XVIII PRÉFACE
dehors, cendres au dedans. La poésie seule et l'art gagnèrent à ce système qui parlait aux yeux, mais restait sans action puissante sur l'âme.
En politique et en philosophie, la Grèce est la grande école du monde. Tous les systèmes politiques y ont été essayés, moins celui de l'Europe moderne, le gouvernement représentatif, incompatihle avec l'idée grecque et romaine, de la souveraineté toujours directement exercée, sans délégation. Royauté despotique ou modérée, tyrannie violente ou populaire, aristocratie large ou étroite, démocratie sagement contenue ou démagogie effrénée, la Grèce a tout vu, tout pratiqué. Elle finissait par le seul système qui eût pu la sauver : par une démocratie modérée qui donnait satisfaction à ses instincts invétérés de liberté , et par un gouvernement presque représentatif qui rendait l'union possible. Cette fois, en effet, ce n'était plus sous le commandement impérieux d'un seul, comme au temps d'Athènes, de Sparte, de Thèbes et de Philippe, que l'unité se préparait, mais par les conditions égales offertes à tous. Malheureusement le caractère révolutionnaire que Sparte prit alors rendit nécessaire le recours à la Macédoine : et l'intervention de la Macédoine servit de prétexte à celle des Romains.
Dans l'antiquité, la première préoccupation du législateur et du citoyen fut l'Etat1; et c'était justice, bien que la servitude de l'individu envers la communauté y ait été trop grande, car il fallait avant tout constituer la cité. Au moven âge, cette préoccupation exclusive fut la religion, je le comprends mieux encore; aujourd'hui ce n'est plus guère que l'intérêt privé, je le regrette. Aussi, malgré les différences profondes qui séparent le nouveau monde de l'ancien, il est bon pour nous autres modernes qui vivons comme perdus, au sein de vastes Etats, d'étudier l'histoire de ces villes grec-
I. A Sparte, comme dans la Réptthliane de Plutôt), l'Etat est, à vrai dire, seul père et seul propriétaire. Athènes n'alla jamais si loin, ('-pendant la transmission des biens était dominée par le principe de la conservation du culte communal et privé. Le tils, même après Sulon, était héritier nécessaire de son père.
DE LA PREMIÈRE ÉDITION. XIX
ques, où la principale affaire du citoyen était le soin de la chose publique. Nous y apprendrons à aimer davantage ia grande famille qui s'appelle la patrie.
Dans la société grecque, la propriété et la famille reposaient sur des bases meilleures qu'en Orient ; mais les constitutions helléniques, presque toutes uniquement faites en vue de l'Etat, de sa grandeur et de son indépendance, ne garantissaient encore que très-imparfaitement la sécurité des biens et des personnes. Il en résultait deux, fâcheuses conséquences : l'Etat étant tout, les citovens donnèrent, il est vrai, d'immortels exemples de dévouement patriotique, mais aussi montrèrent une invincible horreur pour tout lien fédéra tif avec d'autres Etats, parce que la cité eût perdu dans cette union une partie de son indépendance. La sécurité des personnes et des biens étant mal assurée, les riches n'eurent que de la haine pour des institutions qui, surtout dans les guerres malheureuses, rendaient leur condition intolérable. A Chios, lorsque la cité avait besoin d'argent on décrétait que toutes les dettes privées seraient payées à l'État1.
Ce mal s'accrut d'un autre. Afin que le citoyen ne fût pas distrait de la vie publique par le labeur domestique, des esclaves travaillaient pour lui. Aristote veut expressément qu'il en soit ainsi dans toute cité bien ordonnée. Je n'ai pas à dire la corruption que l'esclave inocule au maître, ni le mépris où tombe toujours le travail libre, en face du travail forcé ; je remarque seulement que la loi et les mœurs, eu laissant l'industrie aux esclaves, empêchaient qu'il se format une classe moyenne assez forte pour imposer la paix aux partis, et conserver l'équilibre de la cité. Car le travail volon-
1. Aristote, Êconom. II, 2. Aristote, qui recherche en tout le droit, ne considère la propriété que comme un fait, et n'en met l'origine que dans l'occupation, même par la force. Il la fait dériver de la loi, de l'agriculture, même du pillage, vojiaBixbs, yeupiubs, X7]-r:pty.bç, Po(., liv I, ch. m, § 5. J%t en cela il ne blessait aucune idée de son temp«. Solon trouvait légitime l'association pour le brigandage ; et il arrivait souvent que la loi décrétait un nouveau partage des terris, l'abolition des dettes, la défense d'aliéuer son bien, ou d'autres mesures qui nous sembleraient un attentat au droit de propriété.