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LES PREMIERS HABITANTS : PÉLASGES ET IONIENS

La Grèce, on l'a vu dans le précédent chapitre, est comme réunie à l'Asie par une foule de péninsules et d'îles qui vont à la rencontre les unes des autres; il faut ajouter qu'une race, au fond la même, s'est assise sur ces beaux rivages, et que les relations rendues nécessaires par la nature des lieux furent facilitées par la

i. Principaux ouvrages à consulter : Homère, Hésiode, Pau§anias , Hérodote, Thucydide, Barthélémy, de la Nauze, Académie des Jnscr,, t. XXlll ; Pctil-Radel , Recherches sur les monuments Cyclopèens; Fréret, Les premiers habitants de h Grèce; Clavier, Les premiers temps de la Grèce; Hulimann, Anfange der Griechischen geschichte ; Maurv, Religions de la Grèce, t. I, p. !-!>(); et Niebuhr, Mûllor, Fr. Schlegel, Wachsmuth, Hoffmann, Micali, Thirlwall, Groote, Hrriiiann, Curtius, Sclurmann. * — Il est nécessaire de rappeler qu'il n'y a pas dans l'histoire grecque une seule date certaine avant 776, et que jusqu'aux guerre* médiques beaucoup sont encore douteuses. Il ne faut donc accorder aux dates que nous donnerons jusqu'au ve siècle, d'autre valeur que d'ttahlir une certaine relation chronologique entre les événements. Nous suivons généralement les Fasti Hellenict de Clinton.

similitude des idiomes et des mœurs. Chose étrange, ce pays est le seul de l'Europe qui n'ait jamais changé d'habitants. La race hellénique est restée, depuis les jours de Priam, en possession de son patrimoine; car les Turcs chassés de la Grèce sont campés sûr les côtes de Thrace et de Macédoine, plutôt qu'ils n'en ont pris • fortement possession. La tente d'Osman y est déployée, mais qui peut dire qu'un ouragan ne l'emportera pas?

Cette race grecque, qu'est-ellc?Pour toutes les populations primitives, la réponse à une pareille question est difficile, car elles existent durant des siècles avant d'avoir une histoire. Une seule science peut entrer dans ces ténèhres, une lumière à la main, la philologie. L'étude I comparée des langues a révélé que les Indiens, les Perses, I les Grecs, les Italiens, les Celtes, les Germains et les Slaves ont eu des ancêtres communs dont la Bactriane , et les pays voisins étaient le berceau1.

Les Grecs sont donc un rameau de la grande race indo-européenne. Mais une foule de peuples établis sur les côtes de l'Asie Mineure et dans la péninsule orientale de l'Europe, sous des dénominations bien différentes, ont droit de revendiquer ce nom illustre, soit parce que leurs descendants directs l'ont porté à Salamine et à Platées, à Sparte et à Athènes, à Milet et à Syracuse; soit parce que, sans être entrés jamais dans le cercle brillant de la vie hellénique, ils ont eu cependant, dans leurs veines le sang , et sur leurs lèvres l'idiome des Hellènes.

. Aux premières lueurs, bien vacillantes encore, de l'histoire, se montre, perdu dans la nuit des temps, un grand peuple, les Pelasses, qui semble avoir couvert l'Asie Mineure, la Grèce et une partie de l'Italie. Dans les anciennes traditions, ces Pélasges sont divisés en une

1, ÏjO plus important travail sur ces questions est le dernier ouvrage rie M. Pictet, de Genève: (es Origines in.lo-curopëcniies vu les Aryas primi'ifs.

multitude de tribus qui formaient peut-être, au sud du Danube, entre l'Adriatique et la mer Noire, trois groupes . principaux, les Thraces, les Illyriens, les Pélasges Helléniques1. Tous les peuples établis dans ces régions paraissent en effet avoir eu, à l'origine, d'étroits rapports; dans les légendes, ils sont fréquemment associés, et bien des divinités qu'ont adorées les premiers peuples de la Grèce semblent être venues par la Macédoine et la Thessalie.

Les Illyriens s'étendirent le long de l'Adriatique, depuis l'Epire jusqu'aux rives du Pô et sur la cote opposée de l'Italie. Les Dardaniens, sur les frontières de la Macédoine, et, plus au nord, les Pannoniens, étaient de cette race dont il ne reste plus qu'un faible débris, les Albanais ou Arnautes de l'empire turc. L'Épire était le point de contact et comme la transition des deux populations illynenne et pélasgo-bellénique.

