Kpr-Uî iù ^0<rrai. Cf. Hœck, Crtta, vol. III, p
3. Ce vie»' honteux fut général en Grèce. En Crète, à Sparte, la loi le protégea et les plus grands hommes de la Grèce, Aristide, Epaminondat, Themistocle, Phidias. Euripide, Sophocle même en furent atteinU. Il n'en est pas question dans Homère, sauf l'histoire de Ganymède.
Elle avait 5000 cavaliers et pouvait, dit-on, avec une évidente exagération, armer 300 000 hommes. Mais de bonne heure aussi elle s'abandonna à l'influence énervante du climat, et le nom de Sybarite est devenu dans toutes les langues l'épitliète qui désigne les plus extrêmes raffinements de la mollesse et de la volupté. Aussi un grand désastre suffit pour l'abattre, les peuples amollis n'étant pas plus capables que les individus énervés d'un persévérant effort. En 5 10, Sybaris, jusque-là gouvernée par une démocratie modérée , chassa de ses murs les citoyens les plus puissants. Crotone accueillit les banuis et refusa leur extradition. Les deux peuples marchèrent l'un contre l'autre. A la tête des Crotoniates était le fameux Milon, armé, comme Hercule, d'une massue. Le Spartiate Doriéos, alors dans ces parages où il cherchait fortune, prit parti pour les Crotoniates, qui firent un affreux massacre de leurs adversaires, prirent Sybaris et s'acharnèrent à sa ruine avec l'emportement que donne aux passions ce climat presque africain. Ils en rasèrent 1rs maisons et les murailles, et pour en faire disparaître jusqu'aux vestiges, ils détournèrent un fleuve voisin, qu'ils firent passer à la place où s'élevait naguère la cité rivale.
Cette ville de Crotone, que nous voyons si cruellement victorieuse, avait été fondée en 710 par des Achéens, comme Sybaris. Un siècle après, elle mettait déjà sur pied 120 000 hommes. Elle fut d'abord gouvernée sans doute par une démocratie. Vers 540, Pythagore y établit son célèbre institut. En 510, un chef populaire, Cylon, suscita un mouvement contraire à l'impulsion donnée par le philosophe et déchaîna les partis jusqu'au moment où un certain Clinias s'empara de la tyratinie (494). La destruction de Sybaris avait fait de Crotone la première ville de la Grande-Grèce; elle dominait sur plusieurs cités et appelait les Crées italiotes à des fêtes communes autour du temple de Juimn Laciniennc. Mais
DÉCADFNCK DI S C0L0X1ES GRECQVF.S. 313
cette union religieuse ne fut pas assez forte pour amener une union politique, bien nécessaire cependant, car au cinquième siècle les vieilles populations de l'Italie descendaient des montagnes du centre de la péninsule pour rentrer dans leur primitif héritage. Les Sabelliens prirent dîmes et Posidônia; et deux peuples nouveaux, les Lucaniens et les Brut tiens occupèrent tout le centre du pays, de Bénévent à Rhégion. Les Grecs, rejetés à la côte, y vécurent en de continuelles alarmes. Tarente même souffrit en 473, de la part des IapygeG, une désastreuse défaite, et elle ne résista à leurs efforts que grâce aux secours qu'elle reçut à plusieurs reprises de la mère patrie.
Ainsi le monde grec fléchissait à ses extrémités, en Asie, en Afrique, sous la pression du grand empire des Perses, en Italie sous celle des races indigènes; deux villes font exception à cette décadence générale des colonies, Syracuse et Marseille.
La prépondérance en Sicile appartint d'abord à Agrigente et à Géla. On sait peu de chose d'Agrigente, si ce n'est la cruauté de Phalaris. Chargé vers 570 de bâtir le temple de Jupiter dans l'acropole, il réunit de nombreux ouvriers, qu'il arma le jour de la fête de Cérès et qui se saisirent pour lui de la citadelle, qu'il garda seize ans. On connaît son taureau d'airain où il enfermait ses victimes pour les brûler à petit feu et entendre, dans les rugissements du monstre, les cris de leur douleur. Il n'était pas le seul tyran dans l'île; chaque cité à peu près avait le sien, car leur élat intérieur favorisait les usurpations. Il y avait là en effet quatre classes en présence : les fondateurs de la cité, maîtres de vastes domaines qu'ils faisaient labourer par des colons indigènes^ les étrangers, Grecs ou autres, établis dans la ville et exclus des charges ; les colons à peu près réduits à la condition de serfs de la glèbe, et dans l'intérieur de l'île, les Sicules, toujours prêts à se venger de ceux qui les avaient
31 k CHAPITRE XIV.
dépossédés, en se louant comme mercenaires au plus offrant. Un homme ambitieux et habile pouvait aisément, au milieu de tant d'éléments contraires, s'élever avec l aide des uns contre les autres eHes dominer tous.
