‹ Histoire de la Grèce ancienneChapitre 40 sur 90 · CONQUÊTES DE SPARTE JUSQU'AUX GUERRES MÉDIQUES · texte numérisé non relu

CONQUÊTES DE SPARTE JUSQU'AUX GUERRES MÉDIQUES

Chaque peuple reçoit du sol qui le porte et des circonstances au milieu desquelles s est produit son développement historique un caractère particulier. Tant qu'il reste fidèle à ce caractère, tant qu'il marche dans les voies naturellement ouvertes devant lui, il est fort; car il obéit docilement aux influences qui rendent sa vie régulière et puissante, si elles se combinent ensemble harmonieusement; qui la troublent et l'épuisent, si elles luttent les unes contre les autres. Dans ce dernier cas, tout effort pour ramener ce peuple dans l'ancienne voie lui rendra sa force première. C'est ce que Lycurgue venait de faire à Lacédémone. Infidèle à ces vieilles institutions et à ces mœurs, nées du sol même comme les guerriers de Cadmos, Sparte périssait dans l'anarchie. Dès que Lycurgue eut ravivé l'esprit antique, la fortune lui revint.

I. Presque tout le paragraphe relatif aux guerres de Messéuie est tiré de Pau sa nia*, qui a principalement suivi le poëme épique de Rhianos, de Crète; de la le merveilleux répandu sur tente cette histoire qui n'est qu'une légende ou il est impossible de séparer le vrai du faux.

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IkG CHAPITRE VIII.

D'abord les Spartiates s'occupèrent à soumettre ceux des Laconiens non encore domptes, ou qui s'étaient affranchis. Sous Téléclos et son (ils Alcaménès, les habitants d'Egys furent réduits en esclavage, ceux de Pharis, de Géranthrécs, d'Amyclées sortirent du Péloponnèse et se rendirent en Italie ; Hélos fut ruiné de fond en comble (8G0-815). A la même époque, Charilaos, le neveu de Lycurgue, envahit le territoire d'Argos et attaqua les Tégéatcs sur la foi d'un oracle : « Je vous donnerai, avait dit le dieu, le territoire de Tégée; vous pourrez le fouler sous vos pieds en dansant et mesurer au cordeau ses belles campagnes. » L'oracle s'accomplit tristement : Charilaos fut fait prisonnier; les Spartiates furent chargés des chaînes qu'ils avaient eux-mêmes apportées, et on leur mesura au cordeau les terres de Tégée; ils les cultivèrent pour leurs vainqueurs.

Ces revers tournèrent d'un autre côté l'ardeur des Spartiates. A l'ouest de la Laconie s'étendait un pays presque aussi vaste et bien plus séduisant; la, des montagnes moins sauvages et moins hautes, de fertiles plaines, celles de Stényclaros surtout, que le limpide Pamisos traverse et « la plaine heureuse m qui descend en pente douce vers le golfe de Messénie. Les Iléraclides l'avaient occupé en même temps que la Laconie. Pendant que les compagnons d'Aristotlêmos entraient dans la vallée de l'Eurolas, Cresphontès fusait alliance avec les Arcadicns, épousait la fille de leur roi, et, soutenu d'un corps nombreux do ce peuple, pénétrait avec ses Dorieits dans la Messénie. Il s'établit à Stényclaros. Ce récit élait trop simple pour la légende. Afin d'expliquer l'inimitié des Spartiates et des Messéniens, elle rapportait qu'après la conquête faite en commun des deux pays, Cresphontès s'était fait adjuger par ruse, au préjudice de ses neveux Proclès et Eurysthénès, la Messénie bien autrement fertile et riche que la Laconie. On était convenu de jeter deux boules en un vase plein d 'eau; celle qui sortirait la première

donnerait le droit de choisir. Cresphontès fit la houle des fils d'Aristodêmos en terre séchée au soleil, et la sienne en terre cuile au feu. La première fut dissoute par l'eau, la seconde sortit seule, et Cresphontès choisit la Messénie. Le temple de Diane Limnatide, placé sur la commune frontière des deux peuples, rappela leur fraternelle origine. •

Cependant la bienveillance que Cresphoutès montra aux vaincus irrita les Doriens; ils le tuèrent et son (ils Epytos s'enfuit en Arcadie. Mais parvenu à l'âge viril, il rentra dans le pays, punit de mort les meurtriers, et acquit tant de gloire que le nom d'Épytides remplaça pour ses descendants celui d'IIéraclides. Ils continuèrent sa politique : doux aux vaincus, amis de la paix, et tournant les efforts de leur peuple vers l'agriculture et le commerce, ils bâtirent même un port, Mothoné. Une de leurs cérémonies les plus solennelles était la fête arcadienne de la grande déesse et Zeus avait son temple au sommet du mont Ithome, comme sur le mont Lycée. Ces faits et bien d'autres montrent une antique alliance entre les Arcadiens et les hommes de Messénie qui perdirent leur caractère dorien : de là peut-être la haine que leur portèrent les Héraclides de Lacédémone. Cinq générations après, de jeunes Lacédémoniennes s'étant rendues au temple limitrophe de Diane Limnatide, des Messéniens leur firent violence, et tuèrent le roi de Sparte Téléclos, qui voulait s'y opposer. Tel était le récit des Lacédémoniens. Les Messéniens soutenaient que ces prétendues jeunes filles étaient de jeunes Spartiates déguisés et armés sous leurs robes, qui voulaient égorger les principaux citoyens de la Messénie pour s'emparer de la contrée.

A la génération suivante, autre grief. Un Messénien, Polycharès, dont un prêtre lacédémonien avait volé les troupeaux et assassiné le fils, vint à Sparte réclamer vengeance} le roi et les éphores ne daignèrent pas l'écouter.

