‹ Histoire de la Grèce ancienneChapitre 35 sur 90 · ISOLEMENT DES ÉTAT?. — DÉVOLUTIONS INTERIEURES. — COLONIES · texte numérisé non relu

ISOLEMENT DES ÉTAT?. — DÉVOLUTIONS INTERIEURES. — COLONIES

SPARTE ET LYCURGUE1

De la masse confuse des montagnes de l'Arcadie se détachent les deux chaînes du Taygcte et du Parnon., qui se prolongent vers le sud jusqu'aux capsTénarecl Malée. Entre elles coule l'Eurotas. Ce fleuve descend en torrent jusqu'au-dessous de Sparte; là il rencontre une plaine légèrement inclinée où il commence un cours plus lent, qui le mène jusqu'à la mer.

Une vallée , resserrée entre les versants abrupts des montagnes, comme entre deux murailles, accidentée de collines nombreuses, et brûlée en été par les ardeurs d'un soleil presque tropical que ne tempèrent pas les brises de la mer, tandis qu'on aperçoit au-dessus de sa

I. Plutarque, Ljrcurgue ; Xénophon, Rép. de Sparte; Arîstote, Politique, II, 7; Platon, Lois, III, IV; Barthélémy, chap, xlit-m; Pastoret, Histoire delà législation; Mûltcr, Doriens ; Manso, Sparta ; Larlimann, Die Spart. Staatsverfassuag , Mr/.ières, Description de la Laronie,

dans les Archives des missions y t. III, p. 370.

iiH CHAPITRE VII.

tête les pics du Taygète, souvent couverts de neige, voilà le pays de la Creuse Uicétlcmone \

Ce pays, par sa nature et son climat, devait rendre les hommes énergiques et durs. Il n'est pas infertile, mais ne livre ses dons qu'en retour de pénibles travaux : c'est sur les flancs des montagnes qu'il faut pousser la charrue; car il n'a qu'une seule plaine, délicieuse, il est vrai, celle que haigne TEurotas dans son cours inférieur. Du reste, jusqu'aux sommets du Taygète la vigne croît au milieu de forêts de platanes, et produit, sur certains coteaux, des vins célébrés par Alcman etThéognis; en d'autres parties, tout près de la plus riche végétation, on trouve un sol aride et ferrugineux.

Pour un peuple guerrier, les mines de fer de la Laconie étaient une précieuse ressource. Le pays était aussi admirablement disposé pour porter la guerre chez les autres sans la recevoir chez soi, véritable forteresse où l'on ne pouvait entrer qu'au nord-ouest, par la vallée de 1 I u rotas, très-facile à défendre, et au nord-est par celle deSellasie, presque impraticable à son extrémité supérieure \ Du côté de la Messénie, il n'existait qu'un sentier étroit et dangereux à travers le Taygète. Toutes ces routes aboutissaient à un même point, Sparte. — Euripide peint en deux vers la Laconie: m Pays riche en productions , mais difficile à labourer; enfermé de tous cotés par une barrière d'après montagnes; presque inaccessible à l'ennemi. »

Le premier roi qu'on donnait à la Laconie était un

1. KofXrjv Aixîoatuova ... ///W. , II, vers 581. Les chiffres suivants justifient l'épithète homérique. Le Parnon mesure sur la frontière de la Cynurie, 1989 mètres, à L'est de I*ic»démone. 1549; les montagnes du côté de l'Arcadie en ont 1154, le Taygète, 1032; sur la côte, les hauteurs sont encore de 823 vers Tyros, de 1138 vers Zarax , de 1805 au-dessus du eau Malle, de 929 vers Hélos, de 1302 dans la petite chaîne du Tenare.

2. € Le chemin qui conduit de la I«iconie dans l'Argolide était dans l'antiquité ce qu'il est encore aujourd'hui * un des plus rudes et des plus sauvages de la Grèce. » Chateaubriand. li'm., p. 87.

