I. Eschyle, Prométhée, v. 916-92o
rique que deux groupes bien distincts de populations helléniques, les Ioniens et les Doriens, lesquels diffèrent, comme on le verra, par les institutions politiques et sociales, le dialecte et l'art, architecture, musique, poésie, même par leurs doctrines philosophiques. Mais ces peuples laissent, pour les temps anciens, la première place aux tribus éolo-achéennes. Si les Ioniens sont alors un des éléments les plus considérables de la population hellénique, ils n'ont pas un rôle distinct ni une renommée particulière. Les Doriens aussi restent dans l'ombre : les deux autres tribus apparaissent seules au milieu des lueurs trompeuses de l'époque légendaire.
Qu'étaient les Eoliens ? jNous ne savons s'il ne faut pas, comme leur nom l'indique, voir en eux un mélange de Pélasges et d'Hellènes fait à des époques inconnues, en divers lieux et dans des proportions différentes. Ceux, en effet, que les anciens appelaient de ce nom, ne paraissent pas avoir été une seule et même tribu , comme le dialecte dit éolieti semble moins un rameau dictinct de la langue grecque que le mélange de toutes les formes de l'idiome hellénique qui n'étaient ni ioniennes, ni doriennes. Il a été en outre reconnu d'une manière certaine que les affinités les plus grandes du latin et du grec se trouvent dans le dialecte éolien qui, bien plus que les autres, se rapproche de leur type commun et renferme sans doute les éléments de la langue la plus anciennement parlée en Grèce et en Italie.
On voit les Eoliens s'étendre sur une zone presque partout maritime du nord-est au sud-ouest, où ils sont en relation avec les Grecs de l'Asie et des îles : on les trouve aux environs du golfe Pagasétique, dans une partie de la Béotie, dans la Phocide, l'Etolie, la Locride, l'Elide et la Messénie. Podalire, Machaon, Philoctète, Ulysse, Nestor et Ajax, fils d'Oïlée, élaient de cette race ;
les légendes y rattachent Jason, le grand chef de mer; le devin Mélampos qui comprenait le chant des oiseaux; Salmonée et le rusé Sisyphe, fondateur de Corinthe, qui, aux enfers, doit, en punition de crimes mal définis, poser au sommet d'une montagne un roc énorme qui retombe sans cesse; enfin Athamas, le puissant roi des Minyens, qui épousa la fille de Cadmus et fut père de Mélicerte, dont le nom rappelle le dieu tyrien, et de Phryxos et d'Hellé qu'il voulut immoler et que Jupiter sauva en leur envoyant un bélier à la toison d'or pour les transporter hors d'Europe.
Les Àchéens ont une physionomie encore moins distincte. Les anciens les rattachaient aux Eoliens 1 avec lesquels ils finirent par se confondre, et il n'est nulle part question ni d'art, ni de dialecte achéens. Ils ne formaient donc pas une tribu particulière. Comme les Eoliens encore, ils préféraient les lieux maritimes ; leur histoire aussi regarde à l'orient. Teucer, un de leurs héros, a le même nom qu'un roi de la Troade, et on trouve des Achéens en Cypre et dans la Crète. Mais ils s'élevèrent à un plus haut degré de puissance et c'est par eux, à vrai dire, que l'histoire de la Grèce commença.
Leur premier séjour fut peut-être la Phthiotide, riche vallée entre POthrys et l'OEta que le Sperchios féconde et où leur capitale, attachée comme un nid d'aigle aux rochers, portait un nom pélasgique, Larisse « la pendante. » Là avait vécu Pelée, le héros chéri des dieux, auxquels il offrait des hécatombes de béliers, et que Thétis, la déesse aux pieds d'argent, aima. Leur fils fut Achille, que le sage centaure ( luron éleva sur les montagnes. Grand cœur, force invincible, courage indomptable, ami tendre et fidèle, il traversa rapidement la vie et fut moissonné dans sa fleur. La poésie a attaché à son
i. Strabon le dit expressément , liv. VIII, p. 333.
nom une gloire immortelle et a fait de lui le modèle et l'idéal des héros de la race hellénique \
Les Achéens du sud se glorifiaient, non d'un chef aussi fameux parmi les hommes, mais de deux héros qui avaient accompli par l'assistance des dieux de plus merveilleux exploits, Bellérophon et Persée.
Le premier était petit-fils du roi de Corinthe, Sisyphe, le plus rusé des mortels. Un meurtre qu'il commit l'obligea de quitter Corinthe; il se rendit à Tirynthe, auprès du roi Prœtos, descendant de Dana us, qui le purifia du sang versé. La reine se prit d'amour pour lui et, offensée d'un refus, l'accusa auprès de son époux. Prœtos ne voulut point souiller ses mains du sang de son hôte. Il l'envoya auprès de son beau-père Iobate, roi de
i. M. Raoul-Rochette dit au sujet d'Achille : « Telle était la ferveur du culte rendu à sa mémoire, telle était l'abondance des monuments qui lui étaient consacrés, qu'on pourrait presque recomposer toute son histoire â l'aide de ceux de ces monuments qui nous restent, quelque faible qu'en soit le nombre relativement à tout ce que l'antiquité en possédait. Il n'est aucune circonstance de sa vie qui ne puisse être constatée, à défaut d'un témoignage écrit, par quelque ouvrage de l'art ; et , de même qu'on a fait un livre de la seule indication des passages d'écrivains grecs et latins, poètes et prosateurs, qui ont rapport à Achille, on pourrait en faire un autre, au moins aussi considérable, du seul catalogue des monuments qui le. concernent. » Monuments inédits d'antiquité figurée , p. 2. Ces circonstances de la vie du héros dont les artistes et les poètes se sont tant occupés, sont surtout : la puriGcalion d'Achille par sa mère Thétis qui essaye de le rendre invulnérable, soit en le plongeant dans les eaux du Styx qui baignent tout son corps, excepté le talon par où elle le tient , et où la flèche de Pâris le blessa d'un coup mortel, soit en le plaçant au milieu des flammes après l'avoir baigné d'ambroisie, pour détruire en lui tout ce qu'il y avait de mortel ; son éducation par le centaure Chiron qui le nourrit , au milieu des forêts du Pélion , de la moelle des lions et des sangliers; son séjour dans l'île de Scyros , où sa mère l'a caché parmi les filles de Lycomède ; la ruse d'Ulysse qui le découvre en mêlant aux présents qu'il offre aux jeunes filles fies armes qu'Achille saisit aussitôt ; son arrivée en Aulide , où il ne peut empêcher le sacrifice d'Iphigénie; ses exploita et sa colère sous les murs de Troie; la vengeance qu'il exerce sur le cadavre d'Hector ; sa victoire sur la reine des Amazones, Penthésilée, dont le casque en roulant de sa tête découvre la merveilleuse beauté; les pleurs d'Achille sur ce triomphe funeste ; les railleries du lâche Thersite , que le héros assomme d'un coup de poing ; enfin , ses fiançailles avec Polvxène , une des filles de Priam ; la trahison de Paris qui le frappe par derrière; et l'immolation expiatoire de Polyxène que l'ombre d'Achille demanda aux Grecs.
