‹ Histoire de la Grèce ancienneChapitre 74 sur 90 · GRANDEUR DES LETTRES ET DES ARTS · texte numérisé non relu

GRANDEUR DES LETTRES ET DES ARTS

DEPUIS LA FIN DE LTXVASION PERSIQUE JUSQU'A LA TREVE DE TRENTE ANS (479-448) ».

Si le triomphe de la Grèce était général , il y avait cependant un peuple qui triomphait plus qu'aucun autre. Le principal honneur de la résistance à l'invasion revenait à Athènes*. Seule, elle avait vaincu à Marathon ; à Salamine, elle avait encore enchaîné la victoire en forçant les alliés de vaincre malgré eux. La gloire de Mycale lui appartenait presque tout entière, et elle avait partagé celle de Platées , où les Athéniens avaient déployé leur valeur ordinaire, moins imposante peut-être et moins théâtrale que celle de leurs rivaux, mais plus habile et plus sûre. Quel peuple grec pouvait citer un nom

à coté de ceux de Miltiade, d'Aristide, de Thémistocle,

1. Hérodote, |. IX; Plutarque, Ffci eh Thémistocle, et Aristide, de Cimon; Cornélius Nepos, Vie de Pausanias.

2. Hérodote dit, I. VII, ch. xxxix : c Les Athéniens ont été les libérateurs de la Grèce. »

de celui-ci surtout , le plus fidèle représentant de la race grecque par ses qualités comme par ses défauts?

Nous connaissons déjà cet homme extraordinaire, ce génie pratique , souple rusé , hardi , plein de ressources, même au milieu du péril; peu scrupuleux, du reste, sur les moyens, pourvu qu'il arrivât à son but, et qui, pour réussir, employa tout, même la corruption. Il n'eut pas toujours les mains pures, disent Hérodote et Plutarque. Il se laissa acheter; mais il sut trouver les moyens de concilier la vénalité avec le patriotisme, et fit souvent servir l'argent de la corruption à la cause de la liberté. La postérité, qui n'aime point ces alliances adultères, a été pour lui, comme Athènes, sévère, mais juste; et audessus de son nom elle a placé celui de l'homme qui fut comme le bon génie de la cité, Aristide, que le peuple assemblé au théâtre salua du nom de juste, et qui retenait, par sa modération, etïhémistoclc et les Athéniens. Thémistocle, après la guerre, proposait une résolution importante qui exigeait le secret. Tout d'une voix rassemblée chargea Aristide d'en prendre connaissance et de décider pour elle-même. Il déclara que le projet était très-utile, mais très-injuste, et le peuple, sans plus en savoir, le rejeta: il s'agissait, dit-on, de brûler tous les vaisseaux des alliés alors réunis au port de Pagase, ce qui eût fait d'Athènes la seule puissance maritime. Aristide avait combattu àSalamine;à Platées, les Athéniens s'irritaient des continuels changements que Pausanias leur faisait faire pour les opposer aux Perses; ce fut Aristide qui les calma : « Toute place est bonne, dit-il, pour remplir fidèlement son devoir et mourir à son poste.» Après le combat, ce fut encore le Juste qui apaisa la rivalité des deux peuples.

Tels s'étaient donc montrés, sous leurs illustres chefs, les Athéniens : courageux, intelligents, décidés, toujours prêts à servir, en tous lieux et de toutes façons, la cause commune.

Sparle , au contraire, était restée dans l'ombre, bien que placée, du consentement de tous, au premier rang. Dans l'une et l'autre guerre , ses inconcevables lenteurs avaient laissé Athènes seule et sans secours. Four grands hommes, elle avait donné le glorieux soldat des Thermopyles, Léonidas; Eurybiade, qui reçut le prix du courage, mais non celui de la prudence; enfin Pausanias, le vainqueur de Platées, qui avait peu fait pour la victoire, et qui souilla bientôt son nom par une ambition coupable.

Cependant tel était l'ascendant du vieux renom de Lacédémone, qu'Athènes, malgré ses services, ne trouvait partout que froideur ou envie. C'était une parvenue dont la gloire blessait. Tiiémistocle ne s'était pas laissé éblouir par les honneurs dont Sparte l'avait comblé, et qui peut-être lui valurent, de la soupçonneuse démocratie qu'il servait des défiauces qui le retinrent loin des commandements dans la mémorable année de Mycaîe et de Platées. 11 vit le danger et trouva le remède. Athènes était en ruine. De la cité de Minerve il ne restait plus que l'inexpugnable rempart dont parle le poète, de vaillantes poitrines. Tiiémistocle arracha au peuple une patriotique déclaration. Défense fut faite à chacun de relever sa maison, de toucher à ses propres ruines , avant que la ville eût été entourée d'une forte muraille. Le peuple entier se mit à l'œuvre; pour matériaux on prit tout : les pierres des tombeaux, les colonnes des temples, les statues des héros et des dieux. Le mur en allait plus vite et semblait devoir en être plus fort.

