' octobre lÔOOflôoS). Le goût de la peinture lui vint, dit-on, d'un de ses oncles, Nicolas Bollery, peintre de Henri IV; mais, pour lui comme pour les autres artistes français de cette époque, il fallut aller en Italie passer quelque temps pour s*in* spirerdes oeuvres des grands maîtres. C'est à Venise que J. Blanchard se créa réellement une manière personnelle; c'est de cette ville qu'il rapporta en FVance et son goût de dessin et sa couleur quelquefois fort lieureuse. M. Robert Dumcnii décrit une eau* forte dont il attribue Texécution à Jacques Blanchard; pour nous, qui n'avons pu rencontrer cette pièce, nous nous contenterons de passer en revue les graveurs qui s'attachèrent à reproduire les œuvres de cet artiste, et nous dirons qu'Antoine Garnier est parmi ceux-ci le plus fécond. Si Ant. Garnier consacra une grande partie de son temps à transmettre à la postérité les œuvres de J. Blanchard, on doit lui reprocher d'avoir négligé son dessin de telle sorte, que le dessin de Blanchard, par lui-même assez lourd et rond à l'excès, se trouve encore devenir moins supportable dans les estampes de Garnier. Au reste, la manière d'Antoine Sarnler varie souvent : quelquefois cet artbte se laisse ' guider par un sujet qui lui convient, et parvient à exécuter avec un certain bonheur quelques estampes;
là Charité (H.D., 67) est une bonne estampe gravée dans le goût de François Perrier ou de Michel Dorigny, tandis que le Christ en croix (R. D., 0) est une estampe grossière et indigne d*un habile arlislc. Il ne faut pas non plus demander à Antoine Garnier de donner aux physionomies des personnages qu'il grave une expression juste; ainsi la ligure de la Vierge, dans la Sainte Famille (R. D., 44), est tout à fait vulgaire, et vulgaire à tel point, qu'il nous {)araît impossible que J. Blanchard ail représenté la Vierge d'une façon si grossière.
Après Antoine Garnier, c'est Pierre Daret, dont nous avons déjà eu l'occasion de parler plusieurs fois, qui grava le plus grand nombre d'estampes d'après J. Blanchard; mais, au lien d'employer l'eau-forte, moyen simple et expéditif, c'est uniquement au burin qu'il travaillait. Le peintre est intelligemment interprété, et la Vierge découvrant V enfant Jéms en* dormij une Sainte Famille^ dans laquelle l'enfant lésus donne une petite croix à saint Jean, et quelques autres pièces, assignent celte fois encore à Pierre Daret une place d'élite parmi les gravL'urs français. Cependant la Choite Suxannet gravée toujours d'après le même Blanchard, est exécutée avec une telle dureté et dessinée avec une rondeur si déplaisante, qu'il ne faut nullement mettre cette pièce au nombre des bonnes planches gravées d'après Blanchard. Il en est de même d'une suile de Muses, précédée de la Cgure d'Apollon, qui est signée Daret exc., et qui nous semble en eiïel
avoir ëté exécutée plutôt dans l'atelier de Daret que par Daret lui-même : Apollon a la tête haute et parait
chanter en jouant d'une sorte de violon; on lit au bas de la planche les vers suivants, qui sont placés à point pour apprendre que c'est Apollon que Ton a devant soi :
Je suis 06 Dieu sauant dont les grâces infusas A ceux que je chéris inspirent les l)oaiix vers; Ils ont par mon secours fauorables les Muses» Ei leur nom est cogneu partout cet univers.
Si l'on veut avoir passé en revue les principales planches gravées par P. Darel d'après Blanchard, il font encore parler d'une Sainte Véromque, gravée, sans aucun d(»uLe, par l'arliste encore jeune. Cette estampe, dessinée avec soin, est d'un aspect fort agréable ; la tête de la Sainte est heureusement réussie, et le graveur a ici dû corriger le peintre. Cette pièce est dédiée par l'éditeur Pierre Mariette à Jacoh Goislard, bonarum artium pictamqtie in primis amakni.
