XIV PRÉFACE
même menace ruine ; et bientôt Épaminondas lui plonge au flanc 1 epée de Leuctres et de Mantinée. Inutiles victoires, celles-là aussi. Comme l'abeille, dit-on, qui laisse son aiguillou dans la plaie et meurt, Thèbes ne survit pas à son triomphe. Alors tout est consommé. De ce vaste champ de carnage, où depuis trois quarts de siècle la mort moissonne, s'élève un miasme putride qui prend corps et que j'appellerai le condotticrisme. Les mercenaires envahissent tout, corrompent tout. Ils font dépendre la fortune d'une guerre, le sort d'un État, d une obole en plus ou en moins sur la solde; et pour dernière misère, ils enfantent les tyrans. La Grèce est alors comme le palais d'Ulysse, les prétendants n'en sortent plus; ils dévorent les revenus de ses domaines, ils insultent à la douleur du fils et des serviteurs fidèles. Pénélope est dans l'abandon et le deuil ; elle attend Ulysse, mais Ulysse ne viendra pas. L'arc sonore ne retentira pas sous sa main puissante, pour chasser les poursuivants. Ce sont eux qui triomphent : Philippe d'abord, qui acheta la Grèce autant qu'il la vainquit1; Alexandre, qui la jeta dans l'immense Orient, où elle se perdit ; puis ses indignes successeurs qui la déchirèrent; puis Rome enfin qui, après avoir quelque temps joué avec elle, en un jour l'acheva.
Et maintenant pourquoi la Grèce est-elle tombée? Car c'est la question qui se pose d'elle-même en face de toute nation qui meurt. Par deux causes : d'abord par la dépravation des idées morales et politiques, de sorte qu'il n'y eut plus de citoyens, pas même d'hommes dans les cités, et que, suivant l'énergique parole de Polybe, la Grèce mourut faute d'hommes, ôXivatvSpta. Ensuite, parce qu'au fond de l'esprit grec il y eut toujours un insurmontable instinct d'isolement municipal, né du morcellement du sol, et qui s'opposa à la formation d'un grand Etat hellénique. Si cet État eut existé, il n'y aurait pas eu tant de guerres intestines, avec leurs dé-
\. Valère Maxime, liv. VU, ch. n, disait de Philippe : Majore ex parte mercator Grtnite qnmm victor. L'argent aida sans doute, mais l'intrigue et l'épée bien davantage.
DE LA. PREMIERE ÉDITION. XV
plorables conséquences politiques et morales; et la Grèce eut été invincible. Mais telle était la force de ce sentiment d'indépendance locale, que la Grèce fut ivre d'une folle joie le jour où les Romains proclamèrent que toifte ligue était détruite et toute cité rendue à son isolement. Elle se croyait libre alors que commençait pour elle une servitude de vingt siècles.
Il ressort donc une double leçon de cette histoire : la misère, la honte et la mort pour l'anarchie et la corruption ; la victoire, la grandeur et la triple couronne des arts, des lettres et des sciences, pour le patriotisme et l'union.
Mais quelle est dans l'histoire générale de l'humanité la place de ce noble peuple ? Au premier rang, incontestable- Dans les vastes plaines que le soleil des tropiques féconde et que de grands fleuves arrosent, l'homme trouve sans effort une nourriture abondante. Mais ce soleil brûle et énerve; mais ces fleuves emportent dans leurs débordements les forêts et les cités, et cette complaisante jiature s'agite parfois en convulsions terribles. Là tout est extrême, le bien comme le mal; et l'homme, tour à tour épouvanté ou séduit, s'abandonne aux charmes comme aux terreurs qui l'entourent, et se laisse accabler sans résistance. Dominé par cette fatalité physique, incapable de réagir victorieusement contre ce monde extérieur qui exerce sur lui une si puissante influence, il reconnaît sa faiblesse, il l'avoue; et ces forces redoutables de la nature deviennent pour lui d'impérieuses divinités, qui ont dans les prêtres et dans les rois leurs immuables représentants.
La Grèce n'a pas cette nature terrible dans ses faveurs comme dans sa colère. L'air y est vif, l'hiver parfois rigoureux, le soi plutôt aride que fécond. Au lieu de ces plaines sans bornes où l'œil se perd, où les pas s'égarent, où les plantes comme les animaux prennent des proportions colossales, la Grèce n'est que montagnes et vallées : partout la mer, les golfes et les ports; partout des péninsules, despro-