ÉTATS SECONDAIRES DE LA GRÈCE CONTINENTALE
Les petits États de la Grèce sont en rfombre considérable. Chacun d'eux eut son histoire puisqu'il eut sa vie propre, mais cette histoire est fort imparfaitement connue. Du reste, pour le mouvement intérieur, elle n'est, en général, qu'une répétition de ce qu'on a vu à Athènes et à Sparte; pour le mouvement extérieur, elle se trouve liée, le plus souvent aussi, à celle des deux républiques principales. Nous ne trouvons qu'un fait commun à tous ces petits peuples, la lente révolution qui s'opère dans leur sein et les mène de la royauté, telle qu'Homère nous la montrait, à la démocratie que Thucydide et Hérodote nous dépeignent.
Ce gouvernement de l'âge héroïque, avec ses rois descendant des dieux, avec son sénat de nobles, leur conseil, et l'assemblée générale des hommes libres qui rejette ou approuve, sans délibérer, se continua à Sparte et en Épire jusqu'au troisième siècle avant notre ère. Dans le reste de la Grèce, il disparut avec les causes qui lui avaient donné naissance, les guerres continuelles, les in-
vasions subites, les changements de territoire. La société mieux assise eut moins besoin de ces fils des dieux ; et dans toutes les cités, un peu plus tôt, un peu plus tard, la royauté fut abolie; une oligarchie qui datait de la conquête prit sa place et gouverna par des prytanes ou des archontes dans l'intérêt et au profit des nobles. La transition fut quelquefois ménagée comme à Athènes, où Ton passa du roi à un archonte viager, puis décennal, enfin annuel. Au septième siècle, cette révolution oligarchique est pleinement accomplie par tout le monde grec, aux colonies comme dans les métropoles.
Une autre alors lui succède, de 650 à 500 ; car une fois sortie de la royauté des fils des dieux, la Grèce ne s'arrêta qu'à l'extrémité opposée, à la démocratie. Les nobles qui n'avaient plus de maîtres au-dessus d'eux, au-dessous ne voulurent voir que des sujets; mais les sujets à leur tour, firent contre l'oligarchie ce que l'oligarchie avait fait contre les rois. Toutefois, se défiant trop encore d'eux-mêmes pour fonder un pouvoir populaire, ils mirent a leur tête quelqu'un des grands qui était passé de leur côté, et lui donnèrent la puissance pour qu'il leur donnât l'égalité. Ainsi devinrent tyrans Pisistrate à Athènes, Cypsélos à Corinthe, Panétios à Léontini, Pittacos à Mitylène, etc.; tyrannies brillantes et populaires qui faisaient vivre les villes en paix et en prospérité.
Toutes les tyrannies ne vinrent point par cette voie et n'eurent pas toujours ce caractère populaire. A Vrgos, le roi Phidon renversa les entraves qui limitaient son pouvoir, et soumit à ses volontés grands et petits. A Milet, et dans toute l lonie, des magistrats établis par les nobles s'emparèrent de la toute-puissance. En Sicile, l'Agrigentin Phalaris l'usurpa et l'exerça avec d'autant plus de cruauté que, n'étant le représentant d'aucune classe, toutes lui étaient ennemies. A Géla, Cléandros et Hippocratès la durent à leurs nombreux mercenaires sicules. A Cumes,
en Italie, Aristodêmos s'en saisit par la violence. Dans la Chersonèse de Thrace, le premier Miltiade l'obtintcomme chef d'une colonie entourée d'ennemis.
Ces tyrannies, à leur tour, passèrent comme les oligarchies qui les avaient amenées, car l'usage prolongé d'un pouvoir irresponsable eut ses conséquences naturelles, les abus, les violences, d'où sortit une révolution nouvelle. Celle-ci achevait de s'opérer quand les guerres médiques éclatèrent. Telle est donc la vie intérieure de la Grèce : les rois d'abord, l'aristocratie ensuite, puis les tyrans qui s'appuient sur la classe opprimée ou sur des mercenaires ; enfin la cité se gouvernant elle-même, ici en accordant plus aux riches, propriétaires du sol, là en donnant davantage au peuple. Cette dernière transformation devait être la plus heureuse ; car de la rivalité des classes naquit cette émulation, cette activité des esprits d'où sortit la civilisation de la Grèce.
Comme signe et conséquence de celte révolution politique, une autre s'opéra dans l'organisation militaire, qui rendit la première irrévocable. On eut l'égalité des armes comme on avait l'égalité des droits. Aux guerriers de l'époque homérique, qui combattaient isolément sur des chars de guerre, succédèrent les hoplites rangés en lignes serrées et profondes. Naguère les héros seuls attaquaient de près, semant autour d'eux la terreur et la mort, maintenant c'est tout le peuple qui engage et soutient l'action. Chaque citoyen est armé de toutes pièces, et au lieu desmerveilleux exploits de quelques chefs intrépides, on a le grand spectacle de la cité entière marchant calme, disciplinée et résolue à la victoire ou à la mort. Cette organisation démocratique est celle qui prévaut au temps de l'arrivée des Mèdes, et ce fut elle qui sauva la Grèce.
