XX.il PRÉFACE
vains qu'où a appelés les classiques; et ces écrivains, pour la plupart, parlent la langue d'Homère ; les plus illustres des Romains n'ont été que leurs disciples. I^es muses latines, en effet, sont filles aussi du Zeus hellénique et sœurs d'Apollon Delpliien
Ainsi, presque toute la littérature laïque sort de la Grèce, comme la littérature sacrée sort de la Palestine. Des deux pays descendent les deux grands fleuves qui ont fécondé l'Europe barbare.
Pour les arts, les Grecs ont fait plus encore, car ils ont su saisir le moment fugitif de la beauté, et ils l'ont rendu éternel en le fixant sur le marbre et l'airain. Les productions grandioses de l'Egypte, de l'Assyrie et de l'Inde ont été ramenées dans la Grèce aux justes et harmonieuses proportions de la beauté humaine, qui rayonne d'une immortelle jeunesse dans les œuvres de Phidias et de Praxitèle, comme dans celles d'Homère, de Sophocle et de Platon. Le statuaire, l'architecte et le peintre avaient, dans la religion et la poésie, la mine la plus précieuse, et dans les institutions politiques les plus énergiques encouragements. « L'époque de la liberté républicaine, dit Winckelman, fut l'âge d'or des beaux-arts. » Aussi, pour la beauté plastique, le monde est resté païen. Oublieux déjà des pieuses légendes dont l'Eglise berçait ses jeunes années, des arceaux gothiques sous lesquels sa prière montait si fervente vers Dieu, il est retourné au culte de la Grèce. De Londres à Vienue, de Saint-Pétersbourg à Madrid, quelle architecture qui ne vienne pas d'Olympie ou du Parthénon? Avons-nous quelque émule des grands statuaires d'Athènes ou de Sicyone, qui ne marche pas dans les voies ouvertes? Quel art nouveau, enfin, le monde a-t-il créé depuis deux mille ans? L'Église, au moyen âge, lui a donné l'architecture gothique; les temps modernes,
1. Fr. Aug. Wolf a compté que la littérature classique comprenait 1000 ouvrages entiers ou mutilés, dont les trois quarts appartenaient aux Grecs; pour ceuWi 450 étaient antérieurs à Liviua Andronicus, le plus ancien de* écrivains romains.
DE LA PREMIÈRE ÉDITION
la musique; et, j'ajouterai, malgré Zeuxis et Apelles, la peinture1.
Il y a, sans cloute, des réserves à faire dans les élo^e* donnés à la civilisation grecque ; et elles seront nombreuses et grandes, surtout si l'on met Athènes à part. Je les ai déjà faites : une religion poétique, mais sans influence morale; la famille imparfaitement constituée ; la propriété mal garantie ; l'intelligence toujours éclatante ; la moralité souvent obscure, à la différence de Rome, où ce qui fut grand, en général, ce n'est pas l'esprit, mais le caractère; dans les plus beaux jours, l'absence de sécurité, les perfidies, les guerres civiles avec leurs suites ordinaires : le bannissement, la confiscation et le sang coulant à tlots; dans les mauvais, une dépravation hideuse, que notre langue est heureusement impuissante à reproduire; et toujours et partout la plaie saignante de l'esclavage, avec toutes les misères qu'il apporte. Mais, à mesure qu'on s'éloigne, à mesure qu'on s'élève, ces ombres se perdent dans la lumière : Démade disparaît, Démosthène reste; Périclès efface Alcibiade; l'Athènes de Sophocle, celle d'Alexis et des diogénistes; la ville de Léonidas, celle de Nabis. On ne voit plus les maux dont la Grèce a si chèrement payé sa laborieuse existence, on ne voit que ce qu'elle a légué au monde. « Souvenez-vous, écrivait Cicéron à son frère , souvenez-vous que vous commandez à
\ . Ix"s Romains n'ont ajouté à l'architecture grecque que le dôme et Varr. Chateaubriand dit, Itinéraire, p. 143: « Si, après avoir vu les monuments de Rome, ceux de la France m'ont paru grossiers, les monuments de Rome me semblent barbares depuis que j'ai vu ceux de la Grèce. » Le sol leur fournissait les meilleurs matériaux, leur climat le* conservait, et au lieu de les revêtir de la noire enveloppe que les brumes du Nord donnent aux édifices et aux statues, il les dorait tics plus riches teintes Enfin, le peintre et le sculpteur avaient sous les veux la race la plus belle et trouvaient dans [ambitieux désir de rhnquc peuple d'embellir sa cité plus que les cités rivales, les plus précieux encouragements. Jusqu'au temps d'Alexandre, les artistes ne travaillent guère que pour l'Etat, très rarement pour les particuliers. La mos<ihpie n'est devenue que chez les Romains un art ; mais n'est-elle pas plutôt une curiosité? Chef les Grecs aussi pas de voies militaires ni d'ares de triomphe et peu ou point àkaaueducs d'aspect monumental. Les amphithéâtres, dont nous admirons (es ruines, en oubliant ce que leur sol a bu de sang, sont tout romains.
xxiv PRÉFACE
des Grecs qui ont civilisé tous les peuples, en leur enseignant la douceur et l'humanité, et cjue Rome leur doit les lumières qui réclairent. >»
Montesquieu a bien raison : « Cette antiquité m'enchante et je suis toujours prêt à dire avec Pline : C'est à Athènas que vous allez, respectez les dieux. »
Raphaël voulut un jour peindre la Grèce. Au lieu de tracer, comme Parrhasios, un énigmatique portrait, il composa l'immortelle page de Y Ecole iC Jthvnes. Sous ces portiques, que la main d'fctinos ou de Phidias a élevés, voici Socrate, qui fonde dogmatiquement la morale humaine ; Platon et Aristote, qui ouvrent à la philosophie ses deux grandes voies; Pythagore , qui révèle les propriétés des nombres; Archimède, qui les applique; et cette foule illustre qui entoure les maîtres pour recevoir leurs paroles et nous les transmettre. Donnez la vie à ce chef-d'œuvre du plus grand peintre du monde, et, comme l'histoire, vous contemplerez avec amour ces héros de la pensée, vous écouterez avec ravissement leurs voix harmonieuses ou austères , et vous redirez, de la Grèce ce que Chénier disait de son poëte :
Trois mill«» ans ont passé sur la cendre d'Homère Et depuis trois mille ans, Homère respecté Est jeune encor de gloire et d'immortalité.