Les Thraces habitaient à l'orient des Illyriens et dans l'Asie Mineure où les Phrygiens, les Mysieus et les Bithyniens étaient de leur sang. Il paraît qu'un rameau de ce peuple s'étendit à travers la Macédoine jusque dans la Piérie, où il arriva à un développement relativement avancé de civilisation, et d'où il exerça une influence considérable sur la Grèce. C'est à lui qu'on fait remonter l'importation du culte d'Arès, le dieu" des combats et du carnage, figuré par un fer de lance ou un glaive sanglant, et d'Hermès, le dieu des patres, qu'on représentait sous une forme obscène et pour qui Ton entassait les pierres en monceaux au bord des chemins; mais aussi celui des Muses dont les Grecs plaçaient le berceau au pied de l'Olympe, de Jupiter qu'ils faisaient siéger au-dessus des

1. Von Hahn , Alhaneslsche studitn , 1854. Scliœmann f Griecltische altrrtftumer, t. I, p. 4 ) regarde comme impossible de rien dire de certain touchant Pctymùlogie du nom des IVIasges , qu'il applique à la masse des premiers habitant! de la Grèce, quelle que fût leur origine. Mais il reconnaît que les populations des côtes occidentales de l'Asie Mineure, de la Grèce et de l'Italie étaient de même sang. Cela seul importe.

nuages, sur la montagne inaccessible, d'Apollon dont le laurier croissait dans la vallée de Tempe, de Bacchus qui eut toujours dans laThrace et la Macédoine ses plus fidèles adorateurs. On faisait naître encore parmi eux les poètes antiques Orphée, Musée et Eumolpos. Homère ne connaît point ces premiers chantres de la Grèce qui n'ont peut-être nulle réalité historique1, mais il nomme Thamyris, le musicien thrace qui osa défier les Muses au combat du chant, et qu'elles punirent de sa défaite en brisant sa lyre et en lui ôtant la voix.

A une époque postérieure, quand la Grèce avait déjà la plupart de ses peuples, ces Thraces pénétrèrent avec leurs dieux et leurs légendes jusqu'à Daulis, dans la Phc— cide, où les poètes plaçaient la tragique histoire de Philomèle, et celle du festin sanglant de Térée, un de leurs rois5, sur l'Hélicon où l'on montrait le tombeau d'Orphée et le temple des Muses, peut-être même jusque dans l'Attique, où ils auraient établi à Éleusis le culte de Gérés8; les Athéniens prétendaient avoir sur une de leurs collines le tombeau de Musée.

Quant aux tribus qui peuplèrent la Grèce proprement

1 . I>a plupart des chants attribués à Orphée , notamment sa Théogonie, furent l'œuvre des écoles orphiques, qui étaient d'une origine comparativement moderne. 11 ne nous reste rien de la poésie antérieure à Homère, quoiqu'il soit bien certain qu'il y a eu avant lui beaucoup de chantres et beaucoup de poésie.

2. Voici le résumé de cette légende que nous ont conservée Anacréon, Apollodore et Ovide : Pandion , roi d'Athènes ; donna sa fille Procné en mariage à Térée, roi de Tliraee. Philomèle suivit sa sœur. Térée, durant le voyage, la déshonora, lui coupa la langue, et l'enferma dans une demeure éeartée. Elle retraça ses malheurs sur la toile avec une aiguille, et les révéla ainsi à sa sœur qui, pour se venger, fit mangera Térée son propre fils. A la fin du repas, Philomèle jeta à Térée la téte de son enfant. Les deux sœurs s'enfuirent, et furent changées Puue en hirondelle, l'autre en rossignol.

3. S'il faut accepter ces traditions, il sera nécessaire de distinguer ces Thraces primitifs de ceux qu'Héiodote (v, 5) connut, et qu'il trouva encore livrés à toute la férocité des âges barbares : les femmes enterrées avec leurs maris, les enfants vendus par les pères ; surtout si, comme il semble convenable de le faire , on leur adjoint les Gètes qui , de son temps , faisaient encore des sacrifices humains.

dite, elles sont connues sous les noms fameux de Pélasges et d'Hellènes, les premiers précédant les seconds et ceux-ci héritant de ceux-là que peu à peu ils chassent, exterminent, ou absorbent, de manière à rester seuls maîtres du pays. Révolution lente, qui n'est pas encore pleinement accomplie au temps d'Homère.