la Lycie, avec un message secret où il recommandait à ce prince de se défaire de Bellérophon. Le roi reçut magnifiquement l'étranger. Pendant neuf jours il lui donna des festins, et chaque jour il immola aux dieux un taureau pour les remercier de sa bienvenue. Le dixième seulement il lui demanda son message, et après en avoir pris connaissance lui ordonna d'aller tuer la Chimère, monstre qui avait la tête d'un lion, la queue d'un dragon, le corps d'une chèvre, et dont la gueule béante lançait des -tourbillons de flammes. Le héros tua le monstre avec l'aide de Minerve, qui lui donna le cheval ailé Pégase, fils de Neptune et de Méduse. Iobatc lui commanda ensuite de combattre les Solimes et les Amazones il les vainquit encore, et le roi, désespérant de réussir par la force ouverte, mit eu embuscade les plus braves de son peuple; mais pas un de ces guerriers ne revit jamais sa demeure. Alors Iobate reconnut le favori des dieux et lui donna sa fille en mariage. Sur la fin de sa vie le héros voulut, monté sur Pégase, escalader l'Olympe et se laissa choir. Son corps fut brisé, mais son coursier divin alla former une constellation parmi les étoiles.
Acrisios, roi des Argiens, et comme Prœtos descendant de Danaûs, avait une fille, Danac, que Jupiter aima. De cette union naquit Persée. Un oracle avait prédit à Acrisios qu'il serait privé par son petit-fils de la couronne et de la vie. Dès qu'il apprit sa naissance, il l'enferma avec sa mère dans un coffre qu'on jeta au milieu des flots. Les vagues le portèrent sur l'île de Sériphos. Le roi de ce pays les délivra de leur prison. Persée grandit vite en force et en courage. Sa première entreprise fut dirigée contre les Gorgones qui portaient des serpents entre-
1. Ces femmes guerrières ne sont , bien entendu , qu'une conception mythologique qui eut sou point de départ dans le culte homicide de PArteini» Taurique : la Chimère est la personnification d'une région volcanique, celle qu'on appelait la Phrygie brûlée.
lacés clans leur chevelure et changeaient en pierre tous ceux que rencontrait leur regard; mais Pluton donna au jeune héros un casque qui le rendit invisible, Minerve lui céda son houclier, Mercure ses ailes et une épée de diamant. Persée surprit les Gorgones endormies et coupa la tête de Méduse. Du sang de la Gorgone naquit Pégase dont Persée s'empara. Atlas, roi de Mauritanie, lui refusant l'hospitalité, il lui présenta la tète de Méduse qui le changea en montagne. Sur la côte de Palestine il délivra Andromède exposée à un monstre marin et l'épousa; mais Phinée, oncle de la princesse, vint troubler avec ses partisans le festin nuptial : la tète de la Gorgone les pétrifia. Le roi de Sériphos, qui voulait contraindre Danaé à le prendre pour époux, eut le même sort. Après ce dernier exploit, le héros rendit aux dieux Jes armes qu'il en avait reçues et attacha sur l'égide de Minerve la tête de Méduse. De retour dans la Grèce, il tua son aïeul d'un coup de disque lancé au hasard et fonda, à la place .où tomba la poignée de son glaive, Mycènes dont il fit bâtir les murs par les Cyclopes de la Lycie, comme Prœtos leur avait fait construire ceux de Tirynthe. Après un long règne, il mourut de la main d'un fils d'Acrisios qui vengea sur lui son père.
Les Achéens revendiquent un personnage plus fameux, qui devint pour les Grecs le héros national, mieux encore, une divinité siégeant parmi les immortels, [ Hercule, fils d'Alcmène et d'Amphitryon, Tous deux ; descendaient de la race divine de Persée, et Amphitryon était le légitime héritier du royaume de Tirynthe Forcé de fuir, après le meurtre involontaire de son oncle Electryon, il se rendit à Thèbes, où Jupiter prit ses traits pour tromper la tendresse d'Alcmène. Hercule y naquit (1262?). Junon ne pardonna pas à Alcmène de lui avoir ravi l'amour de son époux. Elle envoya deux serpents pour tuer l'enfant dans son berceau : il les saisit et les étouffa de ses puissantes mains. Adoucie par les
prières de Pallas, la déesse consentit à lui donner le sein pour le rendre immortel, mais il la mordit si fort que le lait jaillit jusqu'à la voûte céleste où il forma la Voie lactée. L'enfance d'Hercule se passa au milieu des rudes exercices des pâtres du Cithéron. Il commença ses glorieux travaux par délivrer les campagnes de Thespies d'un lion énorme qui les ravageait; il affranchit Thèbes du joug des Orchoméniens, et, fermant les issues du lac Copaïs, changea la plaine d'Orchomène en un vaste marais. Jupiter s'aida de son bras contre les Titans qui voulaient escalader le ciel, mais n'en laissa pas moins son fils soumis aux capricieuses volontés d'Eurysthée, roi de Mycènes, soit en accomplissement d'un serment imprudemment fait par le dieu, soit en expiation d'un meurtre commis par le héros. Il lui fallut tuer le lion de Némée, l'hydre de Lerne dont les têtes repoussaient si on les coupait l'une après l'autre, le sanglier d'Érymanthe, les oiseaux gigantesques du lac Stymphale et le taureau de la Crète. Il saisit à la course, après l'avoir poursuivie toute une année, la biche aux pieds d'airain et aux cornes d'or du mont Cérynée, nettoya les étables d\Augias en y détournant l'Alphée, fit manger par ses propres chevaux le roi thrace Diomède qui les nourrissait de chair humaine, ravit les pommes d'or du jardin des Hespérides, malgré le dragon qui les gardait, tua le triple. Géryon et enchaîna Cerbère pour délivrer Thésée retenu chez Pluton.
