Hérodote, liv. VII, VIII el IX; Eschyle, Us Perses
venu insulter le grand roi jusqu'à Sardes et s'était joué ensuite de ses efforts, réveillait les souvenirs consacrés par la haine mal éteinte entre la Grèce et l'Asie, qu'Homère avait chantée. Grâce au poëme immortel, on gardait la mémoire de la lutte solennelle dont les champs troyens avaient été le théâtre. Après un long intervalle, le second acte de ce grand drame allait s'ouvrir. On comprenait bien la suite qui unissait ces différentes guerres, si éloignées qu'elles fussent Tune de l'autre. Lorsque Xcrxès s'apprêtait à passer l'IIellespont, il s'arrêta sur les bords du Scamandre, visita le palais ruiné de Priam et offrit des sacrifices à Minerve- Iliade et aux héros. A son tour, Alexandre, le champion de l'Occident, fit les mêmes choses daus les mêmes lieux : c'était donc bien U lutte d'un monde contre l'autre.
Pendant trois années, à partir de la bataille de Marathon, l'Asie tout entière fut agitée par l'enrôlement des soldats, l'armement des vaisseaux, la réunion des chevaux et des vivres. Dans la quatrième année, l'Egypte se révolta, et Darius s'apprêtait à marcher contre elle, lorsqu'il mourut en 485. Le premier soin de son fils Xerxès fut d'étouffer cette révolte. Il y réussit et s'occupa aussitôt de la Grèce.
L'homme le plus porté à cette guerre était un beaufrère du roi, le bouillant Mardonius, qui espérait bien avoir le commandement et la gloire de l'expédition. « La soumission de la Grèce entraînera,- disait-il, celle de l'Europe, le plus riche pays du monde, et qui ne doit obéir qu'au grand roi. » A lui se joignaient les princes grecs que les révolutions avaient jetés en Asie. C'étaient d'abord les Pisistralides, qui n'avaient pas perdu, en perdant Hippias, tout espoir de régner sur Athènes, et qui sollicitaient toujours une restauration armée. Ils avaient amené à Suzes le poète devin Onomacritos, -grand collecteur d'oracles et de vieilles poésies, qu'au besoin il interpolait, et qui montrait aux Perses leur victoire depuis
longtemps prédite. Je ne sais si Démarate, ce roi de Sparte que Cléomène avait fait bannir et qui s'était éloigné en proférant des paroles de menaces, était bien puissant, car on le voit douter sans cesse du succès; mais les Aleuades, princes tbessaliens, qui voulaient affermir et étendre leur pouvoir aux dépens même de leur dignité, promettaient à Xerxès l'appui de toute la Thessalie. JJn seul bomme éleva la voix dans le conseil pour s'opposer à l'entreprise, Artaban, frère de Darius; mais une vision menaçante qui, deux fois, effraya le roi dans son sommeil, et dont Artaban lui-même fut témoin, effaça tous les scrupules; la guerre fut résolue. Les Perses se consolaient ainsi plus tard de leur défaite, en montrant les dieux les poussant eux-mêmes à l'expédition fatale.
Il fallut encore quatre années pour acbever les préparatifs. « De toutes les expéditions dont la mémoire est venue jusqu'à nous, dit Hérodote, celle-ci fut sans contredit la plus grande ; toute autre n'est rien en comparaison Est-il une nation de l'Asie que Xerxès n'ait armée
et conduite contre la Grèce? ïïst-il un fleuve, si Ton en excepte les plus grands, dont ses troupes n'aient dans leur passage épuisé les eaux pour étancber leur soif? Des peuples sans nombre donnaient, ceux-ci des vaisseaux, ceux-la des troupes de terre ; les uns envoyaient de la cavalerie, les autres des soldats de marine et des bâtiments propres à transporter des chevaux. Telle nation a fourni de grands navires pour la construction des ponts; telle autre les vivres et les bâtiments de-charge. »
Pendant ces préparatifs qui ébranlaient et épuisaient l'Asie, Xerxès fit exécuter deux grands ouvrages : le percement du mont Athos et rétablissement d'un pont sur le détroit qui sépare Sestos dWbydos, ou l'Asie de T Europe. Il ne convenait pas au fastueux maître de l'Orient de passer ce bras de mer, comme un simple mortel, sur un vaisseau; et quanta l'Atbos, il voulait l'humilier et le
punir du désastre qu'il avait causé à la flotte de Mardonius1. On creusa dans l'isthme qui réunit cette montagne au continent un canal long de 2400 mètres, dont on voit encore les traces, et assez large pour que deux trirèmes pussent y passer de front. Mille nations y travaillèrent; les Phéniciens seuls surent, par des talus habilement disposés, éviter l'éboulement des parois qui occasionna aux autres une double tache et sans doute de terribles accidents. Mais le despote se plaisait à ces efforts surhumains : ce canal était sa pyramide de Memphis. Le pont jeté sur la mer était formé de vaisseaux rattachés fortement par des cibles que les Egyptiens et les Phéniciens avaient fournis; une tempête l'ayant détruit, Xerxès ordonna que l'on battît les eaux de l'Hellespont de trois cents coups de fouet, qu'on jetât dans la mer une paire d'entraves, et qu'on la marquât d'un fer rouge, en disant : u Onde amère, ton maître te punit, parce que tu l'as - offensé sans qu'il t'en ait donné sujet. Le roi Xerxès te passera, que tu le veuilles ou non. Tu mérites bien que personne ne t'offre de sacrifices, car tu es un fleuve inutile et trompeur. »
Ceci n'était que ridicule; mais à ces folles paroles il ajouta de la cruauté : il donna l'ordre de mettre à mort tous ceux qui avaient dirigé l'ouvrage; ils étaient coupables de l'avoir laissé vaincre dans la lutte qu'il avait entreprise contre les éléments. Le travail fut recommencé : sur une double rangée de vaisseaux, on construisit avec de forts madriers un plancher solide que l'on recouvrit encore d'une couche de terre fortement battue, et on le borda de chaque coté d'une barrière. Cette fois, l'ouvrage tint bon; les deux ponts avaient chacun de 15 à 1G00 mètres de longueur*.
1 . Le* matelots grecs ne parlent encore aujourd'hui qu'avec effroi des coups de vent et des courants qui rendent si dangereuse la navigation autour del'Athos. I^e.ike, Trair/sin .\ortlicrn Grecce,\. III, p. I i5.
2. Hérodote, Strahon et Pline disent 7 stades; le duc de Raguse, Voyagé en Turquie, 700 toises.
L'armée s'avançait partagée en deux grosses colonnes. Dans l'espace que celles-ci laissaient entre elles venait le roi avec l'élite des troupes persiques. Devant lui marchait le char de Jupiter traîné par huit chevaux hlancs nyséens; lui-même était porté sur un char magnifique. Un trône de marbre blanc l'attendait à Abydos sur la côte; de là, il vit se déployer sur la mer son immense flotte, et se donna le divertissement d'un combat naval où les Phéniciens furent vainqueurs. « En contemplant l'HelIespont caché sous ses vaisseaux, et les rivages de la mer, les champs d'Abydos couverts d'un nombre infini d'hommes, Xerxès se crut le plus heureux comme le plus puissant des mortels, et s'en félicitait; mais bientôt ses yeux se remplirent de larmes et il pleura; Artaban s'en aperçut : « O roi, lui dit-il, que vous avez mis peu d'intervalle entre deux actions bien différentes! Il y a un moment, vous vous félicitiez de votre bonheur, et maintenant vous versez des larmes. — Je pleure, répondit Xerxès, de pitié sur la brièveté de la vie humaine, en réfléchissant que de cette foule immense pas un seul homme n'existera dans cent ans. » Le grand roi se flattait : c'était dans un an qu'il eût fallu dire.
Le lendemain, les troupes sous les armes, avant le lever du soleil, attendirent le moment où cet astre paraitrait : pendant ce temps, on purifiait les ponts avec des parfums, et la route était semée de branches de myrthe. Aussitôt que le soleil se montra, Xerxès fit, avec une coupe d'or, une libation dans la mer, et, tourné vers l'Orient, demanda' au dieu de ne rencontrer dans son expédition aucun obstacle capable de l'arrêter avant qu'il eût atteint les dernières limites de l'Europe. Puis il lança dans l'HelIespont le vase qu'il tenait, un cratère d'or et un cimeterre.
L'armée mit sept jours et sept nuits à passer les ponts; quand elle fut tout entière sur le sol de l'Europe, Xerxès voulut en faire le dénombrement. Ou mesura cette mois-
son d'hommes que 1 epée des Grecs allait faucher, comme le grain se mesure au boisseau. Dans la vaste pkûue de Doriscos au bord de l'Hèbre, on entoura d'un mur une enceinte qui contenait 10 000 hommes bien serrés, et en y faisant entrer des fournées successives, on put connaître combien il y avait de soldats dans l'armée quand elle y eut passé tout entière. Les nombres donnés par Hérodote sont prodigieux. Tout eu convenant qu'il n'a pas de renseignements certains, il évalue les forces venues d'Asie à 1 700 000 fantassins, 80 000 cavaliers, 20000 hommes montés sur les chars de guerre et les chameaux, 517 000 répartis sur 3000 vaisseaux de charge et 1207 vaisseaux de guerre; il y faut ajouter 120 trirèmes et 324000 hommes tirés de la Thrace et des provinces voisines, ce qui donne un total de 2 640000 combattants ; il estime à peu près égal le nombre des domestiques et des manœuvres, de sorte que l'on arrive à un chiffre total de plus de cinq millions. Il semblait qu'il n'y eût pas besoin de combats ; la Grèce allait être submergée sous ce flot d'hommes. « Pensez-vous, demandait Xerxès à Démarate, que les Grecs osent combattre? — Les Grecs sont à craindre, répondit le Spartiate, parce qu'ils sont pauvres. Ne vous informez pas de leur nombre; les Lacédémoniens, pour ne parler que de ceux-là, ne fussent-ils que mille, fussent-ils moins encore, vous attendront de pied ferme, car ils ont un puissant maître : la loi qui leur dit de vaincre et de mourir. » Et le maître de ces soldats qui n'allaient au combat qu'à coups de fouet riait en entendant parler de cette chose impossible : des hommes marchant librement à la mort ou à la victoire, parce que la loi le commande.