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autochthone, Lélex, ce qui veut dire qu'un peuple de ce nom avait laissé là les plus anciens souvenirs. Certains traits de la mythologie locale rattachent ces Lélèges h l'Orient et aux peuples navigateurs de la mer Égée. Ainsi, c'était au cap Ténare que régnait un fils de Neptune, l'argonaute Euphémos, si léger à la course, qu'il effleurait de ses pas la cime des vagues; c'était sur les roches de Thalamées qu'étaient nés les Dioscurcs, ces gémeaux qui, pour guider les marins, allumaient au ciel leurs feux protecteurs avant même que le Soleil eût éteint ses derniers rayons. Le petit-fils de Lélex, Eurotas, fit creuser une sorte de canal pour conduire à la mer l'eau stagnante dans la plaine. N'ayant pas de postérité mâle, Eurotas donna sa fille Sparta et son royaume à Lacédémon, fils lui-même de Taygète et de Jupiter. Telle est la facile imagination des peuples jeunes, que quelques noms leur suffisent pour créer toute une histoire et de longues généalogies.

Un des successeurs de ce Lacédémon fut Tyndare, à qui Hippocoon, son frère, ravit le trône. Hercule le lui rendit, à condition qu'il le laisserait à sa mort aux Héraclides. Mais il oublia sa promesse et donna sa fille Hélène et ses Étals à l'Afride Ménélas; Hermione, héritière de ce prince, épousa Oreste. Sous leur fils Tisaménès, les Héraclides vinrent réclamer le trône promis à la postérité d'Hercule. La Laconie échut par le sort aux fils d'Aristodêmos, Eurysthénès et Proclès. Comme ils étaient jumeaux, on décida qu'ils seraient tous deux rois. La Pythie l'avait ainsi ordonné. Ils fondèrent les deux maisons royales des Agides et des Eurypontides, qui régnèrent simultanément à Sparte pendant plus de neuf cents ans. La branche aînée prit le nom du fils d'Eurysthénès, Agis ; la branche cadette celui du petit-fils de Proclès , Eurypon

1. Suivant une ronjeclure tic Curtius. il y aurait iu dans la Laconie,

Les nouveaux maîtres de la Laconie, au lieu de se disperser dans les campagnes , se concentrèrent en un lieu semé de collines faciles à défendre, à Sparte, aûn de se tenir en garde contre toute surprise. Ils avaient d'abord laissé leurs lois aux anciens habitants; sous le règne d'Eurysthénès, les Laconiens jouirent même de l'égalité avec les conquérants. Mais Agis retira cette concession. I<es Doriens ou Spartiates eurent seuls des droits politiques; les Laconiens, devenus leurs sujets, n'eurent que des droits civils. I^a plupart acceptèrent ce changement de condition; les habitants d'Hélos, qui le repoussèrent, furent vaincus et réduits en servitude. Tous ceux qui les imitèrent eurent un pareil sort.

Tel est le récit ordinaire. On a déjà vu que les Doriens n'occupèrent d'abord que la haute vallée de l'Eurotas, par où ils étaient venus. Pausanias parle de la longue résistance de plusieurs cités, de Géranthrées, de Pharis et surtout d'Amyclées, l'antique capitale des rois achéens, qui ne fut prise que sous le règne de Téléclos, une génération avant la première olympiade. Une seule chose est bien certaine, la position que prirent les Doriens en Laconie, comme dans leurs autres conquêtes et plus qu'ailleurs, de race dominante et oppressive, ce qui amena des haines dont ils ne purent contenir l'explosion que par