Ainsi firent, à Géla, Cléandros et Hippocratès qui s'entourèrent d'une troupe nombreuse de mercenaires indigènes. Hippocratès commandait à la moitié de la Sicile. Un de ses officiers, Gélon , lui succéda en 491. Les riches de Syracuse Payant appelé contre le peuple, il s'empara de la ville, y transporta les habitants de Camarina, la moitié de ceux de Géla , et tous les riches de Mégara et d'Eubœa. Quant aux hommes du peuple de ces deux villes, il les fit vendre comme esclaves, à la condition expresse qu'ils seraient transportés hors de l'île, car il pensait, ajoute Hérodote, qu'avec le peuple il n'y a pas de gouvernement possible. C'était du plus pur esprit dorien.
Tous ces nouveaux venus ne pouvaient tenir dans l'île d'Ortygie; ils s'étendirent sur la terre ferme, où l'on bâtit l'Achradine. Gélon y transporta sa résidence. Excepté Messine qui obéissait au tyran de Rhégion , et les grandes villes d'Agrigente , d'Himère et de Sélinonte, toute la Sicile grecque, avec une partie des tribus sicules, lui était soumise. De nombreux mercenaires accouraient autour de lui, et s'il en fallait croire Hérodote, il aurait promis aux Grecs menacés par Xerxès 20 000 hoplites, 200 trirèmes, 2000 cavaliers, 2000 archers, autant de frondeurs et de cavalerie légère, enfin du blé pour tout le temps que la guerre durerait.
Ces offres étaient fort exagérées et peu sincères, car Gélon était engagé dans une guerre avec les Carthaginois, qu'il voulait expulser de Sicile et qui préparaient en ce moment même contre lui un formidable armement. Tandis que Xerxès envahissait la Grèce, les Carthaginois, ses alliés, vinrent au nombre, dit-on, de 300 000 assiéger Himère. Gélon ne put leur opposer que 50 000 fan-
tassins et 5000 chevaux. Il n'en gagna pas moins une bataille qui se termina par l'entière destruction de l'armée carthaginoise; 150 000 Africains périrent, et le nombre des captifs fut si considérable que des particuliers d'Agrigente en eurent jusqu'à 500 pour leur part. Quelque outrés que soient ces chiffres, la victoire était certainement considérable, car Simonide célébra Gélon à l'égal des vainqueurs de Salamine et de Platées. Les Carthaginois ne furent pas chassés de l'île, mais ils achetèrent la paix 2000 talents, et Syracuse, sous la glorieuse tyrannie de Gélon, devint la première ville grecque de l'Occident (480).
Il y avait encore dans cet Occident une ville grecque fameuse. Elle n'atteignit point à cette puissance, mais elle n'eut pas non plus les revers dont avaient été déjà frappées tant de colonies et qui étaient réservés à Syracuse même. Marseille, malgré la turbulence dont on fait l'attribut du caractère ionien, est bien différente de ces villes doriennes si troublées. On a toujours vanté le calme intérieur dont jouit cette cité ionienne et la douceur de ses mœurs. Le glaive destiné aux exécutions s'était rouillé, tant étaient rares les occasions d'en faire usage. Une aristocratie modérée la gouvernait : c'était un conseil de six cents membres nommés à vie et qui ne pouvaient être choisis que parmi des citoyens mariés, ayant des enfants et comptant trois générations d'aïeux citoyens. Un comité de quinze membres formait la tête de cette assemblée; le pouvoir exécutif était confié à trois magistrats. La paix intérieure que Marseille sut garder lui était commandée par sa position critique au milieu de tribus belliqueuses. On sait, mais vaguement, qu'elle soutint contre les Carthaginois et les Étrusques de longues guerres maritimes. Malgré la petitesse de son territoire, elle faisait un commerce considérable de vin et d'huile. Nous avons déjà parlé de ses colonies.
