‹ Histoire de la Grèce ancienneChapitre 36 sur 90 · M. Wallon, Recherches sur fa en plie · texte numérisé non relu

M. Wallon, Recherches sur fa en plie

la conséquence du loisir des autres. Voilà comment cet esclavage resta jusqu'au dernier jour la condition nécessaire de l'existence même de Sparte et qu'il s'aggrava à mesure que Sparte fléchissant devint plus soupçonneuse.

Mais le Spartiate ne garde lui-même son titre et son rang qu'à deux conditions : il faut qu'il se soumette à la sévère discipline de Lycurgue et qu'il fournisse ce que la loi exige de lui pour les repas publics. S'il ne remplit pas ses obligations, il est destitué de ses droits. Tout Spartiate a une part assurée dans le gouvernement, comme roi, comme sénateur, ou comme simple citoyen. En effet le gouvernement de Sparte est démocratique, c'est-à-dire que les Spartiates, considérés seuls, forment une société d'égaux ; mais si vous considérez tout l'empire de Sparte, c'est une aristocratie qui tourne même à l'oligarchie, tant il y a de disproportion entre la masse des habitants du pays et le nombre, relativement fort petit, de ceux qui gouvernent1.

J'ai dit que tous les Spartiates étaient égaux. Lycurgue voulut encore qu'ils fussent étroitement unis par une sorte de fraternité d'armes. Il les divisa ou plutôt conserva la division en trois tribus sœurs : Ilylléens, Dymanes, Pamphylieus, qui ne se distinguaient entre elles que par l'unique privilège qu'avait la première de posséder la famille des rois. Chaque tribu fut partagée en 1 0 sections appelées obées , subdivisées chacune en 30 triactules, en tout 30 obées et 900 triacades. Chaque triacade comprenait 10 familles, on trouve ainsi le nombre de 9000 qui était celui des lots de terre destinés

I. M. Wallon, Histoire de C esclavage, etc., t. I, chap. m, p. 108, pense qu'au temps «le la bataille de Platées il y avait environ 8000 Spartiates, ou avec les femmes et les enfants 31 400 personnes, 120 000 périèques et 220 000 Hilotes. Ce qui donne une population sujette dix fois plus nombreuse (pie la classe dominante. Les chiffres de Clinton (voy . ci-dessus, p. 14) différent beaucoup de ceux-là sans être plus certains. L'énorme disproportion qui existait entre les deux classes n'en est pas moins bois fie doute.

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aux Spartiates et des citoyens en état de porter les armes.

Chaque mois, à la nouvelle lune, se réunissait rassemblée publique : un Iléraclide n'y avait pas plus d'influence légale que le dernier des citoyens. Cette assemblée votait, sans délibérer par oui et par non, sur les propositions qui lui étaient présentées par les magistrats. Ce n'est que plus tard que s'introduisit l'usage de la discussion et des amendements : encore fallut-il que l'orateur obtînt des magistrats l'autorisation de parler. Plus tard aussi il y eut la petite et la grande assemblée; la première se réunissait pour nommer les magistrats et les prêtres, la seconde pour régler les grandes questions comme la paix et la guerre, les changements à la constitution, la succession au trône vacant.

Au-dessus de cette assemblée fut placé un sénat dans la véritable acception du mot, fEoowia. Il était d'institution démocratique, puisqu'on n'exigeait de ses membres ni condition de naissance, ni condition de fortune; il avait cependant quelque chose d'aristocratique : on exigeait un cens d'années ; il fallait, pour y entrer, avoir atteint GO ans. Précisément à cause de cette condition rigoureuse qui n'y laissait acres qu'aux vieillards, ce ' sénat rut un certain esprit propre qui se retrouve dans la politique habituelle de Sparte où dominent la lenteur, la» circonspection, une prudence souvent excessive, et une égale méfiance à l'égard des hommes et de la fortune.

Le sénat se composait de 30 membres pris dans les 30 obées. De ce nombre étaient les rois qui représentaient chacun leur obée, et n'avaient du reste d'autre privilège que celui d'une voix prépondérante accordée au roi Agide. Le sénat délibérait sur les propositions à présenter à l'assemblée, jugeait au criminel et exerçait une partie des fonctions censoriales qui furent ensuite envahies par les éphores. Ses membres étaient élus d'une singulière façon ; ou faisait défiler tous les candi -

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dats devant le peuple, qui saluait chacun d'eux par des acclamations plus ou moins fortes. Des vieillards, enfermés dans une chambre voisine, d'où ils ne pouvaient rien voir, notaient ceux qui avaient obtenu les plus fortes acclamations, et ceux-là étaient déclarés sénateurs. Ils étaient nommés à vie, étaient inamovibles et irresponsables, ce qui contribuait à leur donner un caractère aristocratique, rien n'étant plus contraire à la démocratie qu'une fonction politique conférée en viager, et qu'une assemblée dont les membres ne doivent pas au bout d'un certain temps rentrer dans la foule.

