‹ Histoire de la Grèce ancienneChapitre 55 sur 90 · fiarthélemv, Voyagt <T Anacharsis · texte numérisé non relu

fiarthélemv, Voyagt <T Anacharsis

2. Sa longueur était de lS^ mètres, sa largeur de 37. Il avait huit colonnes «le face avec un double rang autour «le la crlla, en tout 127 colonnes d'ordre ionique, hautes de 18 mètres et demi. Clarac en a donné uue description dans les notes du Voyagt dans le Levant du coint* deForbin, p. 114.

la Grèce continentale n'avait encore aucun monument à citer.

La peinture, née à Corinthe, prit dans l'ionie son premier essor, si Ton peut admettre le récit douteux sur Bularchos, peignant à plusieurs couleurs un tableau qui représentait la destruction de Magnésie sur le Méandre, et que le roi Candaule acheta au poids de l'or.

La sculpture ne pouvait atteindre sa perfection qu'en un pays, le seul qui ait jamais eu des institutions destinées à développer et à fortifier le corps ; où pour mieux juger des coups, pour mieux trouver les poses, les attitudes, les gestes nécessaires, les athlètes, les coureurs, les pugilistes, s'exerçaient nus dans le gymnase et combattaient nus dans la lice1. Comme moyen pratique, la sculpture fit un pas considérable lorsque, un peu avant 600, Théodoros de Samos trouva, ou importa de l'Asie, le moyen de couler des statues de bronze , et quand , vers 500, deux artistes crétois, Dipœnos et Scillis, firent prévaloir pour la statuaire l'emploi du marbre sur celui du bois; jusque-là on composait les statues avec des pièces rapportées et clouées ensemble. Ce fut ce même Théodoros qui grava la fameuse émeraude que Polycrate de Samos jeta dans la mer. Chios fournit quelques sculpteurs célèbres: Glaucos, vers 600, qui trouva l'art de souder le fer, et de 630 à 650 , toute une famille vouée pendant quatre générations à la culture du même art. Vers 556, Bathyclès de Magnésie fit, pour le temple d'Amyclées, un magnifique ouvrage ou se voyait une statue d'Apollon, soutenue par celles des Saisons et des Grâces, et ornée de bas-reliefs qui représentaient l'histoire des dieux et des héros '.

1. Platon, République, ]. V. Voy. ci-dessus, p. 134 et 139, ce que dit Xénophon sur les Spartiates. Touchant l'hygiène puhlique des anciens, si admirablement hien courue et dont nous avons eu si tort de ne rien garder, M. Littré dit dans son Hippocralc, t. IV, p. 662 : «On savait au juste ce qu'il fallait pour former un militaire ou pour faire un athlète et en particulier un lutteur, un coureur, un sauteur, un pugiliste.»

2. Je dois ajouter qu'il reste beaucoup d'incertitude pour toutes ces

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Les sculpteurs n'avaient point essayé d'abord leur talent sur les statues des dieux, qui gardèrent longtemps les formes roides et ingrates que la piété défendait de changer, même pour les embellir, mais sur les statues des vainqueurs des jeux. Peu à peu la religion, moins sévère, n'enchaîna plus Fart à des formes invariables. Au lieu de l'imitation servile, il y eut la recherche de l'idéal. Le don de la liberté devint pour l'artiste celui môme du génie, car il avait sous les yeux la plus belle race qu'il y eût au monde. La figure ionienne, dit Dion Chrysostome, réunit tous les caractères de la beauté, et Hippocrate déclare que le sang ionien était le plus pur de la Grèce.

La religion grecque avait remplacé les dieux de l'Orient, abstraits et symboliques comme Brahma et Ormuzd, ou matériels et grossiers comme Apis, par des êtres moraux et personnels. Cette transformation ouvrit un champ immense à la poésie. Tout naturellement l'épopée en sortit d'abord, mais une épopée où nulle part le merveilleux n'écrasa l'homme. Cette poésie est fille de Flonie. Smyrne et Chios sont les deux villes qui revendiquent avec le plus de vraisemblance l'honneur d'avoir vu naître Homère (entre 1000 et 900). A la suite du chantre d'Achille parurent une foule de poètes épiques. Les noms de vingt ou trente ont surnagé , mais à peu près rien de leurs œuvres. On les appelait cycliques, parce que leurs poèmes réunis formaient comme un ensemble complet des traditions de l'âge héroïque. Ils avaient célébré les exploits des anciens héros, ou les incidents de la guerre de Troie, auxquels le chantre d'Achille n'avait pas touché, et ramassé, comme dit Eschyle, les miettes du festin d'Homère.

Les poètes épiques avaient célébré le passé héroïque et religieux de la Grèce. Leurs chants cessèrent quand l 'esdates, malgré Y Essai sur le classement chronologique des sculpteurs grecs d'Émeric David, et h Catalogue de Sillig.

prit grec, à demi dégagé des liens de la vieille croyance, se prit à s'interroger lui-même et s'occupa moins des dieux, un peu plus de L'homme ; moins de la vie écoulée que l'imagination avait remplie de ses fictions, davantage de la vie présente, que la passion remplissait de ses amours et de ses colères. A la muse épique succéda la muse élégiaque et lyrique. Celle-ci commençait ses chants aux mêmes lieux où Homère avait paru, et les continua durant trois siècles, du huitième au cinquième, avec un éclat que nous pouvons reconnaître dans les faibles débris qui en restent. Là, il n'y a pas d'Homère dont la renommée éclipse ou absorbe celle de ses émules. Pindare, qui termine glorieusement cette liste, n'est pas assez grand pour faire oublier ses prédécesseurs, quoique le temps qui les a mutilés lui ait été plus favorable. Le Lesbien Terpandre , qui donna sept cordes à la lyre; Alcée et Sapho , la gloire de Mitylène et de la Grèce entière; Arion de Méthymne, qui composait des hymnes et des chants si doux que les Grecs voulaient qu'ils eussent charmé un dauphin auquel il aurait dû la vie; Alcman de Sardes, qui vécut à Sparte et mérita par l'énergie de ses vers d'être fait citoyen de la ville de Lycurgue; les Ioniens Anacréon de Téos, Simouide de Céos, et son neveu Bacchylide, ne sont pas morts tout entiers, bien qu'un petit nombre de leurs vers aient été sauvés. Stésichore d'Himère , en introduisant l'épode dans ses grands poèmes lyriques, préparait une innovation plus importante, la récitation d'une légende par un personnage distinct du chœur, en un mot, l'action, le drame ajouté au chant. La tragédie était là en germe. v

La muse nouvelle se rapprochait de l'épopée lorsque, avec les poètes lyriques, elle chantait les héros; elle fut l'élégie quand elle exprima des sentiments plus personnels. Callinos d'Éphèse , qui inventa le vers élégiaque, s'en servit, comme Tyrtée, pour des chants guerriers;

après lui Mimnerme de Smyrne ou de Colophon l'employa pour l'expression des douleurs et des plaisirs. Un contemporain de Callinos et de Tyrtée , Archiloque de Paros, trouva l'ïambe vers 680, et le fit servir à ses cruelles satires; l'Ephésien Hipponax hérita de sa verve et de ses colères. Le septième siècle finit par les poètes qu'on appela gnomif/ues, ou les diseurs de sentences, de prologues et d'apologues, tels que Phocylide de Milet, Solon d'Athènes, Théognis, le poète aristocratique de Mégare, et Esope, né sur les côtes de Thrace, mais qui vécut à Samos. Ces poètes marquent la tendance nouvelle de l'esprit grec vers l'observation et l'abstraction philosophiques. Un pas de plus dans cette voie , et la prose écrite , libre de tout rhythme , de toute servitude, naîtra ; la langue des hommes après celle des dieux.