Furieux, il se posta sur la frontière et tua tous les Lacédémoniens qui passaient par là. Sparte, à son tour, demanda qu'on lui livrât Polycharès, et essuya un refus. Elle menara de se faire justice par les amies; les Messéniens offrirent de soumettre le différend aux amphiclyons d'Argos ou à l'aréopage d'Athènes. Les Lacédémoniens n'y consentirent point* et commencèrent traîtreusement la guerre, Ils firent de secrets préparatifs, s'engagèrent par serment à ne pas rentrer à Sparte avant d'avoir conquis la Messénie, et se jetèrent pendant la nuit sur Amphée, ville limitrophe, propre à leur servir de place d'armes; elle fut prise sans résistance et ses habitants massacrés (743).

Les trois premières années se passèrent en escarmouches et en ravages; car avant de combattre, le roi Messénien Euphaès voulait aguerrir son peuple, qu'une longue paix avait amolli. La quatrième année, il engagea une grande bataille. L'ardeur bouillante, mais irrégulière, des Messéniens, ne put triompher de la valeur plus calme et mieux réglée des Spartiates. La victoire fut indécise. Pendant le combat, les esclaves des Messéniens avaient élevé sur les derrières et sur les flancs de l'armée un rempart de pieux qui la nuit fut continué sur le front, de sorte qu'Euphaès et ses soldats se trouvèrent à l'abri comme dans un camp retranché. Le lendemain et les jours suivants il y eut des escarmouches entre les troupes légères des deux partis* mais les Messéniens évitèrent une action sérieuse; les Spartiates, qui n'avaient aucun moyen de forcer le retranchement, se retirèrent dans Amphée. Ils voulaient terminer là la guerre, Jes reproches des vieillards leur firent secouer cette torpeur, et les hostilités continuèrent.

L'aimée suivante, il y eut encore une bataille. L'issue en fut incertaine : aucun des deux partis n'éleva de trophée; ils s'envoyèrent des hérauts, et, d'un mutuel conseiitcmrnt, laissèrent enlever et ensevelir les morts.

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Ainsi se traînait la guerre, indécise, mais désastreuse pour les Messéniens, car ils étaient forcés d'entretenir à grands frais des garnisons dans chaque ville; leurs laboureurs n'osaient cultiver les campagnes, dont tous les fruits étaient moissonnés par les Spartiates, et leurs esclaves désertaient en foule. La famine, et, à sa suite, une maladie épidémique, firent plus de mal encore. Les Messéniens se décidèrent à abandonner les villes de l'intérieur et se retirèrent dans Ithome, sur la montagne de ce nom, masse isolée qui commande toute la Messénie comme une forteresse et que ses pentes escarpées rendent de facile défense (815 mètres). Cependant ils envoyèrent consulter l'oracle, qui répondit : « Choisissez par le sort ime jeune vierge pure, du sang d'Épytos, et immolez-la pendant la nuit aux divinités infernales. Si le sort tombe mal, une autre victime offerte volontairement suffira. » Le sort désigna la fille de Lyciscos. Dès que le père connut le terrible destin qui la menaçait, il s'enfuit avec elle à Sparte. Le peuple était consterné. Aristodèmos, un des Épytides, homme puissant et guerrier illustre, offrit volontairement sa propre fille; mais elle était fiancée à un Messénien, Pour la sauver, le jeune homme prétendit que lui seul maintenant, et non plus son père, avait le droit de disposer d'elle, et que, d'ailleurs, elle ne pouvait satisfaire à l'oracle, puisqu'elle était épouse et mère. Aristodèmos, furieux de cette opposition outrageante, tue sa fille, lui ouvre les entrailles et montre que son sein est vierge. Quoique ce meurtre n'eût pas été commis à l'intention du dieu, on s'empressa de déclarer que l'oracle était rempli. Le peuple, persuadé que l'affreux sacrifice allait apaiser sa colère, célébra, par de joyeux festins, sa réconciliation avec le ciel. La même pensée jeta l'effroi dans le cœur des Spartiates, et la guerre fut suspendue. Les Messéniens en profitèrent pour faire alliance avec les peuples qui s'effrayaient déjà de l'ambition de Lacédémone, les Arcadiens et les Argiens.

Six années se passèrent avant que le roi Spartiate Théopompos osât conduire une nouvelle armée contre Ithome. Euphaes commit l'imprudence d'engager l'action avant l'arrivée de ses auxiliaires; pourtant on combattit jusqu'à la nuit, et la victoire resta indécise. Les chefs s'étaient signalés par des combats singuliers; Eupbaès attaqua Théopompbs, mais il fut gravement blessé et mourut quelques jours après, sans laisser d'héritier. Vainement les devins Epêbolos et Ophionéos avertirent le peuple de se défier d'un homme qui porterait sur le trône une tache sanglante : Aristodêmosfut élu roi. La douceur de son gou- • vernement lui concilia l'affection du peuple et des grands, et les Arcadiens plus d'une fois l'aidèrent à ravager la Laconie. Ceux de Sicyône et d'Argos attendaient pour se joindre à lui une occasion favorable; elle ne se présenta qu'au bout de cinq années. I^s deux peuples, fatigués d'une lutte si longue, cherchèrent à la terminer par une action générale. Ils appelèrent à eux leurs alliés. Du côté de Sparte, il ne vint que des Corinthiens. Aristodêmos adossa le gros de ses forces au mont Ithome et plaça en embuscade, dans les replis de cette montagne, des troupes légères qui, se montrant tout à coup au fort du combat, tombèrent sur le flanc de la phalange lacédémonienne et lui firent essuyer des pertes considérables.

