‹ Histoire de la gravure sur gemmes en FranceChapitre 33 sur 155 · L EPOQUE DE BERWVARD ET DE SUGER · texte numérisé non relu

L EPOQUE DE BERWVARD ET DE SUGER

en creux le croissant lunaire et trois étoiles : le caractère astrologique de cet anneau n'est pas douteux. L'intaille qui servit de sceau à Servais, abbé de Montmorel, vers la fin du xi'^' siècle, et que nous connaissons par son empreinte au bas d'une charte [PI. VI, fig. 22], était un travail contemporain, représentant la rencontre de trois personnages, dont le style et l'attitude rappellent les gemmes médiévales étudiées plus haut '.

La bague trouvée dans le tombeau d'Adhémar, évêque d'Angoulême (1070 à iioi) a une agate intaillée d'un dauphin autour d'un trident '. L'anneau épiscopal d'Ulger, évêque d'Angers (11 25-1149) a, au chaton, une intaille antique représentant une fourmi '. L'originalité de cette bague consiste dans son caractère magique; sur la monture du chaton ainsi que sur le jonc de l'anneau, on lit de longues formules cabalistiques qu'on pourrait être étonné de trouver au doigt d'un évêque, si nous ne savions qu'à l'imitation des B^-zantins, les gens du moyen âge occidental attribuèrent aux gemmes antiques, surtout aux pierres gnostiques, le rôle de talisman et d'amulettes.

Par une anomalie singulière, le haut moyen âge qui, somme toute, ne sut qu'imparfaitement s'approprier les procédés techniques de la gravure en pierres fines que lui avait légués l'antiquité, recueillit avidement et sans en rien perdre, ce qu'il aurait pu, sans inconvénient, laisser tomber en désuétude : c'est ce caractère magique et surnaturel des camées et des intailles. La tradition populaire surnagea au milieu de toutes les révolutions et, avec elle, les livres

1. G. Deniay, Inventaire des sceaux Je V Artois et de la Picardie, p. xvi, n" 186.

2. J. B. de Rossi, dans le Bulletin d'archéologie chrétienne, i:i\. franc, 1870, p. 62.

3. Vrii^iXu, dans \e Bulletin archéologique du Comité des travaux historiques, 1896, p. 519; F. de Mély, dans les Comptes rendus des séances de VAcad. des Inscript, et Belles-Lettres, 1898, p. 218. D'autres anneaux magiques ont été signalés, notamment dans Cavlus, Recueil d'antiquités, t. VI, p. 404 et pi. 130 ;C. W. King, Early Christian numismatics and othcr antiquarian tracts, p. 120 et suiv. (Londres, 1873, in-8); J.-A. Blanchet, dans le Bulletin de la Société des Antiquaires de France, 1898, p. 246.

l'époque mi nr.KxwARi) et de suger 69

dans lesquels les empiriques de l'antiquité avaient consigné les prétendues vertus des pierres précieuses. Le christianisme s'emparant de cette tradition et autorisant le port des amulettes et des talismans chrétiens, Ton vit, des siècles durant, les populations se presser en foule dans les sanctuaires les plus vénérés, pour y toucher de leurs lèvres ou de leurs mains les gemmes antiques devenues des panacées infaillibles contre toutes les maladies physiques ou morales '. Parfois, un simple attouchement accompagné de la récitation d"une formule sacramentelle opère le miracle; d'autres fois, le mal ne disparaît qu'à la suite d'opérations théurgiques dont le secret est expliqué dans des livres spéciaux, les Traites des pierres, ou les Imagines seit sigilla SaJoiiionis, recueils dérivés des écrits de Marcellus Empiricus et d'Alexandre de Trallcs, et indéfiniment copiés et amplifiés à travers tout le moyen âge.

Parfois aussi, les formules sacramentelles sont empruntées à l'Evangile, à l'Apocalypse, aux écrits des Pères de l'Église : nous en avons cité un exemple dès l'époque mérovingienne. Notre splendide camée romain qui représente Jupiter debout, accompagné de son aigle % est environné d'une riche monture couverte de versets de l'Évangile de saint Jean en lettres niellées ; ces versets avaient un caractère magique et le roi Charles V fit orner de ce joyau antique la châsse de la Sainte Chemise, à la cathédrale de Chartres. Un camée byzantin où l'on voit le Christ nimbé, tenant l'Evangile et bénissant, est serti dans une monture occidentale en argent, qui porte l'inscription : Sorlilegis -vires et fiixiiin tollo criioris, empruntée à un recueil de recettes en vers latins ' (ciaprès, fig. 34). On pourrait citer par centaines des exemples des mêmes superstitions.

Ces remèdes empiriques trouvaient crédit non pas seulement

1. Eug. Mùntz, Hist. de l'art pendant la Renaissance, t. I, p. 218,

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