Les Grecs désignaient sous la dénomination générale de Pi r asci s les peuplades qui les avaient précédés sur le sol de la Hellade. Mais ils avaient aussi pour chacune d'elles des noms particuliers, ceux de Dryopestm hommes des forêts, de Lélèges ou tribus mêlées, de Caucones qui laissèrent leur nom à une partie de 1 Elide de LapitheSy de Perrhèbes qui avaient une Dodone avec ses chênes sacrés sur l'Olympe, de Phlégycns, à\iones, de Hyantes, etc.

D'après les traditions et les probabilités historiques, mais sans aucune certitude, on peut dire que les Pélasges descendirent des régions du nord, dans la Grèce. Après avoir traversé la Thrace et la Macédoine, ils occupèrent l'Épire et la Thessalie, de là gagnèrent, de proche en proche, la Grèce centrale et le Péloponnèse, où l'Attique et l'Arcadie passèrent pour avoir donné naissance à toute la race. Dans les îles qu'ils occupèrent aussi, ils durent partager avec les Curetés, les Cordantes, les Dactyles Jdeensei les Telchines qui leur apprirent à travailler les métaux. Mais ceux qu'on désigne sous ces noms étaient moins des tribus étrangères que des colonies de Pélasges ou d'Hellènes asiatiques plus avancés en civilisation et qui apportaient leur industrie et des notions religieuses plus développées à leurs frères restés barbares, dans leur long voyage autour de la mer Egée. Ces peuples disparurent de bonne heure et leur nom ne subsista que pour dé-

I. Slrabon (XII, S43) le» rattache aux Phrygiens ou Bryges, qui euxmêmes étaient apparentés de très-près aux Arménien*. Cf. Gosche, Q anana lirigme guitisque armeniac* iniole, p. 20. Berlin, 1847.

signer les prêtres de certains dieux. Peut-être ne furentils jamais autre chose.

Pour connaître ces temps reculés, nous n'avons que les légendes conservées par les poètes ou recueillies par les écrivains des âges postérieurs. Quelle confiance leur accorder ?

Comme la mer joue, le long de ses rivages, avec les rochers que la falaise lui jette; comme elle les roule incessammentsous ses flots, les use et les brise, ou les transforme en les couvrant de toutes les richesses de la double vie qu'elle peut faire éclorc : ainsi l'imagination des peuples et la fantaisie des poètes jouent avec les noms et les faits que la tradition leur apporte, les divisent ou les unissent, les mélangent d'éléments étrangers ou les enveloppent des plus riches parures. Lorsque cette puissance créatrice de l'imagination populaire qui ne se plaît qu'aux récits merveilleux, fait place à la réflexion qui remplace la foi au surnaturel par l'analyse patiente et la comparaison des faits, quand la critique en un mot veut interpréter les particularités de la légende et rendre compte de toutes les traditions de ces vieux âges, alors naît le chaos des systèmes les plus contraires. A ne voir que les détails, on reste dans l'incertitude ; a regarder l'ensemble, on peut découvrir une vérité générale et suffisante.

Celle qui est révélée par les récits sur les plus anciens temps de la Grèce nous semble être l'existence d'une période pélasgo-ioniennequi vit la formation des premières villes ainsi que des premiers cultes, et où étaient déjà unis par des liens étroits le continent grec et cette côte asiatique entre lesquels les îles de la mer Egée s'élevaient comme les arches brisées d'un pont. L'histoire répond ainsi à la géographie.

Les rivages orientaux de la Grèce ont été, en effet, dès les plus anciens jours visités par les peuples des rives opposées de l'Asie qui s'avançaient sans crainte sur cette mer pacifique, où chaque soir une île donnait refuge à

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leurs vaisseaux. Les côtes de l'Élide et de la Messénie sont bien autrement fertiles : c'est pourtant sur celles d'Argos et d'Athènes que se trouvent les plus anciennes légendes, preuve certaine que la vie s'y est éveillée d'abord. Les Grecs des âges postérieurs trouvant ce fait dans leurs traditions ont, selon l'habitude, remplacé ces mille voyages obscurs par quelques expéditions fameuses, et attribué à un petit nombre d'hommes l'influence de relations trois et quatre fois séculaires.

Ces personnages devenus les représentants de l'influence orientale sur la Grèce sont surtout Cadmus qu'on a fait phénicien, Danaûs et Cécrops qu'on a fait égyptiens. Voici en quelques mots leur légende qu'il faut connaître, parce que l'histoire doit raconter même les erreurs qui ont longtemps vécu et qui ont exercé une influence durable sur les idées et sur les arts.