Les Lacédémoniens abattus par cette sanglante défaite, essayèrent de la trahison. Cent de leurs citoyens, bannis avec éclat, se réfugièrent en Messénie. Aristodêmos les renvoya en disant : « Les crimes des Lacédémoniens sont nouveaux, mais leurs ruses sont bien vieilles. » Ils ne réussirent pas mieux à rompre les alliances que les Mcsséniens avaient nouées. Mais un oracle releva leurs espérances. La Pythie avait répondu aux Messéniens qui la consultaient : « Les dieux donneront le pays de Messène à ceux qui placeront les premiers cent trépieds autour de l'autel de Jupiter Ithomate. » Le temple

de Jupiter Ithomate étant dans l'intérieur des murs, il paraissait impossible que les Lacédémoniens pussent accomplir l'oracle. Mais un Delphien le communiqua aux Spartiates. Un de ceux-ci fit tant bien que mal cent trépieds de terre, les cacha dans un sac, et, prenant des filets comme un chasseur, se mêla aux gens de la campagne qui entraient dans Ithome. La nuit venue, il offrit ses trépieds au dieu et retourna annoncer à Sparte ce qu'il venait de faire.

La vue de ces trépieds jeta le d ouble dans le cœur des Messéniens; Aristodêmos s'efforça de les rassurer; mais il reconnut bientôt que le temps marqué pour la ruine de son peuple était arrivé. Un jour qu'il voulait sacrifier à Jupiter, Ithomate, les béliers allèrent d'eux-mêmes heurter l'autel de leurs cornes, avec tant de violence qu'ils en moururent sur le coup. Ce présage, d'autres aussi menaçants, l'effrayaient, quand un songe lui ôta tout espoir. Il se voyait couvert de ses armes, et prêt à marcher au combat; devant lui, sur une table, étaient les entrailles des victimes, quand sa fille apparut, vêtue d'une robe noire, et lui montrant du doigt sa poitrine entr'ouverte. Elle renversa ce qui était sur la table, arracha les armes des mains de son père, et en échange lui donna le long habit blanc et la couronne d'or dont les Messéniens paraient les morts illustres au jour des funérailles. Ce songe était un signe de fin prochaine. Aristodêmos réalisa lui-même le présage, en se tuant sur le tombeau de sa fille. Il avait régné près de sept ans. Privés de cet intrépide chef, les Messéniens résistèrent encore à l'ennemi et à la famine. Enfin il fallut céder (723). Tous ceux qui avaient des liaisons d'hospitalité à Argos, à Sicyône, ou dans quelque ville d'Arcadie s'y retirèrent. Ceux qui tenaient à la race des prêtres et au culte secret des grandes déesses, allèrent à Eleusis. Les Lacédémoniens rasèrent Ithome jusqu'aux fondements et s'emparèrent des autres cités, à l'exception

peut-être de Mothoné et de Pylos. Ils exigèrent des vaincus restés dans le pays le serment de ne jamais se révolter, et « courbés comme des ânes sous de lourds fardeaux, ils furent dans la dure nécessité de donner à leurs maîtres la moitié des fruits que produisaient leurs champs. » On les obligea, sous des peines sévères, à venir de la Messénie à Sparte pour assister en robes noires aux funérailles des rois et des grands personnages. « Ils pleurent, eux et leurs femmes, lorsque la Parque tranche les jours de quelqu'un de leurs maîtres. » (Tyrtée.)

Cette longue guerre modifia sur quelques points la constitution de Sparte. Pour remplir les vides faits par les combats dans la population, le roi Polydoros éleva au rang de citoyens un certain nombre<le Laconicns, auxquels on fît épouser les femmes des guerriers morts. Ces nouveaux citoyens ne furent cependant pas sur le pied d'une complète égalité avec les anciens. Ceux-ci formèrent une assemblée à part qui eut le privilège exclusif de nommer les sénateurs, et un règlement sanctionné par l'oracle de Delphes ne laissa à l'assemblée générale que le droit d'accepter ou de repousser les propositions, sans les pouvoir amender.

La première guerre de Messénie donna aussi lieu à la fondation de Tarente par des colons lacédémoniens ; c'étaient sans doute quelques-uns de ces nouveaux citoyens qui , mécontents de la part qu'on leur faisait, allèrent chercher au loin une patrie qui leur mesurât moins parcimonieusement la liberté. Ils devaient avoir, si l'expédition manquait, un cinquième des terres de la Messénie.

Enfin la tradition rapportait au roi Théopompos, collègue de Polydoros, la création des éphores. « La guerre contre les Messéniens, ditCléomène, ayant par sa durée empêché les rois de rendre la justice, ils choisirent pour les remplacer quelques-uns de leurs amis, qu'ils

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nommèrent éphores. » Ciccron compare les éphores aux tribuns de Rome ; la ressemblance est vraie à de certains égards. Comme ceux-ci, ils étaient tirés du peuple, souvent des derniers rangs, et ils avaient, ainsi que leur nom l'indique, le droit de surveiller la constitution et les mœurs. On verra plus loin (chap. xvi), à quelle puissance ils arrivèrent.

Cependant une génération nouvelle avait grandi en Messéuie, pleine du souvenir des malheurs et des brillants exploits de ses pères. Impatiente du joug honteux qui pesait sur sa tête, elle n'attendait qu'un chef et qu'une occasion.

Alors vivait dans Andania un jeune guerrier de la race d'Epytos, Aristomène. Résolu à faire remonter son peuple au rang d'où il était tombé, il ne cessait de ranimer l'espoir des bannis et d'exciter la colère des opprimés. Il rattacha à sa cause les anciens alliés de la Messénie : Argos, Sicyône et les Arcadiens. Les habitants de la Pisatide et de la Triphylie promirent des secours. On voulait le proclamer roi ; Aristomène n'accepta que le titre de général. La deuxième guerre de Messénie commençait 39 ans après la prise d'Ithome.

