MATTEO DAL KASSARO ET LA RENAISSANCE FRANÇAISE
Peintre, dessinateur, orfèvre, mécanicien, ciseleur et musicien aussi bien que graveur de camées, d'intailles et de médailles, Matteo était populaire à Paris sous le nom de messire Mattée. Il était aussi gai conteur qu'excellent artiste, si l'on s'en rapporte à une historiette que le Bandello tenait de sa bouche, et qui m'a été signalée par M. Edmond Bonnaffé '.
Le 26 mars i)3i, il reçut du Roi 100 écus, prix d'un vase qu'il avait exécuté pour la reine « et 50 écus pour dresser des moulins pour l'aire d'autres vases » '. Ces moulins hydrauliques étaient destinés à mettre en mouvement une taillerie de pierres fines qui fut installée sur la Seine; dans un document de 1534, elle est ainsi désignée : « Un moulin porté par basteaulx pour pollir dyamans, aymeraudes, agattes et aultres espèces de pierres '. » C'était le bateau-moulin dît de la Goiiniiiiiit\ la première taillerie de pierres dures installée en France. « Ce bateau, dit AI. de La Tour, était appelé iiioiiliii parce que sa machinerie était mise en mouvement par des roues hydrauliques semblables à celles des moulins ordinaires. Il était amarré sur le bras droit de la Seine, dans le voisinage royal des Etuves où François L' avait installé son protégé Matteo...'* »
Dans les années suivantes, Mattco figure sur les comptes royaux pour sa pension de 600 livres et pour des paiements de travaux particuliers. En 1333, par exemple, il touche 2.000 livres « pour son paiement de deux quesses de cuyr. ouvrées à la
1. Le Bandello (éd. de Londres, 1793), PaiU quarta, novdJa XXII, p. 514, Préface: « -Avendo questi giorni in Parigi scritto una iiovella che in una onorata conipagnia, ove io mi ritrovai, narrô il gentilissimo scultore di gemme Matteo dal Nansaro {sic), cosi caro c doniestico del Cristianissimo di questo nome re Francesco primo, quando madama Fregosa cra in Parigi, e pensando cui donare la devcssi, voi mi occoreste ; onde al nome vostro avendola dedicata, restera testimonio al mondo de l'amicizia nostra. »
2. Catalogue des actes de François /«^r, n" 3955 ; H. de La Tour, op. cit., p. 525.
5. Albert Barre, dans V Annuaire de la Soc. franc, de numismatique, 2<^ année, 1867, p. 148; H. de La Tour, op. cit., p. 526. 4. H. de La Tour, op. cit., p. 526.
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damasquine et deux escriptoires bordées d'agaltes orientalles ' ». En 1534, Mattco reçoit 400 livres pour « achepter 4.000 livres d'esmcrv qu'il luy convient avoir pour graver et tailler des pierres, ainsi que icellui seigneur luy a commandé et ordonné ' ». La même année et plus tard, en 1558, Matteo est largement indemnisé piirson royal protecteur, « des deniers par luy desboursez à faire réparer et approprier le logis appelé les Estuves, estant au bout de l'isleduPallais de Paris ouquel leRoylui a donnésa demeure ' ».
En 1538 encore, il touche un nouvel acompte sur la somme promise par François l" pour « la construction et l'édifice d'un moulin qui doit être assis et porté sur bastcaulx en la rivière de Seyne, prés la pointe du Pallais de Paris, pour servir à pollir dyamans, aymerauldes, agattes et autres espèces de pierres » '.
La collection de camées, intailles, aiguières, coupes, girandoles et autres objets en pierres fines rassemblés par François 1'='", dont il avait hérité de ses prédécesseurs, ou qui furent exécutés sur ses commandes, était devenue considérable et digne d'être mise en parallèle avec celles des princes italiens contemporains. La Chambre des Comptes avait eu jusqu'alors la conservation de ces joyaux et des autres meubles de la Couronne, et elle se montrait fort jalouse de cette prérogative. Mais Louis XII et François I" qui tenaient à jouir de leurs gemmes et objets artistiques suivant leur fantaisie, contestèrent ce droit; on se fâcha de part et d'autre et François l^\ en 1537, coupa court à toute discussion en faisant arracher du MniioriiiJ dt^ la Chambre, l'Inventaire de ses joyaux'.
1. J. Guiffrey, Comptes îles Bdtimenls du Roi, t. II, p. 569; H. de La Tour, op. cit., p. 527.
2. J. Guiffrev, Comptes des Bâtiments, hc. cit. ; Catal. des actes de François 1", n° 6788 ; H. de La Tour, op. cit., p. 528.