Le premier, fils d'Agénor , roi de Tyr et de Sidon, avait pour frères Phénix et Cilix (les Phéniciens et les Ciliciens), et pour sœur Europe, que Jupiter enleva et transporta en Crète où, en face de l'Asie, l'Europe commence. Cadmus poursuivit sa sœur, et pour la trouver voyagea longtemps et visita maint pays. Arrivé en Grèce, il consulta l'oracle de Delphes. « Ne cherche plus ta sœur, répondit Apollon, mais suis la première vache qui se trouvera sur ton chemin et fonde une ville au lieu où elle s'arrêtera. » Elle le conduisit en Béotie, auprès de la fontaine Arcia. Un dragon gardait ces eaux sacrées; Cadmus le tua, et sema ses dents sur la terre. Il en sortit des hommes armés qui aussitôt s'attaquèrent ; tous périrent, cinq exceptés, qui l'aidèrent à bâtir une forteresse, la Cadmée, autour de laquelle Thèbes plus tard s'éleva, et qui devinrent les chefs des cinq plus nobles maisons thébaines. Cadmus avait apporté l'alphabet phénicien que les Grecs adoptèrent, l'art d'exploiter les mines et de fondre les métaux. Ses descendants furent célèbres par leurs malheurs : Pcnthée, qui fut mis en pièces par les

bacchantes ; Actéon , le rival de Diane à la chasse, qui un jour osa la regarder se baignant dans une fontaine et fut par la déesse irritée changé en cerf, puis dévoré par ses propres chiens; enfin Sémélé, que Jupiter aima : elle voulut voir le dieu dans l'éclat de sa majesté, au milieu des éclairs et des tonnerres, mais le feu céleste la cousuma. I/enfant qu'elle portait dans son sein ne périt pas : Jupiter le prit et le plaça dans sa cuisse, jusqu'au moment fixé pour sa naissance; c'était Bacchus. Lycos, Amphion à la lyre harmonieuse, Laïos et OEdipe sont nommés parmi les successeurs de Cadmus, lesquels payèrent souvent tribut à la puissante ville d'Orchomène.

Argos, au bord de son golfe hospitalier, fut la cité peut-être la plus antique de la Grèce, le point où se rencontrèrent les indigènes et les étrangers. Hérodote raconte que les Phéniciens y enlevèrent Io, par représailles de l'enlèvement d'Europe. L'homme, la femme étaient alors et furent longtemps, le principal objet de la piraterie et des échanges. La tradition établissait de nombreux rapports entre cette ville et l'Egypte. C'est de la Libye que les Argiens avaient reçu le blé qui leur servit de semence; c'est au bord du Nil qu'Io termina ses courses aventureuses, de là enfin qu'arriva Danaûs avec ses cinquante filles qui tuèrent leurs cinquante époux, et furent condamnées aux enfers à remplir éternellement un tonneau sans fond. Fils de Bélus, il propagea le culte d'Apollon, et sa galère à cinquante rameurs apprit aux indigènes à se risquer sur les flots. Après lui on voit dans TArgolide Prœtosqui appelle lesCyclopes de Lycie1 pour construire les murailles deTirynthe; le héros Palamède,

1 . Ce peuple asiatique de* Cyclopcs n'était, bien entendu, qu'un mythe. Pour Hésiode, les C\ dopes étaient la personnification de la foudre et des feux souterrains. Plus tard , on en fit les ouvriers de Vuleain ; plus . tard encore , et par conséquence, des géants, auxquels on attribua toute construction considérable; on les fit venir de Lycie, parce que c'était la contrée volcanique la mieux connue de» aucu ns Grcci.

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fondateur de ISauplie et l'inventeur des poids, des mesures, des lettres et du calcul.