Ce furent là ses douze travaux, mais il en accomplit bien d'autres dans ses longs voyages à travers l'Asie, l'Afrique et l'Europe. Il délivra Hésione, prit Troie, tua le brigand Cacus et Antée qu'il étouffa en l'enlevant dans ses bras puissants, car il avait vu, chaque fois qu'il le terrassait, le géant retrouver de nouvelles forces en touchant la Terre sa mère. Il extermina les Centaures, délivra Alceste des mains de la Mort et Prométhée de l'aigle qui lui rongeait le foie ; il aida Atlas à porter le
ciel, et ouvrit le détroit que bornent les colonnes d'Hercule. Exilé pour un meurtre, il fut vendu trois talents en Lydie par Mercure et fila aux pieds d'Omphale. De retour en Grèce, il secourut les Doriens contre les Lapithes, s'empara des États d'Amyntor, roi d'Orchomène, et tua le roi d'OEchalie avec tous ses enfants, à l'exception de la jeune Iole. A la vue d'Iole, Déjanire, femme d'Hercule, comprit qu'elle allait perdre son amour; pour le retenir, elle envoya à son époux, suivant le perfide conseil de Nessus, une tunique teinte du sang du Centaure et imprégnée du venin de l'hydre de Lerne. Dès que le héros s'en fût revêtu, un feu secret et terrible dévora tout son corps. Il veut l'arracher, sa chair tombe en lambeaux; vaincu par le mal, il se fait dresser un bûcher au sommet de l'Œta et y monte, après avoir confié ses flèches à Philoctète. C'était la dernière épreuve. Les dieux reçoivent dans l'Olympe le héros purifié par la douleur et lui donnent la jeune Hébé pour sa compagne immortelle (1210).
Les exploits de Bellérophon et de Persée ont surtout l'Orient pour théâtre : la légende d'Hercule est plus nationale, bien qu'il porte par tout le monde alors connu sa force invincible, et que le héros tyrien Melt karth n'ait pas peu contribué à enrichir son histoire; celle de Thésée est presque exclusivement grecque.
Ce héros, filsd'Égée ou de Neptune, naquit à Trézène au milieu des Achéens. Egée avait placé son épée et sa chaussure sofis une énorme pierre. A seize ans, Thésée se trouva assez fort pour enlever ces signes qui devaient le faire reconnaître de son père, mais il ne voulut se montrer à Athènes qu'après s'être rendu digne du trône par ses exploits. Des brigands infestaient l'Argolide, l'isthme de Corinthe et l'Attique : Sinnis, qui attachait les étrangers tombés dans ses mains à deux pins courbés en sens contraire , puis laissait les arbres se redresser et déchirer les victimes; Sciron, qui les précipitait du haut
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des rochers dans la mer1; Cercyon, qui les forçait de lutter avec lui et les tuait quand il les avait vaincus; Procuste, qui les attachait sur un lit de fer, coupant les extrémités à ceux qui en dépassaient la mesure, allongeant avec des courroies ceux dont les membres étaient trop courts. Thésée les tua, et arrivé enfin à Athènes, se lit reconnaître d'Égée, malgré la magicienne Médée, qui, répudiée par Jason, s'était réfugiée dans la cité de Minerve, sur un char attelé de serpents ailés.
Dans l'Attique même le héros trouva à montrer sa sa force et son courage ; il vainquit les Pallantides qui voulaient dépouiller son père et prit vivant le taureau qui désolait les plaines de Marathon. Athènes payait à la Crète un tribut de srpt jeunes filles et de sept jeunes garçons que le.Minotaurc dévorait. Thésée s'offrit à être du nombre des victimes. A l'aide du fil qu'Ariane lui donna il pénétra dans le labyrinthe de Dédale, tua le monstre et revint avec Ariane qu'il abandonna dans l'île de Naxos. 11 avait oublié d'ôter à son vaisseau les voiles noires qu'il portait au départ ; Égée, à la vue de ce signe de deuil, crut son fils mort et se précipita dans la mer qui prit de lui son nom. Thésée hérita de son pouvoir et donna de sages lois à l'Attique. Il institua des fêtes en 1 honneur de Minerve et d'Apollon. Chaque année le navire qui l'avait ramené de la Crète porta des offrandes à Délos. Entretenu avec un soin religieux, ce vaisseau, sans cesse réparé et toujours le même, vécut des siècles. Mille ans après il conduisait encore à Déîbs la théorie sacrée.
Cependant le goût des aventures rejeta Thésée dans la vie errante. Il prit part à la chasse du sanglier de Calydon et à la conquête de la toison d'or; il combattit les
1. Les Mégariens, loin de faire <le Sciron un hrigand , l'honoraient comme un bienfaiteur. Mais le passage d<* roches Seironiennes fut toujours chose dangereuse. Aujourd'hui encore on a soin de se faire accompagner de Palikare* pour le traverser.
Amazones sur les bords du'Thermodon, enleva Hélène et voulut aider son ami Pirithoûs à ravir Proserpine. Mais Pirithoûs fut mis en pièces par Cerbère, et Thésée, retenu aux enfers, ne fut délivré que par Hercule. Rentré dans Athènes après deux ans d'absence, il reçut les plaintes de Phèdre contre Hippolyte et prononça sur son fils innocent des malédictions que Neptune entendit : un monstre marin sorti des flots effraya les coursiers du jeune prince qui, renversé de son char et embarrassé dans les rênes, expira, déchiré par les rocs où ses chevaux furieux le traînaient. Dès lors tout se tourne contre Thésée. Malgré ses services, le héros perd l'amour du peuple; les Athéniens le chassent, une tempête le repousse de la Crète sur l'île de Scyros, et le roi de cette île le fait périr en trahison. Cimon rapporta plus tard ses cendres; les Athéniens l'honorèrent comme un demi-dieu.