Et ce qui donnait à cette immense cohue un aspect plus étrange encore, c'est que tous s'avançaient pêlemêle, sous les costumes les plus bizarres, avec les armes les plus diverses*: les Perses, les Mèdes, les Hyrca-
i. Les Lydiens, Pamphyliens, Cypriote», Cariens, les Grecs asiatiques
nions, avec leurs vêtements à dessins variés, leurs cuirasses à écailles d'acier poli, leurs légers boucliers d'osier, leurs flèches de roseau et leurs courtes piques ; les Assyriens avec leurs casques de forme bizarre et leurs massues garnies de fer; les Saces armés de la hache; les Indiens vetui d'étoffe de roton ; les Arabes portant la zr'ira flottante ; les Éthiopiens couverts de peaux de lions et de panthères, qui laissaient voir leur corps peint moitié blanc et moitié rouge; les Sagartiens armés d'un poignard et d'une corde terminée par deux filets; puis tous les peuples de l'Asie Mineure, puis les Thraces, et vingt autres encore. Mardonius partageait avec deux autres généraux le commandement de l'infanterie.
Il n'est point étonnant que des fleuves aient été épuisés sur le passage de cette effroyable multitude, et que de vastes pays n'aient pu suffire à sa nourriture. Les hommes d'Europe, qui voyaient s'avancer ce torrent, étaient éperdus, et demandaient aux dieux s'il était donc nécessaire de dépeupler une partie du monde pour saccager l'autre. Ou dit que les Abdéritains, ruinés par le passage de l'armée, rendirent grâce aux dieux de ce que Xerxès ne faisait qu'un repas par jour; il leur eut fallu se vendre eux-mêmes et leur ville pour fournir au second. Un de ces repas avait coûté à Thasos 400 talents, c'était le tribut d'une année de l'Asie Mineure et presque la somme u'Athènes demanda à ses alliés pour les délivrer de la omination persique.
Sur les bords duStrymon, les mages firent un sacrifice de chevaux blancs, au lieu appelé les Neuf-Voies; près d'Amphipolis, ils enterrèrent vivants neuf jeunes garçons et neuf jeunes filles. Jusqu'alors Xerxès n'était pas sorti de son empire. Un seul homme avait osé rejeter ses or-
ct quelques Égyptiens, c'est-à-dire 1rs troupes sur lesquelles le roi «levait le moins compter, avaient seuls une armure propre à combattre de pierl ferme. Tout le rc.te était fort mal arme.
SALAMINE RT PLATRES (d80-479). 379
dres, le roi des Bisaltes, entre le Strymon et l'Axios, qui se retira fièrement à l'approche des Perses sur les cimes du Rhodope. Il avait ordonne à ses six fils de le suivre, ils rejoignirent Xerxès; quand ils revinrent, il leur fit arracher les yeux.
Cependant les Grecs étaient dans le même trouble que le montagnard qui entend rouler l'avalanche audessus de sa demeure. Au milieu d'eux il y avait des traîtres. Et ce n'est pas merveille : quel amour de la patrie et delà liberté, quel courage ne fallait-il pas pour attendre de sang-froid et de pied ferme une ruine qui semblait certaine !
Au premier bruit de la marche du roi, ils avaient envoyé des espions à Sardes pour connaître ses forces. Ils furent découverts; Xerxès, au lieu de les faire mourir, commanda qu'on leur montrât tout, et les renvoya frappés d'effroi. Il avait fait lui-même partir des hérauts pour recevoir l'hommage de ceux que le bruit de ses armements aurait épouvantés. Les peuples de la Thessalie et de la Doride, les Locriens, Thèbes et tout le reste de la Béotie, à l'exception des Thespiens et des Platéens, se soumirent. Les Argiens, affaiblis par la perte récente de 6000 citoyens, élevèrent des prétentions surannées pour se ménager un prétexte de se tenir à l'écart. Les Achéens les imitèrent.
Tous ceux des Grecs qui avaient conservé l'amour de la pairie s'étaient réunis à l'isthme de Corinthe et étaient convenus, avant tout, de mettre fin à leurs inimitiés : Athènes et Egine se réconcilièrent. Puis on envoya des ambassades à Corcyre, en Crète et en Sicile, auprès de Gélon, tyran de Syracuse : elles eurent peu de succès. Corcyre répondit qu'elle armerait soixante vaisseaux, mais ne les envoya pas; ils avaient été, dit-elle après la victoire, retenus parles vents contraires. La Crète refusa formellement toute assistance, et Gélon, qui offrit des secours considérables, y mit pour condition qu'il com-
manderait ou Tannée de terre ou la flotte. Les Lacédémoniens repoussèrent bien loin la pensée d'être mis sous les ordres d'un Syracusain ; pour la flotte, les Athéniens déclarèrent que, si Sparte abandonnait le commandement, ils le revendiqueraient, eux, comme un droit. « Il paraît, dit Gélon, que vous ne manquez pas de généraux. Retournez vers ceux qui vous envoient et dites-leur que l'année a perdu sou printemps. » Il voulait dire que la Grèce, privée de son alliance, était comme l'année privée de sa plus belle saison. Ce qui expliquerait mieux l'inutilité de l'ambassade, c'est que Gélon était dans ce même temps fort occupé avec 300 000 Carthaginois.
Ainsi, les Grecs, au lieu de s'unir dans ce grand danger, étaient divisés. Qui donc les sauva ? Athènes, qui résolut de vaincre ou de mourir. « Cette opinion, dit Hérodote, pourra déplaire à beaucoup de monde; mais je ne puis la taire, parce que je la crois vraie. Si les Athéniens, eu effet, se fussent retirés ou soumis, nulle marine n'eût été en état de protéger les côtes du Péloponnèse, qui, assiégé comme une ville par l'immense flotte des Perses, eût succombé, malgré l'héroïsme des Spartiates. »
L'oracle, consulté par les Athéniens, n'avait cependant rendu que d'obscures et terribles réponses : « O infortunés! fuyez aux extrémités de la terre; abandonnez les demeures et les hautes collines de la cité bâtie en cercle; car tête et corps, mains et pieds, ni rien de ce qui est au milieu ne restera; la mort arrive. Le feu et le redoutable Mars, monté sur un char syrien, ruinera vos tours; il renversera bien d'autres forteresses; il embrasera bien d'autres sanctuaires des immortels. Les temples chaucellent, de leurs murs dégoutte une froide sueur, de leur faîte coule un saug noir. Sortez de mon sanctuaire. — O roi! disaient les envoyés, fais-nous une réponse plus favorable, ou nous resterons ici jusqu'% la mort. » La
Pythie reprit : « PalUs s'efforce en vain de fléchir le père des dieux; cependant Jupiter consent qu'un mur de bois vous soit un inexpugnable rempart. Fuyez ! tournez le dos aux cavaliers et aux fantassins innombrables ! O divine Salamine! que tu seras funeste aux enfants de la femme! » Ce salut à chercher dans des murs de bois semblait une énigme. Les vieillards disaient qu'il fallait relever les palissades dont la citadelle avait été autrefois entourée ; d'autres, par des murailles de bois, entendaient les vaisseaux. Çarmi ceux-ci était Thémistocle, qui avait peut-être suggéré la réponse de la Pythie. Son avis prévalut. Le fils de Miltiade, Cimon, monta le premier, publiquement à la citadelle pour suspendre dans le temple de Minerve un frein de cheval, en signe qu'il fallait renoncer à la terre pour ne songer qu'à la mer. La plus grande activité fut déployée de ce coté. On arma 1 27 trirèmes ; 53 autres se tinrent prêtes à les suivre. Le peuple s'habitua à l'idée d'abandonner ses foyers.
Cependaut pour l'armée de terre, deux plans avaient été successivement adoptés. A l'époque où Xerxès allait passer l'Hellespont, 10 000 Grecs avaient été envoyés au défilé de Tempé pour fermer en cet endroit l'accès de la Grèce. Plus tard, sur l'avis d'Alexandre, roi de Macédoine, on reconnut qu'il y avait dans les monts Cambuniens des passages qui rendaient inutile la défense de celui-là. D'ailleurs, il semblait plus prudent de ne pas trop étendre les forces dont on disposait, ce qui eût été les affaiblir ; mais de les resserrer au contraire autour du cœur même du pays. £)n recula donc jusqu'à un autre passage que doit inévitablement traverser quiconque veut pénétrer en Grèce par cette partie du continent. Le défilé qui, au sortir de la Trachinie, donnait entrée dans la Grèce, n'avait dans sa partie étroite, que 1 5 mètres de large; on y trouvait même, un peu en avant et un peu en arrière des Thermopyles, près d'Anthéla et des
Alpènes, deux étranglements qui avaient à peine la largeur nécessaire pour un chariot. Ces deux points, distants de 1G00 mètres environ, étaient comme les deux portes du. défilé; entre elles, l'espace s'étendait, et il s'y trouvait plusieurs sources chaudes, salées ou sulfureuses : de là le nom de Thermopyles, ou les Portes des eaux chaudes donné à ce passage. Les Thermopyles touchent, vers le couchant, à une montagne inaccessible qui se rattache à l'OEta; du côté de l'orient, le chemin est borné par la mer et des marais impraticables. La route était jadis coupée par un mur dans lequel on avait pratiqué une porte. Ce mur, très-délabré et anciennement construit, était en partie tombé en ruine; mais on jugea utile de le relever, comme un moyen de défense de plus. On établit au village des Alpènes les magasins de vivres.