Dans l'Attique, c'est un sage d'Egypte , Cécrops, qui chassé de Sais sa patrie, par la guerre civile, aborde au Pirée, épouse la fille du roi du pays et lui succède après sa mort. Les habitants vivaient encore épars, il les réunit en douze bourgades, leur enseigna à cultiver l'olivier, à extraire l'huile de ses fruits et à retirer de la terre diverses espècesde grains. Les habitants, auparavant nomades,, furent fixés au sol et organisés en société; afin de mieux resserrer les liens du nouvel État, Cécrops insiitua les lois du mariage, les rites funéraires, qui consacrèrent la mémoire des morts, et le tribunal de l'Aréopage, qui siégea sur la colline de Mars (Arès)et dut prévenir les violences par des jugements équitables. Avant de mourir, Cécrops avait bâti, à huit kilomètres de la mer, sur une masse de rochers largement aplanie à son sommet et pourtant inaccessible, si ce n'est du coté de l'ouest, la forteresse imprenable qui porta son nom, Ce'cropia, et au pied de laquelle se forma peu à peu la ville d'Athènes. Au nombre de ses seize successeurs on compte : Amphictyon, qui réunit tous les peuples voisins des Thermopyles dans une ligue à laquelle il donna son nom ; Érichthonios, qui immola sa fille pour obtenir une victoire ; Érechthée, qu'on dit chef d'une nouvelle colonie égyptienne de laquelle Triptolème apprit une méthode plus sure pour semer et recueillir le blé ; enfin Égée , père de Thésée.

Les Mégariens nommaient aussi parmi leurs anciens princes un Égyptien du nom de Lélex.

Ces traditions sont aujourd'hui abandonnées. La plupart des écrivains de l'antiquité regardent Cécrops comme un indigène de l'Attique; il faudrait probablement aller plus loin et ne voir en lui, dans Érichthonios, Triptolème et la plupart des personnages de ces vieilles légendes que des allégories personnifiées, des idées dont la

poésie a fait des rois, des héros ou des dieux Thucydide dit bien qu'avant la guerre de Troie les Cariens et les Phéniciens avaient occupe une partie des îles, mais il ne fait aucune mention de ces colonies de Danaûs et deCadmus venues de l'Egypte et de la Phénicie sur le continent grec, et, à la différence d'Hérodote, qui, d'après le témoignage intéressé des prêtres de Memphis, sait tant de choses de ces vieux âges, le sévère historien doute que pour ces temps on puisse rien affirmer'. Enfin ces étrangers qui fondent des maisons royales et qui, pour y parvenir, ont dû être nombreux, parlaient des langues profondément distinctes de celle des Hellènes. Si leur influence avait été assez grande pour qu'ils saisissent la suprématie politique, elle leur aurait donné la force de dominer aussi l'idiome national. Ce ne sont pas d'ordinaire les conquérants d'un pays, supérieurs aux vaincus en civilisation comme en puissance, qui désapprennent leur langue. Le Grec n'ayant gardé aucune trace des langues sémitiques, c'est que les Sémites, s'ils sont jamais venus dans la Ilellade, en ont été chassés sans avoir pu fonder les dynasties puissantes et durablesque la tradition coin, mune fait remonter à eux. Ajoutons que les ruines les

1 . La cigale , qui semble naître de la terre , était le symbole de Tautochthonie, «on nom en grec est tiewrift d'où par transposition Cccrops. Les Athéniens, en signe qu'ils étaient autoehthom s , portaient dans leurs cbeveux des ornements en forme de cigale. (Thucvd., I, G; Aristoph., les Auécs, v. 978.) fcrichthonios, fils de Vuleain et de la Terre, était représenté moitié homme et moitié serpent; Érechthée était tin surnom de Neptnne. Mue inscription , récemment trouvée, porte lloaaoôvt 'Epr/Qef. Son temple s'élevait au lieu où, disait-on, Neptune avait frappé la terre de son trident. I*e nom tic Triptolème signifie broyeur Je grains. DanaÛI , dont le nom est tout grec, est une personnification du sol aride de l'Argie, -ô oovacrv "Apvoç (Hésiode, Fragm. 97) , et ses filles, avec leur tonneau sans fond , sont les pluies qui arrosent inutilement cette terre qui ne garde rien de l'humidité versée à sa surface. Du reste il est bien certain que ces deux péninsules, par leur position même, ont dû recevoir une partie de leurs habi'ants par mer.

2. Liv. I, chap. vi et xx. Il a été à peu près démontré que la fusion reconnue par Hérodote entre les religions grecque et égyptienne ne remontait pas au delà du VIIe siècle avant notre ère, époque où commencèrent les communications des Grecs avec l'Egypte.

plus anciennes de la Grèce ne révèlent pas davantage un art égyptien.