Il y a peu à prendre pour l'histoire dans les légendes de Bellérophon et de Persée, si ce n'est comme un écho d'anciens rapports entre l'Argolide et les pays à l'orient et au sud de la Grèce. Dans celle d'Hercule, il y a certainement des faits historiques, mais comment les détacher du merveilleux qui les enveloppe, comment faire la part des temps et des peuples qui chacun ont apporté leur tribut pour augmenter la gloire et les travaux du héros par excellence? Homère le connaît mal, mais les poètes cycliques en savent bien long sur lui. D'abord il faut reconnaître plusieurs Hercules : le héros grec et le dieu phénicien : celui-ci accomplit les voyages autour de la Méditerranée, et est le soleil lui-même, ou le représentant du peuple navigateur dont les comptoirs couvrirent les cotes de l'Afrique, de l'Espagne et de la Gaule. Dans le héros grec il y a même plusieurs personnages^: l'un, celui qui brise les rochers et qui détourne les fleuves, qui fend les montagnes pour faire écouler les eaux et qui détruit les bêtes féroces, appartient aux temps de la civilisation primitive, aux premiers efforts d'une société nais-
santé contre le monde matériel, je dirai même à l'imagination de tous les peuples qui dans leurs théogonies ont toujours placé un dieu exterminateur des monstres; l'autre qui, à la tête de compagnons dévoués, défend le faible contre le fort, punit les tyrans, renverse les oppresseurs et fait don de leurs royaumes aux braves, est d'un âge moins reculé, de l'époque où les tribus helléniques se disputaient la possession de la Grèce. Enfin on pourrait encore distinguer l'Hercule thébain qui apparaît comme un chef puissant, comme un conquérant invincible, et l'Hercule de Mycènes, soumis, on ne comprend trop pour quelle cause, au capricieux vouloir de son cousin Eurysthée.
Mais pourquoi chercher de l'histoire là où ne se trouve que de la poésie légendaire, enrichie de nouveaux détails à chaque nouvelle génération de poètes, même de philosophes ? Ceux-ci, en effet, mêlèrent des idées purement mythiques à des récits d'aveutures humaines et Hercule devint la personnification d'agents physiques, de forces morales et d'idées astronomiques. Ainsi il fut le héros sauveur, luttant sans relâche pour le salut du monde. En Béotie on l'honora comme le dieu qui chasse les maux ('ÀXe;owtxo;) et qui donne la santé (2û>ty<p). Il fut la source de la vie et de la force, Pair pur et l'atmosphère lumineuse *. Tandis que les uns ne voyaient en lui que le vaillant armé de sa massue et couvert de sa peau de lion à qui nul et rien ne résistaient, d'autres, dans l'âge postérieur, firent de lui l'idéal de la perfection humaine et de sa vie entière une passion soufferte pour le salut du genre humain \ Hercule fut alors l'homme divin sur lequel tous les autres devaient prendre exemple. De là l'allégorie fameuse que Prodicus nous a conservée : cette apparition au fils d'Alcmène prêt à débuter dans sa vie active, de deux femmes, l'une majestueuse et sévère, c'est la Vertu ;
1. Se» douze travaux rappelaient la marche du »oleil i trarers le» douze signes du zodiaque.
,2. Voyez, par exemple, Y Hercule au mont OEta de Sénèque, v. 758 et sqq.
l'autre riante et douce, c'est la Volupté. Chacune s'efforce de l'attirer à soi et de lui faire prendre la route qu'elle suit. 11 se décide pour la première.
Thésée est resté un homme, un héros. Malgré sa naissance à Trézène et sa jeunesse passée dans l'Argolide au milieu des Achéens, il semble personnifier une époque de puissance que l'A nique aurait eue avant sa grande histoire. La légende qui conduit Hercule dans tous les pays de la Grèce ne lui donne rien à accomplir dans cette province. Les Athéniens s'en dédommagèrent en faisant de Thésée, le héros de l'Attique, comme Hercule était celui des peuples de l'Argolide et de la Béotie par son origine et sa naissance, et celui des Doriens par l'adoption de ses 61s que ce peuple prit pour chefs. On verra plus loin au chapitre XI, les institutions qui lui sont attribuées.
Si l'on voulait passer en revue tous les personnages des temps héroïques, on trouverait encore à Mycènes : les Pélopides Atrée et Thyeste, et leur sanglant festin; à Sparte, Tyndare et Léda qui fut aimée de Jupiter et donna le jour aux dioscures Castor et Pollux, et à leurs sœurs Hélène et Clytemnestre, beautés fatales; dans Egine, Éaque, le plus juste des mortels, et ses fils Télamon et Pélée, moins illustres l'un et l'autre que leurs enfants, Ajax et Achille; à Corinthe, le rusé Sisyphe qui enchaîna la Mort et trompa Pluton en s'obstinant à vivre une seconde fois, quand le dieu lui eut permis de revenir pour quelques jours sur la terre, et Pirène, la mère inconsolable dont les larmes avaient formé la source de l'Acrocorinthe; à Sicyone, la plus antique race royale; en Arcadie, Atalante, la hardie chasseresse qui devançait à la course les plus rapides des Grecs et les tuait après les avoir vaincus. Elle fut cependant vaincue elle-même par Hippomène qui, pour ralentir la course de la vierge indomptable, jeta devant elles trois pommes d'or du jardin des Hespérides, que Vénus lui avait données.
