‹ Histoire de la Grèce ancienneChapitre 8 sur 90 · XVI PRÉFACE · texte numérisé non relu

XVI PRÉFACE

montoires et des îles ». Nulle part ne s'est plus heureusement accomplie l'union féconde de la terre et de l'Océan. Ici tout se limite eu d'harmonieuses proportions, et mille influences diverses agissent^u lieu d'une seule, impérieuse, immuable, comme pour laisser à l'homme sa pleine liberté d'action. Aussi lutte-t-il avec énergie pour disputer une nourriture précaire aux bêtes féroces, dans le temps des héros, ensuite aux tribus voisines; plus tard pour demander à la terre ses fruits, à la mer ses richesses par de longs et pénibles efforts. Mais obligé d'en appeler sans cesse à sa force et à son intelligence, il les développe et s'enorgueillit de tout ce qu'il peut par elles. Loin de s'identifier avec la nature, loin de se croire, comme l'Indien, un accident, une émanation éphémère du dieu-monde, qui bientôt ira se perdre au foyer de vie d'où elle est un instant sortie, il se pose en face de la création, et s'il consent à garder quelque respect pour les puissances naturelles, c'est à condition qu'elles se feront hommes comme lui, et qu'au besoin il pourra les combattre. Dans Homère, Diomède blesse Vénus, Ajax ose lutter avec Mars.

Chez le peuple qui chantait, avec le poète, cette audace des héros, le sentiment religieux perdait sans doute beaucoup de sa puissance, mais au profit d'un autre sentiment que l'Orient n'a pas connu, celui de la liberté et de la dignité humaines. Dans les théogonies indiennes, l'homme ne s'appartenant pas à lui-même, toutes les actions sont indif-

i. Cuvier a écrit le* paroles suivantes dans Y Éloge de Werner : c A l'abri des petites chaînes calcaires, inégales, ramifiées, abondantes en sources, qu» coupent l'Italie et la Grèce; clans ces ebarmants vallons, rîcbes fie tous les produits de la nature vivante, germent la pbilosopbic et les arts : c'est là que l'espèce humaine a vu naître les génies dont elle s'honore le plus, tandis que les vastes plaines sablonneuses delà Tartaric cl de l'Afrique retinrent toujours leur» habitants à l'état de pasteurs errants et farouches, n On objecte que la nature ne change pas et que cependant les peuples changent, et on oppose aux Grecs anciens les Grecs modernes. C'est qu'il faut tenir compte d'un autre élément, les circonstances extérieures. Si D.irius et Xerxès eussent vaiueu à Marathon et à Salamine, le despotisme, comme l'arbre funeste de la Mélanaisic à l'ombre duquel rien ne vit, eût stérilisé la Grèce ancienne, comme les Romains, les empereur* de IKzancc et le Turcs ont stérilisé la Grèce moderne.

DE LA PREMIÈRE ÉDITION. xvn

férentes; et le bien, c'est la soumission; le mal, la désobéissance à de certaines prescriptions arbitraires. L'homme en se déclarant libre devint responsable et moral. On voit le pas immense que l'esprit grec a fait faire au monde*. Vingtcinq siècles n'ont pas sufli pour épuiser toutes les conséquences de ces deux principes, la morale privée et la liberté politique. Et voilà pourquoi il n'y a, sous l'apparente diversité des formes, que deux civilisations : celle de l'Orient, où régnent la fatalité dans les doctrines et le despotisme dans la société, c'est-à-dire qui est immuable, malgré tant d'empires qui s'y élèvent et qui tombent; celle de l'Europe grecque ou chrétienne, qui est le mouvement même parce qu'elle relève de la liberté.

Ce n'est pas, comme le disait je ne sais plus quel Romain envieux, parce que la Grèce a tu de grands et habiles écrivains qu'elle a une réputation immortelle. Ce petit pays a fait changer, dans l'ordre moral, les pôles du monde. C'est là que la conscience humaine est née ; là que pour la première fois l'homme apparut dans le libre développement de sa nature; là, enfin, que s'alluma le flambeau qui éclaire encore l'Europe, et que l'Europe à son tour porte au nouveau monde, depuis trois siècles à peine découvert, et daus ce vieil Orient qu'elle vient de retrouver.

Le créateur de la comédie, Epicharme, disait, il y a vingtquatre siècles : « Les dieux nous vendent tous les biens au prix du travail. » La Grèce travailla, et reçut les dons du ciel.

Mais précisons davantage.

En religion, la Grèce est à la fois stérile et féconde. Héritière, non du génie sobre et sévère qu'une partie de la race sémitique a trouvé dans ses déserts, mois de cet amour du merveilleux qui dans l'Inde recouvre l'idée religieuse des mille broderies d'une imagination infatigable, la Grèce vit des dieux partout. Dans ce polythéisme la forme tient la place de l'idée : celle-ci. pauvre et confuse ; l'autre, toujours élégante et gracieuse. Que deviendrait toute cette mythologie si l'on faisait tomber son splendide vêtement? belle au

IliST. DE 1.A GR. ASC. B

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