La première bataille se livra dans la plaine de Dérées; aucun des deux peuples n'avait ses alliés avec lui. La victoire fut incertaine, ^es combats isolés furent plus favorables aux Mcsséniens. Aristomène montrait dans ces coups de main sa bouillante valeur et son audace. Un jour il partit seul, traversa les montagnes, entra de uuit dans Lacédémone, et suspendit au temple de Minerve Chalciœcos un bouclier avec cette inscription : « Aristomène à Minerve, des dépouilles des Lacédémoniens. » Sparte, effrayée, consulta l'oracle de Delphes. Le dieu répondit qu'elle devait demander un chef aux Athéniens. Athènes ne voulait pas concourir à la grandeur de Sparte, et n'osait résister aux ordres d'Apollon. Pour obéir elle envoya à î^icédémone Tyrtée, un maître

d'école boiteux qui passait pour fou \ Mais ce fou était un poète; il chanta, et sa mâle poésie ranima tous les courages.

« Il est beau pour un brave de tomber aux premiers rangs de bataille et de mourir en, défendant sa patrie. Mais il n'est pas de plus lamentable destin que d'abandonner sa ville, ses fertiles domaines, et d'aller mendier par le monde, en traînant après soi une mère chérie et un vieux père, et de petits enfants, et une légitime épouse.

m Combattons avec courage pour cette terre, et mourons pour nos enfants. Ne soyez plus avares de votre sang, jeunes guerriers ; faites-vous dans la poitrine un cœur grand et vaillant, et n'abandonnez pas vos aînés, ces vieux soldats dont les jambes ne sont plus légères : car c'est chose honteuse de voir étendu sur la terre, en avant des jeunes hommes, un vieux guerrier dont la tête est blanchie déjà, et qui exhale dans la poussière son âme généreuse, en retenant de la main ses entrailles sanglantes et ses chairs déchirées. Mais à la jeunesse tout sied. Tant que le guerrier a cette noble fleur de l'âge, on l'admire, on l'aime, et il est beau encore quand il tombe aux premiers rangs de bataille. »

Ces brûlantes paroles valaient mieux que la froide expérience d'un chef habile. ll/aut ajouter pourtant que Sparte reçut des secours plus matériels envoyés par Corinthe et les Lépréates ennemis d'Elis ; mais les Messéniens exilés étaient rentrés dans leur patrie, ramenant avec eux les prêtres réfugiés à Eleusis. Tout le Péloponnèse, moins les Achéens, allait prendre part à cette lutte suprême. Un an après la bataille de Dérées, les Messéniens et les Spartiates, soutenus de tous leurs alliés, livrèrent un nouveau combat dans la plaine deSténycla-

1. Presque Ions les écrivains anciens le foui Athénien; quelques-uns Milésie» : ses élégies sont en dialecte ionien.

ros, près du monument du Sanglier. Cette fois la brillante valeur d'Aristomène assura la victoire aux Messéniens. Pas un Spartiate n'eut échappe « sans Castor et Pollux, qui arrêtèrent Aristomène dans la poursuite, en lui faisant perdre son bouclier. Quand le vainqueur revint à Andania, les femmes jetaient des fleurs sur son passage, et chantaient : « A travers les champs de Stényclaros, et jusque sur le sommet de la montagne, Arismène a poursuivi les Lacédémoniens. »

Abandonné sans doute de ses alliés après ce succès qui rejetait l'ennemi dans sa vallée de l'Eurotas, Aristomène l'y suivit, rendant inutile toute surveillance par ses marches rapides et imprévues. Un soir, au coucher du soleil, il entre en Laconie, marche sur Pharis, la pille et revient chargé de butin. Sur sa route il rencontre Anexandros, roi de Sparte, avec ses hoplites, et les disperse. Il eût attaqué Sparte elle-même, si Hélène et ses deux frères , les Dioscures, ne lui eussent apparu en songe pour l'en détourner. Une autre fois il enlève à Caryes les jeunes filles qui dansaient en choiur, en l'honneur de Diane, et ne les rend qu'au prix d'une forte rançon. A Egila, il fut moins heureux. « Là, Cérès a un temple très-vénéré. Aristomène et sa troupe, sachant que les femmes y célébraient la fête de la déesse, tentèrent de les surprendre ; mais ces femmes, animées sans doute par Cérès, blessèrent la plupart des Messéniens avec les couteaux et les broches qui leur servaient aux sacrifices, et Aristomène, aveuglé par la lumière des torches, fut pris et chargé de chaînes. Il s'échappa néanmoins dans la même nuit. Archimadic, prêtresse de Cérès, fut accusée d'avoir facilité son évasion, entraînée par l'amour que depuis longtemps elle avait conçu pour lui. » 1

Encore ce trait tout poétique, puisque nous racontons moins une histoire qu'une légende : Aristomène tombe un jour entre les mains de sept Crétois au service de

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CUAPITIU; VIII.

Sparte; ils s'arrêtent, sur la route, dans une maison pour y passer la nuit. Là habitait une jeune fille qui, la nuit précédente, avait rêvé qu'elle délivrait un lion que des loups amenaient enchaîné. Frappée de cette rencontre, elle comprend qu'Aristomène est le lion de son rêve, et . que les loups sont ses indignes gardiens. Elle enivre ceux-ci, et détache les liens du héros; il tue les Crétois, et donne la jeune fille pour épouse à un de ses fils.

Cependant Tyrtée remplissait en poète ses fonctions de général ; ses ordres étaient des chants de guerre, mais aussi des leçons de discipline et de tact.^ue.