Tel est l'étroit passage que les Grecs résolurent de disputer aux Perses. Tout près de là1, leur flotte trouvait une position non moins avantageuse dans l'Artémision, bras de mer, resserré entre la côte de Magnésie et celle de l'Eu bée.
Quand l'armée et la flotte eurent pris, à la fin de juin, la position qui leur était assignée, Xerxès était déjà dans la Piérie. A mesure que son armée pénétrait en Thessalie, par un large chemin ouvert dans les forêts des monts Cambuniens, sa flotte, qui marchait de conserve, s'avançait le long des côtes. Une avant-garde captura deux vaisseaux grecs. Le plus beau des captifs fut égorgé sur la proue de son navire. Les barbares marquaient ainsi leur route par des sacrifices humains. 271 vaisseaux
1. 11 n'y a que 3400 mètres du mont Cnémis, sur le continent, au cap Kéleou en Euhée. Toute cette côte a beaucoup changé d'aspect depuis Hérodote : grâce aux alluvions, la mer a reculé de trois a quatre milles ; le Sperchios coule plus au sud et reçoit le Dyras, le Mêlas et l'Asopo», qui jadis tombaient directement dans la mer. Le sentier d'Êphialtc, jusqu'au sommet de la montagne, sert maintenant déroute entre Zeïtouu (Lamia) et Salona {Amphissa), sur le golfe de Coriuthe.
grecs étaient dans l'Artémision; à l'approche de l'ennemi, ils reculèrent jusqu'à l'Euripe. Sur la nouvelle que la nier était libre, la flotte persane s'approcha du golfe Maliaque; mais, surprise sur cotte côte sans ports par . une tempête qui dura trois jours, elle perdit plus de 400 vaisseaux de guerre, avec ceux qui les montaient et une grande quantité de bâtiments de transport. Les Grecs attribuèrent ce désastre à la protection de Borée ou de Neptune, et revinrent dans l'Artémision, où 15 vaisseaux perses tombèrent entre leurs mains; mais telle était encore la supériorité de nombre de la flotte ennemie, que les généraux de Xerxès n'avaient qu'une crainte, celle de laisser les Grecs leur échapper. Eri voyant, en effet, que Neptune et les vents leur avaient laissé tant à faire, le Lacédcmonien Eurybiade, qui commandait les alliés, et Adiniante, le général des Corinthiens, voulurent se retirer. Thémistocle avait reçu de l'argent des Eitbéens pour faire demeurer la flotte dans ces parages, jusqu'à ce que les insulaires eussent mis leurs biens à couvert ; il arrêta Eurybiade, en partageant avec lui. Cette résolution était à peine prise, qu'un transfuge vint annoncer le départ de Î200 vaisseaux pour tourner l'Eubée et envelopper les Grecs. Ceux-ci se décident à prévenir l'ennemi, courent à lui, et au moment de le joiudre se forment en cercle, la proue en dehors, afin de n'être pas accablés par le nombre. A la chute du jour, ils remorquaient 30 vaisseaux prisonniers. La nuit qui suivit fut encore plus fatale aux Perses. Une nouvelle tempête les battit avec violence, et les vaisseaux qui tournaient l'Eubée, surpris en pleine mer, furent jetés sur les écueils et mis en pièces. « On eût dit qu'une divinité prenait soin d'égaliser les forces des deux adversaires. »
Dans le même temps, les Grecs avaient reçu un renfort de 53 galères d'Athènes ; ils présentèrent de nouveau le combat, les Perses le refusèrent. Pourtant une escadre de vaisseaux ciliciens qui se laissa surprendre fut dé-
truile. Les généraux perses commencèrent à craindre que Xerxî\s ne leur demandât compte de ces revers répétés. Ils engagèrent toutes leurs forces dans une action générale. Les Grecs restèrent encore maîtres du champ de bataille ; mais ils avaient éprouvé des pertes considérables, et ils songeaient à la retraite. La nouvelle que le passage des Thermopyles était forcé les décida.
Pendant que l'armée s'éloignait, Tbémistocle parcourut avec quelques navires fins voiliers tous les endroits de la côte où les ennemis devaient descendre pour faire de l'eau, et écrivit sur les rochers l'avis suivant, qui devait rendre les Ioniens suspects au roi, ou décider leur défection : « Ioniens, vous faites une mauvaise action en portant les armes contre vos pères et en aidant à asservir la Grèce. Prenez notre parti, ou, si vous ne l'osez, retirezvous au moins du combat, et engagez les Gariens à faire comme vous. Si cela même vous est impossible, conduisez-vous mollement dans l'action, n'oubliant pas que nous sommes vos pères et que vous êtes la première cause de cette guerre. » La ruse réussit; au milieu même de la bataille de Salamine, les Phéniciens accuseront les Ioniens de trahison.
Durant ces combats sur mer, Léonidas mourait aux Thermopyles.
Quand la résolution de défendre les Thermopyles avait été prise, on était au temps des jeux olympiques et des fêtes d'Apollon Carnéen, qui duraient à Sparte neuf jours. Quelque pressant que fût le danger, les Grecs n'abandonnèrent pas leurs fêtes; une petite armée, sorte d'avant-garde, fut envoyée seulement aux Thermopyles: elle comptait 300 Spartiates pesamment armés, 1 000 Tégéates et Mantinéens, 120Orchoméniens, 1000 hommes du reste de l'Arcadie, 400 deCorinthc, 200 de Phlionte, 80deMycènes,700Thespiens, 400 Thébains, 1 000 Phocidiens et toutes les forces des Locriens Opuntiens.
S AL AMI NE ET PLATÉES (k*0-kl<J). 383
Chacun de ces petits corps avait son chef particulier, mais ils obéissaient tous au roi de Sparte.
Pendant quatre jours Xerxès se flatta que la seule vue de son armée déciderait les Grecs à se rendre. Quelques hommes du Péloponnèse en effet parlèrent de s'en retourner pour défendre l'isthme de Corinthe; mais ils furent arrêtés par Léonidas, les Phocidiens et les Locriens. Le cinquième jour, comme les Grecs ne s'éloignaient pas, Xerxès envoya contre eux les Mèdes'et les Cissiens, leur ordonnant de les lui amener vivants. 11 se plaça luimême sur un trône élevé pour voir l'action et attendre les captifs. Les Mèdes attaquèrent bravement, mais ils furent repoussés après avoir perdu beaucoup de monde; d'autres leur succédèrent sans plus de succès, et Xerxès commença à comprendre qu'il avait dans son armée beaucoup d'hommes et peu de soldats.
« Les Mèdes, trop maltraités, s'étant retirés, le corps des Immortels prit leur place; ils ne firent pas mieux. Dans cet étroit défilé la supériorité du nombre ne pouvait leur servir, et ils avaient le désavantage des armes, leurs piques étant plus courtes que celles des Grecs. De temps en temps les Lacédémoniens tournaient le dos comme pour fuir, et les barbares les poursuivaient en poussant de grands cris; mais les Grecs se retournaient bientôt et en jetaient un grand nombre sur la place. Dans cette journée les Spartiates n'éprouvèrent qu'une perte légère.
« Les barbares croyaient qu'après un si long combat il n-'y avait plus dans l'armée grecque que des blessés hors d'état de lever leurs armes : ils tentè'rent donc le jour suivant une nouvelle attaque; elle ne réussit pas mieux. Les Grecs, rangés par ordre de peuples, prirent part tour à tour à ces divers combats, à l'exception cependant des Phocidiens qui, placés sur la montagne, en gardaient les sentiers.
« Tandis que Xerxès balançait sur le parti à prendre,
uu Mélien, nommé Ëphialle, vint le trouver et, dans l'espoir d'une grande récompense, lui apprit qu'il existait dans la montagne un sentier conduisant sur les derrières du camp grec. Le roi ordonna aussitôt à Hydarnès de suivre le traître avec la troupe des Immortels. Les Perses, partis du camp à l'heure où l'on allume les feux, marchèrent pendant toute la nuit, ayant à leur droite le mont OEta, et à leur gauche les montagnes de Trachis. Au moment où l'aurore'parut, ils avaient atteint le point le plus élevé du passage. Sur ce sommet étaient placés les 1000 Phocidiens qui gardaient le sentier. Pendant le temps que les Perses gravissaient la montagne, les Phocidiens n'avaient pu les apercevoir, la grande quantité de chênes qui la couvre les dérobant à la vue. Cependant, comme l'air était tranquille, le bruit des feuilles foulées aux pieds révéla leur approche aux Phocidiens : ils prirent les* armes et accoururent. Dans ce moment, les barbares paraissent, et, voyant devant eux des soldats, sont saisis d'étonuemeut-et de crainte, car ils s'étaient flattés de ne rencontrer personne en ces lieux. Hydarnès luimôme craignait d'avoir affaire à des Lacédémoniens, mais Ephialte lui ayant dit de quelle nation était cette troupe, il disposa ses Perses au combat. Les Phocidiens, accablés de traits et de flèches, lâchèrent pied et gagnèrent le plus haut sommet de la montagne, où ils s'attendaient à périr. Les Perses, au lieu de les poursuivre, s'empressèrent de descendre l'autre revers.
« En ce moment le devin Mégistias examinait les entrailles des victimes, et prédisait aux Spartiates que la mort les attenâait au lever du jour. Bientôt arrivèrent des transfuges qui annoncèrent le détour que les Perses devaient faire. Des sentinelles descendues en courant des hauteurs confirmèrent cette nouvelle : le jour paraissait alors. Les Grecs délibérèrent sur le parti à prendre : ceux-ci étaient d'avis qu'il fallait se défendre, ceuv-là insistaient pour une retraite immédiate. On ne put s'ac-
corder. Les uns se mirent en marche pour retourner dans leurs foyers, les autres se décidèrent à rester avec Léonidas. On prétend cependant que Léonidas lui-même donna aux troupes qui se retirèrent l'ordre de partir, pour les sauver d'une perte certaine, mais en annonçant qu'il ne convenait ni à lui ni aux Spartiates de déserter, sous quelque prétexte que ce fût, le poste qu'ils étaient chargés de défendre.... Les Thespiens et les Thébains seuls demeurèrent : les Thébains retenus contre leur gré par Léonidas, les Thespiens de leur propre volonté.