après l'invasion dorienne, une sorte d'crapole formée par les six villes de Sparte, Aim klées, Pliai is, Aigvs, Ijs et Jiuiécs, qui avaient chacune leur prince on roi. Ces six royaumes se seraient peu à peu trouves réduits à un seul, celui de Sparte; mais deux familles royales auraient survécu. De là cette singularité des deux rois de Lacédémone, qui conservaient quelques-unes des prérogatives de la royauté héroïque , mais ne mêlèrent jamais leur sang, leur domaine, ni leur histoire, pas même leurs tombeaux. Un jour, à Athènes . on refusait à l'Agide Cléomène l'entrée du temple de Minerve, comme étant Dorien : i Je suis Achécn, t réponditil. Il e«t bien certain que cette douhle royauté, qu'on ne retrouve point parmi les autres Etal» doriens, a dû provenir de quelque cil constance qui nous échappe. I^s Talthyhiades, qui conservèrent héréditairement la charge de hérauts puhlies, prétendaient aussi descendre du héraut d'Agamemnon , et hien des usages, hien des traditions de l'époque achéenne , c'est-a-dire du temps des Pélopides, furent conservés à Sparte.

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une continuelle vigilance. 11 leur fallut rester pour ainsi dire toujours sous les armes, soumis à une discipline militaire, comme une armée campée en pays ennemi. Seuls ils formaient l'État, seuls ils avaient le droit d'assister aux assemblées où se faisaient les lois et d'aspirer aux . charges publiques; au-dessous d eux étaient leurs sujets: dans les villes ouvertes les Laconicns, dans les campagnes les Hilotes , esclaves de la glèbe , condamnés à travailler éternellement pour leurs maîtres.

Les deux premiers rois, Eurysthénès et Proclès, vécurent en perpétuelle mésintelligence. Rien nélait plus propre à affaiblir le pouvoir, et ce fut peut-être le but que se proposa l'aristocratie dorienne, en établissant cette double royauté. Mais, à l'exemple des deux maisons régnantes, toutes les familles se divisèrent; l'égalité primitive disparut dans les fortunes comme dans les conditions, et même parmi la race dominante, il y eut des oppresseurs et des opprimés, des riches et des pauvres. De là des secousses qui ébranlèrent l'Etat et chassèrent du pays quelques-uns des conquérants. Théras conduisit une colonie dans l'île qui prit son nom; d'autres allèrent se fixer à l'ouest du Péloponnèse, dans la Triphylie. Cependant, malgré ces discordes, Sparte, dans la vigueur de la séve barbare , trouva le moyen de faire des conquêtes; elle attaqua les Cynuriens, qui pillaient tour à tour l'Argolide et la Laconie, et les chassa de leur territoire. Les Argiens ayant voulu s'emparer de ce petit pays, elle se tourna contre eux et les battit. Ce fut l'origine d'une querelle qui dura plusieurs siècles.

Les troubles intérieurs compromettaient la fortune de Sparte, un homme entreprit d'arrêter cette décadence prématurée. Il y a sur Lycurgue comme sur ses lois bien des incertitudes; on croit qu'il naquit, dans le dixième siècle1, du roi Eunomos Son père, en voulant séparer

\ . Aristote et F.iatostlu'ne font Lycurgue contemporain d'un roi d'Élidc

des gens qui se battaient, reçut un coup de couteau dont il mourut. Son frère aîné, Polydectès, eut de même une Ou prématurée, et Lycurgue fut roi tant qu'on ignora la grossesse de la reine, sa belle-sœur; celle-ci lui offrit de faire périr l'enfant qu'elle portait dans son sein, à condition qu'il l'épouserait. Il trompa ses désirs coupables et sauva le fils de son frère. Les grands, irrités de la sagesse de son administration, pendant la minorité du jeune Charilaos, le forcèrent à s'exiler. Il voyagea longtemps pour converser avec les sages et étudier les coutumes des nations étrangères. Dans l'île de Crète, il se fît instruire, par le poète Thalétas, de toutes les lois de Minos; de l'Asie Mineure il n'emporta que les poésies d'Homère; mais les prêtres égyptiens le comptèrent, disait-on, parmi leurs disciples. Les Spartiates des derniers temps voulaient qu'il fût allé jusque dans l'Inde interroger l'antique sagesse des brahmes, et visiter ces lieux, berceau du jour, d'où il semblait aux anciens que devait sortir toute lumière.