Ainsi toute la séve poétique de cette époque coule et s'épand sur les côtes de l'Asie et dans les îles. Les colonies de Sicile n'ont à citer que Stésichore, et l'inventeur de la comédie, Épicharme, né à Cos, mais qui vécut à Syracuse. La mère patrie n'a que trois noms : Tyrtée, Solon et Théognis. Elle avait eu , il est vrai , Hésiode ; mais il était originaire de Cyme en Eolidc. Et qu'est le poète béotien à côté du divin aveugle que Smyrne et Chîos se disputent ? Les colonies asiatiques avaient donc reçu tous les dons des muses : l'épopée, l'élégie, la satire, la fable et la musique, compagne inséparable de la poésie, qu'elle discipline au rhythme et à la mesure. Que leur manquait-il en poésie ? Le drame. C'était une des gloires réservées à Athènes. •

Les premiers prosateurs sortent encore des colonies. Phérécyde de Scyros écrit, vers 550, une théogonie, le premier livre en prose dont il nous reste quelques fragments. Cadmos de Milet rédige l'histoire de sa patrie. Hécatée, son compatriote (510-490), Hellanicos de Mitylène, Phérécyde de Léros, précèdent Hérodote, qui

allait écrire ou plutôt chanter le triomphe de la Grèce sur l'Asie, dans les guerres médiques.

Cette activité d'esprit , qui poussait les Grecs asiatiques dans toutes les voies de l'art et de la pensée, devait les conduire à la recherche des grands problèmes de la nature de l'homme, de Dieu et du inonde, que l'esprit humain se pose toujours et qu'il essaye de résoudre par les seules lumières de la raison, quand il ne se contente plus des solutions que lui offre la religion populaire. Celte recherche, cette étude, s'appelle la philosophie.

I^a Grèce n'ayant pas eu , comme l'Égypte, une caste sacerdotale qui gardât pour elle seule , loin du profane vulgaire, la religiou et la science, cachées sous une écriture mystérieuse , chacun put s'abreuver à la source sainte, et de cette source jaillit le libre développement de l'esprit philosophique. Indissolublement unie dans l'Orient à la religion , la science s'en sépara en Grèce. Comme les lettres, comme les arts, elle trouva cette indépendance sans laquelle la civilisation n'eût jamais brisé ses lisières. 1

A ses premiers pas , la philosophie apparaît enveloppée des liens de la religion et de la poésie ; il n'en pouvait être autrement. Mais au sixième siècle la religion était déjà en pleine décadence. Le besoin de se représenter la divinité sous -une forme humaine , tendance qu'on a appelée l'anthropomorphisme, avait de nouveau matérialisé les dieux, mais d une autre façon que par le naturalisme. Ces dieux faits hommes, on les avait enveloppés de légendes de jour en jour plus compliquées, plus merveilleuses, et aussi moins pures. Leur vie s'était chargée d'incidents grossiers et de fictions graveleuses dont le récit flattait les passions sensuelles de la foule, et que les poètes, les artistes rendaient plus dangereux encore en les recouvrant de toutes les beautés de l'art.

La foule eut d'autant plus de dévotion à ces dieux obscènes qu'ils légitimaient par leur exemple ses désor-

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dres. Mais ceux qui plaçaient, plus haut leur esprit et leur cœur, cherchèrent par eux-mêmes, au-dessus de ces fables, la vérité obscurcie. Ce premier effort de l'esprit ne consista d'abord qu'en réflexions confuses sur l'homme et la nature, avec une propension singulièrement téméraire, à créer des conjectures et des systèmes qui embrassaient le monde entier.

Quelques-uns de ces philosophes furent appelés les sages; ceux-là s* occupaient surtout de morale pratique. On varie sur leur nombre comme sur leurs noms; les uns en nommaient sept, d'autres dix. Tbalès de Milet, Bias de Priène , Pittacos de Mitylène et Solon d'Athènes étaient les seuls qu'on reconnût généralement. On leur adjoignait d'ordinaire Chilon de Sparte, Cléobule de Lindos et Périandre de Corinthe, qui fut pourtant un cruel tyran. On a conservé quelques-unes de leurs maximes; Platon les appelle « les prémices de la sagesse grecque: » « Connais-toi toi-même; » — a Rien de trop; » — n I /infortune te suit de près; » — « Qui donne la sagesse? l'expérience; » — « La vraie liberté, c'est une conscience pure ; » — et encore le grand précepte : « Ne fais pas toi-même ce qui te déplaît dans les autres. » — Bias, qui mettait les seuls biens dans l'intelligence, disait, sortant nu de sa ville naiale prise par l'ennemi : « J'emporte tout avec moi. » Le temple de Latone, à Délos, portait ces mots de Théognis : « Ce qti'il y a de plus beau, c'est la justice; » et Pythagore disait que les dieux avaient fait à l'homme deux magnifiques présents : la vérité et la bienfaisance. Peut-être était-elle d'eux aussi cette inscription gravée sur la porte du temple de Delphes : « Tu es , » qui semble un écho de la Genèse, en ne reconnaissant l'existence absolue qu'à la divinité seule1.

i. M. Ad. Garnier, dans un mémoire sur les Sages de la Grèce, a rangé Icuîs maximes dans un ordre méthodique qui permet de con»tater que ces sages avaient d« jà reconnu toutes les parties de la morale individuelle et sociale.

La première école de philosophie fut celle d'ionie que fonda Thalès, grand géomètre, le premier des Grecs qui rompit avec le monde légendaire et vit des forces naturelles là où Homère et Hésiode ne voyaient que des dieux. Quelques observations fort simples sur l'humidité, et la croyance générale à l'existence du fleuve Océan autour de la terre, furent, selon Aristote , les éléments dont Thalès composa son système du monde ou l'eau était regardée comme le principe de toutes choses, parce que, sans forme par elle-même, elle peut les prendre toutes. « Tout en vient, disait-il, et tout y retourne. » Mais si Thalès déterminait le principe composant, il n'en séparait pas le pouvoir formateur. Physicien, il n'osa sortir du monde matériel pour trouver Dieu. Il crut que l'univers était un organisme vivant, et les dieux furent pour lui les forces mêmes de la nature, les causes qui produisent les phénomènes.