En dehors des deux artistes que nous venons d'étudier comme s'étant attachés à interpréter les œuvres de Blanchard, nous ne saurions citer que quelques graveurs qui ne se sont appliqués que par occasion à reproduire les tableaux de cet artiste : Gilles Kuusselet, avec son burin aigu, mais bien guidé, reproduit une Vierge mm renfanl Jésm; C. David, une SavUe Catherine^ quelque peu niaise; Jean Cou vay, encore une Vierge avec tenfani Jénu, dédiée à Jean Baies-
E.\ FUA.NCE. SOS
dens, avocat royal, grand protecteur des arts et ami de bon nombre de graveurs de celte époque. Le Mai de Noire-Dame, le Saint' Etprit décidant iur les Apâtresj inspira au Rémois Regnesson une gravure trop lourde et d'un dessin peu correct; Bloeniaert représente Joseph et la femme de Putiphar; F. Poilly, une autre Vierge avec renfanîJéstis, gravure d*un ton charmant vÀ d'une expression élégante; enfin un artiste bien peu connu, De la Court, grava Jupiter en pluie d^orvintamt Danoé, eau-forte rehaussée de quelques traits de burin et alluquée avec Tbabileté d'un peintre.
Tandis qu'à Paris l.i gravure française prend, sous le règne de Louis Xlil, une allure dégagée et tout à fait originale, un mouvement de renaissance se f^it également sentir en province, ol l'on voit de tous les côtés de la France surgir des artistes qui, à défaut d'un dessin bien pur, ont un genre à eux qui les doit faire, pour le moins, remarquer.
' Parmi les artistes provinciaux, le plus fécond est, sans contredit, le Tourangeau Claude Yignon. Dessinateur incorrect et d'un goût douteux, Claude Vignon a une pointe qui n*est pas dénuée d'agrément. Ija Prédication de Samt Jean (R. D. , 1 7) est une composition un peu théâtrale et même assez mal agencée, mais la gravure est line et d'une couleur agréable. Le Martyre de Saint André (R. D., 20) est gravé dans un goût analogue et avec une adresse plus grande encore ; il est
«14 HISTOIRE DE Ik GRAVURE
vrai de dire que, si ïon ne connaissait de Claude Vignon que la suite des Miracles de JéiiuhChrùt (B. D., 5-15), on serait contraint d'être moins indulgent pour le peintre-graveur, car pas une des douze estampes qui composent cette suite n*est traitée avec Thabileté que nous notions dans les autres planches de col artiste. On s'explique assez difficilement la vogue qu'obtinrent à leur apparition les tableauxde Claude Vignon. Un certain nombre d'artistes s'allaclièrent à reproduire les compositions du fantasque Tourangeau : Grégoire Huret, J. Couvay, Falck, H. David et Abraham Bosse gravèrent à Tcnvi une quantité de planches d'après Vignon, planches, il est vrai, assez faibles, car l*œuvre originale était péniblement composée. Les amateurs de statistique apprendront avec plaisir qiîè l'on grava, du vivant de Claude Vignon, un plus grand nombre d'estampes d'après lui qu'on ne l'avait fait pour deux artistes bien plus célèbres cependant et infiniment plus habiles, ^Sicoias Poussin et Simon Vouet.
Jacques Bellange, de Nancy (13 octobre 1594 f 1658?), que Basan traite bien sévèrement dans son Dictionnaire dei Graveun^ mérite au moins d^étre mentionné dans l'histoire de la gravure française. Son dessin, il est vrai, est mauvais et absolument dénué de goût; mais sa gravure, si l'on n'entend par ce mot que le procédé purement matériel, est tout à fait agréable, et, mis au service d'un dessinateur habile, un tel mode d'exécution eût produit des œuvres fort
FKANCE. m
remarquables. Dans VAdwalim des Mages (H. D., 2), dans ie PurtemeiU de Croix D., 7), et surtout dans les QiuUre Jardinières (R. D., 41-44) qu'Abraham Bosse copia, la gravure est d'un (niro très-soduisant. C'est uniquement à l'eau -forte que grave J. Bellange; un trait largement conduit indique les contours des figures ou des objets, et un poinlillo habile les modèle. Quant aux compositions de J. Bellange, elles sont aussi confuses que son dessin est étrange. Nous présumons qu'un Ex-voto (R. D., 12) doit être une des premières pièces gravées par l'artiste lorrain; nous trouvons, en efTet, dans cette estampe un goût de dessin m^lleur, et nous supposons que, placé à cette époque sous la dépendance d'un maître, Jacques Bellange avait encore conservé le souvenir de ses premières études, souvenir qu'il perdit absolument dans la suite.