Le rapport des institutions de Sparte avec celles de la Crète est évident. La division en esclaves, en vaincus de condition libre et en conquérants, le partage de ces derniers en trois tribus, les repas publics, l'influence des vieillards, et un sénat d'anciens se retrouvent dans cette île. Mais ils existaient chez tous les peuples doriens, par suite d'usages communs à la race entière et de nécessités politiques provenant de situations analogues. Lycurgue n'inventa donc point sa législation, pas plus qu'il ne l'importa toute faite des pays étrangers, car les lois qui durent naissent des mœurs, et ce n'est qu'ensuite que les législateurs les rédigent. Il fit revivre et coordonna d'anciennes coutumes, précisa ce qui était vague, compléta

nommé Iphitos qui, suivant Kratnstliéne, renouvela l'institution des jeux olympiques attribuée à Hercule et à Pélops, 108 ans avant l'olympiade de Coraehos, laquelle est fixée à l'an 776, ce qui fait fleurir Lycurgue en l'année 884. Tlnu -yclide le fait moins ancien de 60 ans, vers 82?.

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ce qui était imparfait , et forma d'éléments épars, mais vivaces, un corps de lois rigoureusement enchaînées.

A son retour, après une absence de dix-huit ans, Lycurgue trouva la ville pleine de troubles; le peuple sentait lui-même le besoin d'une réforme. Le moment était donc favorable. Afin d'ajouter à Pautorité de son nom celle d'Apollon Delphien, le dieu national desDoriens, il consulta l'oracle sur ses projets. La Pythie le salua du nom d'ami de Jupiter.

Fort de l'appui du dieu, gagné ou complice, il commença par intéresser à ses desseins un parti nombreux et puissant, de sorte qu'il pût compter au besoin sur la force pour faire accepter ses lois. Charilaos était un de ses plus zélés partisans.

Tous les maux de Sparte provenaient de l'anarchie qu'enfantaient l'extrême richesse des uns et l'extrême pauvreté des autres mises face à face et se déchirant sous les yeux des vaincus, qui espéraient sans doute profiter de ces discordes pour briser un joug détesté. Le mal dont l'État se mourait étant l'inégalité, Lycurgue prétendit le guérir par l'égalité.

La base de la constitution fut le partage égal des propriétés. Il divisa la Laconie en 39 000 parts, dont 30 000 pour les Laconiens et 9 000 pour les Spartiates; celles-ci, beaucoup plus considérables que celles-là, et comprenant les meilleures terres du pays, mais à peu près égales entre elles, sinon pour l'étendue, au moins pour la valeur et les revenus'.

1. Plut., in L)c. Les auteurs diffèrent sur le chiffre des lots. Ces variantes et le silence d'Hérodote, de Thucydide, de Xénophon , de Platon et d'Aristote ont fait penser à MM. Lachtnann, Kortum, Kopstadt et Grotc que ce partage n'a jamais eu lieu ; h- dernier n'attribue même à Lycurgue que des lois concernant l'éducation des enfants et les repas publics, « Lykurgus, dit-il, is the traîner of a military trotfierhood, more titan lit f f ramer of a political constitution. * (T. II, p. 525.) J'accorde que Lycurgue n'a pu partager toutes les terres de la laconie, puisqu'elle n'était pas tout entière conquise de son temps ; mais la constitution de Sparte et les dées qu'on s'en formait dans l'antiquité

Les personnes formaient trois classes : Spartiates, provinciaux, II ilotes. Les Spartiates, le peuple souverain, étaient les descendants des conquérants doriens ; ils vivaient réunis à Sparte. Les provinciaux ou périèques étaient les anciens Achéens qui n'avaient pas fui avec Tisaménès vers l'Égialée, les étrangers qui avaient accompagné les conquérants et même des Doriens qu'une cause ou une autre avait fait tomber du rang des citoyens. On a vu déjà l'origine des Hilotes1.

Le Spartiate et l'Hilotc ne peuvent être séparés ; ils se complètent l'un l'autre.