Anaximandre, qui construisit, dit-on, le premier, en Grèce, un cadran solaire, une sphère, une mappemonde, plaça en tête de son système l'axiome que rien ne vient de rien, et remplaça l'élément primitif de Thalès par un principe dont l'essence était de produire, en vertu de sa seule force, la foule infinie des phénomènes. A un principe physique il substituait donc un principe métaphysique et le raisonnement pur à l'observation, qui pourtant l'avait d'abord si bien servi.

Anaximène rentra dans les voies de Thalès, seulement à l'eau il préféra l'air qui enveloppe la terre et semble la source de toute vie. Héraclite d'Ephèse (vers 500) prit un autre agent primordial, le feu, et apporta la remarquable idée de la constance des lois générales, malgré la variété infinie des formes. Les variations de la matière n'étaient pour lui que des changements temporaires. Génération et destruction ne signifiaient pas autre chose qu'uuion et séparation, et Tordre de la nature était l'équilibre de forces contraires; idées que la science mo-

derne ne repousse pas. Héraclite refusa, dit-on, de donner des lois à son pays, ce qui a fait représenter comme un solitaire misanthrope et désolé le penseur opiniâtre qui ne voulait point être détourné de ses méditations profondes par le souci importun d'intérêts transitoires.

Diogène, d'Apollonie en Crète, alla plus loin qu'Héraclite : il regarda l'univers comme le produit d'un principe intelligent qui l'avait vivifié et ordonné, mais ce principe rationnel et sensible, il n'osa encore le proclamer comme un être distinct du monde. Ce grand pas ne fut fait que plus d'un siècle après Thaïes, quand Anaxagore dégagea enfin la cause première, ou Dieu, de la matière, et mérita d'être appelé, pour ce sublime effort, ô NoO;, l'Intelligence.

Klée, ville d'Italie fondée par les Phocéens, vit naître l'école éléatique. Xénophane de Colophon y porta , vers 536, cette dialectique puissante qui, se détournant de l'observation extérieure pour n'écouter que les révélations de la raison pure, devint l'arme d'une école austère dont la tendance fut de tout absorber en Dieu, être sans commencement ni fin; infini dans l'espace comme dans le temps, de sorte qu'il n'y avait ni espace ni temps et que l'être et le tout étaient identiques ; immuable, de sorte qu'il n'y avait ni changements ni mouvements ; toujours identique à lui-même, de sorte qu'il ne pouvait se produire rien de nouveau, ni acte ni pensée. Ainsi la raison, non encore maîtresse d'ellemême à ce premier éveil, allait s'abîmer dans ses propres abstractions.

Pythagore , né à Samos vers 580 , fonda une autre école qui porta son nom. Il émigra en Italie, par haine, dit-on, pour le tyran Polycrate, et se fixa à Crotone. Il avait voyagé en Orient, tout au moins en Egypte et en Bahylonie. C'est peut-être de là qu'il rapporta ce goût pour les sciences mathématiques qui caractérise son école. On lui attribue plusieurs découvertes en géomé-

nie, en astronomie et en musique; mais sa théorie des nombres et sa doctrine de la métempsycose ont fait surtout sa réputation.

Dans le pythagorisme , on peut distinguer deux parties : l'une grecque, l'autre orientale. A celle-ci appartiennent les points suivants : le principe des choses est le feu central, ou lespleil, l'âme du monde, le dieu de vie. J.es âmes des sphères qui gravitent autour du premier sont des dieux inférieurs; de ceux-ci émanent des dieux de troisième ordre. I^es âmes des hommes et des animaux émanent aussi du feu central, rayons immortels de l'immortelle divinité; elles entrent dans le corps à la naissance et elles en sortent à la mort pour animer un corps nouveau; montant ou descendant, suivant leurs mérites , toute l'échelle des êtres. Voici le côté grec : Pâme est double, une partie d'elle-même est dans le cerveau, c'est le voG;; l'autre est dans la poitrine, c'est le Guu.o;; l'une raisonnable et immortelle, l'autre principe de la force et périssable. Les animaux n'ont que la dernière, l'homme les a toutes deux, mais il doit s'étudier à subordonner toujours celle-ci à celle-là.

Sa théorie des nombres, si étrange d'abord, n'est cependant pas sans rapports avec les doctrines de l'école ionienne. Le point est en géométrie ce que l'unité est en arithmétique et la molécule dans la matière; ce sont les trois éléments générateurs, soumis aux mêmes lois. Mais pour expliquer le monde physique, il faut deux choses, la matière et le principe organisateur. Cette idée, appliquée aux nombres , conduisit à considérer la monade comme le principe actif, la dyade comme le principe passif, et l'action du premier sur le second donna la triade ; d'où cette conséquence : l'impair est le type des choses parfaites, et le pair le type des choses imparfaites. Cette conclusion s'appliquait également à la religion, qui, pour Pythagore, reposa sur le dogme de l'unité divine représentée par la monade primordiale, et aux sciences

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morales : le beau , le bien et le vrai , consistant dans ( harmonie qui résulte de l'unité, comme le laid dans le défaut d'accord et d'harmonie, le mal et le faux dans le multiple et l'indéterminé^,

Les successeurs de Pythagore allèrent plus loin; ils dirent que les nombres, au lieu d'être le symbole numérique d'une vérité réelle, étaient les principes mêmes des choses. Le nombre trois, type du parfait, quatre, le premier carré, dix, somme des quatre premiers nombres, eurent alors de grandes propriétés mystiques. De là toutes les rêveries auxquelles s'abandonna son école , qui proclamait cependant une grande vérité, l'harmonie de l'univers qu'elle n'appelait plus to rôtv , le tout , mais xo<j(/.oç , en latin mandas, l'ordre : mot et idée qui sont restés. Cette harmonie, il la voulait dans l'État par la concorde, dans la famille par l'affection, dans l'homme même par la vertu.

La théorie pythagoricienne de la métempsycose est une des plus curieusement imaginées pour résoudre l'insoluble question de la vie à venir, dissiper l'effroi que cause la destruction finale de notre être et donner à la vie une sanction, morale. Après la mort, l'âme, selon ses mérites ou ses démérites, passait dans un corps nouveau placé plus haut ou plus bas dans l'échelle des êtres. L'univers vivant était donc le théâtre de migrations perpétuelles qui avaient pour terme suprême l'absorption en Dieu de l'âme arrivée à l'état de perfection. Aussi Pythagore prohibait d'une manière presque absolue les sacrifices sanglants sur les autels des dieux, et détournait ses disciples de l'usage habituel de la viande. Comme il avait purifié la notion de la divinité et de la vie, il purifia la morale, qui dépend toujours de cette double conception, et il arriva, sur de certains points, à une élévation qui rappelle le christianisme. Il n'enseignait pas seulement la justice, qui lui semblait le pçincipe .de toute vertu, mais la tempérance, la chasteté et la pudeur. Sa doctrine a formé

deux des hommes qui ont laissé le nom le plus pur, Archytas de Tarente et le Thébain Epaminondas, peut-être même Eschyle.

