Eschyle, Rumen., lii
de la grâce qui remplace celui du chaos, des ténèbres, de la force et de la terreur. Delphes en est le centre, comme de tout l'univers, et de là le dieu répand sur la race hellénique l'inspiration des vers, de la musique et des arts, ainsi que la révélation, qui ne s'arrête jamais, de la pensée divine.
Toutes les tribus helléniques adoptèrent son culte; et, au pied de ses autels, se rencontrèrent dans la même prière et dans la même foi, l'homme de sang dorien et le Grec de race ionienne. Sparte ne faisait rien sans consulter, à Delphes, son oracle, et Athènes, avec toute l'Ionie, l'honorait à Délos par des fêtes solennelles. Les Milésiens établirent son culte dans toutes leurs colonies, depuis Naucratis, au bord du Nil, jusqu'à la Tauride, au fond de l'Euxin. Les autres dieux restèrent des divinités poliades, Apollon seul et Zeus furent les grands dieux nationaux.
Hésiode, h une époque où l'on voulait déjà coordonner les légendes et les enfermer dans un système, a tracé dans sa Théogonie, sorte de Genèse hellénique, le tableau de la famille des Olympiens.
« Avant toutes choses fut le Chaos, ensuite la Terre au large sein demeure inébranlable de tous les êtres, et le ténébreux Tarlare dans lés profondeurs de la terre immense, et l'Amour, le plus beau des Immortels, qui règne, sur les dieux comme sur les hommes, amollit les âmes, change le cœur et dompte les résolutions les plus sages. Du Chaos naquirent l'Erèbe et la Nuit sombre. La Nuit, fécondée par les caresses de l'Erèbe, enfanta l'Elheret le Jour. I^a Terre produisit d'abord le Ciel étoilé, égal en grandeur à elle-même, afin qu'il la couvrît tout entière et qu'il fût éternellement l'inébranlable demeure des dieux Bienheureux. Ensuite, elle produisit les grandes montagnes avec leurs cimes élevées, retraites gracieuses des nymphes qui habitent les monts aux gorges profondes. Elle enfanta aussi, mais sans goûter les charmes du plai-
sir, Pontos, la mer stérile aux flots bouillonnants , et ayant encore partagé la couche du Ciel ou d'Uranos, elle donna le jour à l'Océan qui habite les gouffres profonds, à Cœos, à Crios, à Hypérion et à Japet, à Thia et à Rhéa, à Thémis et à Mnémosyne, à Phœbé qui porte la couronne d'or et à l'aimable Thétys. Après tous ceux-là, elle mit au monde l'astucieux Saturne, le plus terrible de ses enfants et qui' devint l'ennemi de son vigoureux père. Enfin elle enfanta les Cyclopes : Brontès (le tonnerre), Stéropcs (la foudre), Argès (l'éclair) qui servirent de ministres aux puissances d'en haut, les Titans et les Centimanes, qui régnèrent les uns sous la terre, les autres dans les profondeurs de l'océan. »
Le poëte raconte ensuite la querelle d'Uranos et de ses fils. La Terre forge une faux d'airain et Saturne s'en arme pour mutiler son père. Mais la blessure est une source de vie. Le sang du mutilé produit d'autres dieux : les Géants, les Erinnys et la gracieuse Aphrodite. Saturne lui-même est forcé par Titan, son frère aîné, de dévorer ses enfants Neptune et Pluton : Rhéa leur rend la vie et sauve Jupiter qui, aidé des Titans, renverse Saturne et saisit l'empire du monde. Pour le conserver, il lui faut bientôt lutter contre ses anciens alliés : effroyables combats auxquels la nature entière prend part. La terre tremble , l'océan mugit , le ciel s'agite convulsivement. Les Titans entassent les montagnes pour escalader l'Olympe, et répondent aux coups de tonnerre par des rocs énormes qu'ils lancent contre le ciel, mais ils tombent foudroyés : les dieux anciens sont vaincus ; les dieux nouveaux triomphent.
Cette lutte est-elle un souvenir de l'opposition religieuse des populations? C'est possible. On en trouve un écho jusqu'au milieu des âges récents; la dualité religieuse se reconnaît encore dans Eschyle. Et les nouveaux dieux ne sont pas toujours pour lui les divinités les plus morales, témoin Jupiter et Prométhée, dans le Prométhée
enchaîne ' ; Apollon et les Furies, dans les EumcntJes : « Nouveau dieu, disent celles-ci à Apollon , tu outrages d'antiques déesses1. »
On a soutenu' que des croyances pélasgiques, écho «les grands systèmes théologiques de l'Orient, s'étaient conservées dans les mystères. Il n'en est rien. Les mystères ont une origine prohablement plus récente et différaient moins par le fond que par la forme de la religion populaire. Celle-ci n'enfermait pas ses dieux «dans un impénétrable sanctuaire, elle voulait les voir et les toucher, a L'homme a été fait à l'image de Dieu, » dit la Genèse, et elle explique nos imperfections présentes en racontant la chute du premier homme. Le polythéisme grec faisait ses dieux à l'image de l'homme : il lès douait seulement de qualités supérieures. Mars fut plus fort, Apollon plus adroit, Vénus plus belle que ceux qui leur offraient des victimes. Dans cette différence du point de départ des deux religions hébraïque et grecque se trouvait d'avance l'opposition des deux civilisations qui sont sorties d'elles.