Il est bien vrai qu'au temps où Ton met leur arrivée, il y avait en Asie de grands mouvements de peuples; que les traditions font passer tour à tour les Phrygiens d'Asie en Europe et de Thrace en Asie,' et amènent les Amazones jusque dans l'Attique, Mem non jusque dans la Troade, les Cariens dans les Cyclades et sur les cotes du golfe Saronique, les Telchines de Rhodes à Sicyône, et que vers le même temps arrivèrent, en Egypte, la sortie des Hébreux, la proscription des impurs, et les grandes expéditions de Sésostris qui ébranlèrent l'Asie jusqu'à l'Inde; que, par conséquent, autour de la mer Ègée tout était en mouvement, et que quelque chose de ce bruit pouvait retentir en Grèce, quelques-uns de ces hommes y venir, quelques-unes des idées et des coutumes de l'Asje y être portées.

Ce n'est donc pas le fait de la venue de colons orientaux qui est invraisemblable, mais la patrie qu'on leur donne. Les côtes de l'Asie Mineure étaient couvertes, ne l'oublions pas, de populations helléniques qui peu à peu chassèrent les Phéniciens des îles de la mer Égée et sur leurs traces arrivèrent à tous les rivages de la Méditerranée orientale. Dès le onzième siècle, les Hébreux connaissaient le nom des fils de Javan (Ioniens; « qui habitent les côtes et les îles de la grande mer » et ce nom on le lit encore dans les inscriptions hiéroglyphiques des Pharaons de la dix-huitième dvnastie1. Il faut admettre une période, pour nous inconnue, durant laquelle les Grecs asiatiques préludèrent à leur fortune et à leur civilisation, en nouant des relations avec les riches nations

\. C'est le même groupe d'hiéroglyphes, lus uinim , qu'on retrouve dans les inscriptions des Plolémée* pour désigner les Grecs. Los Cariens. qui dominèrent dans les Sporades et les (vvclades, semblent avoir été un mélange de Grecs asiatiques et de Phéniciens. M. Lassen les tient pour un peuple cananéen, par conséquent de race sémitique : Vbcr die ait en Sprachen Kltinasiem.

les citoyens sont égaux entre eux. Si ce qu'on lui attribue ne fut pas une importation postérieure d'une colonie dorienne, il aurait défendu la propriété privée et voulu que des tables communes, dressées en des lieux publics, réunissent tous les habitants. En temps de guerre, la puissance royale était illimitée : dans la paix, un sénat administrait l'État. Aux esclaves seuls était remis le soin de cultiver la terre. Les jeunes Crétois, délivrés des travaux matériels, étaient soumis à une éducation sévère qui avait pour but de développer leurs forces et de leur inspirer les vertus qui font les citoyens utiles. Minos fut aussi un conquérant ; il créa une flotte et chassa de l'Archipel les pirates cariens et léléges qui l'infestaient. Toutes- les îles, depuis la Thrace jusqu'à Rhodes, reconnurent son pouvoir, et les colonies qu'il fonda dans quelques-unes ou qu'il établit sur les côtes de l'Asie en assurèrent la durée. Mégare et l'Attique lui payèrent tribut. Une expédition contre la Sicile échoua; il y périt lui-même. Pourtant on connaît dans l'île une ville de son nom. Son tombeau s'y trouvait à -côté d'un sanctuaire de Vénus, la. déesse dont il avait reçu le culte des Phéniciens. Jupiter, pour récompenser sa justice, le chargea avec ses frères, Eaque et Rhadamanthe, de juger aux enfers les ombres des morts.

Plus tard, on se trouva embarrassé de toutes les aventures mises sur le compte de Minos, et, par un procédé fort habituel aux écrivains qui voulaient, comme Plutarque avoue l'avoir fait pour Thésée, donner à la légende l'apparence de l'histoire, on dédoubla ce personnage et l'on fit vivre, une génération après le législateur de la Crète, un second Minos sous lequel aurait paru l'industrieux Dédale, et qui aurait bâti le labyrinthe pour enfermer le minotaure, que Thésée tua avec l'aide d'Ariane. Sous Minos II, la Crète était la plus grande puissance de la Grèce ; mais après lui cette domination tomba : au temps de la guerre de

Troie, le roi de Crète n'avait qu'un petit nombre de navires.