Les traditions plaçaient encore à Pylos le sage Nestor,
niST. DR LA en. ANC. 4
fils de Néléc, qui échappa seul au massacre fait par Hercule de tous les siens; dans l'Attique, Erechthée, qui, pour obtenir une victoire, immola ses trois filles, victimes volontaires; Céphale, l'amant de l'Aurore, etOrithycqui fut enlevée par Borée, comme elle jouait avec ses compagnes sur les bords de l'Ilissos. Dans l'Étolie, c'est Méléagre qui tua le sanglier de Calydon envoyé par Diane pour désoler le pays, et Tydée, père de Diomède; dans la Thessalie, Pirithoûs et la lutte tant de fois reproduite par les artistes grecs des Lapitheset des Centaures; dans la Phthiotide, Pelée, avec son fils Achille, né de Thétis, une des Océanides, et le centaure Chiron qui connaissait tous les simples des montagnes et savait lire la destinée des hommes dans les étoiles, au milieu desquelles, après sa mort, il alla former la constellation du Sagittaire; enfin h Phèrcs, Admète, qui dut offrir à son beau-père Pélias en présent de noces un char attelé d'un lion avec un sanglier sauvage, et dont la femme, Alceste, se dévoua volontairement à la mort pour lui conserver la vie.
Les poètes ont réuni presque tous ces chefs dans quatre entreprises fameuses, les deux guerres de Thèbes, l'expédition des Argonautes et la guerre de Troie.
Le roi thébain Laïos, effrayé par des oracles sinistres, avait fait exposer son fils OEdipe sur le mont Cithéron. Des pâtres recueillent l'enfant et le portent à Corinthe, où le roi Polybe, dont le mariage a été stérile, l'adopte et l'élève comme s'il était né dans sa maison. Arrivé à l'âge d'homme, OEdipe apprend qu'il doit être fatal à tous les siens. Il veut fuir sa destinée; il s'éloigne en toute hâte de Corinthe et de ceux dont il se croit le fils. Dans les montagnes de la Béotie, il rencontre un vieillard qui d'une voix impérieuse veut l'écarter de sa route; une querelle s'engage, et le vieillard tombe mortellement blessé. OEdipe arrive a Thèbes. Un monstre, tête et poitrine de jeune fille, corps de lion, ailes de l'aigle avec ses puissantes serres, le Sphinx, est aux portes de la
ville, proposant aux passants ses indéchiffrables énigmes, et mettant en pièces ceux qui ne les peuvent deviner. Créon a promis la main de sa sœur Jocaste, veuve de Laïos , à celui qui débarrasserait la cité de ce terrible voisinage. OEdipe tente l'aventure : il trouve le sens de l'énigme, et le monstre vaincu se précipite du haut des rochers et meurt. OEdipe épouse Jocaste; il devient roi de Thèbes et est ainsi le meurtrier de son père, l'époux de sa mère, le frère de ses enfants.
Instrument innocent d'une fatalité implacable, il en devient aussi la victime.
Une peste décime la ville, OEdipe cherche, en consultant les dieux, à savoir quel est le moyen d'apaiser leur colère et de sauver son peuple. Il apprend avec épouvante que les Thébains sont ainsi punis à cause de ses crimes, qu'il connaît alors pour la première fois. Jocaste ne veut pas survivre à l'horrible révélation ; elle s'étrangle, et celui qui est à la fois son fils et son époux se condamne lui-même à perdre la lumière. 11 s'arrache les yeux, puis abandonne ce palais souillé. Accompagné de sa fille Antigone, qui guidait pieusement ses pas, il erra longtemps en maint pays, objet d'effroi pour tous ceux qui le rencontraient et partout repoussé dès qu'il était* reconnu. 11 arriva enfin, après de longues misères, à Colone, près d'Athènes, « la seule ville, dit le poète, qui soit secourable à l'étranger »
L'oracle lui avait annoncé qu'il ne trouverait de repos qu'auprès des Euménides, les déesses des vengeances divines. A Colone était un bois qui leur était consacré. OEdipe pénètre, malgré les larmes de sa fille, dans l'enceinte redoutable; aussitôt la foudre éclate et il disparaît.
Cependant ses deux fils, Etéocle et Polynice, se disputaient son trône; le dernier, chassé par son frère, se retira auprès d'Adraste, roi d'Argos, qui lui donna une
t. Sophocle, OEdipe à Colone, v. 261.
de ses filles en mariage et le ramena sous les murs de Thèbes avec une armée commandée par cinq autres chefs illustres (1214?). Ménécée, fils de Créon, sauva la ville en se livrant volontairement à la mort, pour offrir à Mars le sang royal que le devin Tircsias demandait en son nom. Tous les chefs périrent, à l'exception d'Adraste ; il échappa aux Thébains victorieux, grâce à son coursier Arion, que Neptune avait fait sortir de la terre d'un coup de son trident. Capanée, un d'eux, avait osé braver Jupiter, et le dieu l'avait frappé de la foudre; sa femme Evadné, pour ne pas lui survivre, se jeta sur le bûcher où l'on brûlait le corps de son époux.
Étéocle et Polynice s'étaient tués en combat singulier; la couronne resta à leur oncle Créon , qui défendit de donner la sépulture aux morts. La pieuse Antigone osa enfreindre cet ordre barbare ; le tyran la fit mourir; mais Thésée, gardien et vengeur des lois morales, lui déclara la guerre et le tua. Plus tard, les fils des sept chefs, les Epigones, marchèrent contre Thèbes (1197?) et la prirent après de sanglants combats. I^aodamas, fils d'Etéocle, fut tué, ou s'enfuit en Thessalie avec une partie des Thébains, et Thersandre, fils de Polynice, régna sur Thèbes désolée. La terrible légende s'arrête ici. Tirésias, qui en avait prédit les épouvantables incidents, finit avec elle; il avait vécu sept âges d'homme.
L'expédition des Argonautes nous mène aux confins, non-seulement de la Grèce, mais du monde connu des anciens Hellènes. La renommée avait répandu au loin le bruit qu'Eétès, roi de la Colchide, avait d'immenses richesses, que la poésie symbolisa sous la forme d'une toison d'or consacrée à Mars et gardée par un dragon ; c'était la dépouille du bélier que Jupiter avait donné à Phryxos et à Hellé pour fuir le courroux de leur père Athamas. En passant, sur lui, le détroit qui sépare l'Europe de l'Asie, Hellé se laissa choir dans la mer qui garda son nom; Phryxos parvint en Colchide, immola le bélier à
Jupiter et en donna la toison au roi du pays. Elle devint, comme le palladium de la Colchide, le gage de sa richesse et de sa grandeur. Jason, fils du roi d'Iolchos, Eson, que son frère Pélias avait privé du trône, se proposa de reconquérir la précieuse toison. Il construisit le navire /trgo, dont le mât, fait d'un chêne fatidique de Dodone, rendait lui-même des oracles. Cinquante guerriers le montèrent; les plus illustres furent Hercule, qui abandonna l'expédition après avoir délivré, sur les côtes de Mysie, Hésione du monstre marin qui Fallait dévorer; Thésée, Pirithoûs, Castor et Pollux, Méléagre, Pélée, le poète Orphée qui , par ses chants aimés des dieux, bannissait la discorde, et le médecin Esculape, fils d'Apollon, à qui nul mal ne pouvait résister.