Il fallait se hâter, car déjà des émissaires d'Kgine étaient accourus à Sparte pour dénoncer l'entreprise. Sparte envoya une députation à Athènes : « Il ne convient pas, disait-elle, de fortifier aucune ville en dehors de l'isthme de Corinthe; c'est préparer une citadelle pour les barbares, un repaire d'où ils ne sortiront plus. La vraie forteresse de la Grèce, c'est le Péloponnèse dont Sparte rendra l'entrée inexpugnable » Comme s'il n'était pas possible

k\k m CHAPITRE XVIII.

aui barbares de débarquer sur mille points de la presqu'île. Thémistocle s'attendait à cet hypocrite conseil , niais le mur n'était pas encore assez haut pour braver une attaque; il fallait gagner du temps; il se fit envoyer solennellement à Sparte pour y porter la réponse d'Athènes, ne voyagea qu'à petites journées, et une fois arrivé, ne chercha h voir ni le sénat ni les épbores. Ceux-ci s'en étonnaient : « J'attends, répondit-il, pour demander audience, l'arrivée de mes collègues que sans doute quelque affaire urgente a arrêtés.» Cependant à Athènes, hommes, femmes, enfants, vieillards, travaillaient. Le bruit en vint de toutes parts à Lacédémone. Thémistocle, interrogé, nia encore et conseilla aux éphores de charger quelques-uns de leurs concitoyens d'aller s'assurer par leurs propres yeux de la vérité. C'étaient des otages pour sa propre sûreté qu'il envoyait à Athènes. Il fit dire sous main qu'on les gardât jusqu'à son retour; et lorsqu'enfin il sut que la muraille était assez avancée pour mettre la cité renaissante à l'abri d'insulte, il vint dire fièrement au sénat de Lacédémone : « Les Athéniens n'avaient pas attendu vos conseils pour abandonner leur ville et monter sur leurs vaisseaux, ils n'en ont pas eu besoin davantage pour rebâtir leurs murs. Qu'on leur envoie des députés pour traiter de choses raisonnables, et ils prouverontqu'iis sont en état de comprendre ce qùe demande l'intérêt général de la Grèce.» Les Spartiates savaient dissimuler. Ils feignirent de prendre cette nouvelle sans colère, et regrettèrent qu'on eût si mal compris leurs intentions.

Thémistocle excita une autre fois encore leur dépit. Ils voulaient exclure du conseil amphictyonique les peuples qui n'avaient pas combattu contre les Perses. Ce n'était qu'une bien faible punition pour leur lâche abandon. Mais Athènes avait intérêt à s'appuyer, contre la suprématie continentale de Sparte, sur les Etats secondaires, sur Argos, Thèbes et les Thessaliens. Thémistocle représenta qu'accueillir la proposition , c'était livrer le tri.

bunal suprême de la nation hellénique à deux ou trois cités : elle fut rejetée. Mais Sparte n'oublia pas celui qui déjouait ainsi tousses projets.

Ce n'était pas tout d'avoir fortifié Athènes, il fallait lui donner un port digne de sa nouvelle puissance. Phalère était trop petit et peu sûr. A l'ouest de ce havre et à 40 stades de la ville, la côte présentait trois déchirures assez profondes pour renfermer 400 vaisseaux bien abrités. Depuis longtemps Thémistocle avait jeté les yeux sur ce point du littoral. Des travaux considérables avaient même déjà été exécutés, il les reprit et enceignit le Pirée etMunychie d'un vaste mur haut de 40 coudées (1 8,n,50), long de 60 stades (11 kilom.), et assez large pour que deux chariots pussent y passer de front. Il était formé d'énormes pierres équarnes et scellées avec des tenons de fer. 11 restait à relier le Pirée à la ville par une autre muraille qui assurât les communications. Thémistocle en conçut le projet , Cimon et Périclès l'exécutèrent. Pour maintenir la suprématie maritime d'Athènes, il voulait que chaque année elle construisît 20 nouvelles trirèmes; et, pour accroître le nombre de ses habitants, il engagea ses concitoyens à promettre des immunités aux étrangers, surtout aux ouvriers qui viendraient s'établir dans la ville1. Ce dernier couseil, libéralement suivi, eut les plus heureuses conséquences. De toutes parts on accourut vers la cité hospitalière , et Athènes trouva dans sa population croissante les moyens d'envoyer au dehors les nombreuses colonies qui contribuèrent tant à sa puissance.