Deux faits ressortent de cette histoire générale des '
colonies : c'est leur prospérité et leur éclat au septième et au sixième siècle, quand la mère patrie était encore obscure et comme sans vie; c'est, Syracuse et Marseille exceptées, leur décadence au cinquième, quand les Grecs de l'Asieet de l'Afrique ont perdu leur liberté sous les Perses; quand ceux d'Italie défendent péniblement la leur contre les populations sabelliennes descendues de l'Apennin. Alors au contraire la métropole grandit, la vie s'y montre avec une exubérante fécondité. Tout à l'heure il n'y avait de lumière qu'aux extrémités du monde grec , maintenant elle se condense au centre et va y briller d'un éclat incomparable.
Nous venons de parcourir toute la Méditerranée, de la Lycie à Marseille, et de Cyrène à la Macédoine. Ce qui nous a frappés, c'est un double mouvement d'expansion au dehors et d'isolement à l'intérieur. Les Grecs peuplent tous les rivages et se divisent en autant d'États qu'ils ont bâti de hameaux. La souveraineté, à leurs yeux, est essentiellement municipale. Pour former un État, il leur suffit d'une enceinte fortifiée où serrer la récolte et trouver au besoin un abri ; même de moins encore. Un rocher stérile est trop vaste pour une seule république. Des îlots comme Péparéthos et Amorgos ont chacun deux ou trois
1 . Sur les oracles ; Bulenger, ap. Gronov., t. VII ; sur les jeux: Villo:son et Massien, Mémoires de f Académie des inscription», t. XXXVIII et V; Corsini, Dissertationes aganisticie; Krause, Olympia, 1838 et Die Gjrmnastik und Agonistik der Hellenen ; iurlb* ampltictyons : Sainte-Croix, des anciens gouvernements fédérât ifs de la Grèce; de Valois, Mém. de F Acad, des insc, t. III, Letronne, iiid., t. VI, Fréret, ièid., t. XLV1I de l'ancienne collection. Tittmann, Ueber den ampl.iktyoaiscfien Dund , 1812; W. Gcette, Das De/pîiische Orakel} 1839. A Maury, Histoire des religions de la Grèce antique, t. II, ch. vn et x. À tous ces savants livres j'ajoute celui de Barthélémy , passim. Il n'est plus de mode de citer cet écrivain. Cependant si le sens de l'antiquité lui manque bien souvent, bien peu ont t u une érudition littérale plus complète.
villes indépendantes. Les Mégariens se vantaient, en offrant leur droit de cité à Alexandre, de ne l'avoir donné à personne depuis Hercule, et quand, après iEgos-Potamos, Sparte leur demanda ce titre pour un des chefs qui venaient de vaincre leur odieuse rivale : « Faites-le Spartiate d'abord , répondirent-ils , ensuite nous le ferons Mégarien. »
Cependant il y a un peuple grec, car tous, de l'Olympe au cap Ténare, appellent barbares les peuples qui ne parlent pas leur langue et qui n'ont pas leurs dieux.
Sans doute entre le pâtre grossier d'Arcadie et l'élégant citoyen d'Athènes ou de Milet, les différences sont grandes , mais plus grandes encore les ressemblances. Outre qu'ils ont même langue et mêmes dieux, il y a entre eux communauté morale. L'horizon de l'un est immense, celui de l'autre borné; mais tous deux repoussent ce qu'on trouve chez les autres nations contemporaines : les sacrifices humains, les mutilations, la polygamie, la vente des enfants par le père, comme en Thrace et à Rome même, et la servile obéissance d'un Asiatique pour son grand roi. Tous deux vont combattre nus aux jeux publics, ce qui serait une honte, disent Hérodote et Platon, chez presque tous les barbares ; et dans un autre ordre de faits, tous deux, avec le sentiment d'une commune origine, se refusent à l'idée que leur ville ira se perdre dans un de ces vastes États, comme l'Asie en vojt si facilement s'élever.
Il y a donc un peuple grec distinct des barbares, mais il y a aussi un corps hellénique, to éM^vtxov , comme dit Hérodote (vin, 144).