Les Laconiens ou provinciaux qu'on nommait les Périèques, « ceux qui habitent autour de la cité sans y être compris, » cultivaient les flancs des montagnes et les bords de la mer. Us occupaient les « cent villes de la Laconie » représentées par une hécatombe annuelle et qui n'étaient sans doute que de misérables hameaux. Us n'avaient point de droits politiques, étaient soumis pour l'administration de leurs communes à la surveillance des Spartiates, devaient un tribut, le service militaire, et ne possédaient que les terres les moins fertiles. Les éphores, et sans doute avant eux les rois, avaient le droit de les

reposant sur l'égalité des bien», je ne doute pas que cette égalité n'ait été un certain jour établie par un partage des terres. (Test l'opinion soutenue dans la plupart des récents écrits où cette question se rencontre, eeu\ d'Hermann , de Tittmann, de Wacbsmuth, de Manso, d'O. Millier, de Srhomann et de Thirbvall. L'amour de l'argent, un des traits du caractère Spartiate qu'Aristote met en relief, prouverait au besoin que ce grand désir d'avoir de la riebesse mobilière provenait de la difficulté d'avoir une grande riebesse immobilière, à laquelle pourtant beaucoup d'hommes à Sparte finirent par arriver. De quelle manière, puisque ces lots sont généralement regardés comme ayant été inaliénables et indivisibles? Avant la guerre du Péloponnèse, par l'extinction d'un grand nombre de maisons primitives, depuis cette guerre, par la loi de l'épbore Kpitadeos qui autorisait le père à disposer de son bien comme il l'entendait. Aristote (Potit.t II, 7) dit que vendre ou acheter un lot de terre, c'était blesser profondément le senti ment public, mais qu'il y avait la plus grande liberté pour les legs et les donations. De là la ^>iu entration des biens en un petit nombre de mains.

I. On a fait venir le mot Hilotes de la ville d'Helos; d'autres de eÎXoteç, les prisonniers. La ville à'Hètoi ne fut prise qu'après Lyeurgue.

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faire exécuter sans jugement. Mais leur situation était considérablement adoucie par certains avantages : s'ils n'avaient pas les droits des Spartiates, ils n'étaient pas condamnés non plus à leurs mœurs austères. L'industrie et le commerce, dédaignés par les conquérants, leur appartenaient; c'était peu de chose, car tout luxe était interdit aux Spartiates, mais ils trouvaient une ressource dans la magnificence que l'État déployait pour ses temples et ses fêtes. Même au dehors, on recherchait certains produits de leur industrie. Quand Sparte eut des flottes, elles furent montées par eux en grande partie, et cette voie leur servit quelquefois à s'élever aux dignités. On prétend que le fameux Lysandre, Callicratidas et Gylippos étaient de cette classe ; il est certain que plusieurs des vainqueurs d'Olympie et quelques artistes en faisaient partie. Avant la guerre du Péloponnèse toute trace physique d'une différence originelle entre les périèques et les Spartiates s'était effacée. Tous parlaient dorien.

Les Hilotes étaient en plus grand nombre que les esclaves d'aucune autre cité grecque, et ils représentaient l'esclavage dans sa forme la plus complète. Cette servitude est double; F II ilote a deux maîtres, le Spartiate dont il cultive la terre et l'État. Il appartient à tous et à un seul. Sa volonté et sa vie sont dans les mains de Sparte, qui de Tune et de l'autre fait ce qu'il lui plaît. Mais une limite est imposée à la puissance du maître ; il ne peut ni tuer, ni vendre hors du pays ses Hilotes, qui ' restent attachés à la terre, comme les serfs du moyen âge : cette position fixe est même pour eux la source d'un certain bien-être Comme le Spartiate a un régime de vie simple et invariable, il se borne à exiger des Hilotes qui cultivent sa terre une redevance en nature toujours la même, suffisante pour le nourrir lui et les siens : au delà, il ne demande rien, et ce qui reste des produits demeure à l'esclave qui peut s'en former un pécule et se

rendre plus douces les conditions matérielles de la vie. L'espoir de la liberté ne lui est pas non plus à jamais interdit : il peut s'y élever par l'affranchissement, et mériter i al franchissement par des services à l'intérieur ou par son courage dans la guerre, car l'État l'emploie à ses travaux et souvent l'appelle à l'honneur de combattre pour la commune patrie.