« Cependant, au lever du soleil, Xerxès, ayant fait des libations, attendit l'heure convenue avec Éphialte pour attaquer de front le retranchement. A l'approche des Perses, les Grecs sortirent à leur rencontre et livrèrent leur dernière bataille dans une partie plus large du défilé, afin d'avoir plus d'ennemis en face et d'en frapper davantage avant de mourir. Un nombre infini de barbares trouvèrent la mort dans cette action. Indépendamment de ceux qui succombèrent sous le fer des Grecs, comme il y avait derrière les rangs des chefs armés de fouets et sans cesse occupés à pousser à grands coups les soldats en avant, beaucoup d'entre eux, ainsi pressés, tombèrent dans la mer et y furent noyés; d'autres, et en plus grand nombre encore, furent écrasés tout vivants sous les pieds de la foule qui se succédait sans interruption.
« Quand les Lacédémouiens eurent brisé leurs piques à force de tuer, ils continuèrent à combattre avec l'épée. Enfin Léonidas tomba. Un combat furieux s'engagea sur son corps : quatre fois les Grecs repoussèrent l'ennemi. Ils gardaient encore ce glorieux trophée, quand les barbares, sous la conduite d'Ephialte, parurent. A leur approche, les Grecs se retirèrent en arrière dans la partie étroite du chemin. Ils repassèrent la muraille et s'arrêtèrent, à l'exception des Thébains, sur une hauteur qui est
à l'entrée du défilé, où Ton voit actuellement le lion de marbre élevé en l'honneur de Léonidas. C'est là qu'enveloppés de toutes paris, et après s'être encore défendus, les uns avec les armes qui leur restaient, les autres avec leurs mains et leurs dents, tous tombèrent sous la grêle de pierres et de traits que lançaient les barbares. »
La Grèce aimait à répéter, peut-être à embellir divers incidents de ce grand drame que l'imagination populaire a consacrés. Avant l'attaque, Xerxès avait envoyé un cavalier perse pour reconnaître la position des Spartiates; il les trouva s'exerçant à la lutte ou peignant leur longue chevelure: aucun ne daigna même prendre garde à lui. Xerxès, étonné de ce calme, écrivit à Léonidas : « Si tu veux te soumettre, je te donnerai l'empire de la Grèce. » Le roi répondit : « J'aime mieux mourir pour ma patrie que de l'asservir. » Un second, message du roi portait : « Rends tes armes. » Léonidas écrivit au-dessous : « Viens les prendre. » Quand l'ennemi se montra, un Grec accourut en s'écriant : « Les Perses sont près de nous; » il répond froidement : a Dis que nous sommes près d'eux. Avant le dernier combat, il fit prendre un léger repas à ses soldats : « Ce soir, leur dit-il, nous soupirons chez Pluton. »
Les soldats valaient le chef. Un Trachinien disait à un d'eux, dans son effroi : « L'armée persique est si nombreuse que ses traits obscurciraient le soleil. — Tant mieux, nous combattrons à l'ombre. » Un Lacédémonien était retenu au bourg d'Alpénos par une fluxion sur les yeux, on lui dit que l'ennemi approche, il prend ses armes, se fait conduire par son hilote dans la mêlée, frappe et tombe. Léonidas voulait sauver deux jeunes Spartiates; il donne à l'un une lettre, à l'autre une commission pour les éphores. « Nous ne sommes pas ici pour porter des messages, mais pour combattre. »
20000 Perses avaient péri, et parmi eux deux fils de
Darius. Du côté des Grecs, pas un Spartiate ni un Thespicn n'échappa , quelques Thébains demandèrent la vie. Xerxès fit mettre en croix le corps de Léonidas, mais la Grèce recueillit pieusement ses os. Sur le tombeau élevé plus tard aux Lacédémoniens, on lisait cette inscription héroïque que Simonide y fit graver : « Passant, va dire à Sparte que nous sommes morts ici pour obéir à ses lois, m Le poëte avait dit encore : « Qu'il est glorieux le destin de ceux qui sont morts aux Thermopylcs!... Leur tombe est un autel. Nous leur donnerons un immortel souvenir. Ni la rouille ni le temps destructeur n'effaceront cette épitaphe des braves. La chambre souterraine où ils reposent renferme l'illustration de la Grèce. »
La Grèce était ouverte, et par terre et par mer. Xerxès y entra guidé par les ïhessaliens, qui saisissaient l'occasion d'assouvir leur vieille haine contre la Phocide. Il soumit ce pays à une effroyable dévastation. En IJéotie, il partagea son armée en deux corps ; l'un devait enlever les trésors de Delphes, l'autre marcher sur Athènes, qu'il avait juré de détruire. Delphes était abandonné de la plupart de ses habitants. Mais le dieu avait promisde défendre lui-même son sanctuaire. Comme l'ennemi approchait au milieu des rues silencieuses, déjà frappé d'une secrète terreur, un orage soudain éclate, le cri de guerre retentit au fond du sanctuaire, les armes saintes s'agitent et des cimes du Parnasse des rochers se précipitent et écrasent les premiers rangs des envahisseurs, les autres reculent, fuient; la population de Delphes les poursuit; ils croient voir des dieux armés et ne s'arrêtent qu'à la frontière de la Béotie, laissant les chemins derrière eux semés de leurs morts. Ainsi, disait la tradition, le dieu s'était vengé lui-même. r#
Minerve fit moins pour son temple. Les Athéniens avaient espéré que toutes les forces des alliés viendraient protéger l'Altique, mais apprenant que les Péloponnésiens refusaient de sortir de leur presqu'île et ne son-
geaient qu'à couper l'isthme par une muraille, ils demandèrent qu'au moins la Hotte s'arrêtât devant Salamine. Tous les vaisseaux grecs jetèrent l'ancre sous cette île, à l'exception de ceux des Athéniens qui mouillèrent sur la côte de l'Attique. Dès qu'ils furent arrivés, on proclama que tout Athénien avisât au moyen de sauver sa femme, ses enfants et ses esclaves comme il le pourrait. Un présage avait levé les derniers scrupules : le serpent sacré nourri dans le temple de Minerve avait disparu, signe que la déesse elle-même abandonnait son sanctuaire. Tous aussitôt envoyèrent leurs familles à Trézène, à Égine, ou à Salamine; ceux qui pouvaient porter une pique ou remuer une rame allèrent rejoindre la flotte.
Elle était à peine réunie qu'un fugitif arriva d'Athènes, et annonça au conseil des chefs que les Perses avaient hrûlé Thespies et Platées; qu'il avaient pénétré dans PAttique, et s'étaient emparés de la ville. Ils n'y avaient trouvé qu'un petit nombre de vieillards et quelques citoyens qui, interprétant mal l'oracle, s'étaient réfugiés dans la citadelle, derrière les palissades de bois, et s'y étaient défendu*; avec un courage désespéré; mais ils avaient été enfin surpris et massacrés; le temple d'Erecthée n'était plus qu'un monceau de cendres. A cette nouvelle, il y eut un tel trouble que plusieurs chefs, sans attendre uue décision, se jetèrent dans leurs vaisseaux, firent hisser les voiles et se disposèrent à partir : ceux qui restèrent pour continuer la délibération décrétèrent que l'on ne combattrait qu'en avant de l'isthme deCorinthe. Cependant la nuit était arrivée, et, après la délibération, chacun regagna son vaisseau.
Thémistocle était de retour sur le sien : un Athénien, Mnésiphilos, lui demanda ce que le conseil avait résolu, et l'apprenant, lui dit : « Si les vaisseaux partent « de Salamine, vous n'aurez plus la chance d'un combat « qui peut sauver la patrie : rhacun quittera la flotte pour « retourner chez soi; ni Eurybiade lui-même, ni qui que
« ce soit au monde, ne pourra empêcher que l'armée se « disperse, et la Grèce sera perdue, faute d'un sage avis. « Retournez donc, et, s'il en est quelque moyen, essayez « de rompre ce qui vient d'être décidé; déterminez Eu- « rybiade à demeurer où nous sommes. »
Thémistocle alla trouver Eurybiade, et, à force de prières, obtint qu'il réunît de nouveau le conseil. Là il se garda bien de parler du motif allégué par Mnésiphilos, qui eût blessé les autres chefs; mais il représenta qu'en se retirant sur l'isthme on s'exposait à combattre dans une mer ouverte, grand désavantage pour une flotte inférieure en nomhre; que, de plus, on abandonnait sans nécessité Mégare, Salamine, Égine; enfin qu'on attirait l'ennemi sur le Péloponnèse, de sorte qu'en cas de revers, tout espoir était perdu. Alors se montra dans son jour l'aveugle et ignorante jalousie des Péloponnésiens. L<e Corinthien Adimante veut l'obliger à ne parler qu'à son tour : « Thémistocle, ceux qui partent avant le signal sont battus dans les jeux. — Et ceux qui partent trop tard, réplique l'Athénien, ne gagnent pas la couronne, » Et il continue à montrer les avantages du plan qu'il propose. Mais les chefs se récrient et s'emportent. Eurybiade lui-même, irrité de la confusion du débat où domine la voix de l'Athénien, vient sur lui, la canne levée : « Frappe, dit Thémistocle, mais écoute. » Le calme se rétablit et la discussion recommence. Adimante s'étonne que, pour le bon plaisir des Athéniens, on s'expose à n'avoir d'autre refuge, si l'on était battu, que l'île de Salamine. u Qu'est-il besoin d'ailleurs, ajoute-t-il, d'écouter plus « longtemps un homme sans patrie? — Notre patrie! H s'écrie Thémistocle, elle est ici, sur ces 200 vaisseaux « que nous mettons au service de la Grèce, nous qui « avons consenti, pour le salut commun, à voir nos « temples renversés et nos maisons en flammes! » Puis, se tournant vers Eurybiade : « Si vous restez ici, vous « agissez en homme de cœur; sinon, vous perdez la
« Grèce : car le sort de la guerre est sur vos vaisseaux. Je « vous en conjure donc, suivez mon avis; mais, sachez-le « bien, si vous ne voulez pas vous y rendre, nous allons « embarquer nos familles et nous ferons voile vers lTta- « lie, où les oracles nous promettent à Siris une longue m prospérité. Quand vous aurez perdu des alliés tels que « nous, vous vous souviendrez des paroles de Thémis- « tocle. » Ce langage énergique et cette menace remportèrent. On resta à Salamine.