Cette commune manière de vivre et de sentir devait en effet conduire les Grecs, en dépit d'eux-mêmes, à reconnaître quelques institutions générales , qui eurent moins, il est vrai, une puissance coercitive qu'une certaine force d'attraction et de cohésion ; je veux parler des amphictyonies, des jeux publics et des oracles.
Les amphictyonies étaient des associations à la fois politiques et religieuses, que formaient, comme le nom l'indique1, un certain nombre d'États limitrophes, dans le but de régler à l'amiable leurs mutuelles relations. Jamais, si ce n'est à leur dernier jour, les Grecs ne s'élevèrent jusqu'à la pensée de se donner une constitution fédérale qui doublât leurs forces en rassemblant comme en un faisceau celles de toutes les cités. Mais l'idée d'une union fraternelle régna toujours parmi eux , malgré les guerres qui ne cessèrent de les déchirer. C'est à cet esprit qu'est dû l'établissement des amphictyonies. Dans les anciens temps ces ligues furent nombreuses. Il y en avait une pour la Béotie à Oncheste ; une autre à l'isthme de Corinthe pour Athènes, Sicyône, Argos et Mégare ; une troisième dans l'île de Calaurie, en face de Trézène, pour Hermione, Épidaure, Égine, Athènes, Orchomène et deux villes, Prasies et Nauplie, que Sparte et Argos dans la suite remplacèrent; d'autres encore, au temple de Junon , entre Argos et Mycènes , au promontoire Samicon dans la Triphylie, à Amarynthe près d'Érétrie en Eubée, à Délos, dansl'Ionie, la Uoride, etc.
Un temple était toujours le centre de ces confédérations et une fête religieuse l'époque de la réunion des députés ou des peuples, car le culte commun d une divinité et la participation aux mêmes sacrifices furent le seul lien que les anciens Grecs voulurent accepter. Jamais ces ligues n'eurent la plus importante des attributions souveraines, le droit d'administration.
La plus célèbre de ces amphictyonies fut celle qui avait lieu le printemps à Delphes , l'automne aux Thermopyles, dans la plaine d'Anthéla, avant et après les travaux des champs. La tradition attribuait à Amphictyon, fils de Deucalion, l'établissement de ce conseil, dontStrabon rapportait la fondation à Acrisios , roi d'Argos.
i . 'ÀJtb xoû àpfi XttÇJdfa, selon Valoi».
î20 CHAPITRE XV.
Quelle que soit son origine , cette institution est certainement ancienne, comme le prouvent les noms des peuples qui en faisaient partie. Ils sont au nombre de douze : Thessaliens , Béotiens, Doriens, Ioniens, Perrhœbes, Magnètes , Dolopes , Locriens , OEtéens ou émanes , Achéens-Phthiotes, Maliens, Phocidiens. Sur douze, sept de ces peuples habitent au delà du mont OEta, preuve que l'époque où se forma la ligue fut celle de la puissance de la Thessalie, c'est-à-dire le temps de la première civilisation grecque.