5. J. Guiffrev, Les comptes des Bâtiments, t. 11, p. 571 ; H. de La Tour, op. cit., p. 528.
4. J. Guiffrey, op. cit., p. 370; H. de La Tour, op. cit., p. 550.
5. A. de Boislisle, La Chambre des Comptes, p. xxxv. Mémorial, déclaration du 24 avril 1)57 ; "^^ cahier se trouve aux Archives nationales. Trésor des Chartes, Carton J, 947, n" 4.
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Les encouragements ne furent que prodigués davantage à Matteo, à la suite de cet incident. Hn 1339, François P"' remit 1.400 livres «à Mathée d'Alnassar, painctre, vallet de chambre et graveur dudit seigneur, pour le parfaict de ses gaiges des années 1536, 1557 et 1538, à ladicte raison de éoo livres par an ' ». C'est la dernière mention du nom de notre artiste sur les comptes des dépenses du Roi. Pourtant, il semble bien qu'il ait travaillé encore pour François I" dans les années qui suivent. En effet, si la bataille de Marignan avait provoqué la gravure d'une médaille et d'une intaille, celle de Cérisoles (22 avril 1541) paraît avoir, à son tour, été l'objet, de la part de Matteo, d'une autre intaille et d'un camée représentant aussi le buste de François I" [PI. IX, fig. 3]. M. de La Tour reconnaît bien dans ALitteo l'auteur de la médaille, mais, pour des raisons de stj^le, il ne croit pas que le camée soit de notre artiste. Il restera, sans doute, toujours à cet égard, quelque incertitude dans l'esprit, mais l'identité des deux bustes royaux sur la gemme et sur la médaille, permet d'affirmer que si le camée n'est pas de ALttteo. il est de la main d'un de ses meilleurs élèves. Vasari nous apprend que l'artiste Véronnais, devenu Français, mourut en 1347 ou 1348, c'est-à-dire peu de mois après son royal ami.
Matteo dal Xassaro fut donc l'artiste italien qui introduisit en France les procédés de la gravure sur pierres fines usités en Italie. Il se fit par là le chef de l'école française de la Renaissance. Les élèves qu'il forma et qui travaillèrent sous sa direction perpétuèrent après lui son art et ses procédés dans notre pays et leurs ouvrages anonvmes attestent qu'ils surent s'élever à la hauteur de leur maître et de leurs émules d'au delà des Alpes.
Malheureusement, non seulement ces œuvres ne sont pas signées, mais nous ignorons les noms de la plupart de ces
I. J. Guiflfrey, op. cit., p. 371 ; H. de La Tour, op. cit., p. 530.
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artistes. L'un pourtant, s'appelait Guillaume Iloison : un compte des Menus plaisirs du Roi, de 1550, tait mention d'une somme de 448 livres, payée à Guillaume Hoison, lapidaire à Paris, « pour une Notre-Dame d'agathe garnie de neuf grosses perles, d'ung saphir et de deux rubis... et ung poignart avant le manche de cristal et garni par la guesne de trois camayeux ». \'oilà tout ce que nous savons sur Guillaume Hoison '.
En 1541,1e livre des dépenses de Marguerite d'Angoulême porte la rubrique suivante : « A Jehan Vinderne, tailleur de camayeulx, pour avoir taillé une grande amatiste de 7 poulcesde haut (par ordre de la reine): 150 livres » ^
C'est à l'un de ces artistes, sans doute, que nous devons un certain nombre des camées et des intailles, gravés dans le goût italien, qui figurent sous nos vitrines. Par exemple, une belle Madone sur une sardonvx à trois couches, entourée d'une monture en or émaillé [Pi. IX, fig. 4| ; la Vierge, les cheveux partagés sur le front, est assise de face sur un trône architectural, et tient l'Enfant Jésus debout sur ses genoux '. Par exemple aussi, notre beau buste en sardonyx qui représente Diane de Poitiers et forme le couvercle d'un petit coffret [PI. IX, fig. 5] ; le champ est en argent doré et le pourtour rehaussé d'une ceinture de brillants '.
Henri II sut, comme son père, se montrer généreux envers les artistes; comme lui aussi, il en fit venir de l'Italie et acheta leurs œuvres, car les graveurs français continuaient à être peu nombreux, sans originalité et entièrement tributaires de ceux qui gravitaient autour des cours italiennes.