Après maintes aventures, Jason arrive en Colchide et gagne l'affection de la fdle du roi, Médée, puissante magicienne. Elle lui révèle tous les périls qui l'attendent, mais lui enseigne les moyens d'en triompher. Aidé de son art redoutable, il saisit et dompte sans peine deux taureaux aux pieds et aux cornes d'airain qui vomissaient des flammes ; il les attelle à une charrue de diamant et laboure quatre arpents d'un champ consacré à Mars. Des dents d'un dragon qu'il sème naissent des hommes armés qui l'attaquent , mais il jette une pierre au milieu d'eux et ils tournent leurs armes contre eux-mêmes. Jason s'approche alors du monstre qui gardait la toison merveilleuse, il l'endort à l'aide d'un breuvage magique, le tue et ravit le trésor. Médée le suit sur son navire ; mais pour échapper à l'ardente poursuite d'Eétès, les Argonautes prennent une route nouvelle; ils remontent par le Phase jusqu'au fleuve Océan qui enveloppe comme un anneau immense le disque de la terre, côtoient les rivages de l'Orient, et par le Nil rentrent dans la Méditerranée.
D'autres récits conduisaient les hardis navigateurs au nord et à l'ouest dans la région fortunée où les Macro-
bk CHAPITRE là.
biens vivaient douze mille siècles sans infirmités, clans celle des Cimméricns qu'enveloppaient des ténèbres éternelles, enfin dans la mer de glace et l'Océan occidental jusqu'aux colonnes d'Hercule. Ceux qui s'efforçaient de rapprocher la légende de l'histoire leur faisaient seulement remonter le Danube, d'où, en traînant leur navire, ils passaient dans l'Adriatique, puis dans le fleuve Éridan, dans le Rhône et la mer de Toscane. Circé, l'enchanteresse, si fatale plus tard aux compagnons d'Ulysse, secourt au contraire ceux de Jason ; les Néréides soulèvent de leurs mains lu vaisseau pour lui faire traverser le dangereux détroit de Charybde et de Scylla. Les sirènes les appellent de leurs voix harmonieuses, mais Orphée détruit l'enchantement fatal par les accords de sa lyre. Une tempête les jette sur la côte d'Afrique; ils visitent le jardin des Hespérides dont Hercule vient d'enlever les pommes d'or, traversent encore la mer de Crète et rentrent enfin dans la Grèce que Médée épouvante de ses fureurs.
Durant le voyage, près d'être atteinte par son frère, elle l'avait livré aux coups de Jason, puis, mettant son corps en pièces, elle avait semé les chairs livides et les ossements brisés le long de la route que suivait son père, pour arrêter sa poursuite. A Iolchos, elle rajeunit par son art le vieil Éson et fait déchirer Pélias par ses filles, en leur promettant que ses membres, mêlés dans une chaudière bouillante à des herbes magiques, retrouveront une vie nouvelle. Cependant Jason la délaisse ; alors elle égorge ses propres enfants, donne à sa rivale une tunique empoisonnée, et, s'élevant dans les airs sur un char traîné par des dragons ailés, se réfugie dansPAttique où elle devient l'épouse d'Égée.
Dans cette légende, qui en renferme deux mal fondues l'une dans l'autre, la grande magicienne éclipse les héros sur qui se portait d'abord toute l'attention. Eu racontant la lointaine expédition de ceux-ci, les poètes avaient
voulu résumer les diverses entreprises des Grecs vers la mer Noire, comme les courses de l'Hercule de Tyr résumaient tous les voyages des Phéniciens vers l'ouest. Quant aux détails du retour, ils se multiplièrent à mesure que s'étendirent les connaissances et les hypothèses des Grecs sur les régions du nord et de l'occident. Cyzique montra bien longtemps une pierre qui, disait-on, leur avait servi d'ancre.
11 est remarquable que les Grecs aient eu deux cycles de légendes nationales sur les contrées lointaines : l'Odyssée et les Argonautiques. Les Romains ne montrèrent jamais une curiosité si ardente. Loin de s'enfermer dans les bornes étroites de leur horizon, les Grecs cherchèrent à en reculer les limites et en sondèrent sans relâche les profondeurs inconnues. Cette passion est bien celle du peuple voyageur par excellence, qui rechercha sur les flots de la mer d'Ionie les traces d'Ulysse, sur les vagues de l'Euxin celles de Jason, et dont on retrouve les colonies sur tous les rivages.
La guerre de Troie laissa de plus grands souvenirs dans la mémoire des Grecs et exerça sur l'art et la poésie une plus durable influence. Cet événement est certainement historique ; il marque le moment où la Grèce, après avoir souffert durant des siècles l'invasion qui s'opérait d'orient en occident, réagit à son tour et commença le mouvement en sens contraire, comme il arriva à l'invasion germanique sous les premiers Carlovingiens. Quelques-unes des circonstances qu'on rattache à cette guerre ont même un degré de certitude plus grand qu'aucun des faits de l'expédition des Argonautes ou des guerres de Thèbes. Mais la poésie a recouvert tous les incidents de détails merveilleux que le génie d'Homère a pour jamais consacrés dans son Iliade.
De l'ensemble des traditions il résulte qu'un puissant royaume s'élevait en face de la Grèce, sur les côtes opposées de la mer Égéc. Une partie de l'Asie Mineure appar-
tenait à ses princes, et les peuples indépendants de cette péninsule étaient ses alliés. Priam y régnait alors; Troie ou Tlion, sa capitale, bâtie au pied du mont Ida, était célèbre par la force de ses murailles, par les richesses et le luxe de ses habitants, dont les mœurs et la religion étaient, comme la langue, les mêmes que celles des Hellènes, mais à un degré plus avancé de développement. Une haine nationale, profonde, invétérée, séparait les deux peuples, et finit par les armer l'un contre l'autre.