Cette position n'était pas intolérable et le mot d'Hilote ne serait pas devenu l'expression de tout ce qu'il y a de plus affreux dans l'esclavage, si leur condition eût été simplement telle que nous venons de la décrire. Mais cette classe active, industrieuse, nombreuse surtout, tenait les Spartiates en de continuelles alarmes. Il est dangereux à l'esclave de faire peur à son maître. Sparte eut contre les siens un code plus atroce que notre code noir. D'abord elle les dégrada ; un vêtement qu'ils ne pouvaient quitter servait à les reconnaître ; défense leur était faite de se réunir ou de chanter les hymnes guerriers des Spartiates. Afin de les mieux abrutir ou plutôt pour se faire un jeu de leurs vices et y trouver une leçon qu'on croyait bonne à donner aux enfants, on forçait des Hilotes à s'enivrer. Mais, chose horrible! Sparte affaiblissait cette classe redoutée en lui tirant du sang. Chaque année, on lâchait sur les Hilotes les jeunes Spartiates armés de poignards, pour leur faire la main et les habituer au sang. Tous les malheureux qui, passé une certaine heure, étaient trouvés sur les routes, tombaient égorgés; cette chasse aux hommes avait un nom officiel, elle s'appelait la cryntie. Quelquefois, au lieu de se faire en détail, l'exécution se faisait en masse. Thucydide raconte qu'à une certaine époque, « Sparte ayant quelques raisons de redouter une insurrection des 1 1 ilotes, invita par déclaration publique tous ceux qui, par leurs services passés, croyaient avoir mérité d'être affranchis, de venir réclamer la récompense à laquelle ils avaient droit. Les plus braves et les plus ambitieux de liberté se présentèrent ;

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sur le nombre total, 2 000 furent choisis comme les plus dignes; dans leur joie, ils se réunirent la tête couronnée de fleurs autour des temples afin de remercier les dieux. Peu de temps après les Lacédémoniens les firent disparaître. On ne sut point quel avait été leur sort, maison ne les revit jamais. » Ce fait, rapporte sans aucune hésitation par un historien qui n'est point hostile aux Spartiates, force de. croire qu'il n'y avait pas d'exagération dans ce que les anciens nous disent de la cryptie. Un habile critique1 ne voit dans cette étrange institution qu'une loi de couvre-feu comme il en a été tant de fois rendu, une mesure de police contre les vagabondages et les réunions nocturnes; ici, seulement, avec une pénalité atroce; l'explication est bonne. Sparte, en effet, ainsi qu'une place forte assiégée, avait besoin pour se défendre de plus dures rigueurs que n'en ont jamais établi les lois militaires. Aristote, qu'on n'accusera pas de trop de tendresse pour les esclaves, disait : « Les traitements barbares infligés aux Hilotes en font autant d'ennemis et de conspirateurs; » et sans cesse aussi ils conspiraient. On les verra profiter de tous les périls de Lacédémone.

Le Spartiate n'est pas complet sans l'Hilote. Il combat, s'exerce ou délibère; mais dès qu'il a quitté le camp, le plataniste ou le conseil, son labeur est fini ; ainsi il a tout le loisir qu'Aristote exigeait pour le citoyen parfait. Afin de le mieux garder toujours prêt à son service , la cité lui interdit, même alors qu'elle ne lui demande rien, toute occupation domestique; il faut donc que l'Hilote travaille pour lui et le nourrisse, en lui donnant la moitié du produit de ses terres. Supprimez l'Hilote, et il n'y a plus de Spartiates» car les lois de Lycurgue tomberont dès que la hache et la bêche remplaceront la lance dans la main de ses Doriens, dès qu'ils oublieront la guerre pour l'agriculture et le commerce. Le labeur des uns est

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