« Allons! 6 fils de l'invincible Hercule, prenez courage, Jupiter ne s'est pas encore détourné de vous. Ne redoutez point le nombre des soldats. Ne tremblez

pas Ceux qui osent rester serrés les uns contre les

autres et joindre de près les premiers rangs ennemis meurent en moindre nombre et protègent le peuple qui lès suit.... Honte au mort qui gît dans la poussière le dos percé d'une lance acérée. Que les deux jambes écartées, le guerrier tienne ferme, pressant de ses deux pieds la terre, mordant sa lèvre de ses dents, la poitrine à l'abri sous un large bouclier. Qu'il balance dans sa main droite une lance puissante; qu'il agite sur sa tête une crinière terrible, qu'il ne reste point hors de la portée des javelots , mais qu'au milieu des œuvres hardies de Mars il apprenne à combattre; qu'd joigne de près l'ennemi avec sa longue pique, le blesse de son épée et le fasse prisonnier. Pied contre pied, bouclier contre bouclier, aigrette contre aigrette, casque contre casque, poitrine contre poitrine, luttons et combattons, l'épée ou la lance à la main. Et vous, soldats des troupes légères, retirés chacun sous votre bouclier, renversez l'ennemi avec de lourdes pierres, lancez contre lui vos javelots bien polis, tout en restant auprès des panoplites. »

En même t''inj)S <jue Sparte ramenait la discipline dans son armée, elle préparait la victoire par une trahison.

Aristocratès roi des Arcadiens, gagné par des présents, promit de faire défection à la prochaine bataille. Elle se livra près d'un lieu appelé la Grande-Fosse ; on combattait avec ardeur quand Aristocrates, retirant ses troupes, dégarnit la gauche des Messéniens. Ce mouvement jeta le désordre dans leurs rangs. Malgré des prodiges de valeur, Aristomène dut céder ; la cause messénienne ne se releva pas de ce sanglant désastre. Ils se retirèrent sur le mont Ira, comme, dans la guerre précédente, sur le mont Ithome. Ils s'y défendirent oirce années. Pour les y affamer, les Spartiates changèrent la Messénie en désert, et défendirent aux laboureurs des cantons limitrophes, en Laconie, de cultiver leur champ jusqu'à la fin de la guerre. Cette défense amena la disette dans Sparte même, et des troubles éclatèrent ; Tyrtée les calma en chantant cette fois la concorde et l'obéissance aux lois.

Mais Aristomène ne se laissait pas enfermer dans Ira. Une fois, vers la nuit, il sortit avec la troupe d'élite de trois cents hommes qui l'accompagnait toujours, et marcha si rapidement, qu'il atteignit Amyclées avant le lever du soleil, la prit et la pilla; il avait déjà fait sa retraite, quand les secours envoyés de Sparte arrivèrent. Dans une autre expédition, il fut surpris par les deux rois lacédémoniens. Frappé d'une pierre à la tête, il tomba évanoui et fut pris avec cinquante de ses compagnons. On les précipita dans la Céada, gouffre où Ton jetait les malfaiteurs. Les autres Messéniens périrent brisés; mais quand vint le tour d'Aristomène, un aigle, dit la légende que nous abrégeons, le soutint dans sa chute sur ses ailes étendues, de sorte qu'il arriva au fond sans blessure. Pendant trois jours il resta dans le gouffre, enveloppé dans son manteau, et attendant la mort. Au bout de ce temps, il entendit un léger bruit ; il se découvrit la tête , et comme ses yeux étaient accoutumés à l'obscurité, il vit un renard qui mangeait les cadavres. Imaginant bien que cet animal avait pénétré jusqix.'-l.i

CHArTJKK VIII.

par quelque issue secrète, il le laisse approcher, le saisit d'une main ; de l'autre, chaque fois que le renard se retourne, il lui présente son manteau à mordre, le suit ainsi, et arrive jusqu'à un trou qui laisse passer une faible lueur ; il le lâche alors, élargit l'ouverture avec ses mains, s'échappe et retourne à Ira.

Aristomène recommença aussitôt ses courses et tailla en pièces une troupe d'auxiliaires corinthiens, et offrit pour la troisième fois à Jupiter lthoméen le sacrifice appelé hecatomplio/u'e, parce qu'il était réservé au guerrier qui avait tué de sa main cent ennemis. Cependant le temps marqué pour la prise d'ira approchait. L'oracle avait dit: « Lorsqu'un bouc boira dans la tortueuse îséda, je ne défendrai plus les Messéniens. » La Néda est une rivière voisine d'lra< Pour empêcher la menace de l'oracle de s'accomplir, on en écartait avec soin tous les boucs. Mais il y a dans le pays un figuier sauvage qu'on appelle tragos (bouc). Il arriva qu'un de ces figuiers poussa horizontalement sur les bords de la rivière, de telle sorte que l'extrémité des branches s'y baignait. L'oracle était accompli : le tragos avait bu dans la Néda.

Quelque temps après, par une nuit sombre, comme la pluie tombait à torrents, et qu'il n'y avait point sur les remparts d ira d'abri où les gardes pussent se mettre à couvert, tous se retirèrent pour attendre que l'orage eût cessé. Un esclave, transfuge des Lacédémoniens , s'en aperçut, et saisissant cette occasion de rentrer en grâce auprès de ses anciens maîtres , courut l'annoncer au camp des Spartiates. Ils se mirent aussitôt en marche; le bruit de leurs pas était couvert par celui du tonnerre et de la pluie, et ils arrivèrent, sans être remarqués, jusque dans la ville. Les premiers qui les aperçurent furent Aristomène et le devin Théoclos. Ils crient aux armes, les Messéniens accourent de toutes parts, les femmes montent sur les maisons d'où elles accablent de tuiles les Lacédémoniens. Pendant trois jours on disputa pied à pied le

terrain, au milieu de la tempête qui ne cessait pas; mais les Spartiates étaient encouragés par les e'clairs qui brillaient à leur droite, présage favorable: ils avaient d'ailleurs l'avantage du nombre. Quand il n'y eut plus d'espoir, Théoclos se jeta au milieu des ennemis et périt en frappant. Four Aristomène, il fit signe aux I acédémonicns qu'il voulait se retirer avec les siens : on n'osa pas pousser au désespoir cette poignée d'hommes héroïques. Aristomène plaça les vieillards, les femmes, les enfants au milieu des guerriers, et sortit ainsi d'Ira, avec la fortune de la Mcssénic (6G8).