Chacun de ces peuples avait deux voix ; en tout vingtquatre suffrages. Ce nombre resta le même jusqu'à Auguste; seulement le droit de voter fut quelquefois transmis d'un peuple à un autre , ou divisé entre deux parties d'un même peuple. Ainsi, Sparte et Athènes n'eurent qu'une des deux voix des Doriens et des Ioniens, l'autre fut donnée à leurs colonies. Les Dolopes ayant été, à cause de leurs brigandages, privés du droit d'amphictyonie, les voix passèrent, ce semble, aux Delphiens. Enfin, après la troisième guerre sacrée, les Macédoniens furent admis à la place des Phocidiens. Dans l'institution amphictyonique, comme dans toutes les institutions primitives, la politique est placée sous l'invocation de !a religion. Chez les anciens d'ailleurs, et surtout dans la Grèce, il n'était point d'acte un peu solennel qui ne s'accomplît au pied des autels et qui ne fût précédé ou suivi d'un sacrifice. Aussi aurons-nous de la peine à distinguer le caractère religieux du caractère politique dans les attributions du conseil des amphictyons. Il est même possible que cette réunion n'ait été dans le principe qu'une fête religieuse en l'honneur de Cérès, la déesse nourricière , dont le temple s'élevait dans le voisinage des Thermopyles. Là avait lieu un grand concours d'hommes, de femmes, d'enfants, de familles entières, qui, délivrées des travaux de l'agriculture, venaient se réjouir en commun et consacrer sur les autels de la déesse
quelque léger tribut prélevé sur leurs moissons. D'autres y venaient attirés par la dévotion, la curiosité ou les affaires; et tandis que la foule se livrait aux plaisirs ou échangeait ses denrées *, les députés des douze tribus unies délibéraient sur les affaires communes. Car il faut distinguer ces deux éléments : l'assemblée générale de tous les membres présents de la confédération, ou comme Eschine l'appelle, la commune des amphictyons, qui n'était consultée que dans des cas très-rares; et le conseil même ou les magistrats désignés par les États confédérés pour les représenter. Ces magistrats étaient appelés Hieromnémons et Pjlagores : les premiers semblent avoir été plus particulièrement revêtus, comme leur nom l'indique, du caractère religieux; on croit qu'il leur appartenait de convoquer, de présider le conseil, et de commander les forces chargées d'exécuter ses décrets; mais peut-être, en retour, ne votaient-ils pas. Les pylagores délibéraient et votaient. Chaque cité, lors même qu elle n'avait qu'une voix, envoyait toujours un seul hiéromnémon, mais plusieurs pylagores ; de là le nom de synèdres. A Athènes , le premier était désigné par le sort, les seconds étaient élus.
En entendant parler d'un conseil de la Grèce entière, on pourrait croire qu'à Delphes siégeait un véritable gouvernement des affaires générales du pays. Il n'en est rien. Dans tous les temps, chaque État grec eut sa pleine et entière liberté; même quand deux millions d'Asiatiques se précipitèrent sur la Hellade, on ne vit pas les amphictyons prendre la direction de la défense, à moins qu'on ne veuille admettre la conjecture improbable de Tittmann, que l'État alors prépondérant, Lacédémone,
1. Ces marchés ou foires rappellent ceux qui s'établirent au moyen Age, par les mêmes raisons, auprès des lieux fameux de pèlerinage, et qui furent la continuation ou l'extension d'usages anciens. Les marchands y avaient franchise de droits, dbÉAeta, et devaient, disait-on, cette franchise à Acrisios. Cf. Schol. Euripid., ad. Orest, v. 1087. Sur les pèlerinages des anciens, voy. Maury,t. II, p. 25 et sqq.
se soit audacieusement emparé, dans le trouble commun, d'un rôle qui leur appartenait. Ce n'est qu'après la victoire qu'ils reparaissent et agissent. Alors, ils mettent à prix et dévouent aux dieux la tête du traître qui avait ouvert à l'ennemi la porte de la Grèce ; ils font dresser à Delphes les statues de Scyllis et de son héroïque fille, Cyané; ils élèvent aux héros des Thermopyles un monument funèbre avec une immortelle inscription.
Par ces faits, nous rentrons dans le véritable caractère des amphictyons. Décerner des récompenses nationales, ériger des statues, des tombeaux à ceux qui avaient bien servi la patrie commune, ou jeter la malédiction sur la tête coupable, voilà des actes véritablement âmphictyoniques , soit par le genre même des châtiments et des récompenses, qui portaient l'empreinte de la religion, soit parce que cette haute dispensation des peines et des honneurs était le véritable apanage du tribunal suprême de la race hellénique, image du conseil des douze grands dieux.
A ce même titre de tribunal religieux, le conseil des amphictyons exerçait dans l'intérieur de la Grèce une sorte de suprême justice de paix et de conciliation. De même qu'au moyen âge le clergé s'efforça par l'institution de la trêve de Dieu de mettre quelque frein aux passions violentes, les amphictyons imposèrent aux guerres entre les membres de la confédération certaines limites et certains tempéraments. Il était interdit à toute armée assiégeant une ville amphictyonique de couper les conduits ou de détourner Jes fleuves qui lui apportaient l'eau ; la ville prise, défense aux vainqueurs de la détruire ; dans le cours de la guerre, on devait s'accorder des trêves pour ensevelir les morts ; car les sacrilèges seuls restaient sans sépulture; après la victoire, n'élever aucun trophée durable, pour ne pas éterniser les haines, à moins que ces trophées, comme ceux de Salamine et de Marathon, ne rappelassent un triomphe sur les barbares;
respect à ceux qui se réfugiaient dans les temples ; enfin liberté entière pour tous d'assister aux jeux publics, d'aller consulter les oracles, de se rendre au temple commun, d'y sacrifier, etc. Tel était parmi les Grecs le droit des gens, dont les ampbictyons étaient les gardiens.