1. Eum<:n., 160. Ailleurs (ibiJ.) le poète appelle Apollon le quatrième clos dieux \ euus à Delphes.
2. C'était l'opinion d'Ottfried Millier ; mais ni Homère , ni Hésiode ne parlent des plus fameux de ce» mystères, de ceux d'Eleusis, qui passaient pour les plus anciens , et l^oheek a montré dans son A "■lao/fliamus qu'ils n'avaient point de révélations hien hautes a faire à leurs initiés sur Dieu , l'homme et le monde, et qu'il n'y avait de mvslérieux que le secret dont on entourait la célébration des rites. Chacun "était libre de se faire initier. Mais dans toute religion il y a de certaines tendances mystiques qui veulent être satisfaites. La religion populaire ut* contentant pas tous les esprits, quelques-uns voulaient aller au delà. C'était a quoi répondaient ees as* >eiations au sein desquelles les idées religieuses plus étudiées, plu» raffinées se dégagèrent peu à peu des conceptions grossières de la religion officielle. Dans les mystères, le polythéisme se spiritualisa , si j'ose due; niais, d'un autre côte, le culte y parlant davantage à l'imagination produisait souvent, parmi les initiés, une surexcitation nerveuse qui dégénérait aisément en licence et tu scènes étranges, obscènes ou violentes. Cela est de tous les temps, parce que cela est de la nature humaine. Les nègre», les Indiens d'Amérique, et les sauvages de l'Océan ie ont leurs mv stères, comme eu avaient le* Kgvptiens, le* Perses, les Assyriens it les Grecs. Sur les ni> stères grecs, vovez plus loin au chapitre xm.
Remarquez encore que dans la théodicée hellénique les dieux ne sont pas les créateurs, mais seulement les administrateurs de l'univers1. Il fut un temps où ils n'étaienl pas. Fils du ciel et de la terre, ils ont trouvé le monde tout fait et en représentent les forces diverses et périssables. Aussi ne sont-ils pas plus que les phénomènes qu'ils expriment, des êtres nécessaires et éternels. « Vous mourrez, leur dit Prométhée ; et un jour les peuples entendront une voix qui criera : Les dieux sont morts! »
Ces dieux de l'Olympe homérique sensibles à la joie et à la douleur, et sans cesse en communication avec les habitants de la terre, n'étaient ni d'un aspect ni d'une puissance bien terribles. Ils avaient tous les défauts de la nature humaine, toutes nos passions, la colère, la haine, • la violence, même nos misères. Apollon, Neptune furent esclaves de Laomédon. Les Aloïdes tinrent pendant treize mois Mars enfermé dans une prison d'airain. « La servitude, s'écrie un poêle, mais Cérès l'a soufferte. Ils l'ont soufferte aussi, et le forgeron de Lemnos, et Neptune, et Apoilon à l'arc d'argent, et le terrible Mars. » Dans les combats devant Troie, Vénus, Mars, Pluton, Junon même, la reine de l'Olympe, furent blessés par des mortels". « Leur sang coule, dit Homère, mais un sang tel qu'est celui des dieux, semblable à la rosée, une sorte de vapeur divine; car les dieux ne se nourrissant ni des dons de Cérès, ni des présents de Bacchus, n'ont pas un sang terrestre et grossier comme le nôtre; aussi jouissentils de l'immortalité. »
Homère donne parfois à ses dieux un aspect plus grandiose. Quand Minerve s'arme pour le combat, son casque est d'or et assez vaste pour couvrir les nombreux bataillons d'une armée que cent grosses villes auraient mises sur pied ; et d'un bond ses coursiers
1 . Cf. NatgeUliach, die Machltomeriscli. Théologie, D. " I .
2. Voy. dan* YlHade, v, ;i6i el suiv. le modeste oûcours de Dionée à Vénus hl< ssre par Diomèdc
franchissent autant d'espace qu'un homme assis sur un cap élevé, dans un temps calme et serein, pourrait en embrasser du regard sur l'immense étendue de la plaine azurée.
De tels dieux ne pouvaient avoir qu'un empire fragile et limité. Le dieu d'une ville n'était pas celui d'une autre. Minerve régnait à Athènes, Cérès à Eleusis, Junon à Argos, Apollon à Delphes, Bacchus à Thèbes, Vénus en Cypre ; ailleurs ils ne recevaient que des honneurs limités, et parfois ne trouvaient que l'indifférence : « Je ne crains pas les dieux de ce pays, dit le héraut dans les Suppliantes d'Eschyle; car je ne leur dois ni la vie, ni l'âge que j'ai déjà atteint1. » De là [ces divinités jalouses, implacables, qui avaient, comme le Jéhovah hébreu, leur peuple favori, et qui regardaient les autres comme des ennemis. Tous les maux des Troyens vinrent, selon le poète, de la colère de Junon et de Minerve irritées contre Paris, et Neptune vengea sur eux la fraude de Laomédon. De là aussi l'alliance des cultes qui suivait celle des peuples1. Les villes unies par des traités s'envoyaient de solennelles ambassades aux jours de fête de leurs « dieux paternels. »
Le sentiment religieux perdait à ce morcellement de la divinité, et à cet abaissement des dieux jusqu'aux passions des hommes, mais on y gagna le riche développement de la poésie légendaire; chaque divinité ayant ses poètes, ceux-ci, tout en respectant les traits généraux de l'histoire du dieu qu'ils chantaient, l'augmentaient de mille incidents, qui, durant des siècles, défrayèrent , avec les aventures des héros, l'imagination populaire et le théâtre.