Pythagore ne se borna point à de pures spéculations. Pour leur donner autorité et les répandre, il fonda un institut célèbre, une sorte d'ordre monastique, formé de communautés où un noviciat sévère, à trois degrés, préparait les élèves à recevoir les révélations religieuses, philosophiques et politiques du maître. A l'aide de ce corps moitié sacerdotal et moitié politique, Pythagore voulait faire prédominer dans l'Etat l'empire de la sagesse et de la vertu, comme dans l'individu celui de la raison. La discipline et l'euthousiasme de ses élèves lui acquirent bientôt dans Crotone, à Locres, à Caulônia, à Tarente, à Métaponte, une autorité qui lui permit dé faire dans ces villes une révolution morale et politique. Mais les principes de gouvernement aristocratique que ses doctrines renfermaient se développèrent ; la secte s'empara des places, du pouvoir et s'y montra probablement, comme toute corporation qui triomphe, fort peu tolérante. C'était une théocratie qui se fondait. Elle provoqua une réaction du parti populaire, et un jour qu'à la suite d'une victoire sur Sybaris, les pythagoriciens de Crotone, qui formaient le gouvernement, voulurent se réserver tout le butin , la révolution éclata. L'institut fut dispersé; beaucoup de ses adeptes périrent (505); toutefois ses doctrines survécurent, et le paganisme mourant les combina avec celles de Platon, pour combattre le christianisme. Quant à Pythagore, il paraît être mort à Métaponte, quelque temps après la dispersion de son institut. Il avait été regardé, même par ses contemporains, comme un être presque surnaturel et en rapport avec les dieux. La légende qui se forma autour de son nom s'accrut à chaque génération de nouveaux récits merveilleux, comme celles des saints du moyen âge. On raconta que, lorsqu'il passa en Grèce, à Olympie, il

montra aux assistants une cuisse d'or ou d'ivoire, et qu'il fascina de son regard un aigle qui fondait sur lui. On le fit descendre, de son vivant, aux enfers, et, après sa mort, apparaître à ses amis. Il prophétisait l'avenir, commandait à la tempête et arrêtait soudain les maladies contagieuses. Des faits semblables se retrouvent aux époques les plus diverses, parce que ce qui manque le moins, ce n'est pas la froide raison , mais la crédulité publique et l'imagination populaire '.

Bien que les doctrines de Thalès, de Xénophane et de Pythagore ne fussent que des bégayements de la raison, trop soumise encore aux illusions de l'imagination, leurs trois écoles ouvraient une ère nouvelle, non pas seulement pour l'esprit grec, mais pour l'esprit humain. Au polythéismè panthéistique d'Hésiode et d'Homère, à cette nature toute pétrie de divinité, dont les divers éléments et les mille aspects avaient été personnifiés en autant d'êtres divins, ils substituaient une matière réglée par des lois fixes, jcotfjxo;, que l'intelligence de l'homme pouvait aller saisir. Ce monde divin, cet antique Protée aux formes changeantes, était chargé de liens et forcé de répondre sur lui-même ; c'était donc bien une révolution morale. Le doute et l'examen succédaient à la foi aveugle et craintive, la recherche scientifique des causes à l'adoration servile des phénomènes, l'âge historique et rationaliste à l'âge légendaire et mythique. Aussi, écoutez Xénophane, arrivant déjà, par désespoir des forces de la raison, à dire : « Nul n'atteint à la certitude; nul ne peut rien savoir des dieux ni du monde. En toutes ces choses il n'y a que des opinions. »

1. Il y a bien des incertitudes sur Pythagore et ses doctrines. Le monurrtent le plus ancien de cette école est celui dont M. Boeckh a prouvé l'authenticité, non les Vers dorés de Pythagore, ma'i* les fragments de Philolaos, contemporain de Socrate. Voy. Rilter, Histoire de la philosophie pythagoricienne; Krische, de societate a Pythagora condita (1836); Gerlach, Zaleucos, Charondas et Pjthagoras ; Denis, Histoire des théories et des idées morales dans C antiquité; Janet, Histoire de la philosophie morale et politique.

Nous avons tenu à montrer, dans ce rapide tableau, avec quelle ardeur les colonies grecques , surtout celles d'Asie, se portèrent dans toutes les directions où l'esprit humain peut espérer de trouver le beau et le vrai. Elles ont ouvert de larges voies , où la Grèce proprement dite va se lancer à son tour et qu'elle élargira encore. I^s colonies ont donc droit à la reconnaissance et de la Grèce et du monde ; car sans elles, sans leurs travaux en tout genre, souvent inexpérimentés, mais presque toujours magnifiques, ce beau siècle de Périclès , si fécond en chefs-d'œuvre, que nous aurons bientôt à contempler, ou ne fût pas venu, ou fût resté bien au-dessous de ce qu'il a été.

DECADENCE ET ASSERVISSEMENT DES COLONIES GRECQUES AVANT LES GUERRES MEDIQUES.

Mais si les colonies grecques eurent la grandeur de l'art et de la pensée, elles n'eurent pas la grandeur politique. L'esprit d'union leur manqua, et pour n'avoir pas voulu sacrifier une partie de cette liberté dont elles usaient si bien, elles perdirent tout ; elles tombèreut aux mains des barbares qui les entouraient, et leur asservissement politique amena par contre-coup leur décadence morale. Passons rapidement sur cette triste histoire qui n'est pas celle des seules colonies grecques.

Le3 colonies ioniennes furent longtemps gouvernées par des princes de la maison de Codrus, dont les descendants jouissaient encore à Éphèse, du temps de Strabon, de prérogatives qui rappelaient leur ancien pouvoir; mais dans ces cités commerçantes et formées d'éléments très -divers, il était inévitable que la démocratie prît un rapide essor. La royauté y fut abolie peu de générations après l'arrivée des colons sur les côtes d'Asie. Comme dans la mère patrie, l'aristocratie voulut

prendre la place des rois, et de longues discordes déchirèrent les cités. Hérodote parle, pour Milet, d'une guerre qui dura deux générations. La liberté à la fin l'emporta. C'était bien. Mais il eût fallu aussi songer à l'indépendance extérieure , en mettant toutes les forces en commun. Nulle de ces brillantes cités ne songea à sortir de son isolement égoïste.

Cependant il était facile de voir que derrière elles était un grand danger. Ayant occupé tous les rivages occidentaux de l'Asie Mineure, elles interdisaient aux rois de Lydie l'approche de la mer. Quand ces rois, dans le courant du septième siècle, furent devenus puissants, ils tournèrent leurs armes contre ces étrangers établis sur leurs domaines. Gygès et Ardys commencèrent l'asservissement de quelques-uns de ces Grecs. Mais, vers ce temps, un grand mouvement ébranlait tout le monde barbare, au nord de l'Euxin, du Caucase et de l'Oxus. Les nomades qui erraient dans ces vastes solitudes se jetèrent de deux côtés à la fois sur l'Asie. Tandis que les Scythes s'avançaient, à travers le pays des Mèdes et des Babyloniens, jusqu'à lEgypte, les Cimmériens pénétraient dans l'Asie Mineure dont ils ravagèrent toute la partie occidentale. Sardes fut prise et l'Ionie elle-même souffrit des maux dont le douloureux écho est venu jusqu'à nous dans les poésies de Callinos.