Pour agir sur la foule et gagner une des plus mauvaises, mais aussi une des plus grandes forces, la superstition, l'Athénien recourut au moyen extrême des jours de grande terreur, a un sacrifice humain : il immola trois captifs à Dionysos Omestès. Le peuple se crut alors en règle avec les dieux.
Le jour suivant, quelques renforts arrivèrent et portèrent la flotte grecque à 380 vaisseaux : celle des Perses en comptait encore plus de 1000, qui étaient venus se ranger dans la rade de Phalère. En même temps leur armée de terre s'approchait du Péloponnèse. Cette marche ranima les craintes de ceux qui avaient été d'avis de se retirer sur l'isthme. Des murmures et des cris s'élevèrent de nouveau, un conseil fut encore convoqué et la majorité se montra disposée a la retraite. Thémistocle prit, dans cet extrême danger, une résolution extrême. Il sortit du conseil cl envoya un homme sûr au général des Perses avec cette commission : u Thémistocle, général des Athéniens, est secrètement dévoué au roi de Perse; il m'envoie vous dire que les Grecs ne se méfient de rien et que vous pouvez leur fermer les deux bouts du détroit; cernés ainsi, ils seront facilement vaincus. » Xerxès crut cet avis sincère et donna aussitôt l'ordre d'envelopper les Grecs. Thémistocle était retourné au conseil, prolongeant à dessein le débat. Un homme le demande, c'est Aristide, qui venait de traverser la flotte persique pour combattre avec ses concitoyens. « Soyons
SA LA Ml IN K KT PLATRES (480-^70). 303
toujours rivaux, lui dit l'exilé, mais rivalisons de zèle pour le salut de la patrie. Pendant que vous perdez le temps ici en de vaines paroles, les barbares vous entourent. — Je le sais, répondit Thémistocle, c'est par mon avis que cela s'exécute. » Et il introduit Aristide dans le conseil pour y porter cette nouvelle. 11 fallait donc combattre, et sur ce champ de bataille que Thémistocle, avec l'audace du génie, prenait sur lui d'imposer à ses concitoyens1.
« Bientôt le Jour aux blancs coursiers répandit sur le monde sa resplendissante lumière : à cet instant une clameur immense, modulée comme un cantique sacré, s'élève dans les rangs des Grecs : et l'écho des rochers de l'île répond à ces cris par l'accent de sa voix éclatante. Trompés dans leur espoir, les barbares sont saisis d'effroi : car il n'était pas l'annonce de la fuite, cet hymne saint que chantaient les Grecs. Pleins d'une audace intrépide, ils se précipitaient au combat. Le son de la trompette enflammait encore les courages. Le signal est donné; soudain les rames retentissantes frappent d'un battement cadencé l'onde salée qui frémit : bientôt leur flotte apparaît tout entière à nos yeux. L'aile droite marchait la première en bel ordre ; le reste de la flotte suivait, et ces mots retentissaient au loin : « Allez, ô fils de la Grèce, «délivrez la patrie, délivrez vos enfants, vos femmes, et « les temples des dieux de vos pères, et les tombeaux de « vos aïeux : un seul combat va décider de tous vos v biens. » À ces cris, nous répondons par le cri de* guerre des Perses : il n'y a plus à perdre un instant. Déjà les proues d'airain se heurtent contre les proues : un vais-
1. Sur plusieurs plans de la hataille, on place une escadre perse M'autre extrémité de l'île, pour fermer le détroit de Mégare de Salamine. Le récit d'Hérodote lu attentivement et plusieurs raisons qu'il serait trop long d'énumérer ici s'y opposent ; c'est l'aile droite des Perses qui , en l'étendant de la côte d'Éleusis à celle de Salainine, cherche à envelopper la flotte grecque. Le détroit entre Salami ne et le continent, dans la partie la plus large, n'a que 400 mètre».
seau grec a commencé le choc; il fracasse les agrès d'an vaisseau phénicien. Ennemi contre ennemi , les deux flottes s'élancent. Au premier effort, le torrent de l'armée des Perses ne recula pas. Puis, entassés dans un espace resserré, nos innombrables navires ne furent les uns pour les autres d'aucun secours. Ils s'entre-choquent mutuellement de leur bec d'airain; ils se brisent les uns les autres leurs rangs de rames, tandis que la flotte grecque, par une manœuvre habile, les enveloppe, et porte ses coups de tous côtés. Nos vaisseaux sont renversés ; la mer disparaît sous un amas de débris flottants et de morts ; les rivages, les écueils se couvrent de cadavres. Tous les navires de la flotte des barbares ramaient pour fuir en désordre : comme des thons, comme des poissons qu'on vient de prendre au filet, à coups de tronçons de rames, de débris de madriers, on écrase les Perses, on les met en lambeaux. Enfin la Nuit montra sa sombre face et nous déroba au vainqueur. Je ne détaille point; à énumérer toutes nos pertes, dix jours ne suffiraient pas. Sache seulement que jamais en un seul jour il n'a péri une telle multitude d'hommes.
« Artambarès, le chef de 10 000 cavaliers, a été tué sur les rochers escarpés de Silénie. Dadacès, qui commandait 1000 hommes, frappé d'un coup de lance, est tombé de son bord. Ténagon, le plus brave des guerriers bactriens, est resté, dans cette île d'Ajax tant battue par les vagues. Lilée, Arsame, Argeste, abattus tous les trois sur les rivages de l'île chère aux colombes, se sont brisé la tête contre les rochers... Celui qui commandait à 30 000 cavaliers montés sur des coursiers noirs, Matallos de Chryse, est mort; sa barbe rousse, épaisse, au poil hérissé, dégouttait de son sang; son corps s'est teint de la couleur de la pourpre. Le mage Arabas, Artame le Ractrien, ne sortiront plus de l'âpre contrée... Ah ! la ville de Pallas est une ville inexpugnable. Athènes contient des hommes : c'est là le rempart invincible! »
* Le messager qui apporte à la reine Atossa ces funèbres nouvelles n'a pas tout dit encore : « Une autre calamité a frappé les Perses.... Cette jeunesse de Perse, si brillante par son courage, si distinguée oar sa noblesse, par sa fidélité au roi, a péri misérablement d'une mort sans gloire. Une île est en face de Salamine, petite, d'un accès difficile aux vaisseaux, où le dieu Pan mène souvent ses chœurs1. C'est là que Xerxès envoie ses guerriers. Quand la flotte des ennemis serait en déroute, ils devaient faire main basse sur tous les Grecs qui se réfugieraient dans l'île, et recueillir ceux des leurs qu'y jetterait la mer. Il lisait mal dans l'avenir. Les dieux donnèrent la victoire à la flotte des Grecs; et, ce jour-là même, les vainqueurs, armés de toutes pièces, débarquent dans l'île, la cernent tout entière : les Perses ne savent plus par où fuir; la main des Grecs les écrase sous une grêle de pierres; ils tombent percés par les flèches des archers ennemis. Puis les assaillants s'élancent tous ensemble d'un même bond : ils frappent, ils hachent; tous sont égorgés jusqu'au dernier. Xerxès sanglote à l'aspect de cet abîme d'infortunes, car il était assis en un lieu d'où l'armée tout entière se découvrait à sa vue : c'était une colline élevée, non loin du rivage de la mer. Il déchire ses vêtements, il pousse des cris de désespoir, et, donnant le signal, il fuit avec son armée de terre, précipitamment, en désordre*. »
Nous n'avons pas voulu interrompre le récit d'Eschyle pour citer quelques particularités du 'combat que nous trouvons ailleurs. Un vent s'élevait à une certaine heure dans le détroit; Thémistocle avait attendu qu'il soufflAt
t.'PsvItalic, où Aristide, qui n'avait pas de commandement sur la flottte, dcharqua avec «les lioplites et des archers.
2. Eschyle, Pertes; traduction de M. Pierron. Athènes attacha le nom de sph troU grands poète* au souvenir de cette journée fameuse. Eschyle y combattit; disait-on; Sophocle mena le chœur des adolescents qui, la l\re en main, chanta l'hymne de victoire et dansa autour des trophées; Euripide naquit à Sabrnitie pendant l'action même.
3'JG CHAPITIŒ XVII.
pour attaquer. Au milieu des vagues soulevées, les lourds vaisseaux perses s'entre-choquaient et évitaient difficilement les coups rapides que leur portaient les navires plus légers des Grecs. A cette^première cause de désordre se joignaient les défiances que les Ioniens inspiraient aux Phéniciens, la difficulté pour tant de nations de s'entendre et de suivre les mêmes ordres, enfin la disposition des lieux très- défavorable aux Perses. Dans ce détroit, en effet, ils ne pouvaient déployer toutes leurs forces, cl gênaient réciproquement leurs mouvements.