Cet homme infatigable ne désespérait pourtant pas encore. A peine retiré en Arcadie, il propose aux cinq cents Messéniens qui lui restent de pousser vivement en Laconie, et d'aller prendre Sparte, ou au moins y saisir de précieux otages. Tous accueillent avec enthousiasme cet audacieux projet, et trois cents Arcadiens se joignent à eux. Mais Aristocrates, par une seconde trahison, avertit les Spartiates et fait tomber cette dernière espérance. « Quand les Arcadiens eurent découvert cette perfidie, ils accablèrent Aristocrates de pierres, et pressèrent les Messéniens d'en faire autant : ceux-ci regardèrent Aristomène qui baissa les yeux et se mit à pleurer. Les Arcadiens, après avoir lapidé Aristocratès, jetèrent son corps hors de leurs limites et le laissèrent sans sépulture. »

Les Messéniens furent répartis parmi les hilotes ; mais les habitants de Pylos et de Monthoné montèrent sur leurs vaisseaux et passèrent à Cylléné chez les Eléens. De là ils proposèrent à ceux de leur nation qui étaient en Arcadie de s'embarquer avec eux pour chercher quelque établissement en pays étranger : ils prièrent aussi Aristomène de se mettre à leur tête. Le héros répondit que, tant qu'il conserverait un souffle de vie, il ferait la guerre aux Lacédcmoniens, et qu'il était bien assuré de leur faire encore beaucoup de mal. Mais il leur donua pour chefs ses fils Gorgos et Manticlos, sous lesquels ils allèrent à

Rhégium, où plusieurs Mcssénicus s ciaient déjà retirés après la première guerre. Deux siècles plus tard, un Messénien, Anaxilaos, étant devenu tyran de Rhégium, s'empara de Zancle où il établit les descendants des exilés, qui, en souvenir de la patrie de leurs pères, donnèrent à celte ville le nom de Messène : ce glorieux nom se retrouve encore dans celui de la ville actuelle, Messine.

Peu de temps après Aristomène était à Delphes , quand un roi de l'île de Rhodes vint consulter l'oracle sur le choix d'une femme. La Pythie lui ayant dit d'épouser la fille du plus vaillant des Grecs, il pensa qu'il n'y avait personne dans la Grèce qu'on pût comparer pour la bravoure à Aristomène, et il lui demanda sa fille. Aristomène se rendit avec elle dans l'île de Rhodes. Il y emporta sa haine contre Sparte, et il cherchait encore quels ennemis il pourrait soulever contre elle, quand la mort vint le condamner à l'éternel repos. Son peuple fut comme lui fidèle au souvenir de la patrie perdue, et jamais ne se réconcilia avec ceux qui lui avaient injustement ravi le foyer domestique, les tombeaux des aïeux et la liberté. Tous les ennemis de Sparte, Athènes, Épaminondas, les trouvèrent prêts, partout et toujours a combattre contre l'éternel ennemi ; et quand il n'y avait plus de Sparte, quand il n'y avait plus de Grèce, les derniers desMesséniens chantaient encore, neuf siècles après la chute d'Ira : « A travers les champs de Stényclaros, et jusque sur le sommet de la montagne, Aristomène a poursuivi les Lacédémoniers. »

Par la législation de Lycurgue et la conquête de la Messcnie, Sparte était devenue l'Etat le plus puissant du Péloponnèse. Mais, après le grand effort contre les Messéniens, elle avait besoin de repos. Ce ne fut qu'en 020 qu'elle reprit les armes et attaqua les Tégéates, qui lui avaient autrefois infligé d'humiliantes défaites. Cette guerre dura, avec de longues interruptions, 74 ans et Sparte n'y éprouva d'abord que des revers. Ici se

CONQUÊTES DE SPART K

place une de ces traditions qu'Hérodote aime tant et raconte si bien. L'oracle, consulté par les Spartiates, répondit qu'ils seraient vainqueurs quand ils auraient rapporté dans leur ville les ossements d'Oreste, ensevelis là où soufflent deux vents contraires, où le type frappe l'antitype, où le mal est sur le mal. Or, il arriva qu'un Lacédémonien nommé Lichas, étant allé à Tégée, entra dans la boutique d'un forgeron; celui-ci lui conta, par hasard, qu'en creusant dans sa cour, il avait trouvé un cercueil d'une grandeur surprenante. Lichas se rappelle à ces mots l'oracle : les vents contraires sont bien les soufflets de la forge, le type est le marteau, l'antitype l'enclume, le mal sur le mal est le fer qu'on forge sur le fer : le cercueil est donc celui d'Oreste. Lichas retourne à Sparte, révèle aux magistrats ce qu'il a découvert : on l'exile pour que personne ne prenne défiance de lui. Il retourne à Tégée, loue la cour du forgeron, recueille les ossements et les rapporte aussitôt. Dès ce moment les Spartiates çrurent à la victoire, c'est le meilleur moyen de l'assurer: ils vainquirent. Tégée cependant conserva son territoire et ses lois, mais elle tomba au rang des peuples que Sparte traînait à la guerre avec elle, et n'eut que le stérile honneur d'occuper une des ailes de l'armée.

Avant ou durant cette guerre, plusieurs cantons peuplés d'Arcadiens furent ajoutés au territoire des Spartiates, qui dès lors eurent libre entrée dans l'Arcadie. Ainsi la prépondérance autrefois exercée par les Pelopides sur la péninsule, se rétablissait au profit des Spartiates : la translation des os d'Oreste à Lacédémone montrait ce peuple comme l'héritier de la puissance d'Agamemnon.