Nous retrouverons quelques-uns des incidents de ces transformations successives dans l'histoire sommaire de chacun des petits Etats.
L\ //radie, derrière sa haute ceinture de montagnes, a un sol tourmenté où les eaux n'ont point dessiné de larges bassins, si ce n'est la vallée du Ladon, car elles courent, pressées, dans toutes les directions, se heurtant à chaque pas contre des hauteurs dont elles rongent le pied, ou qu'elles percent pour s'ouvrir une route souterraine*. L'histoire de ce pays, image et comme reflet du sol, est sans unité. Une multitude de bourgades semées dans ces vallées sans nombre y vivaient à l'écart. Mais, grâce à sa pauvreté et à son isolement, l'Arcadie échappa aux révolutions qui changèrent tant de fois la population des autres cantons de la Grèce. « Les Arcadiens, dit Pausanias, ont occupé dès l'origine et occupent aujourd'hui encore le même pays. » Eux-mêmes s'appelaient rpoGt-yO.r.voi, c'est-à-dire plus vieux que la lune, et l'histoire les tient pour un des plus anciens peuples de la Grèce, pour de vrais Pclasgcs*. Leurs montagnes gardent encore çà et là, sur d'abruptes sommets, des restes de fortifications cyclopéennes, des blocs énormes qui semblent avoir été comme une première et informe ébauche des murs fameux de Mycènes et de Tyrinthe. Leur principale divinité, Jupiter, était adoré sur la cime du mont Lycée, d'où Ton aperçoit la plus grande partie du Péloponnèse. Son autel était un tertre de terre; son temple une enceinte en pierres grossières, et on y offrait des victimes humaines. L'entrée en était interdite aux hommes. Celui qui y pénétrait mourait infailliblement dans l'année.
Pour assurer la véracité de l'oracle, les habitants lapi-
1. « On peut diviser l'Arcadie, par le rapport à la géographie naturelle, en deux parties principales : l'une, au levant, est la région des bassins sans issue, a niveaux élevés; l'autre, à l'occident, embrasse tnut le bassin de PAlphée et de ses grands affluents. » Puillon Boblave, Expédition de Morte, p. 138.
2. Dans son mémoire De fabulis Arcadiac antiquisùmis, M. Alex. Bertrand a distingué les Pélasges des Arcadiens, deux peuples de même sang, mais de mœurs et d'institutions différentes; les seconds ayant succédé aux premiers qui, dans la partie ouverte, à l'ouest, avaient fondé de nombreuses villes.
daieut sur l'heure le coupable, quand ils pouvaient le saisir. Jupiter partageait ses honneurs et ses temples dans toute l'Arcadie avec une divinité très-populaire en cette province, et dont le culte était probablement antérieur, Pan, le protecteur des patres et de leurs troupeaux de chèvres et de boucs dont ils lui prêtaient les habitudes lascives, mais en même temps le dieu du feu qui répand la vie sur la terre pour y faire germer les moissons de Cérès et qu'à cause de cela les Grecs appelaient le suivant de la grande mère1. Pourtant les Arcadiens le traitaient parfois avec peu de révérence : quand la chasse avait été mauvaise ils fouettaient à grands coups sa statue5. Pan, le dieu des bois solitaires, que les vents emplissent de bruits mystérieux et où le jeu des ombres et de la lumière fait apparaître de fantastiques images, était l'auteur des craintes subites et sans cause; il jetait la terreur panique.
On disait qu'une suite de rois avaient commandé, dans l'origine, à toute l'Arcadie, et on nommait, comme le premier, celui qui lui donna son nom, Arcas. Cypsélos y régnait lors de l'invasion des Doriens, qui ne s'y arrêtèrent pas. Ses successeurs prirent part aux guerres deMessénie. Le dernier, Aristocratès II, assura, par sa trahison, la victoire définitive des Spartiates : les Arcadiens indignés le lapidèrent et abolirent la royauté (667).
Deux villes s'élevèrent peu à peu au-dessus des autres bourgades : « l'aimable Mantinée, » où les Argiens favorisèrent la démocratie; « Tégée l'imprenable, » qui, plus voisine de la Laconie, eut de longues guerres avec Sparte, puis resta dans son alliance et dans l'esprit de son gouvernement; de là, entre les deux villes arcadiennes, de longues rivalités et des luttes sanglantes. Les Arcadiens, pauvres et robustes, furent les premiers à aller chercher fortune dans le service étranger. On les tenait pour les