De mutuels outrages ne suffisent pas à expliquer cette rivalité mortelle. Hérodote y a vu une première lutte de la Grèce pauvre et guerrière contre l'Asie riche et civilisée. D'autres ont représenté la cité de Priam comme une ville pélasgique et sa ruine par la main des Hellènes comme le dernier terme de cette lutte de deux races qui, après avoir eu la Grèce pour champ de bataille, avait fini d'une éclatante manière sur un plus vaste théâtre. Hérodote, plus près des événements, me paraît aussi plus près de la vérité.
Pour la légende, la haine des deux peuples n'est plus que celle de deux familles, les fils de Priam, soutenus par Apollon, le dieu asiatique, et ceux de Pélops que protège la vierge d'Argos, Héra, dont le culte ne fut jamais populaire sur la côte d'Asie. Cette haine datait de loin, du temps où les deux royaumes de Troade et de Phrygie se disputaient la prépondérance dans l'Asie Mineure.
En Phrygie régnait* Tantale; un jour qu'il reçut les dieux à sa table, il voulut éprouver leur puissance : il immola son fils et leur eu servit les membres. Jupiter voit le crime; il précipite le coupable aux enfers, où il souffrira éternellement, au milieu de l'abondance, une soif et une faim cruelles, et il ranime Pélops. Mais une épaule avait été déjà mangée par Cérès qui, absorbée dans la douleur que lui causait la perte de sa fille Proserpinc, n'avait point reconnu ce mets détestable. Jupiter donna
à Pélops une épaule d'ivoire, dont le seul contact guérit tous les maux. C'est à ce moment que la rivalité entre les deux royaumes éclate. Pélops est vaincu par Tros, roi d'Ilion, et si complètement qu'il est forcé de fuir en Grèce. Il emporte du moins d'immenses trésors et emmène de braves compagnons. En Élide, il veut obtenir la main d'Ilippodamie, fille du roi de ce pays. Treize prétendants ont déjà péri, car OEnomaos, averti par l'oracle que son gendre causerait sa mort, défie à la course ceux qui prétendent à la main de sa fille ; il est sûr de les vaincre avec ses chevaux rapides, et il les tue après les avoir vaincus. Pélops gagne le cocher d'OEnomaos qui ôte la clavette des roues ; le char se renverse dans la lice, OEnomaos meurt et Pélops lui succède ! Selon d'autres, Neptune lui avait donné un char d'or et des chevaux ailés.
Mais ce favori des dieux a une abominable postérité : Thyeste, qui souille la couche de son frère; Atrée, qui renouvelle le festin de Tantale, en servant à Thyeste les membres de ses enfants; Agamemnon et Ménélas furent ses petits-fils. Egisthe, né de l'inceste de Thyeste avec sa fille Pélopée, égorgea Agamemnon ; il tomba lui-même sous les coups d'Oreste, qui frappa aussi sa mère Clytemnestre. C'est la famille des Atrides dont les crimes et les malheurs ont si longtemps défrayé la poésie et l'art. Après avoir conquis ou obtenu le pouvoir sur les côtes occidentales du Péloponnèse, les Pélopides avaient, à la suite d'événements que nous ignorons et que la tradition présente sous la forme de conventions pacifiques, transporté sur les cotes orientales le siège de leur puissance, et remplacé dans l'Argolide la race royale des fils de Persée. Atrée, Thyeste et Agamemnon régnèrent successivement à Mycènes, alors la capitale du pays, Ménélas à Sparte et dans la Laconie, par son hymen avec Hélène, fille de Tyndare. Leur influence s'étendit sur toute la péninsule Apia, à laquelle ils donnèrent leur nom, Pélo-
ponnèse (ou île de Pélops) et nombre d'îles leur fut soumises. C'étaient de grands chefs» sur terre et sur mer.
Paris, fils de Priam, venu en Grèce pour sacrifier à Apollon Daphnéen, s'arrêta à Sparte, y vit Hélène et l'enleva. Une fable postérieure à Homère, comme à Hé siode, contait que Vénus lui avait promis la plus belle des femmes, lorsqu'il lui avait adjugé la pomme d'or, prix de la beauté que cette déesse, Junon, même la sage Minerve se disputaient. Ce rapt insolent réveilla la haine des Atrides, ils la firent partager à la Grèce entière, et de la Crète à la Macédoine tous les chefs s'armèrent et se réunirent « sur la presqu'île pierreuse » qui portait la petite ville béotienne d'Aulis ; onze cent quatre-vingtsix vaisseaux, partis de ce port, conduisirent en Asie plus de cent mille guerriers. Priam put à peine leur opposer la moitié de ce nombre, bien qu'il lui fût venu des secours de la Thrace, de la Macédoine , et jusque de l'Ethiopie1.
Les Grecs avaient accepté pour chef l'Atride Agamemnon. Près de lui étaient son frère Ménêlas, roi de Sparte, l'époux outragé d'Hélène; Achille et son ami Patrocle à la tête des Myrmidons ; Dionuule ; les deux Ajax, l'un roi des Locriens, l'autre roi de Salamine et, après Achille, le plus beau et le plus brave des Grecs; le sage Nestor; Ulysse, le rusé roi d'Ithaque; Philoctète, qui possédait les flèches d'Hercule; l'Étolien Thersite, aussi lâche qu'insolent railleur. Parmi les Troyens, le vaillant Hector éclipsait tous les chefs ; Énée nç venait qu'après lui.
Le premier des Grecs qui mettrait le pied sur le sol troyen devait périr; les dieux l'avaient ainsi décidé. Pro-
1. ï^a dalc la moins improbable pour la guerre de Troie est celle que donne Eratosihène , 407 années avant la première olympiade* ou 111)3-1184 avant J.-C Pour Homère, il y avait dix-huit traditions sur la date de sa naissance, qui varie de 24 à Zi)i) ans après la prise de Troie.
tésilas, pour faire cesser l'indécision des chefs, se jeta le premier au rivage. Le destin s'accomplit. 11 tomba sous les coups d'Hector. Cependant les Grecs débarqués gagnèrent une bataille qui leur permit de se construire un camp qu'une partie de leurs troupes garda, tandis que le reste alla piller les villes du voisinage ou cultiver la Chersonèse pour fournir des vivres à l'armée. Cette division des forces grecques et les querelles qui plus d'une fois éclatèrent, permirent aux Troyens de faire une longue résistance. Leurs ennemis restèrent dix ans en face des murs de l'imprenable cité.