Entre Argos et Sparte, le différend avait pour cause la possession de Tyrée et de la Cynurie. Ce pays montagneux aurait été entre les mains des Argiens une barrière utile contre les incursions de Sparte; d'ailleurs il leur servait de communication avec le reste de leur territoire : car ils possédaient toute la côte orientale de la Laconie

jusqu'au cap Malée et les îles adjacentes jusqu'à Cythère. Pour épargner le sang, les deux peuples convinrent, vers 547, de choisir chacun 300 combattants; la Cynurie devait être le prix de la victoire. La bataille dura tout un jour. Othryadès survécut seul du côté des Spartiates, mais grièvement atteint et couché parmi les morts; du côté des Argiens deux guerriers, Alcénor et Chromios, étaient sans blessures. Ne voyant plus d'ennemis devant eux, ils se hâtèrent de porter à leurs concitoyens la nouvelle de leur victoire. Pendant leur absence Othryadès faisait un dernier effort, élevait un trophée avec les armes des ennemis et se perçait ensuite de son épée pour ne point survivre à ses compagnons. Le lendemain les daix peuples se prétendirent victorieux, et il fallut trancher la question par une bataille générale que les Lacédémoniens gagnèrent. Les Argiens cédèrent les pays disputés et sans doute aussi la côte orientale de la Laconie, qui , depuis le milieu du sixième siècle avant notre ère, paraît faire partie du territoire lacédémonien.

La guerre avec Argos se renouvela plus tard, mais sans cesser d'être à l'avantage des Lacédémoniens. En 514, leur roi Cléomène, après une grande victoire où il avait tué 6000 Argiens, s'avança jusque sous les murs de la ville, dont il brûla le bois sacré, et qu'il aurait prise si les enfants, les vieillards, les femmes même, excités par la poétesse Télésilla, n'eussent fait une vaillante défense. Le même prince fit deux invasions dans l'Attique : la première par l'ordre de l'oracle de Delphes, pour chasser les Pisistratides ; la seconde pour établir dans cette ville un gouvernement aristocratique. Enfin, en 491, l'autorité de Sparte, franchissant les rivages de la presqu'île, s'étendit jusqu'à Égine, dont les habitants livrèrent des otages.

Ils avaient encore occupé un autre boulevard du Péloponnèse, Cythère, au sud du cap Malée. C'était une île aride et rocailleuse où la Fable faisait aborder Vénus,

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quand elle sortit du sein des flots, mais elle ajoutait que la déesse des plaisirs s'était bien vite enfuie en Cypre. Les Spartiates trouvaient là une excellente station navale, où s'arrêtaient les vaisseaux marchands venant d'Égypte et d'Afrique; aussi y entretenaient-ils une garnison dans la citadelle, et chaque année ils envoyaient un magistrat pour la gouverner.

Ainsi Sparte était maîtresse par elle-même des deux cinquièmes du Péloponnèse, redoutée ou obéie dans le reste; les peuples répondaient à son appel, quand elle les invitait à suivre son armée hors de leur péninsule. Elle était la première puissance de la Grèce, et sa réputation pénétrait même en Asie , car, vers l'époque du combat des six cents, une ambassade du riche Crésus, roi de Lydie, était venue solliciter son secours, et elle se disposait à lui envoyer des vaisseaux et des soldats, lorsqu'on apprit sa chute. C'est à elle encore que s'adressèrent les victimes de Polycrate , l'exilé samien Méandrios , les Ioniens révoltés contre les Perses, et Platée, qui voulait se séparer de la Béotie, Athènes enfin qui voulait se venger d'Égine. Elle était donc, avant les guerres médiques, reconnue par les Grecs et parles barbares comme la tête de la Hellade.

Le petit pays que des montagnes d'accès difficile séparent de la Grèce centrale et qui s'avance en promontoire dans la mer Egée, flanqué à droite par la longue Eubée, à gauche par les îles de Salamine et d'Egine, en s'ouvrant sur le golfe Saronique par le Pirée, un des meilleurs porls de l'Orient, c'est l'Attique, le point du monde le plus justement célèbre dans l'histoire de l'esprit humain. Elle est divisée en trois bassins demi-circulaires, les plaines d'Éleusis, d'Athènes et de Marathon, qui semblent fermées de tous côtés par les montagnes et la mer; mais des communications naturelles s'ouvrent çî et là, et les montagnes s'abaissent pour laisser passer les routes et les voyageurs, de sorte qu'il y a à la fois, dans la conformation de l'Attique, diversité et unité. Sa surface nVgale pas la moitié de celle de nos plus petits départe-

1. Plularque, Thésée et Solon ; Hérodote passim , Thueydide, liv. I; Pjusanias, liv. I et passim, etc. M. Kmile Btirnouf a dressé un plan dc ee qui reste de» monuments authentique» de l'ancienne Athènes, rectiliant ou complétant les cartel de Leake, Forchliamnu r et Altenhoven (Cf. Archives des Missions y t. V, p. 94), et M. Hanriot a ptihlié un savant travail sur la topographie dm Dénia dcC Attiquc^ 18o3.

monts, et son sol pierreux n'a même pas, sauf en quelques points et par exception, la riche végétation de la Béotie sa voisine : à peine du blé. un peu plus d'orge, des figuiers, des vignes, des oliviers, les abeilles de l'Hymette1, les carrières de marbre du Pcntélique, les mines d'argent de Laurion et les pêcheries abondantes de la côte, voilà avec sa beauté sévère, mais fine et délicate, toute la richesse du pays, si vous ne comptez pas la plus féconde et la plus glorieuse de toutes, le génie des habitants.