C'était un poète d'Éphèse. Pour ranimer le courage des guerriers qui n'osaient plus affronter les barbares, il reprit les vers queTyrtée avait composés durant la seconde guerre de Messénie : « Jusques à quand cette indolence, ô jeunes gens? et quand donc aurez-vous un cœur vaillant? Ne rougissez-vous pas /le vous abandonner lâchement vous-mêmes? Vous voulez vivre dans la paix; mais la

1. M. "La sien regarde les Lydiens comme étant des Sémites, Uùer <*V« qlten Sorachea Kfciqosiens. Au reste, il donne à cette race tout le versant méridional du Taurusà l'exception de la Lycieet le reste de la presqu'île, moins la Lydie, aux Indo-Européens.

guerre embrase la contrée tout entière.... Marchez donc devant vous la lance haute; que votre cœur, sous le bouclier, se ramasse en sa vaillance, au moment où commencera la mêlée; et qu'en mourant on lance encore un dernier trait, car il est honorable pour un brave de combattre pour son pays, pour ses enfants, pour sa légitime épouse. Quant à la mort, elle viendra à l'instant que marquera le fil des Parques. Nul ne peut l'éviter, eût-il les Immortels pour ancêtres; et souvent celui qui fuit le combat et les traits, au sifflement aigu, tombe plus vite dans sa maison. Pour lui, alors nul regret. L'autre, au contraire, petits et grands le pleurent, car, vivant, on l'estimait à l'égal des demi-dieux, puisqu'il était pour ses concitoyens un rempart assuré. »

Nous ne savons ce qu'il advint des barbares. Le flot recula sans doute comme il était venu, et se perdit; ou du moins ces barbares amollis, décimés par les maladies et la guerre disparurent peu à peu.

Le roi lydien Alyatte reprit alors les projets de ses prédécesseurs contre les colonies grecques, surtout contre Milet. Incapable de la réduire par la force, il essaya de la dompter par la famine. Chaque été, dit Hérodote, dès que les fruits et les moissons commençaient à mûrir, le roi partait à la tête de son armée et la faisait marcher et camper au son des instruments. Arrivé sur le territoire des Milésiens, il respectait les habitations éparses dans les champs, et n'en faisait pas même enlever les portes, mais il détruisait les récoltes et les fruits, puis se retirait. Comme les Milésiens étaient maîtres de la mer, il était inutile de tenter un siège régulier de la ville avec une armée qui n'avait point de vaisseaux. Quant aux maisons, s'il empêchait de les abattre, c'était pour y rappeler les habitants, qui ne manquaient pas, après son départ, de se remettre à travailler la terre et à l'ensemencer, de sorte que l'année suivante, il trouvait toujours quelque chose à ravager.

Les Lydiens firent ainsi la guerre à ceux de Milet pendant onze ans. La douzième année, ayant mis le feu aux blés comme de coutume, le feu se communiqua à un temple de Minerve, et presque aussitôt Alyatte tomba malade. Il consulta l'oracle de Delphes, qui répondit : « Le roi ne guérira qu'après avoir fait reconstruire le temple de la déesse. » Alyatte envoya alors demander aux Milésiens une trêve qui lui permît d'exécuter l'ordre de la Pythie. Thrasyhule, tyran de Milet, instruit par Périandre, tyran de Corinthe, de la réponse du dieu, imagina le stratagème suivant : il fit porter sur la place publique tout ce qu'il y avait dans la ville de provisions de bouche, et ordonna aux Milésiens, dès que l'envoyé du roi entrerait dans la ville, de les consommer en joyeux festins. Ces ordres furent suivis. De retour à Sardes, l'envoyé raconta ce qu'il avait vu! Alyatte avait cru que la famine désolait Milet et que le peuple y était réduit aux dernières extrémités; détrompé par ce récit, il consentit à la paix, et, au lieu d'un temple, en fit bâtir deux.

Milet était sauyé; mais Smyrne fut prise, et les autres cités tombèrent les unes après les autres sous les coups de Crésus qui les força d'abattre une partie de leurs murs, pour que ses troupes pussent en tout temps y entrer. Il songeait même à porter la guerre chez les insulaires ; Bias l'en détourna, m Le bruit court, lui dit le sage, que les habitants des îles rassemblent dix mille cavaliers pour venir vous attaquer dans Sardes. — Plaise aux dieux, s'écria Crésus, qu'ils soient assez insensés pour le faire ! — Oui, repartit Bias, les Grecs seraient insensés s'ils venaient vous combattre avec la cavaleriet qui est la force des Lydiens; mais vous, ô Crésus, ne le seriez-vous pas si vous alliez les chercher sur la mer où ils ont tant d'avantage ? »

La domination lydienne fut assez douce pour que les Grecs d'Asie repoussassent les sollicitations que Cyrus

leur fit porter quand il attaqua les LyJiens. Crésus, qui avait pour mère uue femme d'Ionie, était un roi puissant, généreux, ami des arts, presque Grec : il consultait fréquemment l'oracle de Delphes, recevait à sa cour Bias de Priène, Pittacos de Mitylène, l'Athénien Solon1, envoyait demander des secours à Lacédémone, subissait enfin cet empire qu'exercent toujours la civilisation et le génie.

Il avait étendu sa domination jusqu'à l'IIalys. Quand les Mèdes et leur roi Astyage eurent été vaincus par Cyrus, il crut le moment venu de saisir l'empire de l'Asie ; il marcha contre les Perses, mais fut battu et pris dans sa capitale. Les Ioniens envoyèrent alors des ambassadeurs au vainqueur, qui répondit par l'apologue menaçant du joueur de flûte et des poissons*. Les Ioniens le comprirent; ils se mirent à réparer leurs murailles et se rassemblèrent au Paniônion, à l'exception des Milésiens, les seuls avec qui Cyrus avait traité : il y fut résolu qu'on demanderait des secours à Sparte.

Les envoyés, arrivés à Lacédémone, firent parler un Phocéen qui, revêtu d'une robe de pourpre, débita un long discours. Cela ne plut pas aux Spartiates. Ils n'accordèrent rien et congédièrent les ambassadeurs. Mais en même temps ils firent partir des émissaires, chargés d'observer l'état des choses. Ceux-ci virent sans doute trop de faiblesse d'un côté, trop de force de l'autre, pour engager leurs compatriotes à intervenir. Les Ioniens furent laissés à leur sort.

Le peuple de Phocée donna un grand exemple. Assiégés par Harpagos et près d'être forcés, les Phocéens montèrent sur leurs vaisseaux , emportant les images de

1 . Il a pu voir Solon , quand il était gouverne ur d'AdramyUe pour son père Alyatte.