Après la victoire de Mycale, les vainqueurs avaient tenu conseil pour décider du sort des Ioniens. Les Spartiates, déclarant qu'on ne pouvait protéger des villes assises sur le continent asiatique, demandaient aux Ioniens d'abandonner leurs cités et de s'établir sur les

1. Il fit affranchir de tout impôt les locataires des maisons et les artisans, pour attirer des habitants et des ouvriers de tout genre dans ta ville. Diodore, 1. XI, ch. xli.

terres des peuples grecs qui n'avaient pas combattu pour la liberté. Détruire Milet, Phocée, Smyrne, Halicarnasse, c'était rendre l'Asie à la barbarie. Mais Sparte s'en inquiétait peu. Âtbènes répondit que personne n'avait rien à voir aux affaires de ses colonies, et elle laissa pour le moment les Ioniens s'accommoder comme ils pourraient avec les Perses, en attendant qu'elle fût assez forte pour les délivrer. Chios , Lesbos , Samos et les îles de la mer Égée furent déclarées membres du corps hellénique.

La victoire de Mycale donnait aux Grecs la mer Égée, mais l'ennemi possédait encore la Thrace ; un grand nombre de Perses, même des premiers de la cour, s'y étaient établis ou y tenaient garnison. Avant tout , il fallait en débarrasser le continent de l'Europe et les rejeter en Asie, sauf à les y suivre plus tard. La Hotte Ht donc voile vers l'Hellesponl pour détruire les ponts de Xerxès qu'on croyait encore debout. Léotychidas trouva que la mer avait fait elle-même cet ouvrage, et ramena ses vaisseaux sur les côtes du Péloponnèse. Mais Xanthippe et les Athéniens ne voulurent pas être venus jusque-là sans tenter quelque entreprise, sans recouvrer au moins la Chersonèse, qui, avant cette guerre, leur appartenait. Un Perse, Artyactès, y commandait; ses violences, ses exactions l'avaient rendu odieux à toute la population grecque. Ëléonte ne lui pardonnait pas d'avoir profané et pillé son temple du héros Protésilas. I .es Athéniens l'assiégèrent dans Sestos. Ils restèrent tout l'automne devant la place. La famine en chassa enfin Artyactès, qui, pris dans sa fuite , offrit 300 talents pour sauver sa vie. Livré aux Éléontins , il fut mis en croix après avoir vu tuer son fils sous ses yeux (478). I£n quittant ces parages, la flotte victorieuse emporta, pour les consacrer dans l'Acropole, les câbles des ponts de Xerxès, ces chaînes dont il avait prétendu lier l'Océan.

Ainsi, avant même qu'Athènes fût sortie de ses ruines, sa flotte reconstruisait son empire maritime. Dès

l'année suivante, les hardis marins reprirent la mer. Aux 30 vaisseaux d'Athènes commandés par Aristide et par Cimon, le fils de Milhade, se joignirent 20 galères du Péloponnèse, et la flotte, sous le commandement de Pausanias , fit voile vers Cypre, chassa les Perses de la plus grande partie de l'île, puis remonta vers niellespont, et pritByzance, où Pausanias fit prisonniers plusieurs nobles perses.

Pausanias n'avait pu supporter sa fortune et sa gloire. Il ne comprenait pas que le vainqueur des Perses restât un simple roi de Sparte, étroitement surveillé et contenu par les éphores. La dîme du butin de Platées n'avait pu rester dans ses mains , et n'avait fait qu'allumer sa soif de richesses. Ses captifs l'initiaient aux mœurs de la cour de Suses ; ils lui contaient comment vivaient les grands, leur mollesse, leurs plaisirs, leur pouvoir sur tout ce qui était au-dessous d'eux; et ce séduisant tableau, mis en regard des lois sévères de Sparte, acheva de troubler cette faible et vaniteuse intelligence. Parmi eux était un Érétrien qui, pour une trahison inutile, avait . reçu de Darius quatre villes considérables de l'Éolide. Que ne donnerait donc pas le grand roi a qui lui livrerait la Grèce? De ce jour Pausanias s'abandonna aux plus vastes espérances. A l'aide de ses prisonniers qu'il laissa échapper, il entra en secrètes relations avec Xerxès : il lui demandait sa fille en mariage, promettant d'apporter pour dot la soumission de I^acédémone. Et, comme s'il eût été déjà le gendre du grand roi, il quitta l'habit grec pour la robe persique, afficha un luxe asiatique dont l'or corrupteur des Perses faisait les frais, et s'entoura d'une garde de Mèdes et d'Égyptiens. Il oublia mvme qu'il commandait à des hommes libres, et traita les alliés avec la hauteur et l'insolence d'un satrape. Ceux-ci l'en firent souvenir. Les hommes d'Egine et du Péloponnèse retournèrent chez eux; les autres, refusant de lui obéir, se rangèrent sous le commandement d'Aristide et de Cimon.