C'est à Mantes que naît Pierre Brebiette, un des plus habiles fnntaisistes du règne de Louis XIII. Avec un dessin presque aussi incorrect que celui de Jacques Bellange, mais avec une pointe plus essentiellement spirituelle, il composa et grava quelques planches qui ne sont pas dénuées de charme; certaines frises surtout, la Peiniuret VAriihmàiquet la Grmtmaire et la Mtmquef sont imitées, de loin il est vrai, des frises antiques ; mais, conçues à Rome, elles en conservent le souvenir. Il ne faut pas demander à P. Brebiette de traduire les grands maîtres iialiens, sa pointe est alors tout à fait dépassée cl devient même indocile : unjo
306 HiSiUlUE DE LA GUAYURE
SainU FomUe d*après André del Sarte, et une autre
d'après Raphaël, sont d'un dessin Icllenient grotesque, que le modèle n'est plus reconnaissable. Brebiette eut le soin de. nous conserver son image, et cette estampe est, sans contredit, la meilleure de son œuvre: l'artiste a rœil piquant, la bouche fine et la physionomie d*un homme mordant et spirituel ; vêtu négligemment, il lient à la main un médaillon de sa femme, Louise de Neugermain.
A Toulouse, Hiiaire Pader, membre de l'Académie royale, publie plusieurs ouvrages sur l'art et n'omet pas d'y répandre quelques eaux-fortes de sa façon. C'est le Simge éfUgmalique de la PmUure parlante^ ouvrage bizarre et dans lequel il faut chercher longtemps pour trouver quelques faits; puis une traduction assez libre du TraieU des propartiom da corps humain^ de J. P. Lomazso, que Pader, peintre et poète tohmm^ orne de figures copiées d'après les originaux et du Portrait de FaiUeur (R. D., â). La gravure de ces planches, dessinées d*une façon assez incorrecte, est traitée finement et sans une grande expérience; il faut cependant regarder la Minerne (R. D., 1) qui se trouve en téte de la PeifUture parlante comme une œuvre plus estimable que beaucoup d'autres de la même époque.
Dans la même ville que Hiiaire Pader, naquit un autre graveur, Jean Baron, qui passa la plus grande partie de sa vie à Rome. Nous avons classé cet artiste parmi les graveurs de Nicolas Poussin, à propos de la PeUe d^Azoth, la pièce capitale de l'œuvre peu consi*
KN FRANCE. 207
dérabie de J. Baron. Une série de portraits de peintres italiens a été lourdement traitée par ce graveur, et le SaitU RmuaUt fondtUeur de l'ordre des Camaidulei, grarë d*a près André Sacchi, n'approche, ni par Thabileté du dessin, ni par la science du butin, de la PeUe d'AxQlh.
On est indécis sur le Heu de naissance de Pierre Scalberge, et, si nous classons cet artiste parmi les graveurs provinciaux, c'est que sa peinte nous sembJe avoir plus d*un rapport avec les eaux-fortes de quel- (|ues-uns des graveurs que nous venons d'étudier. P. Scalbei^e eiécute quelques estampes d après les maîtres italiens, et on remarque un certain sentiment iwàslàMûe m Tombeau^ d'après Uaphacl (K.D., 7), sentimoit que Ton ne retrouve malheureusement pas dans les compositions de Partiste. Ainsi, dans cette suite connue sous le nom de ÏÉducaUun de l'Amour (R. D., 26-57), on voit aisément que Scalberge n'a aucune idée de la beauté féminine : Vénus est toujours grossière d'allure et tourmentée de mouvement, el le type de la téte est laid et sans grandeur. Quant à la Statue de MarC'Aurèley représentée par P. Scalberge sous tous ses différents aspects en douze planches (R. D., i3-â5), elle offre un intérêt plutôt aux archéologues qu'aux artistes; elle est bien inférieure, en tous cas, à la planche unique que grava Marc-Antoine Kaimondi d'après cette œuvre antique.
Pierre Lemaire est bien né hors de Paris, mais si près, à Dammartin, qu'il faut encore avoir égard à son
SOS lilSTOlHE l>Ë LA GBAVUR£
goût de dessin pour le ranger au nombre des graveurs provinciaux. Les seules estampesque nous connaissions, les seules aussi que M. Robert Duménil ail décrites, sont composées tout à fait dans le goût des œuvres de Claude Vignon , auquel elles sont d'ailleurs dédiées ; c'est une HûUrire de Pâm en quatorze pièces. Poussin, qui comptait an nombrede ses amis Pierre ternaire, comme il nous l'apprend lui-même dans sa correspondance, n'eut certes aucune influence sur le goût de dessin de cet artiste; en effet, ces estampes, composées péniblement et dessinées d'une façon Irès-incorrecte, sont gravées assez faiblement.