2. En Lycie, il y avait un bassin où l'on nourrissait de» poissons sacrés, el qu'au dire de Pline, on faisait venir à la surface de l'eau en jouant de la flûte. (Pl. XXXII, 2, 8; de même en Lydie; Vairon, de R. R. III, 17,4.)

leurs dieux, et firent voile vers l'île de Chios. « Ils offrirent aux habitants une somme d'argent en échange des îles OEnusses ; ceux-ci n'y ayant pas consenti , dans la crainte de voir s'établir près d'eux un commerce rival, ils se rembarquèrent pour se diriger vers la Corse, où ils avaient fondé Aléria , vingt ans auparavant. Mais, avant de prendre cette route, ils retournèrent à Phocée, y débarquèrent inopinément, et massacrèrent la garnison qu'Harpagos y avait laissée. Ils prononcèrent ensuite des imprécations solennelles contre ceux d'entre eux qui abandonneraient la flotte ; et, jetant dans la mer une masse de fer rougie au feu, firent serment : « qu'aucun « d'eux ne retournerait à Phocée avant que cette masse « ne reparût sur l'eau. » Pourtant , quand la flotte mit à la voile pour la Corse, plus de la moitié des citoyens, attendrie par l'aspect des lieux et l'amour de la patrie, devint parjure, et rentra dans Phocee. Les autres continuèrent leur navigation vers l'ouest. Ils fondèrent , sur la côte d'Italie, Élée, dont la prospérité fut rapide et durable. »

Les habitants de Téos imitèrent les Phocéens et allèrent fonder Abdère en Thrace. Mais ces deux peuples furent les seuls qui préférèrent l'exil à la servitude. Les autres , même les îles voisines du continent et qui y avaient des domaines, comme Lesbos et Chios, consentirent à payer tribut.

« J'ai appris, dit encore Hérodote, que, dans une assemblée générale du Paniônion, Bias de Priène avait ouvert un avis plein de sagesse : il conseillait aux Ioniens de réunir en une seule flotte leurs vaisseaux, de s'y embarquer tous, et de se rendre en Sardaigne, où ils fonderaient une cité unique qui comprendrait toute l'Ionie. Il leur démontrait que, dans cette grande île, ils seraient à l'abri de la servitude, et supérieurs en force à tous les autres insulaires. Thalès de Milet leur avait aussi donné un très-utile avis, avant que l'Ionie fût subjuguée.

DÉCADENCE DES COIjONIES GRECQUES. 303

Il leur proposait de n'avoir- qu'un seul conseil général qu'ils établiraient à Téos, ville située au centre de toute l'Ionie, ce qui n'empêcherait pas que les autres villes ne continuassent à se gouverner intérieurement par leurs lois particulières, comme des cités séparées. C'étaient là de sages conseils, mais les Ioniens n'en profitèrent pas. » S'ils eussent suivi celui de Bias, l'avenir.du monde occidental pouvait être changé.

La soumission des Grecs d'Asie au grand roi était un grave événement, car elle conduisit leurs maîtres à rêver • aussi la conquête de la Grèce d'Europe. Les guerres médiques étaient donc là en germe avec toutes leurs conséquences : l'empire d'Athènes, de Sparte, d'Alexandre, et la diffusion de la civilisation grecque sur l'Asie occidentale.

La ruine des Ioniens du continent fit passer la puissance maritime à une île voisine, à Samos. Polycrate, avec l'aide du tyran de Naxos, Lygdamis, y avait usurpé le pouvoir entre les années 536 et 532, et l'avait d'abord partagé avec ses deux frères. Bientôt, se débarrassant de l'un par le meurtre et de l'autre par l'exil, il était resté seul maître. Il avait contracté une alliance avec Amasis, roi d'Égypte, et sa puissance s'accrut au point qu'il eut cent vaisseaux à cinquante rameurs et mille archers. Avec ces forces, il protégeait le commerce des Samiens et s'enrichissait lui-même par des courses qui tenaient plus du pirate que du prince. 11 se rendit maître d'un grand nombre d'îles, même de plusieurs villes du continent, et il fut, dit Hérodote, le premier des Grecs, après Minos, qui eût conçu le projet de saisir l'empire de la mer. Au reste, il employait ses richesses à orner Samos d'ouvrages utiles ou magnifiques, un aqueduc, un môle et ce temple de Junon, qu'Hérodote comptait au nombre des merveilles de la Grèce. Pour Polycrate, ces travaux avaient un autre avantage, celui d'occuper le peuple et de lui faire oublier la liberté. Au reste, il aimait les artistes et

les poètes, lbycos et Anacrëon furent ses hôtes. La cour du tyran du Samos rivalisait avec celle des Pisistratides.

Cependant, à Samos comme à Athènes, il y avait des mécontents. Lorsque Cambyse envahit l'Egypte, Polycrate lui offrit quarante vaisseaux; il eut soin d'y faire monter tous ceux qui lui étaient contraires , et il pria son allié de faire périr les équipages après s'en être servi. De tyran à roi fou, un pareil arrangement n'était qu'un échange de services. Par malheur, les victimes, se doutant du danger, se saisirent de la flotte et revinrent sur Samos pour y exciter un soulèvemenl. Repoussés, ils implorèrent le secours des Spartiates, qui se faisaient alors volontiers les redresseurs des torts, surtout quand il s'agissait de renverser quelque tyran puissant au profit d'une oligarchie. Corinthe, qui avait eu à se plaindre des pirateries de Polycrate, donna aussi des secours. Les alliés restèrent quarante jours devant Samos. Le tyran était sur ses gardes, rien ne bougea dans l'inexpugnable ville ; il fallut se retirer. On prétend que Polycrate avait payé la retraite des alliés avec une monnaie de plomb doré, que les Spartiates, dans leur inexpérience, avaient prise pour de l'or au meilleur titre. Les Samiens, qui les avaient appelés, pillèrent Siphnos, Hydréa et descendirent en Crète, à Cydônia, où cinq ans après ils furent battus, pris et vendus tous comme esclaves.

Polycrate se trouvait plus fort que jamais après cette épreuve. Sa fortune était au comble; il commença à trembler, se souvenant qu'Amasis n'avait plus voulu de son alliance, parce qu'il l'estimait trop heureux, c'est-à-dire trop près de quelque misère éclatante. Pour conjurer la colère et l'envie des dieux, il se décida à faire un sacrifice. Il monta sur un vaisseau , se rendit en pleine mer et y jeta un anneau très -précieux. Puis il revint dans son palais pour se livrer au chagrin que lui causait la perte qu'il venait de faire. Il croyait avoir acheté du bonheur pour longtemps et fait avec la fortune un bail sûr. Trois

jours après, un pêcheur prend un magnifique poisson, l'apporte au roi; on l'ouvre : ô prodige! on y trouve l'anneau. Ainsi l'offrande de Polycrate était rejetée. En effet, quelque temps après, le satrape Orétès, qu'il avait offensé, l'attira sur le continent, sous le prétexte qu'il l'aiderait dans ses projets de domination, et le fit mettre en croix. Hérodote ne doute pas de la vérité de toute cette légende, dont s'amusait l'esprit des Grecs, et qui, d'ailleurs, était d'accord avec leurs sentiments religieux les plus intimes. Ils croyaient les dieux jaloux de toute prospérité trop grande pour un mortel ; derrière le bonheur, ils voyaient toujours Némésis armée de ses vengeances et prête à frapper, pour abaisser l'orgueil de celui qui oubliait l'infirmité de la nature humaine. Tel est aussi le fond , bien plus moral qu'historique , de la belle et tragique histoire de Crésus, telle qu'Hérodote nous l'a donnée.