Les deux rois furent maintenus. On vient de voir dans quelles étroites limites se renfermait leur influence, soit au sénat, soit a l'assemblée : c'est en bornant ainsi le pouvoir des rois queLycurgue sauva la royauté à Sparte, alors qu'elle succombait partout ailleurs. Soumis au même régime et au mêmecostume que les simples citoyens, ils ne se distinguent de ceux-ci que par des prérogatives dont quelques-unes rappellent la royauté héroïque, lis commandent l'armée où une garde de cent hommes les suit, et hors de la Laconic exercent un pouvoir à peu près absolu 1 , ce qui les rend très-partisans de toute guerre, puisqu'ils sont affranchis au camp des entraves qui les gênent dans la cité. Si leurs prérogatives publiques sont faibles, le peuple respecte profondément en eux les descendants d'Hercule, et attache une idée religieuse au maintien de leur maison et de leur titre. Sparte croyait pouvoir compter sur l'appui des dieux tant qu'elle aurait des Héraclides à sa tête. Aussi ont-ils la garde des oracles et sont-ils, avec les officiers pythiens attachés à leur personne, les intermédiaires entre la cité et le temple de Delphes. Le premier et le septième jour de

I. Là aussi ce pouvoir fut plus tard limité par tel éphores qui puvojèrrnt deux de leur* collègues s l'année, et eu 417 par un conseil de dix Spartiate» qui fut place à côté du roi dans toute expédition. — Le domaine royal était considérable.

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chaque mois l'État leur donne une victime; et, prêtres de Jupiter, ils lui sacrifient, dans les cérémonies publiques, au nom de tous les citoyens. Ils ont toujours une double portion, non pour qu'ils mangent le double des autres, mais par honneur et afin qu'ils puissent offrir de leur table à ceux qu'ils voudraient distinguer. A chaque portée dé truie, il leur appartient un porc, afin qu'ils ne manquent pas de victimes lorsqu'il faut consulter la volonté des dieux, ce qu'on fait plus fréquemment à Lacédémone qu'ailleurs1. On se lient debout en présence du roi, excepté les éphores, qui demeurent assis, et à tout sacrifice public fait par un citoyen, ils ont la place la plus honorable. Chaque mois ils renouvellent le serment d'être fidèles aux lois de la république. Leur mort amène un deuil public de dix jours ; leur avènement, des fêtes et une remise de toute dette pour les débiteurs de l'État.

Ces prérogatives sont des honneurs, non du pouvoir ; on a même pris soin qu'ils n'aient pas la tentation d'y rien changer. Les rois de l'âge héroïque se cantonnaient dans une forteresse d'où ils bravaient au besoin les ressentiments populaires; ceux de Sparte habitèrent en des maisons tout ouvertes comme celles des particuliers.

Je ne dis rien ici des éphores qu'on retrouve chez d'autres peuples doriens, et dont les attributions, fort obscures et restreintes sans doute dans l'origine à la surveillance des marchés, devaient s'accroître considérablement jusqu'à « forcer des rois, dit Polybe, à les respecter comme leurs pères. » Ils étaient au nombre de cinq et annuellement élus, d'une manière bizarre, qui permettait au dernier des citoyens d'arriver à ce poste. Leur création est placée par Aristote un siècle après Lycurgue, sous les rois Théopomposet Polydoros. J'en parlerai plus

I . Les devins étaient fort en crédit à Sparte ; rien ne se faisait sans eux. Ils suivaient les armées U l'État avait deux devins officiels. Thueyd., V, 54, 55; VI, 69.

tard. On rapporte à ce même temps une loi qui autorisa le sénat à casser les de'cisions de rassemblée, quand elle avait mal voté. C'était augmenter encore le caractère oligarchique du gouvernement spartiate.

Jusqu'à présent on n'a rien vu qui appartienne exclusivement à Lycurgueouà Sparte. Les intentions du législateur paraissent mieux dans les institutions relatives à la vie privée. Le principe qui les domine est celui de toute l'antiquité. Le citoyen nait et vit pour l'Etat. Son temps, ses forces, ses facultés lui sont dus. Mais nulle part ce principe ne fut rigoureusement pratiqué comme à Sparte. Lycurgue y ramena sévèrement toutes les vieilles coutumes qui pouvaient s'y prêter et toutes les innovations qu'il introduisit.