Nicolas Cbapron, né à Ghâteaudnn, était aussi lié avec Nicolas Poussin, qui lui fit faire à Rome plusieurs copies d*après les maîtres italiens. Les estampes que Ton connaît de Nicolas Gbapron n'offrent, lorsqu'elles sont composées par lui, qu'un dessin faible, mais elles sont traitées d*une pointe assez hardie : ainsi le Vieux Silène (R. D., 56), V Alliance de Baeehm et de Vénm (R. D., 58), rappellent beaucoup le genre de gravure de Michel Dorigny, quoique le dessin soit moins précis. Mais, lorsque Chapron s'adresse à Raphaël et lorsqu'il publie les Lo(jes du Vatican (R. D., 1-54), — et c'est l*œuvre importante de sa vie, — il devient et dessinateur plus correct et graveur moins pittoresque. En téte de cette suite, iSicolas Chapron s'est représenté assis, drapé dans un grand manteau, montrant du doigt le nom de Raphaël inscrit sur le piédouehe qui soutient le buste du grand maître d'Urbin.
Noos terminerons celte série de graveurs provinciaux par un nrlistcî né à Arles, en Piovonce, dont Tœuvre esl aussi peu nombreux que peu couuu Nicolas Delafage, peinire du roi à l* aiguille^ comme il l'indique lui-même au bas d'une de ses cslampis (R. D., 5), grava avec une certaineliberlé d'outil un portrait de Marie de Gonzague (R.^D., 4). Quant aux trois Saintes Familles gravées par le môme artiste (R. D., i , 2, 3), on ne peut guère y reconnaître qu'une pointe facile, car le dessin esl d'un si mauvais goût, la gravure si négligée, que le juge le plus indulgent serait contraint d'être sévère.
Pendant le règne de Louis XIIi, le nombre des graveurs est considérable, et il ne se passe guère un évé- • nement important sans qu'une estampe en consacre le souvenir* Grispin de Passe, Flamand d*origii)e, semble être venu en France pour célébrer le règne de Louis Xiil : il grava, d*un burin agréable cl moelleux, V Entrée du Roi en la ville de lietmspour son foere, le 14 octobre IGIO, puis quelques allégories sur la fortune du cardinal de Richelieu. Un artiste bien peu connu, Hëli du Bois, exécute, tout h fait dans le goût des estampes de Léonard Gaultier, Y Entrée du Roi Loîdi Xlli à Partie le 50 octobre 1610, et l'Alliance donnée aux Vénitiem et aux députés du duc de Savoie par Louis Xlll. Le Polonais Legrain, qui signe souvent st*8 estampes Zianko Polonus^ nous donne une représentation fidèle du Carrousel donné à la place
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Royale les b,6etl avril 1012, estampe que copie à son tour le graveur de Bàlç, Maliiieu Mérian. Louis Bobrun grava d'une pointe un peu maigre, mais nullement déplaisante, VEfUrée du Roi Louii XUI eide l'injanle Anne d'Autriche (R. D., 2). Si Grispin de Passe a formé des élèves, Tavernier en est certainement un; celui-ci signe: Tavernier fecit, une estampe représenlant le Roi faisant dire la tnem en m présence àNaoarrim, le il octobre 1620. Apparaissent à cette époque nombre de caricatures sur les Espagnols que l'on d( lail dans toutes les reuconlres; chaque graveur du règne de Louis XIII a à se reprocher quelques-unes de ces planches satiriques. Le souvenir du Mariage de Gaston de France avec la duchesse de Montpensier (1628) nous est conservé par J. Picart, graveur au burin, dont nous avons déjà parlé; c'est le même J. Picart qui nous montre le roi Louis Xlll et le cardinal de tUcbelieu partant pour le siège de la Kochelle dans une barque que conduit la Fortune. Parmi les l»l.iiiches sur le siège lie la Rochelle, l'estampe immense de Jacques Callot est, sans contredit, la meilleure : après la Victoire parait une série d*allégories flatteuses en l'honneur de la personne du Roi, qui est représenté presque toujours en dieu de la fable. A Poccasion de la Prise de Cazal, autres caricatures contre les Espagnols. En IGoI, un édit sur la mode lait paraître une estampe gravée d'une pointe line et spirituelle, que Pon attribue à àfichei Dorigny: c'est la Pompe funèbre de la Mode. La naissance du
Dauphin enlraîne naturellem^i avec elle une quantité énorme d'estampes qui représentent soit le DawpHn
l)résciUé aux œurtimm^ soit le Vœu du Roi et de la /ieane, qui consacrent leur fils à la Vierge. Nouvelles planches pour la mort du cardinal de Richelieu et pour
l'avènement du cardinal Mazarin. Enfin le roi meurl le 14 mai 1645, et Michel de Mathonière s'empresse de Cure copier sur bois l'estampe de Briol, que nous avons mentionnée plus haut, et remplace Henri IV par Louis Xili. Abraham Bosse ne reste pas inactif pendant toute cette période; il grave même les meilleures et les plus curieuses cst;inij>es historiques decelte époque, et on ne doit pas omettre parmi celles-ci la Levée du tiéy de Caxal (15 mars 1629) (Gat., 1218), la Btt- Inille de (Juiers, gagnée par le comte dUarcourl sur le prince Tfiomas et le marquis de Leganes (20 novembre 1659) (Gat., 1222), la HéducHm de Perpignan (fui se rend au roi le 9 septembre ir)42 (Cat., 1^229), quelques estampes sur les différents édits de 1655 et de 1654, et une planche où les Espagnols sont fort maltraités, la Fortune de la France (Cat., 1227).