Les Phéniciens, opposés aux Athéniens, commencèrent l'attaque. Leur amiral, Ariabignès, un frère de Xerxès, s'étant bravement élancé sur une galère athénienne qui vouait de fond/e sur son vaisseau amiral , fut percé de coups, et sa mort jeta le désordre dans l'aile droite qu'il commandait.
Une femme se signala : Artémise, reine de Carie. Comme sa galère était vivement pressée par un navire athénien, elle se détourna sur un vaisseau perse, et le coula. L'Athénien, croyant qu'il poursuivait un ami , chercha un autre adversaire. Xerxès vit Faction d'Artémise; il pensa que le vaisseau brisé par elle était grec, et s'écria qu'en ce jour les femmes se battaient comme des hommes, les hommes comme des femmes. Pour honorer son courage, dans la retraite il lui confia ses enfants, qu'elle ramena à Ephèse.
Les Perses avaient perdu 200 vaisseaux, les Grecs 40 : la flotte barbare avait donc encore la supériorité du nombre. Xerxès affecta un moment le courage et l'assurance : il ordonna de joindre Salamine au continent par une chaussée et de préparer une nouvelle attaque. Mais au fond il avait perdu tout espoir, et déjà il craignait d'être coupé de l'Asie, s'il ne se hâtait d'y repasser. Mardonius, le conseiller de cette fatale expédition, voyait sa ruine dans cette défaite. Pour la conjurer il s'offrit à rester en Grèce avec 300 000 hommes, qui suffiraient à
en achever la conquête. « Car les Cypriotes et les hommes de Phénicie, de Cilicie et d'Egypte seuls, disait-il, ont été vaincus, non les Perses qui n'ont pu combattre. » Xerxès, pressé de fuir, accueillit avec joie cette proposition, et dès qu'il eut atteint dans sa retraite précipitée la Thessalie, il autorisa Mardouius à choisir dans l'armée les soldats qu'il avait demandés. Pendant que le roi fuyait à travers la Macédoine et la Thrace, sa flotte, partant de Pha- 1ère au milieu de la nuit, se hâta de gagner l'Hcllespont. Les Grecs, avertis trop tard , la poursuivirent jusqu'à Andros sans la joindre. Là, il se tint un conseil de guerre. Thémistocle proposa de se porter en toute hâte vers la Chersonèse, pour fermer à Xerxès et à son armée le passage en Asie. Eurybiade fit prévaloir l'avis contraire, dans l'idée que la Grèce , loin de retenir chez elle les barbares et de les pousser au désespoir, devait plutôt leur ouvrir toutes les issues. Thémistocle se rendit; mais en secret il dépêcha un nouveau messager à Xerxès, soit pour s'attribuer le mérite de cette décision , soit pour hâter encore la fuite du roi. Xerxès mit pourtant 45 jours à traverser la Macédoine et la Thrace, laissant derrière lui une longue traînée de morts, tombés sous les flèches des habitants ou tués par la faim, la soif et les maladies. Une tempête avait brisé les ponts; mai3 sa flotte l'attendait : elle le transporta à Abydos, et, pendant que le roi se dirigeait sur Sardes, elle gagna Cyme et Samos pour comprimer les idées de révolte qui fermentaient dans les cités de ITonie.
Les Grecs, de leur côté, levaient des contributions dans les Cyclades, pour les punir d'avoir trahi la cause commune. Ils assiégèrent Andros. « Je viens à vous, disait Thémistocle aux habitants, avec deux divinités puissantes, la Persuasion et la Nécessité. — Nous en avons deux autres, répondirent-ils, qui ne quittent jamais notre île, la Pauvreté et l'Impuissance. » Ils résistèrent si bien qu'il fallut les laisser. D'autres îles se rachetèrent par quelque
MX CHAPITRE XVII.
argent donné- en secret à Thémistocle. De retour à Salamine, on partagea le butin, et des prémices réservées pour Apollon on fit une statue colossale. A l'isthme on décerna le prix de la valeur. Chacun des chefs se donna le premier, mais la plupart accordèrent le second à Thémistocle. Sparte, où il alla quelque temps après, montra bien l'opinion de toute la Grèce, par les honneurs inaccoutumés qu'elle lui rendit. Elle lui décerna une couronne d'olivier, lui offrit le plus beau char qui se trouvât dans la ville, et le fit escorter à son retour jusqu'aux frontières de Tégée par 300 jeunes gens des premières familles.
La Grèce célébrait son triomphe, et la moitié du territoire était encore occupée par l'ennemi, mais un légitime espoir remplissait tous les cœurs. Tandis que Xerxès était en Thessalie, les Lacédémoniens reçurent un oracle de Delphes qui leur prescrivait de demander à Xerxès satisfaction pour la mort de Léonidas, et d'accepter tout ce qu'il leur donnerait en compensation. Les Spartiates firent partir un héraut qui , conduit en présence de Xerxès, lui parla en ces termes : « Roi des Mèdes, les Lacédémoniens et les Héraclides de Sparte demandent satisfaction de la mort de leur roi, tombé sous vos coups, lorsqu'il combattait pour la défense de la Grèce, » Le roi, étonné de ce discours, fut quelque temps sans répondre. Enfin , comme dans ce moment Mardonius se trouvait à ses côtés, il le montra de la main au héraut, et lui dit : « Mardonius, que voilà , donnera aux Lacédémoniens ce qu'ils demandent. » Le héraut accepta la satisfaction offerte, et s'éloigna. C'était bien en effet Mardonius qui était la victime réservée pour le sacrifice expiatoire.
« Débarrassé plutôt qu'affaibli parle départ du roi et de la foule tumultueuse qui le suivait , Mardonius hiverna dans la Thessalie; au printemps, il envoya aux Athéniens Alexandre de Macédoine pour leur proposer la paix ; admirant, disait-il, leur valeur, le grand roi désirait les
avoir pour alliés; il leur rendrait leur territoire, relèverait leurs temples et leur donnerait en plus telles autres terres qu'ils désireraient. Sparte, effrayée de ces offres, envoya aussitôt pour les combattre des députés qui parlèrent longtemps. Athènes fit une brève et mâle réponse: m Tant que le soleil suivra dans les cieux sa course accoutumée, les Athéniens ne contracteront pas d'alliance avec Xerxès; ils combattront contre lui, se confiant dans les dieux protecteurs, et dans ces héros de la Grèce, dont le roi a sans respect livré aux flammes les images et les temples. »
Un décret ordonna aux prêtres de dévouer aux dieux infernaux quiconque entretiendrait des intelligences avec l'ennemi. 11 est triste d'avoir à ajouter qu'un parti, celui des grands, qui avait déjà commencé la longue série de ses trahisons envers la liberté, trouvait insensé ce généreux dévouement. Un d'eux va proposer de se soumettre; d'autres, à Platées même, méditeront une défection. Sparte avait offert de nourrir pendant toute la campagne les familles des Athéniens : ils refusèrent, et demandèrent seulement que l'armée du Péloponnèse se tînt prête d'assez bonne heure pour que l'Attique ne fût pas une troisième fois sacrifiée.
Elle le fut. Les Lacédémonieus, contents d'avoir rompu cette négociation , retournèrent dans leur presqu'île et ne s'occupèrent que d'achever la muraille qui en fermait l'entrée. Mardonius put donc traverser la Béotie sans obstacle et rentrer dans Athènes. Le peuple s'était encore réfugié à Salamine; Mardonius lui envoya les mêmes offres. Un sénateur qui osa proposer d'en délibérer fut lapidé , et les Athéniennes firent subir le même sort à sa femme et à ses enfants. Pour immortaliser l'infamie, comme ils immortalisaient la gloire , une colonne de bronze fut plus tard élevée dans la citadelle, qui contint le récit de la trahison et du châtiment. 11 y avait presque autant de colère contre Sparte. Des députés allèrent lui
reprocher son lâche abandon. Les Spartiates , alors occupés à célébrer la fuie des Hyacinthies, ne s'émurent pas davantage de ces plaintes, et les ambassadeurs étaient à la veille de leur départ qu'aucun soldat n'était encore sorti de la ville. Mais un Tégéate remontra aux éphores que si Athènes traitait avec les Perses, il y aurait mille portes ouvertes à l'ennemi pour entrer dans le Péloponnèse. Convaincus enfin de la nécessite de tenir parole, ils firent partir la nuit même 5000 hoplites, suivis chacun de 7 hilotes, et quand les députés athéniens se présentèrent aux éphores pour leur déclarer que leur indigne inaction était une rupture avec Athènes, ceux-ci jurèrent que l'année était en marche.
