PREMIÈRE GUERRE MÉDIQUE (492-400;. 3C
u C'est ainsi, lui disait-il, que le peuple traite ses chefs et qu'il oublie leurs services. » Mais ces conseils de l'égoïste expérience sont heureusement mal écoutés. Thémistocle étudia l'art de la parole, sachant bien que l'éloquence, dans une république, est l'arme la plus redoutable. Sa prodigieuse mémoire lui permettait de retenir les noms de tous les citoyens; et pour gagner leur confiance il plaidait leurs causes et accommodait leurs différends. Il se donnait ainsi doucement un grand crédit, quand la guerre médique vint déranger ses calculs. Pour résister aux Perses, il Fallait un général et non un orateur : Miltiade eut tous les honneurs de la première guerre. Thémistocle, interrogé par ses amis, qu'il fuyait, sur' son air sombre, agité et pensif, répondait que les trophées de Miltiade l'empêchaient de dormir. Mais bientôt il allait en dresser lui-même; car dans# l'effroyable crise où Athènes se trouve , il lui faudra un homme qui ne donne rien à la peur ni à l'audace imprudente, que jamais rien d'imprévu ne surprenne et qui juge sainement les choses, voie les conséquences et trouve immédiatement le remède. Cet homme sera Thémistocle.
Il avait déjà combattu à Marathon, à côté de celui qui devait être son rival. Aristide se distingua de bonne heure par une probité sévère, et acquit, sans la chercher, par une haute vertu , l'influence que Thémistocle avait eu tant de peine à conquérir par ses services. A la mort de Miltiade, ils se trouvèrent les premiers dans la cité ; mais leurs vues différaient comme leurs caractères. Thémistocle cherchait plutôt son appui dans le peuple ; Aristide ambitionnait davantage la faveur de la classe élevée. L'un était tout-puissant dans l'assemblée générale, l'autre dans la cour de justice. Personne n'osait contester les lumières de Thémistocle; mais on savait qu'il avait peu de scrupule quand le succès était au bout d'une injustice. L'équité d'Aristide était, au contraire, devenue prover-
biale. Ami de Clisthénè et sans engagements avec les partis, il était l'homme de la loi et de la justice. 11 aurait voulu conserver la constitution intacte, et s'opposer aux progrès de la 'démocratie, que Thémistocle favorisait. De là des luttes continuelles, accrues par la complète opposition des caractères, et qui troublaient sans cesse la ville, m Athènes ne sera tranquille, disait Aristide, que quand on nous aura jetés l'un et l'autre dans le barathre. »
Thémistocle parvint à réaliser la moitié de cette parole, mais aux dépens du seul Aristide. 11 répandit sourdement le bruit qu'Aristide s'arrogeait une espèce de royauté, en attirant à lui tous les procès, pour les accommoder, ce qui laissait les tribunaux dans l'inaction. Ces insinuations produisirent leur effet. Aristide fut exilé par l'ostracisme (483). Ou raconte, à ce sujet, qu'un citoyen obscur, qui se trouvait à côté d'Aristide dans l'assemblée, s'adressa à lui-même pour faire écrire son nom sur la coquille de vote. « Aristide vous aurait-il offensé ? demanda celui-ci. — Non, répondit l'homme du peuple, je ne le connais même pas; mais je suis las de l'entendre toujours nommer le Juste. » Eu quittant la ville, le Juste pria les dieux qu'il n'arrivât rien à sa patrie qui pût faire regretter sou exil.
M'oublions pas qu'un siècle plus tôt cette rivalité se fût décidée par les armes et eût ensanglanté la ville, au lieu de se décider paisiblement par un vote. Il y a injustice, sans doute; mais l'Athènes de Thémistocle vaut mieux que celle de Pisistrate. C'étaient ses libres institutions qui la sauvaient de la guerre civile. Au reste, Thémistocle effaça cette mauvaise action par ses services. Après Marathon, le peuple croyait la guerre finie; seul il comprit qu'elle était à peine commencée; que le maître de l'Asie, delà Thrace et des îles ne laisserait pas impuni l'affront que lui avaient infligé les habitants de ce petit coin de terre. Il sut aussi reconnaître, et c'est là son