Ces règlements étaient mis sous la sanction de véritables anathèmes : « Si quelques particuliers, ou ville, ou nation, commettent un attentat, qu'ils soient dévoués à Apollon, à Diane, à Latone, à Minerve-Pronœa. Puisse la terre ne porter pour eux aucun fruit; que de leurs femmes naissent des monstres affreux ; que leurs troupeaux n'engendrent point suivant l'ordre de la nature ; qu'ils soient malheureux à la guerre et dans toutes leurs affaires ; qu'ils périssent misérablement, eux, leurs mai* sons et toute leur race ; enfin que leurs sacrifices à Apollon Pythien, à Diane, à Latone, à Minerve-Pronœa, offerts d'une manière illégale, soient toujours rejetés par ces divinités. » Ces imprécations prononcées, l'amphictyon jurait d'employer sa voix, ses pieds, ses mains, à dénoncer, à poursuivre, à frapper le coupable. Malheur donc à qui violait les règlements amphictyoniques ! Pour le punir, le tribunal suspendait ses propres lois de clémence. Dans la première guerre sacrée, au siège de Cirrha, les amphictyons, d'après le conseil de Solon, détournèrent le Plistos dont la ville buvait les eaux, puis le lui renvoyèrent empoisonné d'ellébore. Quand Cirrha fut prise, au bout de dix années (595), ils la rasèrent jusqu'au sol et défendirent avec imprécations d'en cultiver jamais le territoire. Tout Grec était tenu de répondre au premier appel des amphictyons et de prêter ses mains à l'exécution de leurs décrets. Clisthène de Sicyône, qui les seconda énergiquement contre Cirrha, reçut d'eux en retour un appui efficace dans ses projets de tyrannie sur sa patrie.
Quel était donc le crime de Cirrha ? c'était d'avoir offensé Apollon Delphien, en accablant d'exactions les pè-
Sik CHAPITRE XV.
lcrins qui venaient sacrifier à ses autels. La protection du temple, de son territoire et de ceux qui y apportaient des offrandes, appartenait en effet aux amphictyons. Quelques theores1 du Péloponnèse, traversant le pays de Mégare, pour se rendre à Delphes, avaient été renversés de leur chariot par des gens de la contrée et jetés dans un marais, où plusieurs avaient péri. Le tribunal amphictyonique exigea aussitôt la mortjdes plus coupables et le bannissement des autres. Quand le temple de Delphes fut consumé par les flammes, en 548, les amphictyons rirent marché avec les Àlcméonides pour sa reconstruction. C'étaient eux qui administraient les trésors du dieu et les prêtaient à intérêt aux villes ou aux particuliers ; ils n'étaient pas non plus sans influence sur l'oracle. Souvent les débats concernant les autres temples leur furent soumis. Ainsi ils décidèrent entre Athènes et Délos, au sujet de la préséance dans le sanctuaire d'Apollon ; et les Samiens, pour conserver sous les Romains le droit d'asile dans le temple de Junon, s'appuyèrent d'un décret des amphictyons. Après la victoire de Platées, Pausanias avait consacré à Delphes un trépied sur lequel on ne lisait que son nom et celui des Lacédémoniens. Les Platéens réclamèrent contre cette confiscation de la gloire, et Lacédémone fut contrainte d'effacer l'inscrip tion.
Avec ces prérogatives, pourquoi l'influence de ce conseil fut-elle si bornée ? C'est que toute autorité centrale s'exerçant sur autre chose que les affaires religieuses effrayait les cités helléniques; c'est aussi que, en conséquence de l'antique répartition des voix, Sparte et Athènes, se trouvant dans cette assemblée les égales de petites peuplades des environs du Pinde, n'avaient nulle affection pour une institution qui les mettait à un tel niveau. Il y eut un moment où cette organisation faillit
4 . On appelait théorie* les deputations envoyées par les villes dans un but religieux, et théoret ceux qui les composaient.