Averti de ce mouvement par les Argiens , Mardonius quitta l'Attique , où il avait tout saccagé, et chercha dans les plaines de la Béotie un terrain plus favorable à sa cavalerie; il s'établit en un camp retranché sur la rive gauche de l'Asope. L'armée lacédémonienne, sous les ordres de Pausanias, traversa l'isthme, recueillant sur son passage tous les Grecs restés fidèles à la patrie. Arrivés à Éleusis, ils furent joints par les Athéniens descendus de la flotte, et se portèrent vers les rives de l'Asope au nombre de 1 10 000 Us campèrent sur les collines près d'Érythrées et s'y trouvèrent en présence de l'ennemi, fort de 300 000 hommes et de 50 000 auxiliaires grecs. Plu-
1 . Les forces grecques étaient de 38 700 hoplites, savoir : 10000 Lacédemoniens, dont 5000 Spartiates; 8000 hommes d'Athènes, 5000 de Corinthe, 800 de Leueade et d'Anactorion, 500 d'Amhracie, 300 de Polidée, 3000 de Mégare, 3000 de Sieyône, 1500 de.Tégée, 600 d'Orchomène, 800 d'Épidaure, 1000 de Trezene, 400 de *Mycènes et de Tvrinthe, 200 Lépréatea, 1000 de Phlionte, 300 d'Hermiône. 600 d'Krétri'e et de Styrée,400 de Chalcis, 200 de Céphallénie, 500 d'Lgine, 600 de Platées. II y avait 60 500 hommes d'infanterie légère, dont 35 000 hilotes, 7 pour chaque Spartiate. Pour chaque hoplite des autres peuples, il n'y avait qu'un seul soldat armé à la légère. Quelques troupes étaient venues de Mélos, Céos, Tenos, Naxos et Cythnos, et 1800 hommes de Thespies. Les Éléens et les Mantinéens arrivèrent après la hataille. Les derniers poursuivirent jusqu'en Thessalie le corps d'Artahau, et au retour exilèrent les généraux dont les lenteurs leur avaient ôté Phonueur de comhattre.
sieurs jours se passèrent en escarmouches; Mardonius, pour tirer les Grecs de la forte position où ils s'obstinaient à rester, les fit attaquer par toute sa cavalerie que commandait Masislios. Les Mégariens eurent à supporter seuls le choc. Après une brave résistance, ils firent demander du secours à Pausanias. Le danger était tel que tous hésitaient. Un Athénien , Olympiodore , s'offre à couvrir avec 300 hommes la retraite des Mégariens. Une charge vigoureuse ébranle l'ennemi; son chef tombe ; un combat acharné se livre sur son corps , qui reste aux Grecs. « Pendant que l'armée perse marquait sa douleur par des cris lugubres dont retentissait toute la Béotie, un char promenait à travers les lignes des Grecs le corps de Masistios, et chacun quittait son rang pour voir celui qui était après Mardonius le plus estimé et des Perses et du roi. »
Cependant, dans la position que les Grecs occupaient, ils étaient exposés à manquer d'eau. Pausanias descendit dans la plaine de Platées, qui est arrosée par de nombreux ruisseaux, et campa avec ses Lacédémoniens près de la fontaine de Gargaphie. Quand on distribua les autres postes, une dispute violente s'éleva entre les Athéniens et les Tégéates. Ceux-ci prétendaient au commandement de l'aile gauche que les Athéniens réclamaient. Des deux côtés on rappela les exploits des aïeux : Tégée ceux du héros Kchémos, Athènes sa victoire sur les Amazones. Aristide trouva de meilleures paroles. «Nous sommes ici non pour disputer un poste, mais pour combattre. Que les Lacédémoniens décident; en quelque lieu que nous soyons placés, notre courage en fera un poste d'honneur. » Les Spartiates se prononcèrent tout d'une voix pour Athènes.
Mardonius avait fait aussi un mouvement, et les deux armées étaient en présence, séparées par le lit de l'Asope. Mais dans l'un et l'autre camp, les présages menaçaient d'une défaite l'armée qui engagerait le combat. Les
m CHAPITRE XVII.
Grecs avaient tout intérêt à cette £orte de trêve, car ils recevaient continuellement des secours et des vivres, et dans le camp perse on espérait la mettre à profit pour corrompre quelques chefs alliés et dissoudre la ligue! Mardonius perdit le premier patience; malgré les avis et les craintes de ceux qui l'entouraient, il déclara au bout de dix jours qu'il attaquerait le lendemain. Au-dessus des oracles, il y avait, disait-il, cette vieille loi du pays qui ordonnait de conduire tout de suite les Perses au combat.
La nuit venue, un cavalier se présenta au eamp-des Grecs et demanda à parier aux généraux : « Soyez sur vos gardes, leur dit-il; Mardonius, malgré les présages, vous attaquera à la pointe du jour. Recevez en bonne part l avis que je vous donne. Forcé de suivre malgré moi l'armée des Perses, je vous apporte une preuve évidente de mon dévouement à la Grèce; j'espère que vous ne me trahirez pas et que vous me saurez gré de m'être exposé, pour vous avertir, aux plus grands dangers. Je suis Alexandre, roi de Macédoine. Après avoir dit ces mots, il tourna bride en toute hâte.
Dans la nuit qui suivit, Pausanias changea son ordre de bataille. Il opposa les Athéniens aux Perses dont il connaissait la manière de combattre et plaça les Spartiates en face des Grecs auxiliaires. L'ennemi averti lit un changement semblable et les deux armées se retrouvèrent dans leur ancienne position. Mardonius, prenant ces mouvements pour un aveu de crainte de la part des Spartiates, leur fit porter par un héraut un défi insultant. Il offrait de tout terminer par un combat singulier entre un certain nombre de Perses et de Spartiates. Pausanias ne répondit pas. Mardonius fît charger alors toute sa cavalerie, qui parvint à détruire la fontaine de Gargaphie. Les Grecs tiraient de cette source toute leur eau, car les cavaliers ennemis les empêchaient d'approcher des bords de l'Asope; et comme leurs convois de vivres qui arrivaient par les défilés du Cithéron étaient maintenant
aussi interceptés , il fut résolu que l'on décamperait à la nuit pour se rapprocher de Platées. Ce moment venu, une grande partie des troupes se mirent en marche, mais au lieu de s'arrêter au point qui avait été fixé, elles allèrent jusqu'à un temple de Junon qui tenait à la ville même de Platées. Les Lacédémoniens et les Athéniens ne partirent qu'à la fin de la nuit. Pausanias n'avait pu décider à la retraite un brave ofticier lacédémonien qui regardait comme une honte de reculer. Il résulta de ce retard que les deux corps n'étaient pas encore bien éloignés lorsque les Perses s'aperçurent, au lever du soleil, que l'ennemi était en retraite.
Mardonius, tout joyeux, traversa l'Asope et lança ses barbares en désordre à la suite des Lacédémoniens, qui filaient par le pied de la montagne. Les Athéniens avaient pris tout droit par la plaine. Ils avaient déjà atteint et franchi les premières collines qui descendent de Platées, lorsqu'ils furent avertis par un pressant message de Pausanias de l'attaque des Perses; ils se portèrent aussitôt du côté des Lacédémoniens pour les secourir. Mais les Grecs, alliés de Mardonius, avaient retrouvé leurs traces et commencèrent le combat avec tant de vigueur, qu'ils ne purent songer qu'à se défendre eux-mêmes. Les Lacédémoniens et les Tégéates restèrent donc seuls avec leurs troupes légères, au nombre de 53 000 hommes, et l'on commença les sacrifices pour prendre les auspices sur le combat. Les premières victimes n'ayant pas donné de présages favorables, on différa l'attaque. Ce temps d'inaction fut fatal aux Lacédémouiens, qui eurent beaucoup de soldats tués ou blessés; car les Perses, après avoir planté en terre leurs gerrhes ou boucliers, lançaient les traits à l'abri de ce rempart, et sans aucun risque en accablaient les Lacédémoniens. Dana cette cruelle situation, Pausanias, désespéré de ne pouvoir obtenir de réponses favorables des victimes, tourna ses regards vers le temple de Junon et supplia la déesse de ne point
kOk CHAPITRE XVII.
permettre que les espérances de la Grèce fussent trompées.
a II parlait encore quand les Tégéates, impatients, se levèrent et marchèrent à l'ennemi. Un instant après, les Lacédémoniens obtenaient enfin des présages heureux, et se mettaient également en mouvement. I es arcs des Perses étaient une faible défense contre la phalange lacédémonienne. D'abord la lutte s'engagea en avant des gerrhes, et lorsque ce rempart fut forcé, un second combat plus acharné eut lieu près du temple de Cérès; il dura longtemps, et Ton se battit presque corps à corps, les barbares saisissant les piques des Grecs et les brisant avec leurs mains. Les Perses se montraient aussi braves que leurs adversaires, mais ils étaient sans adresse, sans expérience et mal armés, combattant presque nus contre des hommes couverts d'une armure complète, lis ne mettaient point d'ensemble dans leurs attaques, et venaient tantôt isolément, tantôt par troupes de dix, plus ou moins, et toujours en désordre, se ruer sur les Spartiates, qui les taillaient facilement en pièces.
« Le point où les Grecs se virent serrés le plus près fut celui où se trouvait Mardonius, monté sur un cheval blanc, et entouré d'un corps de 1000 hommes choisis parmi les plus braves des Perses. Tant qu'il fut vivant, ses troupes soutinrent les efforts des Lacédémoniens ; mais quand il tomba et que ce corps d'élite eut été détruit, le reste des troupes tourna le dos. »
Les fuyards s'étaient retirés dans le camp que Mardonius avait fait construire; les Lacédémoniens les poursuivirent jusque-là, mais lorsqu'il fallut forcer le retranchement, leur inexpérience se montra : constamment repoussés, ils furent obligés d'attendre les Athéniens, qui avaient eu à supporter le choc des Grecs auxiliaires. De ce côté, les Thébains seuls se battirent vaillamment. Quand ils eurent été mis en fuite , les Athéniens accoururent, et après un rude combat, jetèrent bas une partie
du mur. Les Grecs se précipitèrent en foule dans cet étroit espace, où il firent un tel carnage, que, selon Hérodote, des 300 000 hommes qu'avait conservés Mardonius, à peine 3000 survécurent, si Ton excepte 40 000 qu'Artaban n'engagea pas, et qu'à la vue du désastre il emmena précipitamment vers la Thrace, en répandant sur sa route le bruit que Mardonius était victorieux. Les Lacédémoniens n'avaient perdu que 91 soldats, lesTégéates 1G et les Athéniens 52. Les autres Cirées n'avaient pas combattu, à l'exception des Mégariens, qui, surpris en plaine par la cavalerie thébainc , avaient été rompus et perdirent 600 hommes1.