Nous nous garderons bien de rien affirmer touchant cette histoire de Minos, mais il nous semble qu'ici encore il se dégage sans peine de l'ensemble des traditions un fait incontestable, celui d'une grande puissance exercée, aux premiers jours de la Grèce, par les Crétois. Ajoutons que cette domination maritime et insulaire qui s'établit avant toutes les autres, était à peu près inévitable. On a distingué dans l'histoire de la formation de notre globe la période insulaire qui précéda celle où apparurent les grands continents. Dans l'histoire de la Grèce, il fut aussi un temps où la vie la plus active était dans les îles et sur les côtes de la mer Kgce. La Crète, placée au centre de ce mouvement, le maîtrisa et lui donna sa plus grande force. Voilà le règne de Minos, je veux dire : un effort fait du haut de cette terre qui domine la mer Egée, comme une citadelle, pour organiser ce monde mobile et violent, réprimer la piraterie, mettre le commerce à la place et reconnaître les mers de la Grèce jusqu'à la grande île de l'Occident, qui était alors lv{7/« tinin T/wle, la Sicile.

Hérodote serait d'accord au fond avec cette interprétation des anciennes choses de la Grèce, puisqu'il fait des Ioniens les descendants des Pelasges \ Il faut toujours tenir grand compte des paroles du vieil historien qui était si curieux de recueillir les traditions populaires. Or cette parenté s'explique par ce qui vient d'être exposé. Les Pélasges couvrent les premiers la Grèce ; les Ioniens d'A-

\ . Je sais bien qu'Homère ne prononce qu'une seule fois le nom de» Ioniens [Iliade, XIII , v. 685); je 'prends ee mot pourtant de période pélasgo- ionienne eoinme C.urtius et Schceinanu , parce qu'il montre d'une manière nette le fait que je veux exprimer. Par une singulière fortune, ee vieux nom ^Ioniens, dont les Athéniens rougissaient quand Aristophane le leur donnait par dérision {.4cl»arniens, v. 101), est aujourd'hui celui par lequel les Turcs désignent les (irecs du royaume indépendant, lounan : les Grecs raïas sont pour eux les Roum. Les Arabes ne les ont non plus jamais nommés que Ionnàn.

sie y arrivent ensuite par mer, en petit nombre, comme cela doit être pour des temps où la navigation était si précaire, et sans femmes, ce qui oblige à prendre celles du pays. D'abord ils pillent, ravissent ou tuent; puis peu à peu s'établissent sur ces cotes orientales où nous ramènent toutes les traditions de l'âge primitif, se mêlent aux Pélasges, rameau séparé de leur race depuis plusieurs siècles, et font naître la première civilisation du

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Les lieux qui la virent se développer furent en Épire les environs du temple de Dodone, qui, avec ses chênes fatidiques et ses colombes sacrées, semble avoir été pour les Pélasges ce que Delphes fut pour les Hellènes, le sanctuaire et l'oracle le plus vénéré ; la Thessalie, dont les plaines étaient fécondes avant les premiers efforts de l'agriculture et qui prit une telle avance sur les autres provinces, qu'une partie de la poésie homérique y est née comme les Muses en sont sorties ; la Béotie, où s'éleva, dans les environs du lac Copaïs, la puissante cité d'Orchomène, dont les habitants, les Minyens, creusèrent, disaiton, a travers une montagne, des canaux d'écoulement pour se préserver des inondations du lac Copaïs : travail immense et qui accuserait des connaissances déjà bien avancées, si la nature n'en avait pas fait elle-même tous les frais L'Attique, peuplée de bonne heure, n'a pourtant rien gardé des temps pélasgiques, si ce n'est une

1. Le lac Copaïs est à 98 mètres au-dessus du niveau de la mer. Il rouvre dans les basses eaux une surface de 150 kilomètres carrés: dans les crues ordinaires 230. On compte do l'ancienne Copat aux ruines d'Haliarte jusqu'à treize katavothra ou conduits naturels, qui ont leur issue dans le canal de rEubée. Il n'y a que 6 kilomètres du gouffre du Céphise, un des plus grands katavothra du lac , au fond de la baie de Larynina, et ces deux points ne sont séparés que par un col de 33 métrés d'altitude. Strabon (IX, 40) raconte qu'Alexandre chargea Oatès d'un travail de réparations, que les paroles du géographe, rèc i|x©p4Y[xa*:a £vaiaOa(f<ov, ne laissent pas bien comprendre, et qu'une sédition arrêta. On voit encore aujourd'hui sur les deux cols qui séparent le lac Copaïs de la baie de Larymna et du lac Hylica seize grands puisards , dont aucun n'est achevé. Emile Buraouf, Archives des M'usions, t. I, p. 143.

partie des murs de son acropole. Les Arcadiens prétendaient que Lycosure était la plus vieille cité du monde ; il est vrai qu'ils soutenaient être nés eux-mêmes avant que la lune envoyât à la terre ses pâles rayons. Mais la contrée qui semble avoir joué alors le rôle le plus important est l'Argolide, où subsistent tant de traces de ces vieux âges, et où vivaient tant de souvenirs d'antiques relations avec l'Orient.