être reformée, quand Lacédémone, après Platées, proposa d'exclure de l'union les peuples qui n'avaient pas combattu contre les Perses. Thémistocle fît prudemment rejeter cette mesure qui eût fait du conseil amphictyonique, place dans les mains de Sparte et relevé, agrandi par elle, un moyen puissant de domination.
Pendant les guerres médiques et dans les quatre-vingts années que dure la prépondérance d'Athènes et de Lacédémone, l'assemblée de Delphes reste inactive et obscure. Après Leuctres, quand le premier rôle passe à une ville du nord de la Grèce, on la voit s'essayer à agir. Thèbes trouve utile de s'appuyer sur elle et en obtient une sentence contre les Spartiates. Elle devient peu à peu un instrument politique. Philippe saura bien s'en servir.
D'autres institutions, qui tendaient moins manifestement à maintenir l'unité de la race hellénique, y contribuèrent certainement davantage : je veux parler des oracles, des fêtes et des jeux publics. Ce n'est pas aux Grecs qu'il fallait présenter ces liens fédératifs, tolérables seulement aux peuples dociles et disciplinés. Mais que grandisse la réputation d'un oracle, qu'un temple manifique s'élève, que la pompe des cérémonies religieuses se déploie, que les jeux et les fêtes, qué des concours et des luttes soient annoncés, et ces hommes crédules, curieux, amis des arts, des spectacles et de la gloire, pris à l'amorce de leurs goûts et de leurs plaisirs, quitteront ces petites cités qu'ils aiment tant pour accourir et s'asseoir à côté de ceux qu'ils combattaient hier, qu'ils combattront demain, et qui ne leur paraissent pour l'heure que des membres de la commune famille.
Périclès et Épaminondas, Thucydide et Lysandre, Euripide et Aristophane, qui sentaient la puissance de leur esprit, croyaient à leur raison, bien plus qu'aux paroles obscures d'un devin ou d'un prêtre; mais pour la multitude, la foi à la divination était si grande, que Plutarque la met au nombre des opinions qui tiennent du consente-
CF1APITRE XV.
ment universel un caractère d'absolue vérité. « Dieu, disait Platon1, a donné la divination à l'homme pour suppléer à son défaut d'intelligence. » Aussi n'était-ce pas à l'esprit le plus cultivé qu'on reconnaissait le privilège de soulever le plus sûrement les voiles de l'avenir. La manifestation de la volonté divine semblait d'autant plus éclatante que l'instrument était plus imparfait. L'aveugle, l'insensé, devenaient pour la foule des prophètes infaillibles avec lesquels devaient compter la sagesse de l'homme d'État et l'expérience du général. Les fontaines dont l'eau troublait l'économie du corps ou de l'esprit, les grottes d'où s'échappaient des gaz qui produisaient le délire et les hallucinations, furent regardés comme des lieux où la divinité était toujours présente.
Si l'on omet les chênes prophétiques de Dodone en Épire, dont les prêtresses interrogeaient les bruits au milieu des vents et de la tempête*, il n'y avait pas en (irècc d'oracles plus fameux que ceux de l'antre de Trophonios en Béotie, et du temple de Delphes en Phocide; tous deux provenaient d'une même cause, l'exhalaison gazeuse reçue ici par une prêtresse, là par le consultant. Plutarque et surtout Pausauias3 nous ont laissé le récit des scènes étranges cfont le sanctuaire de Trophonios était le théâtre.
La bouche de l'antre se trouvait dans une grotte haute de moins de trois mètres et qui n'en avait pas deux de large. On y descendait la nuit, après de longues préparations et un examen rigoureux, à l'aide d'une échelle. A une certaine profondeur, il n'y avait plus qu'une ouverture extrêmement étroite par où l'on passait les pieds ;
\ . Tîm^, § 47.
2. Ix?4 trois prêtresses de Dodone lisaient l'avenir dans le murmure des feuilles et le gémissement des brandies, dans le bouillonnement d'une source qui jaillissait au pied du eliéne prophétique, dans les bruits rendus par les \ases d'airain suspendus autour du temple. On y consultait aussi 1rs sorts tirés d'une urne au hasard.