Avec Polycrate tomba 1a puissance de Samos. Méandrios , qu'il avait laissé gardien de l'acropole et de ses trésors, voulut abdiquer la tyrannie. Au lieu d'applaudir à ce désintéressement, on lui demanda des comptes, on l'injuria. Il ressaisit ce qu'il abandonnait. « Les Saroiens, dit avec tristesse Hérodote, ne voulurent pas être libres, m Attaqué par une armée persique que conduisait Syloson, frère de Polycrate, Méandrios s'enfuit avec ses richesses. Les Perses tuèrent jusqu'au dernier homme dans Samos. Otanès la repeupla dans la suite et la laissa sous le dur gouvernement de Syloson, devenu le tributaire du grand roi.

Deux îles mériteraient encore d'être citées : Naxos alors très-puissante, mais dont je parlerai en racontant la révolte des Ioniens; Lemnos, où les Grecs, pour expliquer ses éruptions volcaniques, avaient placé les ateliers de Vulcain et où ils entendaient, dans les grondements du sol, le bruit des marteaux des Cyclopes forgeant la foudre de Jupiter; enfin Lesbos, que Pittacos, un des

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sages, que ses musiciens et ses poètes Terpandre, Àrion, Alcée, Sapho avaient rendue célèbre. La légende savait bien pourquoi toute cette veine de poésie y coulait. Après qu'Orphée, saisi dans laThrace par les Bacchantes furieuses, eut été mis en pièces, sa tête et sa lyre, jetées dans l'Hèbre, rendaient encore des sons harmonieux, et furent roulées par les flots jusqu'aux rivages de Méthymne. Les Lesbiens ensevelirent la tête du poëte et suspendirent sa lyre dans le temple d'Apollon. Le dieu récompensa leur piété en leur donnant le don de la musique et de la poésie. On vantait aussi la beauté de ses femmes et leur adresse à ûler la laine1.

Lesbos, une des grandes îles de la mer Égée, renfermait cinq ou six Etats. Mitylène et Méthymne y tenaient le premier rang , et se firent de longues guerres où la première l'emporta; mais sa rivale asservie se vengea par de fréquentes révoltes et de constants appels à l'étranger. Mitylène avait deux ports', une marine puissante et des possessions dans la Troade pour dominer le commerce de l'Hellespont. Cette prétention devint une cause de guerre avec Athènes, qui s'empara de Sigée et aurait voulu expulser tout à fait les Mityléniens de cette côte. Pittacos , nommé leur chef, provoqua le général ennemi, Phrynon, à un combat singulier. Ces défis, communs au moyen âge , sont rares dans l'histoire de la Grèce. Phrynon, qui avait été plusieurs fois vainqueur

1. Quand Agamemnon énumère les présents qu'il promet de faire à Achille pour apaiser sa colère, il cite le» esclave» de Lesbos, aussi belles qu'habiles. Une ancienne tradition voulait que Lesbos eût été séparée du coulinent asiatique à l'époque où l'Euxin, jusqu'alors un lac, rompit ses digues et Gt irruption dans la Méditerranée. Lesbos n'est en effet qu'à une faible distance de la côte Asiatique et l'étroit canal qui l'en sépare est semé d'îles nombreuses.

2. Le port du nord est aujourd'hui ensablé, et celui du midi ne reçoit plus que des navires marchands d'un faible tonnage. Les bateaux à vapeur mouillent en dehors et, lorsque la mer est houleuse, n'osent s'arrêter sur cette côte autrefois si animée et maintenant si inhospitalière. Boutan, Mémoire sur la topographie et f histoire de rOe de Lesbos, 1855; Archiv. de. missions, t. V, p. 273.

aux jeux Olympiques, accepta, mais fut tué. Pittacos l'avait enveloppé d'un filet qu'il tenait caché sous son bouclier. Les Mityléniens furent pourtant battus, et dans la fuite Alcée abandonna son bouclier, dont les Athéniens firent le principal ornement de leur trophée. Le poète osa chanter sa honte ; Horace, qui Ta imité, eut au moins l'excuse d'une flatterie obligée envers Auguste. Le tyran de Corintlie, Périandre, pris pour arbitre entre les deux peuples, laissa à chacun ce qu'il possédait (612).

Ce Pittacos, aidé des frères d' Alcée, avait tué le tyran Melanchros, mais non l'anarchie. Des dissensions continuelles désolaient la cité ; un parti chassa l'autre, et les bannis tinrent la ville comme assiégée. Pittacos fut enfin élu ésymnète pour dix ans avec un pouvoir illimité. Nous ignorons quelles mesures il prit, mais nous savons que cet ami de Solon sut comme lui rétablir le calme, et comme lui aussi résister à la tentation de garder le pouvoir. Au bout de dix ans , il s'en démjt et redevint simple citoyen. On s'étonnait de ce désintéressement inaccoutumé. « J'ai été effrayé, répondit-il, de voir Périandre, à Corinthe, devenir le tyran de son peuple. Il est trop difficile de garder toujours la vertu. » Quand la domination des Perses s'approcha d'elle, Lesbos traita avec Cyrus ; après la défaite de Lada, elle partagea le sort de l'Ionie.

Cyrène en Afrique perdit aussi sa liberté et eut les mêmes maîtres. Composée d'éléments trop contraires, la population grecque de Cyrène fut agitée de révolutions qui ne lui laissèrent jamais de repos. La famille de Battos y domina pendant plusieurs générations. Sous Battos III l'Heureux (de 574 à 554), l'oracle ordonna d'accueillir indistinctement les Grecs de toute tribu ; ainsi s'accumula dans la ville, qui renfermait déjà beaucoup de Libyens, une multitude considérable et hétérogène. Pour donner les terres promises aux nouveaux venus, il fallut déposséder les Libyens du voisinage, qui invoquèrent

l'assistance du roi d'Egypte, Apriès. Il leur envoya une nombreuse armée ; elle fut détruite, et cette défaite causa une révolution en Égypte, où Apriès fut renversé du trône. Amasis, son successeur, fit la paix avec les Cyrénéens et épousa une femme de la famille de leurs rois.

Arcésilaos II régna ensuite (554 à 544). Dans une guerre contre les Libyens, il laissa sur le champ de bataille sept mille de ses hoplites. Jamais une ville grecque n'avait subi pareil désastre. Cyrène parut à peine le sentir, mais Arcésilaos n'y survécut pas. A son retour, il fut assassiné par son frère Léarchos : sa femme le vengea en tuant le meurtrier.