Il avait fait une répartition égale des terres; mais il se garda bien de conférer à ses Spartiates tous les droits que donne ailleurs la propriété. Il n'y avait réellement pas de propriétaire à Sparte, car ce qui constitue essentiellement la propriété, c'est le droit de disposer arbitrairement de son bien. Le Spartiate n'a pas cette liberté; comme chez les Juifs, les lots de terre sont incommutables. La loi juive permettait d'aliéner le lot, sauf à rétablir les choses dans le premier état, quand venait le jubilé. Chez les Spartiates, toute aliénation de patrimoine fut défendue. Un Spartiate ne pouvait ni vendre ni acheter de la terre. Le père ne pouvait même diviser son héritage ni en disposer par testament : il fallait qu'il le laissât à son fils aîné, et, à défaut du mâle, à sa fille aînée. C'était ce que nos lois mo Wnes appellent un majorât ou une terre substituée.

Ainsi, la liberté du citoyen, comme propriétaire, est considérablement atteinte, mais l'immobilité est assurée à l'état des terres.

Elle l'est aussi a l'état de la population, par certaines mesures qui doivent maintenir au même niveau le nombre des citoyens. C'est la grande préoccupation dos

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législateurs et des politiques de l'antiquité de conserver la cité dans son cadre, sans lui permettre jamais de rester en deçà ou de s'étendre au delà. A l'excès de citoyens, Lycurgue remédie par l'exposition dei enfants faibles ou mal conformés. Mais chez uu petit peuple guerrier, où tout citoyen est soldat et sert, les combats suffisent, et de reste, pour limiter la population, et l'on doit bien plutôt songer à l'empêcher de s'épuiser : le législateur y pourvoit par les peines portées contre le célibat, et par l'espèce de déshonneur qui atteint les citoyens sans enfants. Un jour Dercyllidas, général de grande réputation, se présente à une assemblée : un jeune Lacédémonien ne se lève point à son approche, comme c'était l'usage ; le vieux guerrier s'en étonne. « Tu n'as point d'enfants, dit le jeune homme, qui puissent un jour me rendre le même honneur. » Personne ne le blâma. Plus tard, le gouvernement accorda de s récompenses aux citoyens qui avaient le plus d'enfants, et il favorisa les adoptions et les mariages entre les riches héritières et les citoyens pauvres. Les rois qui devaient sanctionner toutes les adoptions et qui disposaient de la main des orphelines, quand le père n'avait pas fait connaître sa volonté, purent aussi, pendant quelque temps, sauver de l'indigence un citoyen utile et empêcher l'accumulation des richesses dans les mêmes mains.

Tout citoyen doit donc à la patrie des enfants, et c'est si bien une dette véritable, que les enfants appartiennent plus à la cité qu'au père. En sortant du sein de sa mère, le jeune Spartiate tombe dans les mains de l'État ; le père doit l'aller exposer dans la Lesché, lieu de réunion des vieillards. En vain il voudrait sauver son fils : si les vieillards le trouvent faible ou mal constitué, il est précipité du sommet du Taygète, et le pauvre petit est puni de mort au premier jour de sa vie, parce qu'il ne promet pas un assez robuste soldat. Cruel et monstrueux usage que des philosophes et des politiques, a com-

mencer par Platon et Aristote, acceptaient comme une nécessité !

Après cette terrible inspection sur ceux qui doivent être ses membres, l'État rend le fils à son père et le lui laisse jusqu'à sept ans; à cet âge, il le reprend pour ne plus le lâcher, et la vie de l'enfant n'est depuis ce moment qu'un long apprentissage de la patience et de la douleur. Il est aussitôt classé dans les bandes que des instituteurs, choisis parmi les jeunes hommes les plus braves, dirigent sous la surveillance d'un magistrat appelé pédonome» On les exerce à la palestre, à la course, au maniement des armes, à tout ce qui peut donner à leur corps force et agilité ; à leur âme courage et patience. « Vous trouverez difficilement, dit Xénophon, des hommes mieux constitués et plus souples de corps que les Spartiates : ils exercent avec un même soin, et le cou, et les mains,' et les jambes. » Point de chaussures; même vêtement, été comme hiver; pour lit, des roseaux coupés par eux-mêmes dans l'Eurotas; peu de nourriture, afin de les forcer à dérober par ruse et adresse de quoi satisfaire leur appétit. Il est étrange de voir ainsi enseigner le vol ; mais , à cause de la communauté qui unit les Spartiates, ce n'est point véritablement un vol. Celui qui se laisse prendre est châtié, non comme coupable, mais comme maladroit. A la guerre, ils se souviendront, pour dépister l'ennemi, des ruses qu'enfants ils auront pratiquées pour trouver leur nourriture. Un d'eux avait volé un jeune renard , voyant venir quelqu'un, il le cacha sous sa robe, et aima mieux se laisser ronger le ventre et les entrailles sans pousser un seul cri, que de se trahir. Pour les endurcir à la souffrance, on les soumettait à de rudes épreuves, comme font encore les Indiens du nouveau monde; ils étaient battus de verges devant l'autel de Diane, et c'était à qui supporterait le mieux la douleur : on en vit expirer sous les coups, sans qu'un gémissement eût