Ce génie que les lieux et les circonstances formèrent, diffère profondément du caractère Spartiate : ouvert et étendu comme cet horizon sans limite qui laisse le regard errer au loin sur la mer Égée; vif et délié comme cet aip subtil et piquant qu'envoie la brise marine; curieux, hardi, industrieux comme l'est souvent celui des habitants des côtes et des régions qui ne se suffisent point à ellesmêmes*. Les Athéniens étaient sobres à cause de la nature même de leur terroir, qui ne donnait en rien l'abondance; mais, ce qui valait mieux, ils avaient la sobriété de l'esprit. Chez eux rien d'outré ni d'excessif; tout est netteté, proportion, clarté exquise; rien de lourd, rien de faux; rien que de vrai, d'exact, et de naturellement élégant. Peuple de pensée ingénieuse et délicate; peupie

1. Les Grecs ne connaissaient pas le sucre, le miel était un objet important de commerce, car ils l'employaient dans la pâtisserie, même dans les mets ; ils le regardaient d'aillcitrs comme un aliment nécessaire aux vieillards et propre à prolonger lu vie (Athénée, II, 7 ; III, 25).

2. L'air de PAttique, je l'ai déjà remarqué, est d'une extrême transparence; il faut ajouter aussi d'une extrême sonorité. On y voit et on y entend de très-loin; de sorte que les sens, ces véhicules des idées, y sont tenus constamment en éveil et y reçoivent des impressions hien autrement vives et multipliées que dans nos climats brumeux. Cicéron dit dans le De fato, IV : sttlwnis tenue calum ; Thebis atttem crassum. Cf. Hippocrate, Deaere, cap. lv et Pline, H ut. nat., II, 80. Curtius (I, 248), reprenant cette idée, dit : a Die Alten als einc besondere Gunst des Himmels an/.uer kennen tvnsslen, die troekne uud belle Atmosphœre Atticas, welche duroh ihre besonderé Klarheit geeignet war, den Leib frîsch undgesund, die Glicdcr elastisch zu inachen, die Sinne zu schàrfin «lie Scele heiter zu stimmen, die Krafte der Geister zu weeken und zu beleden. »

de vie active et pleine. Lycurgue n'aurait pas réussi en Attique; les lois pesantes qui tenaient Sparte immobile n'auraient pas eu prise sur ces vives intelligences, sur ces hommes peu disciplinantes à une seule règle impérieuse, parce qu'ils avaient tous les genres d'existence : mineurs dans la montagne, marins à la côte, laboureurs dans la plaine ; et parce qu'ils avaient dans les veines le sangle plus mêlé1. Pélasges, Acbéens, Ioniens, Thraces, Eoliens, colons orientaux peut-être, tous étaient venus là se rencontrer, non en conquérants, car cette péninsule rocheuse, sans terre et sans eau, ne valait pas alors un combat, mais en fugitifs, et dans une proportion telle, qu'une seule tribu n'avait pu asservir toutes les autres. Athènes fut le grand asile des races helléniques, comme Rome fut celui des races italiotes. C'est pour cela que ces deux cités sont chacune à leur manière la plus haute et la plus complète expression, celle-ci de l'Italie, celle-là de la Grèce, toutes deux de l'ancien inonde.

Sparte, l'autre pôle de la société hellénique, ne fit en rien de grands progrès : en politique, elle prit tout de suite sa forme définitive, l'aristocratie. Athènes, qui devait aller jusqu'à la démocratie, eut plus de chemin à faire avant d'atteindre la constitution qui convenait à son génie; aussune trouva-t-elle que bien plus tard la puissance extérieure.

Beaucoup de révolutions politiques, voilà ce que nous trouverons dans l'histoire d'Athènes jusqu'aux guerres médiques. Cette histoire commence proprement à Thésée, qui succéda à son père Égée, vers 1 300, quoique certaines institutions, comme l'aréopage, et la division

1. Malgré ce que dit Isocrate (Panégyr., 24, 25) que les Athéniens étaient autorhtliones ; mais il ajoute, à ee propos, ce fait curieux, que fie son temps encore lei p» uples grecs envoyaient n Athènes les prémices de leurs moissons, obligés par la Pythie même à accomplir ce devoir religieux, parce que c'était dans L'Afrique qu'était née, de l'Allique qu'était sortie l'agriculture pour se répandre dans le reste delà Grèce (/4/<V., 3i, p. 28 de l'édit. Didot).

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du peuple en nobles, en laboureurs et en artisans fussent peut-être plus anciennes. Thésée est, pour ainsi dire, le patron d'Athènes, comme Hercule Test du Péloponnèse, et Quirinus de Rome. C'est un de ces personnages, moitié homme et moitié dieu, dont le souvenir, embelli par l'imagination populaire, plane sur le berceau d'une nation. Son histoire était véritablement nationale en Attique, et les détails merveilleux de sa vie se trouvaient rappelés sur les monuments, dans la religion, dans les fêtes, dans le calendrier même des Athéniens. Ils ont été précédemment racontés, là où ils sont à leur place, dans l'histoire légendaire. On n'insistera ici que sur le fait politique de la fondation d'Athènes comme métropole de l'Attique.

La terre aux longs rivages, c'est le sens du nom de l'Attique1, ouverte de trois côtés à la mer, avait reçu par là et par les routes des montagnes béotiennes des habitants d'origine très-différente1. Chaque groupe se cantonna à part, et tous refusèrent d'avoir rien de commun entre eux. Il fallut beaucoup de temps et d'efforts pour réduire ces petits États à douze, les amener à s'unir par des mariages, et à porter leurs différends devant un même tribunal. Ce premier travail de rapprochement a un nom dans la légende, il s'appelle Cécrops3; le second qui, des douze bourgades fit une seule cité et qui constitua l'unité politique, après l'unité civile, en a un autre, il s'appelle Thésée.

« Thésée, dit Plutarque, réunit en un seul corps tous les habitants de l'Attique et n'en forma qu'une même cité. Dispersés auparavant en plusieurs bourgs, il était difficile de les assembler pour délibérer sur les affaires

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