La modération de ces deux chefs avait préparé cette révolution autant que la violence de Pausanias (477).

C'était en effet une révolution. Sparte eut beau rappeler Pausanias en toute hâte et lui substituer un autre amiral, les alliés persistèrent dans leur résolution. La suprématie maritime passait de Sparte à Athènes, le corps hellénique se divisait, la nation avait deux têtes. Division heureuse , parce qu'elle est suivant la nature des choses. Mais n'en sortira-t-il pas un jour une guerre terrible? A Sparte déjà on parle de recourir aux armes pour conserver ce commandement suprême qu'Athènes ellemême avait maintes fois reconnu aux Spartiates. Mais, au même temps, le second roi Léotychidas, le vainqueur de Mycale , envoyé en Thessalie pour en chasser les Aleuades et les autres alliés de Xerxès, s'était laissé acheter à prix d'argent. Les vieillards s'effrayèrent de cette corruption qui pénétrait par toutes les voies dans la cité de Lycurgue, et un sénateur montra, en citant l'exemple de Pausanias, le danger pour Sparte d'envoyer ses guerriers si loin, au milieu des barbares et des tentations de l'Asie. Sparte n'aura pas toujours cette sagesse.

Aristide était pour beaucoup dans la résolution des alliés. Repreuant l'idée qu'il avait eue à Platées d'une ligue permanente contre l'ennemi commun, il la fit cette fois accepter. D'un consentement unanime, il fut chargé de rédiger les stipulations de l'alliance et de régler les obligations des confédérés. 11 fut convenu que les Grecs d'Asie et des îles formeraient une ligue dont les intérêts seraient discutés par une assemblée géuérale ; qu'Athènes aurait la direction des opérations militaires, mais que chaque cité conserverait une complète indépendance dans son gouvernement intérieur ; qu'elle n'aurait à fournir pour Ja cause commune que les hommes, les vaisseaux ou l'argent, suivant le tableau approuvé par la dicte. Ce tableau fut dressé par l'homme qui n'était plus seulement le juste d'Athènes, mais celui de toute la Grèce. Pour en déter-

T,A GRfcCF. DR 479 A 448.

miner avec équité les chiffres, Aristide parcourut le continent et les îles, releva le produit des terres et étudia les forces et les ressources de chacun. La cotisation annuelle en argent monta à 400 talents (2 460 000 fr.) , somme considérante, et preuve que tous les Grecs de la mer Égée se portaient de cœur à cette alliance.

Délos avait été de tout temps le sanctuaire des peuples de race ionienne, comme Apollon était leur plus grande divinité. Thucydide1 montre le concours antique des Ioniens dans cette île, leurs fêtes, leurs jeux, les combats des musiciens et des athlètes , sous les yeux des théories envoyées par toutes les cités, a O Phœbus, dit un vieil Homéride, tu chéris surtout Délos, où se rassemblent, avec leurs enfants et leurs chastes épouses, les Ioniens aux robes traînantes. » Athènes, qui s'efforça de rendre à ces fêles leur ancienne splendeur, fit de l'île sainte le centre de la confédération. C'est aux solennités du dieu que les députés se réunirent, c'est dans le trésor de son temple que la contribution commune fut déposée. La protection du dieu couvrait l'alliance et la sanctifiait. Aristide fut élu gardien de ce trésor, et il l'administra avec une telle probité, qu'après lui il sembla aux alliés qu'ils ne pouvaient en confier la garde à d'autres mains qu'à celles d'un Athénien. Sa vertu fut utile à sa patrie, même après sa mort.

Thémistocle avait déplacé dans le Pnyx la tribune aux harangues, pour que les orateurs pussent de là montrer sans cesse au peuple la mer qui s'étendait à ses pieds comme son domaine. C'était de ce côté qu'il avait tourné son attention et ses forces. 11 avait réussi : Athènes avait maintenant une flotte de guerre, une flotte marchande et une population nombreuse; mais il avait donné une telle importance au Pirée , que , suivant l'expression d'Aristophane, il avait mêlé et confondu le port et la ville. Celui-ci dominait celle-là; la* foule des marins ac-

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