C'est dans la dixième année seulement que Y Iliade commence, car Homère n'a chanté que la colère d'Achille et les incidents qu'elle amène. Irrité qu'Agamemnon lui ait enlevé Briséis sa captive, le héros se retire sous sa tente et appelle la colère des dieux sur le chef qui lui ravit celle qui, après avoir été sa part de butin, est devenu sa compagne bienaimée. Jupiter écoute sa prière; les Grecs sont battus et rejetés dans leur camp qu'ils sont réduits à fortifier d'un mur et d'un fossé pour mettre leurs navires à l'abri d'Hector. Alors ils cherchent à apaiser Achille et lui envoient des députés pour réclamer le secours de son bras ; il reste inexorable.
Cependant le combat recommence avec fureur. Les dieux, ennemis des Grecs, combattent pour les Troyens qui franchissent le fossé et le mur, envahissent le camp et font tomber nombre de chefs sous leurs coups. Les Grecs cherchent un refuge sur leurs vaisseaux; Hector veut y porter l'incendie.
A cette vue Achille s'émeut. Patrocle, son ami le plus cher, le supplie de secourir les Achéens, ou tout au moins de lui prêter ses armes. Il n'accède qu'à la dernière prière; mais, après maint exploit, Patrocle rencontre celui qui n'a de rival qu'Achille et périt de sa main. Celte nouvelle rend Achille furieux de douleur. Il ne peut 8e précipiter dans la mêlée, puisqu'il n'a plus d'ar-
nies ; du moins, il s'avance jusqu'au rempart et pousse par trois fois un cri terrible. Les Troyens ont reconnu la voix du héros, et trois fois ils reculent épouvantés. I>cs Grecs peuvent ressaisir le corps de Patrocle.
Achille alors implore sa mère, Thétis , et elle obtient de Vulcain qu'il forge pour son fils une armure complète, surtout un bouclier merveilleux. Il se revêt de ces armes divines et court aux Troyens qui fuient devant lui comme un timide troupeau ; Énée est sur le point de périr; Neptune le sauve en l'enveloppant d'un nuage. Le fleuve Xanthos a beau gonfler ses ondes , il ne peut arrêter le héros. Mais il s'unit au Simoïs et inonde la plaine. Achille va reculer enfin devant les deux divinités, lorsque Junon envoie Vulcain et ses flammes puissantes qui tarissent les deux fleuves. La poursuite recommence. Hector veut couvrir la retraite des Troyens ; Achille l'atteint, le frappe de sa lance à la gorge et l'étend mort à ses pieds. 11 le dépouille de ses armes, lui perce les talons et attache le cadavre par une courroie à son char, puis le traîne trois fois autour de la ville. Rentré au camp, il fait à Patrocle de magnifiques funérailles, immole douze jeunes captifs sur son bûcher et célèbre en l'honneur de son ami des jeux funèbres. 11 avait juré de laisser aux chiens et aux oiseaux de proie les restes d'Hector. Mais la nuit suivante, Priam, le vieux roi, paraît dans sa tente : « Il s'arrête près d'Achille ; il embrasse ses genoux ; il baise les mains terribles qui lui ont tué plus d'un fils et le supplie en ces termes : a Souviens-toi de ton père, <r Achille égal aux dieux. II a mon âge et est, comme « moi, sur le seuil funeste de la vieillesse. Peut être « qu'en ce moment des voisins l'attaquent et que perce sonne n'est là pour écarter de lui la guerre et la mort, a Du moins il sait que tu vis; il espère chaque jour te a revoir. Moi malheureux, je n'espère plus rien. J'avais « engendré, dans la grande Troie, de vaillants fils. Et « pas un ne me restera. Ils étaient cinquante, quand ar-
HISTOIRE LÉGENDAIRE. (il
« rivèrent les Ache'ens, dix-neuf nés du même sein ; des « femmes m'avaient donné les autres dans mes palais, a L'impétueux Mars a brisé leurs genoux. Celui qui dé- « fendait la ville et nous-mêmes, voilà que tu Tas tué. « Et moi je viens maintenant vers les vaisseaux des a Achéens et j'apporte une immense rançon pour rachen ter son corps. Respecte les dieux, Achille; aie pitié de a moi, au souvenir de ton père. Je suis bien plus que m lui misérable, car j'ai eu le courage de faire ce que « nul autre mortel n'a jamais fait : j'ai approché de ce ma bouche la main de l'homme qui a tué mes ena fants. »
Au souvenir de son père, Achille s'attendrit, il relève doucement le vieillard et tous deux pleurent, l'un sur Hector, l'autre sur Patrocle et son père1.
L1 Iliade ne va pas plus loin , mais la tradition continue. Avec Hector, Troie avait perdu son plus ferme boulevard ; cependant secourue par Penthésilée, reine des Amazones, et par l'Éthiopien Memuon, elle résista encore. Achille, à son tour, tomba percé au talon d'une flèche partie de l'arc de Paris, et qu'Apollon avait dirigée. Ajax et Ulysse se disputèrent ses armes; l'assemblée des Grecs les adjugea au second ; Ajax, furieux et désespéré, se jeta sur son épée.
Troie ne pouvait être prise que si une statue, le Palladium, autrefois donnée par Jupiter lui-même à Dardanos, lui était enlevée, et si Philoctète, le possesseur de l'arc d'Hercule, n'était amené au camp des Grecs. Le héros, blessé au pied par une de ces flèches dont la pointe avait été tren^péedans le sang de l'hydre de Lerne, avait été abandonné par les Grecs dans l'île de Lemnos à cause de l'insupportable odeur qui s'échappait de sa blessure. Pyrrhus, fils d'Achille, vainquit sa résistance, Machaon le guérit, et Paris tomba sous une de ces flèches,