XX PRÉFACE
taire, don précieux que Dieu nous a fait, sauve les États, comme il sauve les individus. On le voit bien par l'exemple de Sparte, où la stérile oisiveté des citoyens eut pour résultat la plus extrême inégalité. De là l'instabilité des constitutions, les complots, les violences, les révolutions, et le nombre immense des baunis, toujours rodant en armes autour de la cité'.
Nous, les héritiers de la Grèce, nous gémissons de ces violences, et nous sommes près de les regarder comme un crime contre nous-mêmes, parce qu'elles ont détourné pour l'œuvre sanglante de la guerre des forces qui eussent profité aux travaux bienfaisants de la paix. Mais si la civilisation n'est pas la fleur des ruines ni des tempêtes, ce n'est pas non plus dans le calme et le silence que toujours elle s'épanouit. La lutte des intérêts et des passions développe les caractères. La vie est plus énergique, les facultés deviennent plus actives et plus riches. Quelquefois de l'atelier où des cyclopes battent le fer, où l'on ne voit que feu et poussière, où l'on n'entend que bruits et gémissements, sortent les plus délicats produits du travail humain. Ainsi, de chacune de ces petites villes, si tourmentées et si bruyantes, sortit quelque merveille de l'art ou de la pensée.
La philosophie . Comme la Grèce n'avait pas de livres siints, partant point de corps de doctrines religieuses arrêtées, et point de caste sacerdotale gardant jalousement pour elle seule le dogme et la science, elle laissa à l'esprit de ses enfants le plus libre développement. Ce sont les Grées qui ont constitué la philosophie dans son indépendance, car ils la séparèrent de la religion et en firent non le privilège de certains hommes, mais le domaine de tous Ils ne lui assignèrent pas un but déterminé et restreint, mais la recherche pure de la vérité ; et par là ils ouvrirent à l'esprit un ho-
1 . Isocrate dit à Philippe qu'il trouvera en Grèee, pour son expédition d'Asie, autant de soldats qu'il en voudra, parce qu'il y a tant de bannis qu'il est plus facile de lever une armée parmi eux que parmi les citoyens. Philippe, % 00, édition Didot, p. 6?S.
DE LA PREMIÈRE ÉDITION. XXI
rizon immense. Ce que le sentiment seul atteignait, la raison alla le saisir, et avec quelle puissance! Vingt siècles ontils beaucoup ajouté aux découvertes philosophiques des Hellènes?
Les sciences. Ils mesurèrent la terre et comptèrent les étoiles. Ils créèrent les mathématiques pures et firent faire de grands progrès à la géométrie et à la mécanique; ils commencèrent la géologie, la botanique, la médecine, et fondèrent l'hygiène1. Malheureusement ils ne marchèrent point d'un pas ferme et soutenu dans la large et magnifique voie qu'Hippocrate leur avait ouverte, et où Àristote les rappela, celle de l'observation et de l'analyse philosophique de la nature. ,
Mais dans les lettres, quel éclat! que de genres créés et portés à la perfection : l'épopée, l'élégie, l'ode, la tragédie, la comédie, l'histoire, l'éloquence de la tribune et du barreau ! Et quel durable empire ! L'Europe, depuis qu'elle est née à la vie intellectuelle, tire toute sa séve du fonds grec. Les littératures germaniques sont d'hier, sauf Shakspeare et Milton, qui ne sont pas bien vieux; sauf Goethe, parfois si grec, et Schiller, qui n'est pas toujours allemand. Les littératures slaves sont à naître; celles du Nord ne méritent pas une place à part; celles du Midi ont pour maîtres les écri-
\. Un fait remarquable, c'est le grand âge auquel parviennent, avec la plénitude de leurs facultés, beaucoup de grands hommes de la Grèce ; j'excepte les conquérants que la guerre décime: Milliade, Cimon, Alcibiade, Epaminondas, Alexandre; mais Pythagore, Solon, Anacréon, Sophocle, Euripide, Hippocrate, Socrate, Platon, Xénophon, Lysias, Isocratc, Cléanlne, Démocritc d'Abdère, etc., meurent pleins de jours et de génie. La nature leur départit largement un de ses dons les plus précieux, le temps. Mais n'aidèrent-ils pas un pru la nature par une sage hygiène, par leur tempérance, leur vie bien réglée? Voyez, dans la Républiquc, liv. III, l'importance que Platon attache à la gymnastique. Quant aux sciences proprement dites, Archimède et Hipparque n'ont pas sans doute créé seuls les mathématiques et l'astronomie, ni Aristote et Hippocrate la physiologie. L'Orient les avait précédés dans celte double voie. Mais l'Orient n'avait rien systématisé, et c'est aux Grecs que nous devons les principes et les méthodes, c'est-à-dire les commencements véritables et les progrès sérieux des sciences.