Tandis qu'un assez grand nombre de graveui^ s'attachent à reproduire les conquêtes des Français sous le règne de Louis XIII, trois artistes seulement, Claude Chalillon, Israël Silvestre et Gabriel Perelle, consacrent leur talent à nous conserver le souvenir des châteaux royaux et des ptilais. Claude Chatillon, le moins ha-
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bile des Irois, grava, d'un burin sec et pas loujours bien iidèle, la Topographie françam m représentalions de plutieun villet, bmirgt^ pbces, etc., dont le mérite principal consiste dans la représentation d'un grand nombre d'édifices détruits ou Iransfumés aujourd'hui ; les cioq planches importantes de ce recueil représcntenl V Hôpital Saint-Louisy ï Hôtel de Villc^ Y Hôtel de .\ecers, la Place Daupliine et la Sainle-Cha' pelle telle qu'elle était encore en l(i48, date de la publication de cet ouvrage par Jean Boisseau ; ces estampes semblent même gravées avec un soin tout particulier et ont, à elles seules, nécessité plus de talent que toutes les autres planches de cet ouvrage, fort recherché des archéologues.
Israël SiWestre a une pointe pittoresque qui rend avec une exactitude agréable et nullement aride nombre de châteaux royaux et de maisons particulières; le dessin de ses planches est soigné, précis et tout h fait estimable. Aucun artiste n*a rendu ayec autant de bonheur ces splcndides habitalions que la France possédait alors en grand nombre, ces jardins symétriquement plantés, ces parterres fleuris et ces allées droites, où les galants pouvaient dirncileniciit éviter le regard du curieux. C'est tantôt une Vue de Rambouillel, près la porte S»inhAntoine\ la propriété du beau-père de Tallemant des liéaulx, tantôt une vue de Nancy on de Lyon, tautôt aussi un simple paysage
* Cat. de l'œuvre d is. Siire>li*e, i>ur FaucLeux, n' 143.
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inventë par l'artiste avec la verve d'un peintre. Lorrain d'origine, Israël Silvestre emploie souvent dans sà
gravure un procéd('î analogue à celui de son compatriote Jacques Callot; les traits de sa pointe sont verticaux et ne sont coupés que rarement par des contre-tailles, los personnages microscopiques qui se promènent dans les parterres, et 'qui indiquent la proportion des monuments, sont exécutés avec liberté et finesse, ; en un mol, les œuvres très-nombreuses d'Israël Silvestre ont, à quelques exceptions près, un agrément que les graveurs de topographie ont bien rarement su atteindre.
Moins pittoresque qu Israël Silvestre, Gabriel Pcrelle est un graveur presque aussi fécond ; mais il est plutôt arcliilecte ([uo paysagiste. Les vues du Palais-Iloyaly des Ifitali(le»j des Galeries du Louvre ^ de VÀssomptim avec la porte Saint-Honoré et du Châiem de Versailles^ visent plutôt à une exactitndo mathématique qu*à une interprétation agréable à l'œil; celles-ci même seraient, croyons-nous, plus utiles aux artistes qui veulent restituer les édifices détruits (jue les œuvres de Silvestre; mais, au point de vue de l'art du graveur, — et c'est surtout ce côté que nous avons le devoir d'envisager, — nous préférons en tout point la fine et spirituelle interprétation de Silvestre à la pointe, que le burin vient secourir (]uelquefois, dont se sert Gabriel Perelle.