À cette période antéhistorique se rapportent des monuments d'une construction particulière, que les générations postérieures attribuaient à une race de géants, les Cyclopes. On voit encore aujourd'hui des restes de ces constructions cyclopéennes à Myeènes, à Argos, à Tirynthe, à Athènes, à Orchomène, à Lycosure et peut-être dans deux cents autres villes helléniques. Ce sont d'énormes quartiers de roc souvent bruts, quelquefois taillés, mais toujours placés les uns sur les autres, sans ciment, en polygones irréguliers. On cite, comme les plus remarquables de ces monuments, les murs et les galeries de Tiryntbe bâtis de pierres dont deux chevaux attelés ne pourraient ébranler la plus petite, et l'édifice appelé le Trésor d'Atrée, à Myeènes. Une partie des murs de cette ville et une porte surmontée de deux lions offrent le même genre d'architecture ; cette porte a pour linteau une pierre longue de vingt-sept pieds sur seize de profondeur, la plus considérable qu'on ait jusqu'à présent trouvée dans une construction régulière. L'Acarnanie est encore couverte de ces monuments en appareil cyclopéen ou polygonal, dont l'usage s'est très-certainement maintenu fort tard dans cette province. Du reste il est à remarquer que les Grecs, qui trouvaient la pierre partout sous leur main, employèrent rarement dans leurs murailles la brique et le mortier. Ils les formaient de pierres posées les unes sur les autres, se maintenant en équilibre par leur disposition et leur poids.

Ces monuments, qui ont un même caractère général,

marquent cependant, par quelques détails, des époques différentes. Ainsi on a cru pouvoir attribuer aux Pélopides le Trésor d'Atrée ou tombeau d'Agamemnon, et la Porte aux Lions, qui attestent un art plus avancé, surtout plus asiatique. Mais comment de telles masses ont-elles été remuées avec le seul instrument que ces peuples connussent, le levier ? Des constructions qui ont exigé une telle dépense de force musculaire et par conséquent d'hommes, doivent appartenir à une époque de servitude publique, sous des chefs militaires ou sous une caste dominante de prêtres guerriers que les traditions laissent entrevoir; et les Pélnsges furent sans doute condamnés par leurs maîtres à de pénibles corvées, comme les Romains sous Tarquin le Superbe, quand ils construisaient le grand Cloaque et le Capitole ; comme les Égyptiens, quand ils bâtissaient leurs pyramides et leurs temples ; comme les Gaulois quand ils dressaient les alignements de Carnac et leurs immenses cromlechs. L'influence orientale à laquelle les Grecs devaient arracher le monde durait donc encore parmi les tribus pélasgiques \

Notons toutefois que les murailles cyclopéennes ne servaient pas à enfermer un dieu ou à garder une momie de roi, comme les fastueux monuments qu'éleva aux bords du Nil l'orgueil des prêtres et des monarques; ce n'étaient pas non plus, comme en Gaule, d'inutiles constructions dont le but est resté pour nous une énigme. Ni temple, ni insolent tombeau, ni forteresse imprenable

i. M. Curtius rapporte les constructions dites cyclopéennes a toute l'époque héroïque, et s'appuyant de la tradition qui fait Tenir le» Cyclones de Lycie , pense que ce genre de construction fut en Grt'ce une importation* phénicienne; mais il distingue les enceintes cyclopéennes d'Argos, de Tirvnthe, de Mycènes et de Midée. qu'il attribue aux princes de la race de Persée, des tombes royales et des chambres souterraines, appelées Trésors, qu'il reconnaît pour l'œuvre des Pelopides. Vot. eette intéressante discussion, Griechis>he C.eseh., 1. 1 , p. 1 18 et sqq. C'est aussi l'opinion (h- M. A. Bertrand : Études de mythologie et tT archéologie grecques d'Athènes à Argos.

d'un chef, mais cité de tout le peuple, ces ruines nous disent que, dès l'époque la plus reculée, la Grèce commença cette vie urbaine qui a fait sa grandeur. Ses premiers peuples fondèrent les villes où s'est élaborée plus tard la civilisation du monde.

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