Sous Battos le Boiteux, on fit venir de Mantinée, par ordre de la Pythie, le législateur Démonax, qui partagea les habitants en trois tribus contenant, l'une les Théréens, l'autre les Péloponnésiens et les Cretois, la troisième tous les Grecs insulaires. Ensuite, ne réservant au roi que le sacerdoce et les terres consacrées, Démonax rendit au peuple le reste des propriétés et des fonctions publiques (543). Ces réformes ne donnèrent pas le repos à Cyrène. Arcésilaos III , fils de Battos le Boiteux , réclama les privilèges perdus par la royauté, et, pour se procurer des appuis au dehors, paya tribut aux Perses, qui venaient de conquérir l'Egypte. Effrayé par un oracle qui lui avait recommandé , sous peine de grands malheurs, un gouvernement paternel, il quitta Cyrène, où il avait versé trop de sang et se retira à Barcé, dont les habitants l'assassinèrent. Sa mère Phérétime se rendit alors en Egypte, auprès du satrape Aryandès, et en obtint une armée formidable qui s'empara de Barcé après un siège difficile. Par l'ordre de Phérétime, on mit en croix autour de la ville tous ses ennemis; on coupa le sein à leurs femmes , et on borda les murailles de ce trophée sanglant. Le reste des Barcéens fut envoyé à Darius, qui leur donna des terres dans la Bactriane. Les Battiades étaient rétablis, mais la Cyrénaïque était tributaire du

grand roi, qui emmena ses soldats dans son expédition contre la Grèce. Cyrène ne retrouva que vers 450 son gouvernement républicain.

En regard de ces révolutions et de ces malheurs nés de la division, mettons la sagesse et l'obscure prospérité d'un petit peuple, qui entrevit dès l'antiquité les avantages du système politique que pratique l'Europe moderne, le gouvernement représentatif. Les* Lyciens avaient fait trois classes de leurs vingt-trois cités; celles de la première possédaient chacune trois voix à l'assemblée générale; celles de la seconde deux, celles de la dernière une. Mais chacune contribuait aux dépenses publiques dans la même proportion. Cette assemblée de députés, qui décidait de la paix, de la guerre et de tous les grands intérêts de la nation, ne se tenait pas en un lieu fixe, de sorte qu'il n'y avait pas de capitale qui absorbât toute la vie de la nation. Un magistrat suprême et quelques chefs secondaires étaient élus pour tout le corps lyciaque , et un tribunal supérieur jugeait les causes que les membres de la confédération avaient à débattre. Chaque cité avait, dans la nomination aux charges de l'administration et de la justice, la part que lui assignait son rang. La Grèce connut mal cette sage organisation , dont la ligne achéenne ne fut qu'une faible et trop tardive image.

Ce petit peuple grec, perdu au milieu des barbares, donna dans la conquête de l'Asie Mineure par les Perses un autre exemple. lorsque Harpagos parut sous les murs de Xanthe, les habitants sortirent à sa rencontre ; repoussés dans la place, ils jetèrent dans un* bûcher leurs femmes, leurs enfants, leurs trésors, et allèrent mourir les armes à la main , au plus épais de l'armée persique. Léonidas et ses trois cents Spartiates sont plus célèbres, mais non pas plus héroïques.

Plus loin encore que la Lycie, Cjrpre avait été tour à tour soumise aux Phéniciens, à l'Egypte et aux Perses ; sa population, formée de plusieurs races étrangères, avait

à peine quelques gouttes de sang grec dans les veines. Salamine pourtant se souvenait de son origine hellénique et le montrera par ses efforts répétés pour secouer le joug persique.

Au milieu de cette mer et du monde grec, nous avons oublié la Crète, à qui sa fécondité avait mérité le surnom de Ytle des bienheureux , et dont Aristote disait que jamais position ne fut plus favorable pour l 'établissement d'un grand empire \ Elle touche, en effet, d'une part à l'Asie, de l'autre au Péloponnèse , et elle commande les communications de la Grèce avec l'Egypte, de la Thrace avec la côte de Phénicie. Du haut de ses promontoires se déroule au regard une immense étendue de mer : c'est une des citadelles de la Méditerranée. Vaste, il le semblait alors, comme un continent, elle avait les beautés sauvages d'un pays alpestre avec les fertiles vallées d'une terre féconde, et, sur ses côtes du nord, tournées vers la Grèce et l'Asie, des ports nombreux et sûrs. Cependant, sauf à une époque, la plus ancienne, les hommes ont ici fait mentir la nature. Les Phéniciens y abordèrent de bonne heure. Europe , la Sidonienne , que le taureau , image du soleil , transporte à travers les flots , de Phénicie en Crète , est le symbole de ces antiques voyages. Ils y fondèrent des villes, ils y établirent leurs dieux, même le farouche Moloch, dont la statue d'airain, rougie par un feu intérieur, brûlait les victimes qu'une piété atroce plaçait entre ses bras. Toutefois ils ne purent prévaloir sur la population indigène, qui, fortifiée par de nouveaux venbs arrivés des côtes d'Asie, resta grecque de langue , d'esprit et de courage. C'est dans cette île que la grandeur de la civilisation occidentale commença, et le lieu le plus célèbre de l'Europe, aux premiers jours de son histoire, a été la Crète aux cent villes.

Mais depuis l'âge héroïque, depuis Minos et Idoménée,

\. Polit., 1. II, eh. ix.

la Crète a vécu dans l'ombre et à l'écart. Lycurgue jr passa et Épiménide en vint. Le premier y trouva les vieilles lois doriennes. Montesquieu a dit, en exagérant la portée des emprunts de Lycurgue, que les lois de la Crète étaient l'original de celles de Sparte, et que celles de Platon en étaient la correction. Parmi ces lois s'en trouvait une qui leur reconnaissait le droit d'insurrection contre leurs magistrats prévaricateurs. Montesquieu l'approuve , « parce que les Crétois avaient, ditil, le patriotisme le plus ardent, le moins sujet à faillir. L'amour de la patrie corrige tout. » Et il a raison, mais à la condition de ne point porter cette loi hors des petites cités, où la vraie majorité des citoyens se montre aisément. Nous ne sav ons rien des longues dissensions de la Crète, ni de la rivalité de ses deux plus puissantes villes, Cnôsse et Gortyne. La perte de cette histoire est peu à regretter; si rien n'a surnagé, c'est qu'il n'y eut là rien de grand. Les Crétois donnèrent de bonne heuré l'exemple fatal de soldats mercenaires. La Crète approvisionna toutes les armées d'archers et de frondeurs1*. Ils avaient une autre réputation : les anciens les appelaient « de grands menteurs. » Faute de savoir faire dé l'histoire, ils se rendirent très-habiles à forger des fables, entre autres, dit Platon, celle de Jupiter et de Gatiymède, pour justifier leurs habitudes honteuses'.

Dans l'autre bassin de la Méditerranée brillèrent d'abord Sybaris et Crotone. L'époque de la prospérité de Sybaris est de 600 à 550. L'extraordinaire fertilité de son territoire qui donnait cent pour un , son commerce avec Milet et l'Ionie , sa politique libérale à l'égard des étrangers, portèrent au comble sa richesse et ses forces.

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