Les I^acédémoniens et les Athéniens se disputaient vivement le prix de la valeur ; un Mégarien leur proposa d'y renoncer, et tous les suffrages se réunirent en faveur des Platéens, qui, suivant l'usage, avaient combattu avec les Athéniens. Aristide fit passer ce décret : « Les peuples alliés formeront contre la Perse une ligue défensive qui armera 10 000 hoplites, 1000 cavaliers et 100 trirèmes. Tous les ans i's enverront des députés à Platées pour y célébrer, par de solennels sacrifices, la mémoire de ceux qui ont perdu la vie dans le combat. De cinq ans en cinq ans on y donnera des jeux qu'on appellera les fêtes de la liberté, et les Platéens, chargés de faire des sacrifices et des vœux pour le salut de la Grèce, seront regardés comme une nation inviolable et sacrée. » Un autel fut dressé sur la place publique de la ville à Jupiter libérateur, et pour y offrir le premier sacrifice, le Platéen Euchidas courut du camp à Delphes prendre le feu du sanctuaire national , le seul temple de la Grèce centrale que la présence des barbares n'eût pas souillé. La distance était de plus de 90 kilomètres, le même jour il le rapporta; mais, comme on le dit du sold.it de Marathon, il tomba mort en remettant aux prêtres le feu sacré.
t. Os chiffres d'Hérodote sont bien faibles. Plularque parle de 1360 morts; mais Diortore va trop loin en parlant de 10 000.
D'immenses richesses couvraient le champ de bataille. On fit d'abord la part des dieux. Apollon Delphien, Jupiter d'Olympie, et Neptune Isthmique, reçurent chacun un dixième des dépouilles; un autre fut donné à Pausanias, le resle partagé entre les vainqueurs. Des monuments funèbres furent élevés aux Spartiates, aux ilotes, aux Tégéates, aux Athéniens et aux Mégariens morts dans le combat. Ceux des Grecs qui n'y avaient pas pris part cherchèrent par la suite à en imposer à la postérité, et construisirent auprès de ces tombeaux véritables des cénotaphes comme s'ils eussent eu des guerriers tués à ce grand jour de la commune délivrance. Les Platéens furent institués gardiens de ces tombeaux.
Les Thébains s'étaient battus avec acharnement pour les Perses. Le onzième jour après la bataille, l'armée parut devant leurs murs, et les contraignit de livrer les auteurs de la défection ; Pausanias les fit mettre à mort à Corinthe.
Le même jour où les Grecs frappaient à Platées ce grand coup, leur armée de mer, commandée par le Spartiate Léotychidas, s'illustrait par une érlatante victoire. La Hotte stationnait à Délos, n'osant s'aventurer plus loin, malgré les prières des bannis ioniens, qui la pressaient de faire voile vers les côtes d'Asie. Des envoyés de Samos furent plus heureux, Léotychidas fit route pour cette île, et voyant les Perses fuir à son approche, il les suivit jusqu'à Mycale. Ceux qui montaient la Hotte perse descendirent à terre pour se mettre sous la protection d'une armée de 60 000 hommes que Xerxès, encore à Sardes, tenait dans l'Iouie. Les Grecs débarquèrent à leur tour. Bientôt la plus grande confusion régna parmi les Perses. Par crainte d'une trahison, ils désarmèrent les Samiens et éloignèrent les Milésiens du camp, sous prétexte de leur faire garder les passages des montagnes. Au moment du combat, le bruit se répandit que Mardonius venait d'être vaincu en Béotie. Cette nouvelle accrut
SALAMLNE ET PLATÉES (<*80-479). 407
l'audace et la confiance des Grecs : le camp fut forcé, les généraux perses périrent, et avec eux presque tous les soldats. C'était la dernière année de Xerxès. Les Athéniens, que commandait Xanthippe, père de Périclès, eurent la principale gloire de cette journée ; car ils vainquirent presque seuls, les Lacédémoniens s'étant égarés en voulant tourner l'ennemi.
Ainsi, non-seulement les Grecs avaient repoussé la guerre de leurs foyers, mais ils la portaient déjà chez leur ennemi. Cette dernière victoire équivalait à la conquête de la mer Êgée. En moins d'un an, ils avaient hattu les Perses h Salamine, à Platées, à Mycale, et d'attaqués qu'ils étaient, étaient devenus agresseurs et conquérants. Qui eût cru, quelques mois auparavant, que la grandeur de l'Asie trouverait en Grèce son tombeau ? Toutes les multitudes de l'Orient ne purent prévaloir contre cette petite nation qui avait dans son camp le génie de la civilisation et le génie de la liberté. C'était aussi un monde jeune qui remportait sur un monde vieillissant et épuisé. Les Grecs le sentaient eux-mêmes. La divinité qu'ils invoquaient a Mycale, leur cri de ralliement, était Hébé, la Jeunesse. Le jour de la bataille de Salamine, les Grecs de la Sicile avaient été victorieux comme ceux de la mère patrie; Gélon le Syracusain avait taillé en pièces, près d'IIimère, 300 000 Carthaginois. L'heure de l'avènement et du triomphe de la race hellénique était venue partout!
Aussi quelle longue et légitime ivresse! Cette grande épopée des guerres médiques eut son inimitable historien dans Hérodote, et son poète dans Eschyle : Hérodote, qui lut des fragments de son histoire aux grands jeux de la Grèce ravie et enthousiasmée; Eschyle, le soldat de Marathon et de Salamine, dont les vers brûlants et pleins du feu de la guerre soulevaient au théâtre d'Athènes de frénétiques applaudissements. Quels transports ne devait pas exciter chez ces «Ames ardentes la vue d'Ato&sa, cette reine si fière, qui demandait à Darius de lui donner,
pour la servir, des femmes de Sparte, d'Argos et d'Athènes, et qui, maintenant que son fils Xerxès est allé chercher ces esclaves, sans nouvelles de lui et pleine d'inquiétude, interroge le chœur des vieillards perses:
Atossa : Amis, où dit-on qu'est située cette ville d'Athènes ?
Le choeur : Bien loin vers le couchant, aux lieux où disparaît le soleil , notre puissant maître.
Atossa : Et c'est cette ville que mon fils a voulu conquérir ?
Le choeir : Oui, car après elle toute la (Jrèce serait sujette du grand roi.
Atossa : Ont -ils donc chez eux d 'innombrables guerriers ?
Le choeur : Assez nombreux pour avoir fait déjà bien du mal aux Perses.
Atossa : Et possèdent-ils d'abondantes richesses?
Le choeur : Ils ont une source d'argent , trésor que leur fournit la terre.
Atossa : Quelles armes brillent dans leurs mains? Est-ce l'arc et les flèches?
Le choeur : Non, ils combattent de près avec la lance, ils se couvrent du bouclier.
Atossa : Quel monarque les conduit et gouverne leur armée?
Le choeur : Nul homme ne les a pour esclaves ni pour sujets.
Atossa : Comment donc résisteraient-ils à l'attaque de nos guerriers ?
Le choeur : Comme ils ont fait jadis pour cette immense, cette belle armée de Darius : ils l'ont détruite.
Atossa : Quelles terribles choses tu dis là pour les mères de ceux qui sont partis !
Et plus loin l'ombre de Darius paraît, et les vieillards lui demandent comment ils devront se conduire désormais pour le bonheur du peuple des Perses.
SALAMIISE ET PLATRES (480-479). 409
« Gardez-vous, leur répond Darius, d'attaquer jamais le pays des Grecs, votre armée fût-elle encore plus nombreuse que celle de Xcrxès, car la terre elle-même combat pour eux.... Elle tue par la faim nos armées trop nombreuses. » Ailleurs c'est l'Asie abattue « qui tombe lourdement sur le genou. » C'est le chœur qui s'écrie : « O puissant Jupiter, tu viens donc de la détruire cette armée des Perses, superbe, innombrable; tu as plongé dans les ténèbres du deuil les villes de Susps et d'Ecbatane. Que de femmes, de leurs faibles mains, déchirent leurs voiles et arrosent leur sein de larmes amères!... L'Asie tout entière aujourd'hui gémit, dépeuplée ! Xerxès a tout emmené, hélas! Xerxès a tout perdu, hélas! Xerxès, sur de frêles navires, a tout livré, l'imprudent ! à la merci des flots. » Et plus loin : u Les nations de l'Asie n'obéiront plus longtemps au Perse, elles ne payeront plus le* tribut imposé par un vainqueur; elles ne se prosterneront plus, le front dans la poussière, devant h majesté souveraine, caria puissance du roi a péri. » C'était aussi la forme républicaine des peuples grecs qui l'emportait sur la royauté orientale. « La langue des hommes ne sera plus enchaînée, le peuple affranchi exhalera librement sa pensée; car le joug de la force est brisé. » C'était encore la liberté de l'esprit qui l'emportait sur son asservissement.
Enfin on voyait paraître sur la scène Xerxès lui-même humilié, abattu, poussant des cris de désespoir, couvert de lambeaux; et comme pour les anciens la vengeance était un fruit délicieux, les Grecs savouraient longuement ces humiliations du grand roi, que le poëte montrait alternant avec le chœur ses gémissements.
Xtrxks : Fonds en larmes.
Le chœur : Mes yeux en sont baignés.
Xerxès : Réponds à mes cris par tes cris.
Le choeur: Hélas! hélas! hélas!
Xerxès : Retourne en gémissant à ton foyer.
Ls choeur : Hclas ! hélas ! O Perse ! Perse ! pousse un cri de douleur!
Xerxès : Oui . que le cri de douleur remplisse la ville.
Le chœur : Poussons des sanglots ! des sanglots ! des sanglots encore.
Xerxks : Hélas ! hclas! notre flotte; hélas! hélas! nos vaisseaux ont péri!
Le choeur : Je t'accompagnerai avec de tristes lamentations.
Et le chœur se retirait en poussant des cris déchirants qu'étouffait enfin le bruit des applaudissements des Grecs , spectateurs radieux du drame qu'ils avaient joué naguère sur les flots sonores de Salamiae.