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décelé leurs souffrances1. A ces exercices il s'en mêlait d'une autre sorte ; on leur apprenait à jouer de la flûte et de la lyre, à chanter des hymnes sacrés ou des poésies guerrières. Homère, Tyrtée et toute poésie virile qui élève et fortifie l'âme étaient fort en honneur; mais les vers d'Alcée, qui avait honteusement chanté sa fuite et son bouclier laissé à l'ennemi , étaient proscrits. Après le dévouement à la patrie, la vertu qu'on leur enseignait le plus était le respect de la vieillesse : rien n'était plus nécessaire dans une cité ou presque tous les magistrats étaient des vieillards, et où la loi, qui ne fut pas écrite, devait s'exprimer par la bouche des anciens. Il leur semblait obéir aux dieux en honorant ceux que la divinité avait jugés dignes d'une longue vie. Un jour, au théâtre d'Athènes, un vieillard cherchait une place parmi la foule et parcourait les bancs, repoussé des uns, raillé des autres; des députés lacédémoniens l'aperçurent, et, se levant de leurs sièges, lui firent signe de venir prendre place au milieu d'eux : n Je vois bien, dit le vieillard, que les Athéniens savent ce qui est beau; mais les Lacédémoniens seuls le pratiquent. »

A vingt ans, le jeune homme était admis dans l'armée et faisait le service soit à l'intérieur, soit au dehors. A trente, il devenait époux et exerçait les droits de citoyen. A soixante, sa carrière militaire était finie, il s'occupait alors de l'administration des affaires publiques et de l'éducation des enfants.

L'éducation des Lacédémoniennes n'était guère moins dure. Au lieu de les habituer à vivre sédentaires et à filer la laine, Lycurgue remit aux femmes esclaves le soin de préparer les vêtements, et ne demanda aux jeunes

1 . Du reste, c'était moins un moyen pédagogique qu'une coutume religieuse qui, selon Pausanias, avait été substituée par Lycurgue à celle des sacrifices humains faits à Artémis; « de cette manière, l'autel de la déesse était encore arrosé de sang. » A Aléa, en Arcadie, dans le temple de Iiac clnu, les frmmes étaient fouettées durant la cérémonie.

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Spartiates que de pouvoir donner un jour de robustes enfants à l'Etat. Aussi établit- il pour elles comme pour les hommes des exercices du corps, des courses, des luttes. Elles s'y livraient sous les yeux des citoyens, presque sans autre voile que leur vertu. Cette éducation qui les rendait saines et fortes, élevait leurs sentiments et leur courage. « Vous autres Lacédémoniennes, vous êtes les seules femmes qui commandiez aux hommes, disait un jour une étrangère à la femme de Léonidas. C'est que nous sommes les seules, répondit-elle, qui met tions au monde des hommes. »

Sparte voulait être l'unique objet de l'affection de ses enfants : pour n'en rien perdre elle avait, par ses lois, détruit autant que possible l'amour du père pour le fils; elle condamna de même l'amour du mari pour sa femme. Il était honteux pour un homme de se laisser voir dans la compagnie de sa femme, et d'être aperçu entrant ou sortant de chez elle. Aussi la déesse des douces voluptés était bannie de Lacédémone. Aphrodite y avait un temple pourtant : c'était celui de Vénus, armée non de ses grâces enchanteresses, mais du glaive, et elle y était représentée assise, avec un voile sur la tête et des fers aux pieds'.

Cependant la femme Spartiate était traitée avec respect, et elle montra souvent aux beaux jours de lacédémone, une grandeur et une noblesse de caractère, qui font d'elle la digne rivale de la matrone romaine. « Elle est bien courte, disait un jeune soldat à sa mère en lui montrant son épée ; — Fais un pas de plus, » répondelle. Une autre donnant le bouclier à son fils pour une expédition, lui dit : « Reviens dessus ou dessous (c'està-dire « Tue ou sois tué »); mais point de déshonneur; mieux vaut la mort. »

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